C’était comme un coup de fortune, un miracle subit, quand au sortir du
lycée de Besançon nous apercevions sur un mur, en face de la porte,
une de ces affiches de cirque, étroites et très hautes. Avec leur
papier jaune cru, leurs lettres rouges, elles avaient quelque chose de
barbare et d’attirant. Elles promettaient une cavalcade, des lions, des
clowns, un quadrille de lanciers à cheval, dansé par huit dames et huit
cavaliers.
Les cirques et les ménageries s’installaient d’ordinaire à Chamars. Le
nom de Chamars, était, nous disaient nos professeurs, une contraction
de «Champ de Mars». Nous aimions la promenade Chamars, plus vaste, plus
déserte que la promenade Granvelle, qui était vraiment trop centrale,
trop officielle, trop encombrée de familles. On allait à Chamars
habillé n’importe comment. On y rencontrait des artilleurs en ballade,
des voyous flâneurs, un professeur de mathématiques qui rêvait.
La promenade Chamars présentait de grands espaces dévastés. C’est là
que l’on dressait l’énorme tente du cirque. A quatre heures, après la
classe, nous nous y rendions furtivement pour faire des évaluations,
comparer les dimensions de ce cirque-là avec celles du cirque de
l’année précédente. C’était une déception quand il nous paraissait
un peu moins grand. Pourtant un de mes camarades, qui avait pu voir
les chevaux, nous affirmait qu’ils étaient beaucoup plus beaux, des
alezans avec de longues queues qui traînaient jusqu’à terre ou des
gris-pommelés très gras avec des crinières magnifiques. Nous passions
avec émotion auprès des cages rugissantes. Les volets ne descendaient
pas jusqu’en bas et les barreaux nous semblaient toujours trop petits;
non pas que la moindre crainte habitât nos âmes intrépides, mais nous
nous disions que plus les barreaux étaient épais, plus les animaux
devaient être forts et terribles.
Il y avait parmi nous des petits garçons emballés et enthousiastes, et
aussi un clan de sceptiques qui dénigraient toujours. A les en croire,
ce cirque était misérable, les bêtes étaient mal nourries. C’est
ainsi qu’ils abîmaient notre joie, simplement pour paraître des gens
supérieurs et informés.
* * * * *
Le soir du cirque, un de mes cousins, un peu plus âgé que moi, venait
me prendre à la maison. Nous arrivions bien avant le commencement du
spectacle. Et nous avions d’abord beaucoup d’angoisse, parce que le
cirque ne se remplissait pas assez vite. Nous étions installés aux
secondes et notre grande préoccupation était d’établir, au moyen de
nombreux arguments, la supériorité des secondes sur les premières.
D’abord on voyait mieux, parce qu’on était plus haut, et l’on ne
risquait pas de recevoir de la sciure de bois dans les yeux.
Nous n’aimions pas beaucoup, dans le programme, les exercices des dames
à cheval, qui passaient dans des cerceaux et sautaient par-dessus des
banderoles. Les clowns nous amusaient toujours. Les singes montés
sur des chiens nous semblaient un peu minables. Les exercices des
gymnasiarques duraient toujours un peu trop longtemps. A côté de nous,
un monsieur qui n’avait peut-être jamais touché un trapèze de sa vie,
mais qui portait une grande barbe grise, disait: «Ça, c’est très fort!»
Alors nous admirions.
Les écuyers qui faisaient de la haute école nous intéressaient peu. Il
y a quelques années j’ai vu, dans un cirque de Paris, un très savant
dresseur qui, monté sur un cheval gris, le faisait danser tout autour
de l’arène. Et je pensais qu’au régiment j’avais toutes les peines du
monde à empêcher ma jument Bretagne de danser de cette façon-là.
En somme on ne s’amusait pas énormément, quand il n’y avait pas de
ménagerie. Car ce qui nous passionnait le plus, c’était l’entrée dans
la cage aux lions d’un féroce dompteur, vêtu d’une culotte collante et
d’une veste bordée de fourrure. Encore maintenant, à la foire du Trône
et à la foire de Neuilly, c’est toujours vers les ménageries que je me
dirige. Il y a trois ans, j’ai assisté à un spectacle émouvant, qui se
renouvelait d’ailleurs huit fois par jour. Une jeune femme et un nègre
dansaient le cake-walk dans une cage. Dans une encoignure, un lion, un
tigre et une hyène étaient maîtrisés par un dompteur. Ces trois fauves
grondants bâillaient de toute leur gueule, et le dompteur était obligé
de les frapper de sa cravache pour les empêcher de s’endormir.
* * * * *
Le numéro des chiens savants, dans ma jeunesse, ne m’a jamais beaucoup
passionné. Je me rappelle dans des temps plus récents un dresseur de
chiens dont je fis la connaissance après la représentation. Il avait
une quinzaine d’élèves, des fox-terriers, des danois, des épagneuls et
un magnifique grey-hound qui sautait par dessus une pyramide de chaises
dans une envolée extraordinaire. Ce saut impressionnant terminait
une série de sauts moins méritoires. Tous les chiens passaient l’un
après l’autre dessus une barrière. Ils sautaient très gentiment, à
l’exception d’un petit cabot d’une race indéfinissable, qui, à la
grande joie de l’auditoire, passait toutes les fois à côté de la
barrière, jusqu’à un moment où, pressé par le fouet menaçant du
dresseur, il fila sournoisement par-dessous l’obstacle.
Je rencontrai par hasard le dresseur de chiens dans un petit débit où
il se désaltérait et je le félicitai d’être arrivé avec ses chiens
sauteurs à des résultats aussi intéressants.
--Oh! ce n’est pas très sorcier, me dit-il. Il faut de la patience,
beaucoup de patience. Le seul qui m’ait donné du mal, c’est ce petit
chien que vous avez vu, qui ne veut pas sauter. Dame! ç’a été très dur,
n’est-ce pas? de l’habituer à ne pas faire comme les autres.