—Au fait, il a raison, dis-je. J'ai entendu parler de ce tableau;

mais le sujet qu'il représente est tiré d'une légende, et vous savez

ce qu'il faut penser des légendes en matière d'histoire naturelle!

D'ailleurs, quand il s'agit de monstres, l'imagination ne demande

qu'à s'égarer. Non-seulement on a prétendu que ces poulpes pouvaient

entraîner des navires, mais un certain Olaüs Magnus parle d'un

céphalopode, long d'un mille, qui ressemblait plutôt à une île qu'à un

animal. On raconte aussi que l'évêque de Nidros dressa un jour un autel

sur un rocher immense. Sa messe finie, le rocher se mit en marche et

retourna à la mer. Le rocher était un poulpe.

—Et c'est tout? demanda le Canadien.

—Non, répondis-je. Un autre évêque, Pontoppidan de Berghem, parle

également d'un poulpe sur lequel pouvait manœuvrer un régiment de

cavalerie!

—Ils allaient bien, les évêques d'autrefois! dit Ned Land.

—Enfin, les naturalistes de l'antiquité citent des monstres dont la

gueule ressemblait à un golfe, et qui étaient trop gros pour passer par

le détroit de Gibraltar.

—A la bonne heure! fit le Canadien.

—Mais dans tous ces récits, qu'y a-t-il de vrai? demanda Conseil.

—Rien, mes amis, rien du moins de ce qui passe la limite de la

vraisemblance pour monter jusqu'à la fable ou à la légende. Toutefois,

à l'imagination des conteurs, il faut sinon une cause, du moins un

prétexte. On ne peut nier qu'il existe des poulpes et des calmars de

très-grande espèce, mais inférieurs cependant aux cétacés. Aristote a

constaté les dimensions d'un calmar de cinq coudées, soit trois mètres

dix. Nos pêcheurs en voient fréquemment dont la longueur dépasse un

mètre quatre-vingts. Les musées de Trieste et de Montpellier conservent

des squelettes de poulpes qui mesurent deux mètres. D'ailleurs,

suivant le calcul des naturalistes, un de ces animaux, long de six

pieds seulement, aurait des tentacules longs de vingt-sept. Ce qui

suffit pour en faire un monstre formidable.

—En pêche-t-on de nos jours? demanda le Canadien.

—S'ils n'en pêchent pas, les marins en voient du moins. Un de mes

amis, le capitaine Paul Bos, du Havre, m'a souvent affirmé qu'il avait

rencontré un de ces monstres de taille colossale dans les mers de

l'Inde. Mais le fait le plus étonnant et qui ne permet plus de nier

l'existence de ces animaux gigantesques, s'est passé il y a quelques

années, en 1861.

—Quel est ce fait? demanda Ned Land.

—Le voici. En 1861, dans le nord-est de Ténériffe, à peu près par la

latitude où nous sommes en ce moment, l'équipage de l'aviso l'_Alecton_

aperçut un monstrueux calmar qui nageait dans ses eaux. Le commandant

Bouguer s'approcha de l'animal, et il l'attaqua à coups de harpon et à

coups de fusil, sans grand succès, car balles et harpons traversaient

ces chairs molles comme une gelée sans consistance. Après plusieurs

tentatives infructueuses, l'équipage parvint à passer un nœud coulant

autour du corps du mollusque. Ce nœud glissa jusqu'aux nageoires

caudales et s'y arrêta. On essaya alors de haler le monstre à bord,

mais son poids était si considérable qu'il se sépara de sa queue sous

la traction de la corde, et, privé de cet ornement, il disparut sous

les eaux.

—Enfin, voilà un fait, dit Ned Land.

—Un fait indiscutable, mon brave Ned. Aussi a-t-on proposé de nommer

ce poulpe «calmar de Bouguer.»

—Et quelle était sa longueur? demanda le Canadien.

—Ne mesurait-il pas six mètres environ? dit Conseil, qui posté à la

vitre, examinait de nouveau les anfractuosités de la falaise.

—Précisément, répondis-je.

—Sa tête, reprit Conseil, n'était-elle pas couronnée de huit

tentacules, qui s'agitaient sur l'eau comme une nichée de serpents?

—Précisément.

—Ses yeux, placés à fleur de tête, n'avaient-ils pas un développement

considérable?

—Oui, Conseil.

—Et sa bouche, n'était-ce pas un véritable bec de perroquet, mais un

bec formidable?

—En effet, Conseil.

