UN MATCH

J’ai suivi naturellement avec passion les étapes des «Tour de France».

Mais je les ai suivies avec ma pensée (qui est capable de suivre

n’importe quel train). S’il fallait enfourcher une bécane, et me

joindre à leur infernal peloton, je demanderais grâce au bout de

cinquante mètres. Quand je pense qu’ils ont grimpé le Ballon d’Alsace,

le col de Laffrey... Je ne connais que de nom ces accidents... que

dis-je? ces catastrophes de terrain. Mais ça me suffit bien, je vous

assure. Peut-être les escaladerai-je à l’aide de quelque moteur

vigoureux. Pour le moment, je me contente d’effectuer une fois par jour

le trajet de ma résidence champêtre à la poste du pays. Il y a bien un

kilomètre de distance. Et je crois même que ça monte...

Il faut vous dire que dès que ça ne descend plus, il me semble que

ça monte. Très délicat de nature, je ressens les moindres déclivités

de terrain (tel le sybarite de la légende était gêné par le pli d’une

feuille de rose).

L’année dernière, j’étais allé passer trois semaines chez des amis,

qui aimaient beaucoup les excursions. Il y avait là un certain nombre

de cyclistes, et une auto spacieuse, où je prenais place avec d’autres

vieilles dames. C’est du fond de cette limousine que je suivais avec

intérêt les nobles efforts des cyclistes.

* * * * *

Les plus déterminés d’entre eux partirent un matin pour un voyage de

quelques jours. Il ne resta au château que la moitié des invités, dont

une jeune veuve américaine, d’une grande beauté, et aussi riche que

belle. Cette jeune veuve avait deux soupirants qui préférèrent ne pas

se joindre aux cyclistes excursionnistes, autant pour ne pas s’éloigner

de leur belle, que parce qu’ils n’étaient pas très entraînés.

L’un de ces soupirants avait une trentaine d’années. C’était un avocat

blond et très réservé d’allures. Mais nous savions tous que c’était un

arriviste féroce. Quelqu’un avait fait cette observation, et l’avait

communiquée à tous les hôtes du château, sauf à l’intéressé lui-même.

L’autre jeune homme, également âgé de trente ans, était un brave «sans

profession». Ce n’était pas un imbécile, loin de là. Il était un peu

«poire», voilà tout; et, dans le match qui s’était engagé entre eux,

et qui nous intéressait tous au plus haut point, l’avocat blond était

grand favori.

C’était entre eux deux une rivalité continuelle et d’ailleurs fort

polie. Chacun de nos jeux leur fournissait une occasion de se mesurer

en champ clos, sous les yeux de leur dame. Ils étaient à peu près de

même force au billard, au tennis, aux échecs, et nous nous arrangions

toujours pour les matcher l’un contre l’autre, car nous étions sûrs que

la partie serait âprement disputée.

Un après-midi, on avait projeté d’aller goûter à quatre lieues du

château, dans une petite ferme. Un vieux sportsman de mes amis et moi,

nous étions montés dans la voiture, en abandonnant généreusement nos

vélos à ces pauvres jeunes gens qui n’en avaient pas. On leur laissa

prendre une heure d’avance pour aller. Pour revenir, ils quittèrent

aussi quelque temps avant nous la petite maison agreste où nous étions

allés boire du lait (que pour plus de sûreté nous avions apporté de

chez nous).

Les deux rivaux avaient parcouru l’un et l’autre assez courageusement

la première étape; mais, pour aller, la route descendait presque tout

le temps, et le vieux sportsman et moi, confortablement installés

dans la limousine avec la jolie dame américaine, nous pensions avec

satisfaction qu’il y aurait du sport au retour...

* * * * *

Pourtant nous eûmes d’abord un moment d’inquiétude. Nous étions déjà à

une lieue de la maison sans les avoir aperçus, et nous nous demandions

si nous n’avions pas mal calculé notre affaire en leur laissant prendre

au départ de la ferme une avance excessive. Mais, tout à coup, à un

tournant, nous aperçûmes une belle côte à cinq cents mètres de nous, et

sur cette côte deux insectes noirs qui n’avaient pas l’air de bouger...

Au bout de quelques instants, il nous sembla qu’un des insectes

bougeait un peu. Un autre s’était décidément arrêté tout à fait...

L’auto marchait bon train. Les formes et les couleurs se précisèrent.

L’insecte noir arrêté nous apparut sous les espèces d’un avocat blond.

Il était penché sur sa machine, et tripotait sa jante... Quand nous

arrivâmes auprès de lui, il leva les bras au ciel et nous désigna son

pneumatique. Nous lui demandâmes s’il voulait monter avec nous. Mais il

préféra continuer à pied.

Un peu plus loin, nous aperçûmes sur la côte un être lamentable, qui

s’avançait en pédalant par saccades à la vitesse d’un octogénaire au

pas. C’était l’autre malheureux compétiteur qui donnait imprudemment

à sa belle le triste spectacle de sa faiblesse et de sa transpirante

humilité. Il s’en rendit compte et se résigna à descendre de machine.

Mais il nous sembla que c’était un peu tard, et que le mauvais effet

était produit. C’était décidément un maladroit...

... Et l’avocat, par contre, était un roublard. Quand il arriva au

château, il s’approcha, devant moi, du vieux sportsman qui lui avait

prêté sa bicyclette, et lui dit à demi-voix: «Je ferai réparer à mes

frais votre pneu, qui est tout tailladé...». Et, comme le propriétaire

de la machine protestait: «Si, si, insista l’autre, c’est moi qui

l’ai crevé moi-même, avec mon canif. Je savais très bien que je ne

viendrais pas à bout de cette côte, et il fallait trouver une excuse à

ma défaite.»

--Est-il malin, cet individu-là! dis-je au vieux sportsman, quand

l’avocat blond se fut éloigné.

--Heu! heu! fit le vieux sportsman. Peut-être pas si malin que ça...

--Comment? vous croyez?...

--Je ne crois rien. Vous verrez...

* * * * *

Un mois après, l’Américaine épousait le brave jeune homme, celui que

nous appelions «la poire».

Aussitôt que j’appris la nouvelle je me rendis chez le vieux sportsman,

pour qu’il me commentât ce résultat du match, que lui seul semblait

avoir prévu.

--Comment n’avez-vous pas, me dit-il, observé les deux regards que

jeta successivement la jeune femme à nos deux amis, le regard moqueur

quand l’avocat nous apprit que son pneumatique était crevé, et cet

autre regard, plus moqueur encore peut-être, mais un peu attendri

cependant, à l’adresse de ce malheureux qui s’épuisait à monter la

côte?...

Les femmes aiment souvent les faibles, même quand elles les raillent...

Par contre, elles détestent les déveinards...

Notre arriviste, pour être un parfait arriviste, aurait dû savoir

cela...

Les veillées du chauffeur · 第 34 / 94 题