UN AMATEUR D’AUTOMOBILE

C’était il y a huit ou dix ans--je ne suis pas assez ferré sur

l’histoire de l’automobile pour vous fixer exactement la date--enfin,

c’était à l’époque des premières automobiles. Je me souviens que mon

ami Hilaire m’avait annoncé, avec une certaine solennité, qu’il allait

avoir une «machine», comme on disait alors, et que cette machine

ferait quarante kilomètres à l’heure. En moins de six heures, elle le

conduirait à la mer. Il n’irait plus à la mer autrement.

Je le rencontrai quelques mois après dans le train de Trouville.

--Eh bien, tu n’as pas ta machine?

--Quelle machine?

--Celle qu’on devait te livrer au printemps...

Il me fit non de la tête, les yeux souriants, l’air entendu...

--Il faut attendre, me dit-il... Ils ne sont pas prêts...

Puis, se penchant à mon oreille, comme pour me révéler un secret d’Etat:

--Si tu as trois jours à toi au mois de septembre, je te ferai signe.

Et je t’emmènerai sur les routes de la Loire. Tu verras ce que c’est

qu’une automobile...

Son visage prit un air presque grave. Il me dit entre ses dents:

L’Amérique...»

Et il ajouta: «Ils vont avoir là-bas des engins extraordinaires. Le

premier qui viendra en Europe sera pour moi.»

Le mois de septembre se passa sans qu’il me fît signe. Je ne le revis

qu’au moment du Paris-Bordeaux, que Fournier venait de gagner. Il me

parla de la course, des enseignements qui s’en dégageaient, de soupape,

d’allumage, de circulation d’eau. A cette époque, je ne comprenais

déjà rien à ces choses-là. J’écoutais tout de même avec des gestes

approbateurs, destinés à arrêter dans leur course les explications

supplémentaires. Il finit par me dire:

--J’aurai ma voiture demain.

Les gens du métier commençaient à dire: voiture.

Il allait avoir une voiture de je ne sais plus quelle marque. C’était

une marque non classée dans Paris-Bordeaux, mais qui avait gagné la

course moralement. Je connais pas mal de «fines gueules» du sport, de

gens renseignés, qui n’acceptent jamais comme gagnant de la course

celui qui est arrivé premier. C’est le gagnant du gros public,

celui-là. Eux, ils ont un gagnant pour eux, qu’ils avaient désigné

avant l’épreuve, qui était premier à tel contrôle intermédiaire et qui

a été mis hors de cause par un accident indépendant de la construction,

un accident qui ne compte pas.

* * * * *

La voiture qu’attendait Hilaire n’avait pas été prête pour le jour de

l’épreuve. Ce retard était dû à une raison précise que j’ai oubliée.

Son moteur était de moitié plus fort que celui des voitures de la

course. «Elle aurait gagné de deux heures si elle s’était mise en

ligne.» C’était bien simple: il n’y avait que deux marques au monde,

une marque belge, qui venait de se fonder, et cette marque-là...

Je ne retrouve plus le nom de cette maison. Je sais seulement qu’il

m’en fit un éloge extraordinaire, et que, six mois après, il me dit

que c’était une boutique de vieille quincaillerie, qui ne fabriquait

que des sabots et que, d’ailleurs, il n’avait jamais pu obtenir qu’on

lui livrât sa voiture... «Heureusement, ajouta-t-il. Qu’est-ce que je

ferais, maintenant, si j’avais toute cette ferraille sur les bras?»

Nous étions ce jour-là au Salon de l’Automobile. Son visage prit tout à

coup un air mystérieux et extasié. Il m’entraîna par le bras sans mot

dire et m’amena jusqu’à un stand. Il m’arrêta devant une très grosse

voiture...

--Qu’en penses-tu?

Je réponds généralement à ces questions non pas en examinant l’objet

désigné, mais d’après le visage du questionneur. Celui d’Hilaire

exprimait assez d’admiration... Je m’écriai, sans timidité:

Magnifique!...

--N’est-ce pas? me dit-il, ravi.

--Ne la regardons pas trop... (Il me montra un monsieur qui se trouvait

au milieu du stand, en conférence avec quelque acheteur). Nous nous

tenons à deux mille francs, et si j’ai trop l’air d’en vouloir...

Je sais très bien, ajouta-t-il avec résignation, que je finirai par

arriver au prix qu’il me demande... Je suis incapable de renoncer à cet

outil-là, et je le montre trop...

* * * * *

Au Salon de l’année suivante, le marché était toujours sur le point

de se conclure, mais ce n’était pas pour cette voiture, ni avec cette

maison-là. Hilaire m’annonça que ses principes s’étaient complètement

modifiés, en ce qui concernait les moteurs. Il m’en donna les raisons,

que j’acceptai sans difficulté. Sa compétence augmentait d’année en

année et presque à vue d’œil. Il disait bonjour, dans les stands, à

tous les directeurs. Ceux-ci lui répondaient, me semblait-il, un peu

distraitement. Je me souviens qu’il m’avait parlé de l’un d’eux comme

un de ses amis intimes, qui le prenait même parfois comme confident.

«Bonjour!» lui dit-il, en arrivant au stand. Et comme l’autre, après

un signe de tête, allait tout de suite à ses affaires, Hilaire, pour

m’expliquer la cordialité un peu modérée de cet accueil, murmura entre

ses dents: «Ou plutôt rebonjour!...»

Cependant, de même que la compétence d’Hilaire, sa voiture se

perfectionnait de saison en saison; la force de son moteur

s’accroissait tous les hivers. Elle monta de vingt-quatre à quarante

chevaux, puis à soixante, à quatre-vingts. Quand je le revis au dernier

circuit, aux éliminatoires, c’était une 120-chevaux qui lui avait

manqué le matin, au moment où il l’attendait devant sa porte, en tenue

de chauffeur. Il était donc venu par le train avec sa casquette, ses

lunettes et une petite veste de cuir. Je l’avais d’ailleurs rencontré

à quelques reprises en cet équipage, dans divers wagons-bars ou

wagons-restaurants. Il me donna des détails intéressants sur les

voitures de la course et m’en parla avec une certaine indulgence,

vraiment très méritoire chez cet homme qui était en posture de les

comparer à «sa voiture», à sa voiture puissante et parfaite, plus

riche en qualités et plus exempte de défauts que la jument de Roland.

Ce n’était pas, en effet, l’être qui n’existait plus, mais celui qui

allait naître.

Ne regardons pas Hilaire de travers. Hilaire n’est pas un imposteur.

Il est possible qu’il ait de quoi se payer une belle auto. Il ne

cherche pas à me tromper. C’est pour lui surtout qu’il parle. Il est

fou d’automobile et, pourtant, personne ne l’a jamais vu, je ne dis pas

sur sa voiture, mais même sur une voiture. C’est un poète. C’est le

véritable amateur.

Les veillées du chauffeur · 第 16 / 94 题