—Eh bien! n'en déplaise à monsieur, répondit tranquillement Conseil,

si ce n'est pas le calmar de Bouguer, voici, du moins, un de ses

frères.»

Je regardai Conseil. Ned Land se précipita vers la vitre.

[Illustration: C'était un calmar de dimensions colossales. (Page 392.)]

«L'épouvantable bête!» s'écria-t-il.

Je regardai à mon tour, et je ne pus réprimer un mouvement de

répulsion. Devant mes yeux s'agitait un monstre horrible, digne de

figurer dans les légendes tératologiques.

C'était un calmar de dimensions colossales, ayant huit mètres de

longueur. Il marchait à reculons avec une extrême vélocité dans la

direction du _Nautilus_. Il regardait de ses énormes yeux fixes à

teintes glauques. Ses huit bras, ou plutôt ses huit pieds, implantés

sur sa tête, qui ont valu à ces animaux le nom de céphalopodes,

avaient un développement double de son corps et se tordaient comme la

chevelure des furies. On voyait distinctement les deux cent-cinquante

ventouses disposées sur la face interne des tentacules sous forme de

capsules semi-sphériques. Parfois ces ventouses s'appliquaient sur

la vitre du salon en y faisant le vide. La bouche de ce monstre,—un

bec de corne fait comme le bec d'un perroquet,—s'ouvrait et se

refermait verticalement. Sa langue, substance cornée, armée elle-même

de plusieurs rangées de dents aiguës, sortait en frémissant de cette

véritable cisaille. Quelle fantaisie de la nature! Un bec d'oiseau à

un mollusque! Son corps, fusiforme et renflé dans sa partie moyenne,

formait une masse charnue qui devait peser vingt à vingt-cinq mille

kilogrammes. Sa couleur inconstante, changeant avec une extrême

rapidité suivant l'irritation de l'animal, passait successivement du

gris livide au brun rougeâtre.

[Illustration: Un de ces longs bras glissa par l'ouverture.

(Page 395.)]

De quoi s'irritait ce mollusque? Sans doute de la présence de ce

_Nautilus_, plus formidable que lui, et sur lequel ses bras suceurs ou

ses mandibules n'avaient aucune prise. Et cependant, quels monstres

que ces poulpes, quelle vitalité le créateur leur a départie, quelle

vigueur dans leurs mouvements, puisqu'ils possèdent trois cœurs!

Le hasard nous avait mis en présence de ce calmar, et je ne voulus pas

laisser perdre l'occasion d'étudier soigneusement cet échantillon des

céphalopodes. Je surmontai l'horreur que m'inspirait son aspect, et,

prenant un crayon, je commençai à le dessiner.

«C'est peut-être le même que celui de l'_Alecton_, dit Conseil.

—Non, répondit le Canadien, puisque celui-ci est entier et que l'autre

a perdu sa queue!

—Ce ne serait pas une raison, répondis-je. Les bras et la queue de ces

animaux se reforment par rédintégration, et depuis sept ans, la queue

du calmar de Bouguer a sans doute eu le temps de repousser.

—D'ailleurs, riposta Ned, si ce n'est pas celui-ci, c'est peut-être un

de ceux-là!»

En effet, d'autres poulpes apparaissaient à la vitre de tribord. J'en

comptai sept. Ils faisaient cortége au _Nautilus_, et j'entendais les

grincements de leur bec sur la coque de tôle. Nous étions servis à

souhait.

Je continuai mon travail. Ces monstres se maintenaient dans nos eaux

avec une telle précision qu'ils semblaient immobiles, et j'aurais pu

les décalquer en raccourci sur la vitre. D'ailleurs, nous marchions

sous une allure modérée.

Tout à coup le _Nautilus_ s'arrêta. Un choc le fit tressaillir dans

toute sa membrure.

«Est-ce que nous avons touché? demandai-je.

—En tout cas, répondit le Canadien, nous serions déjà dégagés, car

nous flottons.»

Le _Nautilus_ flottait sans doute, mais il ne marchait plus. Les

branches de son hélice ne battaient pas les flots. Une minute se passa.

Le capitaine Nemo, suivi de son second, entra dans le salon.

Je ne l'avais pas vu depuis quelque temps. Il me parut sombre. Sans

nous parler, sans nous voir peut-être, il alla au panneau, regarda les

poulpes et dit quelques mots à son second.

Celui-ci sortit. Bientôt les panneaux se refermèrent. Le plafond

s'illumina.

J'allai vers le capitaine.

