CHAMBRES D’HÔTEL

J’ai visité avec un grand intérêt, au Salon de l’Automobile,

l’Exposition des chambres d’hôtel. Ah! les chambres claires, propres,

amicales! Et je songeais à des arrivées sinistres, à minuit, dans des

petites villes, au bougeoir de cuivre semé de larmes blanches, que vous

destinait le veilleur, à la recherche de la chambre 17 où vous amenait

ce garçon taciturne, après avoir monté un escalier, suivi un corridor,

descendu trois marches et tourné deux fois dans des recoins. Et une

fois seul, dans cette chambre froide, quels tristes efforts pour fermer

les grands rideaux de la fenêtre! On tirait l’un après l’autre, sans

que rien ne bougeât, des cordons enchevêtrés. On ne faisait que remuer

un peu de poussière sèche. Un bec de gaz veillait dans le corridor

jusqu’au moment où le jour venait et remplissait la chambre d’une

clarté barbare.

Mais, quand le jour était venu, c’était tout de même moins affligeant

que cette petite flamme de bougie qui révélait peu à peu les coins et

les murs. Le papier était parti par endroits; à d’autres endroits, il

se gonflait en ampoules. Il y avait dans un coin du plafond, près du

lit, un trou noir et inexplicable, d’où sortirait sans doute cette

grande araignée, exotique et venimeuse, qui vient tuer mystérieusement

les voyageurs pendant leur sommeil.

Les gravures représentaient des scènes antiques où des rois étaient

chargés de chaînes, où des femmes éplorées et froides suppliaient

des guerriers impassibles et bouclés. Parfois, c’étaient des fêtes

champêtres qui vous dégoûtaient de la danse, de la joie et des

corbeilles de fruits.

Les fauteuils étaient couverts d’un reps terrible, hostile, où l’on

aurait voulu frotter des allumettes. Ils s’ornaient, en outre, de

petits ronds de dentelles qui tombaient constamment et qu’on replaçait

par manie. La pendule battait un tic-tac tellement implacable qu’on se

relevait, à peine couché, et qu’on arrêtait rageusement le balancier

pour tapage nocturne.

Quand on s’était remis au lit et qu’on avait réussi à réchauffer les

draps humides, on s’apercevait que l’édredon était beaucoup trop lourd

et la couverture beaucoup trop mince; on était en nage dès son premier

sommeil; on rejetait machinalement l’édredon et l’on se retrouvait,

l’instant d’après, transi de froid. Il fallait rechercher le duvet;

le lit était débordé; la couverture, trop étroite, s’en allait on ne

savait où; on s’enroulait dedans comme on pouvait; on s’enfouissait à

nouveau dans l’édredon recouvré.

Et tout à coup, on avait peur d’être incommodé et d’être obligé de s’en

aller à travers les corridors inconnus, en trébuchant sur les souliers

placés devant les portes, pour arriver, après mille périls et mille

terreurs, jusqu’à un réduit immonde ou suffocant...

En un rien de temps, tout a changé. Ce réduit, infâme et glacé,

est devenu un endroit bien aménagé, chauffé au calorifère, où l’on

passerait des heures à lire des romans. Une lumière éclatante a envahi

les chambres et les corridors. On n’a pas modifié les recoins et

fait disparaître dans les couloirs les inégalités de niveau, parce

que ces complications étaient séculaires et immuables. Mais ces

détours, largement éclairés désormais, ont perdu leur aspect sinistre.

Le bougeoir, lamé de cire, jaspé de vert-de-gris, n’existe plus. Le

veilleur a toujours l’air renfrogné d’un homme arraché à son premier

sommeil. Mais il a quelque chose de plus satisfait et de plus auguste;

car il est celui qui, d’un geste de main, en tournant un bouton, fait

naître la lumière. Il est détenteur d’un peu de la puissance divine.

Dans la chambre, le reps subsiste. Le reps est inusable et éternel.

Mais le papier a été arraché et remplacé par un autre papier à quinze

sous le rouleau, que les murs, séchés par le calorifère, ne soulèvent

plus. Il n’est plus question de gravures gréco-latines: Hippocrate,

les envoyés d’Artaxerxès, Coriolan, les Volsques, le Brenn, les

sénateurs, les licteurs, tout ce monde s’est répandu chez les marchands

de bric-à-brac où il attend qu’un engouement subit lui redonne une

certaine valeur et l’installe dans les salons élégants. Il a été

remplacé par des chromos plus modernes et d’un prix infime: une noce,

un baptême sous le Directoire.

Les rideaux qui tendaient à se rejoindre et ne se rejoignaient jamais

ont été évincés par un store à l’italienne, qui doit s’abaisser et ne

s’abaisse d’ailleurs point; mais il ne faut pas demander l’impossible.

Le lit est maintenant en fer peint avec de jolies boules de cuivre. Une

lumière électrique éclaire la cheminée et saute magiquement à la tête

de ce lit bien moderne.

A qui devons-nous ces transformations? Quelle fée bienfaisante rend

peu à peu toute la province habitable et confortable? C’est qu’il

est venu, sous d’étranges peaux de bêtes, des visiteurs exigeants

et tout-puissants. C’est que le char du Progrès, avec ses quatre

cylindres, a parcouru la France.

Les veillées du chauffeur · 第 36 / 94 题