--Faites-vous beaucoup d’automobile?
--Beaucoup. J’adore ça.
--Quelle voiture avez-vous?
--... Je n’en ai pas pour le moment. J’en fais avec des amis.
Le type de l’automobiliste qui «n’a pas d’automobile pour le moment»
est de plus en plus répandu. Cette façon d’«en faire avec des amis» est
très en faveur. Elle a d’abord l’avantage de supprimer certains frais,
tels que l’achat d’une 16-chevaux, son entretien et les appointements
du mécanicien. Les économies réalisées sur ce chapitre permettent
d’être plus large sur d’autres articles, tels que le cache-poussière,
les lunettes et les gants.
Là s’arrête la liste des fournitures--d’une élégance impeccable--qui
doivent être apportées par l’invité. Les couvertures sont à la
charge du maître du bord et il serait indiscret de notre part d’en
apporter une, car nous semblerions ainsi mettre en doute la vigilance
hospitalière de notre mobile amphitryon.
Les déjeuners, dîners et en général toutes les collations un peu
substantielles sont également à la charge du propriétaire de la
voiture; c’est du moins l’avis de plusieurs invités de mes collègues
que j’ai consultés sur ce point. En revanche, ils pensaient que
l’invité doit offrir les consommations légères, l’apéritif, voire le
café, s’il ne figure pas déjà sur l’addition du repas. Il lui est
permis aussi d’acheter quelques cartes postales illustrées et d’en
faire hommage à son compagnon.
Il est de bon ton pour un invité de faire preuve d’une certaine
bienveillance pour apprécier le fonctionnement du moteur et la vitesse
de la machine. Cette affirmation: «Nous marchons à soixante-cinq» ne
doit jamais être accueillie que par la réponse: «Au moins.»
Il est de mauvais goût à ce moment de tirer un chronomètre de sa poche.
Il est reconnu que les chronomètres, dans les appréciations de vitesse
qu’ils prétendent nous fournir, sont d’une modération tout à fait
inexacte.
Si le maître de la voiture vous demande avec un air d’indifférence mal
joué: «Trouvez-vous que je conduise bien?» répondez: «Oui, mais vous
avez un défaut... Vous êtes un peu téméraire», même site chauffeur a
l’habitude de freiner dès qu’il aperçoit une poule.
Si votre voiture est dépassée par une autre voiture, dites: «C’est
idiot de faire des courses de vitesse sur les routes.»
Il vaut mieux à mon avis se refuser toute compétence en ce qui concerne
les réparations, et particulièrement celle des pneumatiques.
Il est d’autres recommandations qui sont inutiles à faire, parce que
l’invité les suivra d’instinct. C’est à propos du récit du voyage et
des heures de départ et d’arrivée. Si l’on quitte Rouen à trois heures
moins un quart pour arriver à Paris à sept heures et demie, il tombe
dans le sens que les fractions doivent être négligées, et que l’on a
quitté Rouen à trois heures pour arriver à sept heures à Paris.
De même, la durée des pannes doit varier selon les cas. La même panne
qui n’aurait duré qu’un quart d’heure, si l’habileté du mécanicien est
en question, aura duré cinquante-cinq minutes, s’il s’agit d’établir
une bonne moyenne de marche.
C’est en suivant ces recommandations et certaines autres, que son
instinct lui dictera, que l’invité prolongera sa carrière d’invité
et pourra attendre, pour se procurer une voiture à lui, que les
constructeurs aient trouvé «le type définitif» qu’il espère depuis
quelques années déjà.