«Une curieuse collection de poulpes, lui dis-je, du ton dégagé que

prendrait un amateur devant le cristal d'un aquarium.

—En effet, monsieur le naturaliste, me répondit-il, et nous allons les

combattre corps à corps.»

Je regardai le capitaine. Je croyais n'avoir pas bien entendu.

«Corps à corps? répétai-je.

—Oui, monsieur. L'hélice est arrêtée. Je pense que les mandibules

cornées de l'un de ces calmars se sont engagées dans ses branches. Ce

qui nous empêche de marcher.

—Et qu'allez-vous faire?

—Remonter à la surface et massacrer toute cette vermine.

—Entreprise difficile.

—En effet. Les balles électriques sont impuissantes contre ces chairs

molles où elles ne trouvent pas assez de résistance pour éclater. Mais

nous les attaquerons à la hache.

—Et au harpon, monsieur, dit le Canadien, si vous ne refusez pas mon

aide.

—Je l'accepte, maître Land.

—Nous vous accompagnerons, dis-je,» et, suivant le capitaine Nemo,

nous nous dirigeâmes vers l'escalier central.

Là, une dizaine d'hommes, armés de haches d'abordage, se tenaient prêts

à l'attaque. Conseil et moi, nous primes deux haches. Ned Land saisit

un harpon.

Le _Nautilus_ était alors revenu à la surface des flots. Un des marins,

placé sur les derniers échelons, dévissait les boulons du panneau. Mais

les écrous étaient à peine dégagés, que le panneau se releva avec une

violence extrême, évidemment tiré par la ventouse d'un bras de poulpe.

Aussitôt un de ces longs bras se glissa comme un serpent par

l'ouverture, et vingt autres s'agitèrent au-dessus. D'un coup de hache,

le capitaine Nemo coupa ce formidable tentacule, qui glissa sur les

échelons en se tordant.

Au moment où nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre

la plate-forme, deux autres bras, cinglant l'air, s'abattirent sur le

marin placé devant le capitaine Nemo et l'enlevèrent avec une violence

irrésistible.

Le capitaine Nemo poussa un cri et s'élança au dehors. Nous nous étions

précipités à sa suite.

Quelle scène! Le malheureux, saisi par le tentacule et collé à ses

ventouses, était balancé dans l'air au caprice de cette énorme trompe.

Il râlait, il étouffait, il criait: A moi! à moi! Ces mots, _prononcés

en français_, me causèrent une profonde stupeur! J'avais donc un

compatriote à bord, plusieurs, peut-être! Cet appel déchirant, je

l'entendrai toute ma vie!

L'infortuné était perdu. Qui pouvait l'arracher à cette puissante

étreinte? Cependant le capitaine Nemo s'était précipité sur le poulpe,

et, d'un coup de hache, il lui avait encore abattu un bras. Son second

luttait avec rage contre d'autres monstres qui rampaient sur les flancs

du _Nautilus_. L'équipage se battait à coups de hache. Le Canadien,

Conseil et moi, nous enfoncions nos armes dans ces masses charnues. Une

violente odeur de musc pénétrait l'atmosphère. C'était horrible.

Un instant, je crus que le malheureux, enlacé par le poulpe, serait

arraché à sa puissante succion. Sept bras sur huit avaient été coupés.

Un seul, brandissant la victime comme une plume, se tordait dans l'air.

Mais au moment où le capitaine Nemo et son second se précipitaient sur

lui, l'animal lança une colonne d'un liquide noirâtre, sécrété par une

bourse située dans son abdomen. Nous en fûmes aveuglés. Quand ce nuage

se fut dissipé, le calmar avait disparu, et avec lui mon infortuné

compatriote!

Quelle rage nous poussa alors contre ces monstres! On ne se possédait

plus. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plate-forme et les flancs

du _Nautilus_. Nous roulions pêle-mêle au milieu de ces tronçons de

serpents qui tressautaient sur la plate-forme dans des flots de sang

et d'encre noire. Il semblait que ces visqueux tentacules renaissaient

comme les têtes de l'hydre. Le harpon de Ned Land, à chaque coup, se

plongeait dans les yeux glauques des calmars et les crevait. Mais

mon audacieux compagnon fut soudain renversé par les tentacules d'un

monstre qu'il n'avait pu éviter.

Ah! comment mon cœur ne s'est-il pas brisé d'émotion et d'horreur! Le

formidable bec du calmar s'était ouvert sur Ned Land. Ce malheureux

allait être coupé en deux. Je me précipitai à son secours. Mais le

capitaine Nemo m'avait devancé. Sa hache disparut entre les deux

énormes mandibules, et miraculeusement sauvé, le Canadien, se relevant,

plongea son harpon tout entier jusqu'au triple cœur du poulpe.

