C’était jadis la nourrice qui troublait, par son omnipotence, les
paisibles intérieurs bourgeois. Aujourd’hui c’est le mécanicien qui
prend place parmi les tyrans des familles. La sollicitude inquiète
avec laquelle on parle à une nourrice, pour ne pas lui gâter son lait,
n’est pas sans ressembler à la déférence timide qu’on a pour ce dieu
familier, le mécanicien.
A vrai dire, chez le chauffeur vraiment «chauffeur», qui conduit
lui-même sa voiture, qui en connaît bien les organes, le mécanicien
employé perd beaucoup de son importance. Il n’est plus qu’une sorte de
nourrice sèche, facile à remplacer. Mais quand le maître de la maison
n’a, du véritable automobiliste, que la pelisse et les lunettes, le
mécanicien est seul à pouvoir, dans les moments difficiles, interroger
le mystérieux moteur, comme les entrailles d’une bête sacrée. Alors
il devient, dans les villégiatures, le personnage important de la
tribu. C’est lui qui règle l’emploi du temps, qui décide que l’on
pourra sortir et quelle sera la durée des promenades. Certains mots
fatidiques, «levier faussé», «bougie à remplacer», sont dits par lui
avec autorité au maître du logis, souverain de nom, qui les répète à
ses hôtes en hochant gravement la tête.
Quant à l’invité, c’est très difficilement qu’il peut arriver à entrer
en communication directe avec le mécanicien. La petite condescendance
que le mécanicien laisse voir à celui qui l’emploie et qui le paie
disparaît complètement quand il se trouve en présence du craintif
invité. Celui-ci fait des efforts prudents pour lui adresser la parole.
Il tournaille, avec l’air de rien, autour de la voiture, que nettoie ce
jeune mécanicien inaccessible, qui répond généralement à des prénoms
extraordinaires, tels qu’Anselme et Donatien. Quelquefois, l’invité
risque le tout pour le tout et prononce une interrogation timide:
«Êtes-vous content de vos pneus?» ou bien: «Quelle vitesse pouvez-vous
atteindre en palier?»--Il est tout fier de savoir dire «en palier».--Le
mécanicien se borne à donner un chiffre tout sec. S’il est d’une humeur
exceptionnelle, il parle... Alors, quelle émotion! L’invité donnera des
signes de l’intérêt le plus vif, les yeux brillants, la bouche avide.
Il écoutera, avec la même attention, les choses qu’il sait déjà et
celles qu’il ne comprendra jamais...
Le fait d’avoir parlé au mécanicien donne à l’invité une supériorité
énorme sur ses congénères et même sur le maître du logis. Ce dernier
trahit sa jalousie par maintes vexations. Si l’invité favori est assis,
à la promenade, à la place de devant, on lui reproche d’avoir dit
quelques mots au conducteur et risqué ainsi les pires catastrophes.
Il est, pour un invité placé sur le siège de devant, une fortune
des plus rares, c’est de recevoir des mains mêmes du mécanicien une
trompe détachée des flancs de l’automobile. On le charge de presser
lui-même le caoutchouc aux endroits dangereux de la route. J’ai assisté
une fois à la joie profonde d’un conseiller à la Cour d’appel, de
cinquante-cinq ans, à qui l’on avait donné cette mission de confiance.
Quelle satisfaction quand il apercevait, très loin sur la route plate
et déserte, le point noir d’une carriole ou d’un chemineau! Alors
commençait la fanfare. La poire ne reprenait son haleine que pour la
perdre à nouveau dans un mugissement sonore. Et si, comprimée trop
vite, elle faisait un couac incongru, on sentait que le conseiller à la
Cour en éprouvait de la honte.
Mais c’est surtout au moment des pannes que s’atteste la puissance
quasi divine du mécanicien. La voiture s’arrête... Il descend. Personne
n’ose rien demander. Est-ce une station insignifiante? Est-ce un
accident grave? Le mécanicien a le visage impassible et les lèvres
fermées. On ne sait pas si l’on doit descendre de la voiture. Sans mot
dire, il retire sa pelisse et met une veste de toile bleue. Alors on
comprend que ce sera peut-être long. On quitte la voiture en silence
et l’on va assez loin sur la route pour s’entretenir de ce mystère,
pendant que le maître après Dieu, allongé sur le dos, la tête et le
torse cachés par l’automobile, semble être allaité par quelque bête
monstrueuse.
Ce n’est qu’après un temps très long que le propriétaire de la
voiture ou un invité bien en cour est délégué aux renseignements. Et
quand la panne est sérieuse, quand on a dû partir à pied au prochain
village, quand on a trouvé un moyen de ramener l’automobile chez le
forgeron, quand les voyageurs se sont rapatriés par des combinaisons
de carriole et de chemins de fer, il ne reste plus qu’à attendre au
logis le retour du mécanicien prodigue. Il restera absent un jour, deux
jours, une semaine. On n’éprouve aucun soulagement à être privé de ce
despote. On le craint, mais on a besoin de sa domination. Et puis, on
ne peut plus sortir. On a licencié les chevaux! Quel misérable petit
morceau de route peut-on couvrir avec de pauvres jambes humaines! La
maison, privée d’automobile, séparée du monde, ressemble à une ville
assiégée...