Le cyclisme nous a fait connaître le _scorcher_, le brûleur, le
pédaleur enragé qui, assis sur sa selle très haute, et les bras
plongeant sur son guidon très bas, dépassait en vitesse les promeneurs
de la route, non sans leur laisser voir de hideux mollets nus.
L’automobilisme nous a valu le _gratteur_, le chauffeur que la vue
d’une autre voiture affole, qui se précipite dans la poussière
aveuglante et risque la rencontre de mille obstacles, dont un seul,
d’ailleurs, suffirait à «faire du vilain».
Mais le gratteur, parmi les chauffeurs, ne constitue pas,
malheureusement, une catégorie. Il y a chez le conducteur le plus
paisible des instincts secrets de gratteur, qu’un grand effort de
raison arrive parfois, mais rarement, à étouffer.
Il est bien entendu qu’au départ on ne fait pas de courses. «Surtout,
pas de courses», dit au conducteur la plus autorisée des dames du
bord. Et tout le monde est d’accord sur ce point. Seulement, si l’on
a ralenti, et si une voiture arrive pour vous demander la route, une
espèce d’honneur castillan gonfle le cœur de tous les voyageurs. On
allègue toutes sortes de prétextes hypocrites. Il vaut mieux ne pas
avoir de poussière, et personne n’en veut au conducteur s’il accélère
la marche de la voiture.
Il est bien entendu cependant que si nous sommes en pleine vitesse au
moment où l’on a entendu la trompe impérieuse ou la perfide sirène,
nous sentons très bien que la voiture de derrière est plus vite,
puisqu’elle nous a rattrapés. Alors le patron se penche vers le
mécanicien: «Laissez passer, Désiré, puisqu’ils sont plus _pressés_ que
nous.» La voiture ennemie glisse sur la gauche de la route, vous noie
grossièrement dans la poussière.
Chacun prend un air indifférent pour cacher sa détresse. Et le
mécanicien lâche de côté cette phrase: «C’est une 45-chevaux Untel.
Ils ont une carrosserie légère.» Quelquefois, il dit: «Ils ne sont
que deux.» Alors, tous les passagers de la limousine se trouvent très
confus d’être si nombreux, et d’encourir ainsi la réprobation du
conducteur.
J’ai fait dernièrement une longue ballade en compagnie d’un chauffeur
extrêmement habile, mais d’un orgueil indomptable. Que ce fût en rase
campagne ou dans la traversée des villes, sur une route bien roulante
ou sur du pavé mouillé, il ne pouvait voir une voiture devant lui sans
lui donner la chasse. Et j’étais d’autant moins rassuré que lui-même
m’avait fait à l’étape les théories les plus sages sur le danger qu’il
y a à marcher dans la poussière, et sur cet autre danger plus grave
encore du dérapage. Mais il suffisait qu’il vît une voiture pour tout
oublier. J’avais beau lui crier: Vous allez déraper! Il n’y avait plus
qu’une chose en question: laisser l’autre voiture derrière soi.
Aussi quelle impression désagréable quand j’apercevais une auto sur la
route... Après un détour assez brusque, un grand morceau de route se
découvrait, qui descendait d’abord, puis montait tout droit. Le long de
ce ruban jaune, une auto glissait vers le haut, semblable à un insecte
diligent. Ce n’était pas une de ces petites taches dont on ne sait pas
si elles bougent ou non, comme celles que font au loin les misérables
tacots qui rampent sur les montées... Il y allait avoir du sport, un
match qui m’aurait passionné si j’avais été installé sur une tribune
bien comprise.
* * * * *
Les «gratteurs» ne sont pas très difficiles, quand il s’agit de
satisfaire leur vanité. Ils manquent un peu de scrupules sportifs.
L’important pour eux est de passer devant... Et ils n’admettent pour
leur adversaire aucune excuse. S’ils poursuivent une voiture, et s’ils
n’ont pu l’avoir en rase campagne, ils se contenteront très bien de la
dépasser dans la traversée des villes, attestant ainsi non pas que leur
auto est plus rapide, mais qu’ils ont un plus grand mépris des arrêtés
municipaux. Ou parfois, si la voiture pourchassée se trouve obligée
de ralentir sur une route en rechargement, le poursuiveur n’hésitera
pas à rouler sur un des bas-côtés tout au ras d’un fossé, en profitant
de ce que son adversaire peut difficilement faire du 80 à l’heure
sur les cailloux pointus. Il l’aura gratté. Le fait sera là... Il
sent peut-être, dans son for intérieur, que ces petites circonstances
diminuent un peu le mérite de sa victoire; aussi oublie-t-il d’en
faire mention dans le récit de ses exploits. «Nous avons gratté une
45-chevaux.» Il ne restera plus que la mention de ce fait. Et un accord
tacite s’établit entre tous les voyageurs pour négliger tout autre
détail.
* * * * *
C’est une chose merveilleuse que cette espèce de chauvinisme qui nous
domine aussitôt que nous avons pris place dans une voiture. La voiture
où nous sommes, fût-ce pour une demi-heure, est la meilleure voiture
du monde et doit les gratter toutes. Tout dernièrement, au cours d’une
assez grande excursion, j’avais, pour un petit trajet d’une heure, cédé
ma place de limousine à une dame, et j’étais monté dans un tonneau
découvert avec lequel nous avions été en rivalité pendant deux journées
consécutives. Une lutte sournoise, inavouée, s’était engagée et
continuée sans relâche. Nous faisions notre possible pour arriver les
premiers aux étapes. Nous profitions de tous les incidents, crevaisons
de pneus, erreurs de parcours... Mais aussitôt que j’eus quitté la
limousine pour le tonneau, la limousine devint l’ennemie héréditaire
de ma famille. J’oubliai que j’étais un Montaigu tout récent, et je
regardai avec des yeux pleins de haine ancestrale les Capulets de
l’autre voiture.
* * * * *
L’automobile n’est pas seulement un moyen admirable de tuer le temps
et l’espace, le plus merveilleux divertissement que l’on ait trouvé;
c’est encore un jeu amusant. Mais est-ce bien là son attrait principal?
Même ceux qui aiment les vraies courses, et surtout ceux-là, trouvent
un peu puéril et assez dangereux le petit jeu des «gratteurs». S’il
faut absolument à notre vanité un adversaire à humilier, que ce soit
ou le Père Temps, ou mieux encore le Kilomètre, cet ennemi héréditaire
des piétons, si arrogant pour nous jadis et qui maintenant file si doux
sous nos roues.