«Je me devais cette revanche!» dit le capitaine Nemo au Canadien.

Ned s'inclina sans lui répondre.

Ce combat avait duré un quart d'heure. Les monstres vaincus, mutilés,

frappés à mort, nous laissèrent enfin la place et disparurent sous les

flots.

Le capitaine Nemo, rouge de sang, immobile près du fanal, regardait la

mer qui avait englouti l'un de ses compagnons, et de grosses larmes

coulaient de ses yeux.

CHAPITRE XIX

LE GULF-STREAM.

Cette terrible scène du 20 avril, aucun de nous ne pourra jamais

l'oublier. Je l'ai écrite sous l'impression d'une émotion violente.

Depuis, j'en ai revu le récit. Je l'ai lu à Conseil et au Canadien.

Ils l'ont trouvé exact comme fait, mais insuffisant comme effet. Pour

peindre de pareils tableaux, il faudrait la plume du plus illustre de

nos poëtes, l'auteur des _Travailleurs de la Mer_.

J'ai dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. Sa

douleur fut immense. C'était le second compagnon qu'il perdait depuis

notre arrivée à bord. Et quelle mort! Cet ami, écrasé, étouffé, brisé

par le formidable bras d'un poulpe, broyé sous ses mandibules de fer,

ne devait pas reposer avec ses compagnons dans les paisibles eaux du

cimetière de corail!

Pour moi, au milieu de cette lutte, c'était ce cri de désespoir poussé

par l'infortuné qui m'avait déchiré le cœur. Ce pauvre Français,

oubliant son langage de convention, s'était repris à parler la langue

de son pays et de sa mère, pour jeter un suprême appel! Parmi cet

équipage du _Nautilus_, associé de corps et d'âme au capitaine Nemo,

fuyant comme lui le contact des hommes, j'avais donc un compatriote!

Était-il seul à représenter la France dans cette mystérieuse

association, évidemment composée d'individus de nationalités diverses?

C'était encore un de ces insolubles problèmes qui se dressaient sans

cesse devant mon esprit!

Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre, et je ne le vis plus pendant

quelque temps. Mais qu'il devait être triste, désespéré, irrésolu, si

j'en jugeais par ce navire dont il était l'âme et qui recevait toutes

ses impressions! Le _Nautilus_ ne gardait plus de direction déterminée.

Il allait, venait, flottait comme un cadavre au gré des lames. Son

hélice avait été dégagée, et cependant, il s'en servait à peine. Il

naviguait au hasard. Il ne pouvait s'arracher du théâtre de sa dernière

lutte, de cette mer qui avait dévoré l'un des siens!

Dix jours se passèrent ainsi. Ce fut le 1er mai seulement que le

_Nautilus_ reprit franchement sa route au nord, après avoir eu

connaissance des Lucayes à l'ouvert du canal de Bahama. Nous suivions

alors le courant du plus grand fleuve de la mer, qui a ses rives, ses

poissons et sa température propres. J'ai nommé le Gulf-Stream.

C'est un fleuve, en effet, qui coule librement au milieu de

l'Atlantique, et dont les eaux ne se mélangent pas aux eaux

océaniennes. C'est un fleuve salé, plus salé que la mer ambiante. Sa

profondeur moyenne est de trois mille pieds, sa largeur moyenne de

soixante milles. En de certains endroits, son courant marche avec une

vitesse de quatre kilomètres à l'heure. L'invariable volume de ses eaux

est plus considérable que celui de tous les fleuves du globe.

La véritable source du Gulf-Stream, reconnue par le commandant Maury,

son point de départ, si l'on veut, est situé dans le golfe de Gascogne.

Là, ses eaux, encore faibles de température et de couleur, commencent

à se former. Il descend au sud, longe l'Afrique équatoriale, échauffe

ses flots aux rayons de la zone torride, traverse l'Atlantique,

atteint le cap San-Roque sur la côte Brésilienne, et se bifurque en

deux branches dont l'une va se saturer encore des chaudes molécules

de la mer des Antilles. Alors, le Gulf-Stream, chargé de rétablir

l'équilibre entre les températures et de mêler les eaux des tropiques

aux eaux boréales, commence son rôle de pondérateur. Chauffé à blanc

dans le golfe du Mexique, il s'élève au nord sur les côtes américaines,

s'avance jusqu'à Terre-Neuve, dévie sous la poussée du courant froid

du détroit de Davis, reprend la route de l'Océan en suivant sur un

des grands cercles du globe la ligne loxodromique, se divise en deux

bras vers le quarante-troisième degré, dont l'un, aidé par l'alizé du

nord-est, revient au Golfe de Gascogne et aux Açores, et dont l'autre,

après avoir attiédi les rivages de l'Irlande et de la Norvége, va

jusqu'au-delà du Spitzberg, où sa température tombe à quatre degrés,

former la mer libre du pôle.

