On veut bien me demander quelquefois quelques conseils pratiques
pour faire du tourisme. Faut-il choisir une bicyclette à changement
de multiplication? Et si l’on n’a qu’une multiplication unique, quel
développement faut-il adopter?
J’ai soutenu souvent cette thèse qu’une forte multiplication était bien
plus agréable qu’une faible multiplication pour monter les côtes.
Cette assertion est, je vous assure, beaucoup moins paradoxale qu’elle
ne semble au premier abord.
Analysons en effet les mouvements du cycliste dans l’ascension d’une
côte.
Le mouvement du cycliste qui monte une côte présente une grande
analogie avec celui du piéton, à ce détail près que le piéton n’ayant
pas de machine à pousser à sa droite a beaucoup plus de liberté pour
laisser aller ses bras, alors que le cycliste est obligé de tenir sa
machine par le guidon.
La reine Bicyclette a ce défaut bien connu que, si souple et si docile
en plat, elle devient aussi rétive qu’un âne quand il s’agit de monter
une côte. Si on l’abandonne à elle-même, elle se couchera bientôt sur
la route. Dans ces conditions, il faut bien pour l’aider à monter la
pousser à côté de soi. Elle ne se prête d’ailleurs à cet exercice
qu’avec une parfaite mauvaise grâce, si l’on en juge par les coups de
pédale qu’à chaque tour de son pignon elle vous envoie dans le mollet.
Or, il est un fait admis par les savants, c’est que pour une distance
donnée, une bicyclette à développement plus fort donne moins de coups
de pédale dans le mollet qu’une machine plus faiblement multipliée.
Donc, nous choisirons de préférence pour monter les côtes une
bicyclette à forte multiplication, sauf le cas où nous aurons pour
compagnon de route une personne sociable et bien élevée qui consentira
à pousser notre bicyclette en même temps que la sienne, pour ne pas
laisser sa main gauche inoccupée.
* * * * *
Nous avons également une idée que nous croyons assez pratique en ce qui
concerne les grands parcours.
Cette idée nous est venue un jour que nous regardions un train passer
à toute vitesse. «Quel entraîneur merveilleux, nous disions-nous, ce
serait pour un cycliste, si seulement l’entre-rail était cyclable!»
Malheureusement cet entre-rail est semé de pierres à arêtes vives
dont le contact serait funeste à nos pneumatiques. Et les compagnies
se refuseraient évidemment à paver en bois l’intérieur des voies pour
permettre aux cyclistes isolés de s’entraîner derrière les rapides.
Mais n’existerait-il pas un moyen d’offrir à peu de frais aux cyclistes
une piste plus praticable? Et que penserait-on d’une plate-forme en
bois, qui s’attacherait au dernier wagon et fournirait à la machine un
sol idéalement roulant?
Notez que, grâce à ce dispositif, le cycliste se trouverait bénéficier
de la vitesse propre du train, et qu’il serait même préférable de ne
pas y ajouter la vitesse de la bicyclette. On risquerait en effet, en
la mettant en mouvement, d’être projeté dans l’intervalle qui sépare la
plate-forme et le wagon précédent.
En attendant que le Touring Club ait obtenu des compagnies l’adjonction
de plates-formes cyclables aux trains et aux rapides, on pourra
provisoirement utiliser le fourgon aux bagages, mieux protégé qu’une
plate-forme contre les intempéries, et qui est lui-même précédé de
wagons confortables où il sera loisible aux routiers de se livrer à
quelques-uns de leurs sports favoris, tels que le sitting (du verbe
anglais «to sit», s’asseoir) et le sleeping (autre sport bien connu).
* * * * *
Nous compléterons ces conseils aux routiers par d’autres conseils
adressés plus spécialement aux tandémistes, tant aux cyclistes qui font
du tandem mixte, c’est-à-dire avec leur femme ou leur bonne amie, qu’à
ceux qui en font avec un ami.
Pour le tandem mixte, il faut agir avec beaucoup de circonspection.
Si votre femme n est pas très robuste et très énergique, ne lui faites
pas faire de tandem, au moins en votre compagnie. Achetez-lui de
préférence une bicyclette simple, où elle n’aura à déplacer que le
poids de la bicyclette et le sien.
Mais si vous avez une compagne vigoureuse et résistante, le tandem
nous paraît indiqué. En tout cas, que votre équipier soit un homme ou
une femme, le principe sera, en réduisant votre effort à son minimum,
de ne pas gêner le sien. Nous nous sommes, pour notre part, toujours
très bien trouvé de cette méthode. Nous arrivions aux étapes dans un
état de fraîcheur qui contrastait singulièrement avec la fatigue de
notre co-équipier, ce qui nous laissait plus de lucidité d’esprit pour
régler le tableau de marche et pour fixer la durée des haltes, que
nous n’hésitions pas à faire assez longues, car nous ne tenions pas à
reprendre la route avant que notre équipier fût tout à fait reposé.
Il est de bon ton d’abandonner à son équipier tous les menus agréments
de la route: réparations des pneumatiques, resserrage des boulons et
des écrous, rectification de la position des selles. On gardera pour
soi tous les gros ouvrages, tels que le dépliage, la lecture et le
repliage des plans et l’allègement progressif du sac aux provisions.