--Je vais être très indiscret, dis-je à cet ami de station balnéaire,
qui m’avait proposé de faire une belle excursion en auto.
--Allons, qu’est-ce que c’est? Ne vous gênez pas...
--J’ai reçu ce matin une lettre d’un de mes camarades--d’ailleurs,
vous le connaissez, c’est Frédéric. Il devait venir faire une semaine,
le mois prochain, chez moi, à la mer. Or, il me demande d’avancer son
voyage, parce qu’il craint de n’être pas libre dans un mois. C’est un
compagnon très agréable. Et, s’il vous restait une place dans votre
voiture...
--Mon ami, je suis désolé... Vous m’auriez dit cela hier matin... Mais
aujourd’hui nous sommes au complet. J’ai invité hier soir précisément
mon cousin Léonard... Vous ne le connaissez pas?
--... Je ne crois pas...
--Je n’ai jamais voyagé en auto avec lui. Je ne songeais pas à lui dire
de venir. Mais, comme j’ai eu l’imprudence de parler devant lui de
notre expédition, il a paru tellement intéressé par notre itinéraire,
que je n’ai pas pu faire autrement que de l’inviter... Si j’avais su...
Je suis vraiment navré...
--Mais vous avez tort... C’est moi qui aurais dû vous en parler plus
tôt. Je vais télégraphier à Frédéric. Je regrette qu’il ne vienne pas.
Mais il n’a rien à me reprocher, puisque nous avions choisi un autre
moment pour nous réunir... A demain matin.
* * * * *
Le lendemain matin, la voiture vint me prendre devant mon petit
cottage. Il n’y avait plus que ma place de libre. Je serrai la main aux
deux personnes que je connaissais. Puis, le cousin Léonard et moi, on
nous présenta l’un à l’autre. C’était un grand monsieur mince, avec une
barbe triste, et un regard très poli derrière son lorgnon. Il était
installé dans le fond de la voiture. On m’avait réservé la place de
devant.
--Voulez-vous des couvertures?
--Non, non. C’est très bien. Il fait très chaud.
Quand nous fûmes en rase campagne, et que l’auto fila à bonne allure,
je me repentis un peu de n’avoir pas accepté cette offre aimable.
Je fus sur le point de demander tout de même une couverture, quitte
à m’entendre dire: «Ah! ah! vous y venez», ce qui est toujours
un peu humiliant. Mais, en me retournant, je vis que toutes les
couvertures étaient utilisées. Le cousin Léonard était entouré
chaudement jusque sous les bras. Il tenait à la main un livre recouvert
d’un passe-partout de maroquin. Il lisait ce volume avec beaucoup
d’attention. Il connaissait peut-être le pays et attendait, pour lever
le nez de son volume, qu’on se trouvât dans une région nouvelle.
La campagne était vraiment fort belle; la brume légère s’était levée,
et nos yeux se régalaient de verdure. Nous arrivâmes sur un plateau,
d’où l’on découvrait un immense paysage. Une chambre à air éclata
précisément à cet endroit, admirablement choisi pour y faire une petite
station.
Nous descendîmes nous dégourdir les jambes. Mais le cousin Léonard ne
quitta pas sa place, et continua sa lecture.
--Vous connaissez ce pays, Léonard? lui demanda le propriétaire de
l’auto.
--Non, mon cousin, dit M. Léonard très doucement. C’est la première
fois que j’y viens.
--Vous ne trouvez pas qu’il est très beau?
M. Léonard, poliment, promena un regard tout autour de lui. Puis il
murmura:
--Oui, c’est très beau.
Et il se remit à lire.
* * * * *
Nous avions hâte d’arriver de bonne heure à l’étape. Il y avait à
visiter un remarquable musée, une vieille église, et à faire une
promenade au bord du fleuve, dont les bords, selon l’expression du
guide, étaient tout à fait «riants».