C'est sur ce fleuve de l'Océan que le _Nautilus_ naviguait alors. A sa

sortie du canal de Bahama, sur quatorze lieues de large, et sur trois

cent cinquante mètres de profondeur, le Gulf-Stream marche à raison

de huit kilomètres à l'heure. Cette rapidité décroît régulièrement à

mesure qu'il s'avance vers le nord, et il faut souhaiter que cette

régularité persiste, car, si, comme on a cru le remarquer, sa vitesse

et sa direction viennent à se modifier, les climats européens seront

soumis à des perturbations dont on ne saurait calculer les conséquences.

Vers midi, j'étais sur la plate-forme avec Conseil. Je lui faisais

connaître les particularités relatives au Gulf-Stream. Quand mon

explication fut terminée, je l'invitai à plonger ses mains dans le

courant.

Conseil obéit, et fut très-étonné de n'éprouver aucune sensation de

chaud ni de froid.

«Cela vient, lui dis-je, de ce que la température des eaux du

Gulf-Stream, en sortant du golfe du Mexique, est peu différente de

celle du sang. Ce Gulf-Stream est un vaste calorifère qui permet aux

côtes d'Europe de se parer d'une éternelle verdure. Et, s'il faut en

croire Maury, la chaleur de ce courant, totalement utilisée, fournirait

assez de calorique pour tenir en fusion un fleuve de fer fondu aussi

grand que l'Amazone ou le Missouri.»

En ce moment, la vitesse du Gulf-Stream était de deux mètres vingt-cinq

par seconde. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante, que

ses eaux comprimées font saillie sur l'Océan et qu'un dénivellement

s'opère entre elles et les eaux froides. Sombres d'ailleurs et

très-riches en matières salines, elles tranchent par leur pur indigo

sur les flots verts qui les environnent. Telle est même la netteté

de leur ligne de démarcation, que le _Nautilus_, à la hauteur des

Carolines, trancha de son éperon les flots du Gulf-Stream, tandis que

son hélice battait encore ceux de l'Océan.

Ce courant entraînait avec lui tout un monde d'êtres vivants. Les

argonautes, si communs dans la Méditerranée, y voyageaient par troupes

nombreuses. Parmi les cartilagineux, les plus remarquables étaient des

raies dont la queue très-déliée formait à peu près le tiers du corps,

et qui figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds; puis,

de petits squales d'un mètre, à tête grande, à museau court et arrondi,

à dents pointues disposées sur plusieurs rangs, et dont le corps

paraissait couvert d'écailles.

Parmi les poissons osseux, je notai des labres-grisons particuliers

à ces mers, des spares-synagres dont l'iris brillait comme un feu,

des sciènes longues d'un mètre, à large gueule hérissée de petites

dents, qui faisaient entendre un léger cri, des centronotes-nègres

dont j'ai déjà parlé, des coriphènes bleus, relevés d'or et

d'argent, des perroquets, vrais arcs-en-ciel de l'Océan, qui peuvent

rivaliser de couleur avec les plus beaux oiseaux des tropiques,

des blémies-bosquiens à tête triangulaire, des rhombes bleuâtres

dépourvus d'écailles, des batrachoïdes recouverts d'une bande jaune

et transversale qui figure un _t_ grec, des fourmillements de petits

gobies-bos pointillés de taches brunes, des diptérodons à tête

argentée et à queue jaune, divers échantillons de salmones, des

mugilomores, sveltes de taille, brillant d'un éclat doux, que Lacépède

a consacrés à l'aimable compagne de sa vie, enfin un beau poisson, le

chevalier-américain, qui, décoré de tous les ordres et chamarré de tous

les rubans, fréquente les rivages de cette grande nation où les rubans

et les ordres sont si médiocrement estimés.

J'ajouterai que, pendant la nuit, les eaux phosphorescentes du

Gulf-Stream rivalisaient avec l'éclat électrique de notre fanal,

surtout par ces temps orageux qui nous menaçaient fréquemment.

[Illustration: Le poulpe brandissait la victime comme une plume.

(Page 396.)]

Le 8 mai, nous étions encore en travers du cap Hatteras, à la

hauteur de la Caroline du Nord. La largeur du Gulf-Stream est là de

soixante-quinze milles, et sa profondeur de deux cent dix mètres. Le

_Nautilus_ continuait d'errer à l'aventure. Toute surveillance semblait

bannie du bord. Je conviendrai que dans ces conditions, une évasion

pouvait réussir. En effet, les rivages habités offraient partout de

faciles refuges. La mer était incessamment sillonnée de nombreux

steamers qui font le service entre New-York ou Boston et le golfe du

Mexique, et nuit et jour parcourue par ces petites goëlettes chargées

du cabotage sur les divers points de la côte américaine. On pouvait

espérer d'être recueilli. C'était donc une occasion favorable, malgré

les trente milles qui séparaient le _Nautilus_ des côtes de l'Union.

[Illustration: Un grand navire capéyait à petite vapeur. (Page 406.)]

Mais une circonstance fâcheuse contrariait absolument les projets

du Canadien. Le temps était fort mauvais. Nous approchions de ces

parages où les tempêtes sont fréquentes, de cette patrie des trombes

et des cyclones, précisément engendrés par le courant du Gulf-Stream.

Affronter une mer souvent démontée sur un frêle canot, c'était courir à

une perte certaine. Ned Land en convenait lui-même. Aussi rongeait-il

son frein, pris d'une furieuse nostalgie que la fuite seule eût pu

guérir.

«Monsieur, me dit-il ce jour-là, il faut que cela finisse. Je veux en

avoir le cœur net. Votre Nemo s'écarte des terres et remonte vers le

nord. Mais je vous le déclare, j'ai assez du pôle Sud, et je ne le

suivrai pas au pôle Nord.

—Que faire, Ned, puisqu'une évasion est impraticable en ce moment?

—J'en reviens à mon idée. Il faut parler au capitaine. Vous n'avez

rien dit, quand nous étions dans les mers de votre pays. Je veux

parler, maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Quand je

songe qu'avant quelques jours, le _Nautilus_ va se trouver à la

hauteur de la Nouvelle-Écosse, et que là, vers Terre-Neuve, s'ouvre

une large baie, que dans cette baie se jette le Saint-Laurent, et que

le Saint-Laurent, c'est mon fleuve à moi, le fleuve de Québec, ma

ville natale; quand je songe à cela, la fureur me monte au visage, mes

cheveux se hérissent. Tenez, monsieur, je me jetterai plutôt à la mer!

Je ne resterai pas ici! J'y étouffe!»

Le Canadien était évidemment à bout de patience. Sa vigoureuse nature

ne pouvait s'accommoder de cet emprisonnement prolongé. Sa physionomie

s'altérait de jour en jour. Son caractère devenait de plus en plus

sombre. Je sentais ce qu'il devait souffrir, car moi aussi, la

nostalgie me prenait. Près de sept mois s'étaient écoulés sans que

nous eussions eu aucune nouvelle de la terre. De plus, l'isolement

du capitaine Nemo, son humeur modifiée, surtout depuis le combat des

poulpes, sa taciturnité, tout me faisait apparaître les choses sous

un aspect différent. Je ne sentais plus l'enthousiasme des premiers

jours. Il fallait être un Flamand comme Conseil pour accepter cette

situation, dans ce milieu réservé aux cétacés et autres habitants de la

mer. Véritablement, si ce brave garçon, au lieu de poumons avait eu des

branchies, je crois qu'il aurait fait un poisson distingué!

«Eh bien, monsieur? reprit Ned Land, voyant que je ne répondais pas.

—Eh bien, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles

sont ses intentions à notre égard?

—Oui, monsieur.

—Et cela, quoiqu'il les ait déjà fait connaître?

—Oui. Je désire être fixé une dernière fois. Parlez pour moi seul, en

mon seul nom, si vous voulez.

—Mais je le rencontre rarement. Il m'évite même.

—C'est une raison de plus pour l'aller voir.

—Je l'interrogerai, Ned.

—Quand? demanda le Canadien en insistant.

—Quand je le rencontrerai.

—Monsieur Aronnax, voulez-vous que j'aille le trouver, moi?

—Non, laissez-moi faire. Demain...

Vingt mille lieues sous les mers · 第 33 / 37 段