Il n’y a pas pour une ville une parure plus belle qu’une rivière. Rien
d’aussi «freundlich», comme disent les Allemands, que ces vieux quais
où de vieilles maisons curieuses se pressent le long de l’eau, pour
voir passer les bateaux... Nous ne manquâmes pas d’aller faire une
ballade à pied, sur les berges, au coucher du soleil, quand nous eûmes
admiré la vieille église et après une heure fort agréable passée au
musée.
Le cousin Léonard ne nous avait pas accompagnés. Il se sentait un
peu fatigué, disait-il. En repassant, une fois, puis une seconde
fois, devant l’hôtel, nous le vîmes installé dans le salon du
rez-de-chaussée. Il était près de la fenêtre, et lisait son livre avec
une telle attention, que nous nous arrêtâmes une bonne minute devant
lui, sans qu’il nous aperçût.
Le soir, après dîner, nous fîmes encore un tour dans la ville. On nous
avait indiqué un petit café-chantant très amusant. Léonard s’excusa de
ne pouvoir nous accompagner. Il voulait, disait-il, se coucher de bonne
heure. Quand nous rentrâmes, vers minuit, il avait encore de la lumière
dans sa chambre...
Le lendemain matin, nous étions tous levés et prêts à partir. Pas
de Léonard. Nous le cherchâmes dans l’hôtel. Il n’était plus dans sa
chambre. Nous redescendîmes. Le chauffeur arrivait pour demander si
l’on partait.
--Nous attendons M. Léonard. Nous ne savons pas où il est passé.
--Mais il est dans ma voiture depuis une demi-heure, dit le chauffeur.
--Dans votre voiture!
--Oui, il lit.
Nous rejoignîmes Léonard, qui nous demanda fort gentiment si nous
avions bien dormi. Puis, sans trop de hâte, il se remit à lire.
* * * * *
Mais enfin, qu’est-ce qu’il lisait donc comme çà?
L’un de nous le lui avait demandé avec une certaine timidité, parce
que M. Léonard nous en imposait un peu à tous par son air grave et sa
civilité extrême, et, pour rien au monde, nous n’aurions voulu être
indiscrets.
--Vous lisez quelque chose de très intéressant? avait demandé notre
ami, en s’efforçant de ne pas mettre le moindre soupçon de reproche
dans cette phrase.
M. Léonard avait incliné la tête, avec son inaltérable politesse.
Il avait regardé la première page du volume, comme pour se rappeler
exactement ce qu’il lisait, puis il nous avait dit simplement:
--Oui, ce n’est pas mal fait.
Qu’est-ce que c’était donc que ce volume? Nous avions fini par
respecter complètement l’isolement de notre compagnon de route.
Nous parcourions un pays merveilleux. Nous renoncions à interrompre
M. Léonard dans sa lecture pour lui faire admirer le paysage. Même
nous mettions une sourdine à nos cris d’enthousiasme pour ne pas le
déranger. Jamais nous n’avions fait un plus beau voyage. Et nous
aurions été complètement emballés si nous n’avions pas été tant soit
peu gênés par l’indifférence de M. Léonard, tourmentés aussi par notre
curiosité: quel était donc ce livre passionnant?
Ce n’était pas facile de le savoir. Il ne le quittait jamais. Nous
savions seulement que c’était un volume assez fort, écrit très fin;
il le lisait très lentement, mais avec une attention de plus en plus
grande.
Enfin, le soir du cinquième jour, le patron de l’auto nous appela dans
un coin de cour, à l’hôtel où nous venions d’arriver.
--Je sais ce qu’il lit...
--Vous savez?
--Oui, je sais. Il est descendu le premier tout à l’heure. Il avait
à envoyer une dépêche. Dans sa précipitation, il avait laissé le
volume dans la voiture. Je n’ai pu y tenir. J’ai soulevé la reliure
passe-partout, et j’ai regardé le titre...
--Eh bien?
--C’est un récit de voyage en automobile...
... Oui, continua notre ami. Et, comme il va l’avoir fini bientôt, il
vient de télégraphier à Paris--j’ai vu par hasard la dépêche--pour
demander à son libraire de lui envoyer à l’étape d’après-demain un
autre récit de voyage.