Sur ces fonds gras et luxuriants, le _Nautilus_ passait avec une

extrême rapidité. Vers le soir, il se rapprocha de l'archipel des

Malouines, dont je pus, le lendemain, reconnaître les âpres sommets.

La profondeur de la mer était médiocre. Je pensai donc, non sans

raison, que ces deux îles, entourées d'un grand nombre d'îlots,

faisaient autrefois partie des terres magellaniques. Les Malouines

furent probablement découvertes par le célèbre John Davis, qui leur

imposa le nom de Davis-Southern Islands. Plus tard, Richard Hawkins les

appela Maiden-Islands, îles de la Vierge. Elles furent ensuite nommée

Malouines, au commencement du dix-huitième siècle, par des pêcheurs

de Saint-Malo, et enfin Falkland par les Anglais auxquels elles

appartiennent aujourd'hui.

Sur ces parages, nos filets rapportèrent de beaux spécimens d'algues,

et particulièrement un certain fucus dont les racines étaient chargées

de moules qui sont les meilleures du monde. Des oies et des canards

s'abattirent par douzaines sur la plate-forme et prirent place bientôt

dans les offices du bord. En fait de poissons, j'observai spécialement

des osseux appartenant au genre gobie, et surtout des boulerots, longs

de deux décimètres, tout parsemés de taches blanchâtres et jaunes.

J'admirai également de nombreuses méduses, et les plus belles du genre,

les chrysaores particulières aux mers des Malouines. Tantôt elles

figuraient une ombrelle demi-sphérique très-lisse, rayée de lignes d'un

rouge brun et terminée par douze festons réguliers; tantôt c'était une

corbeille renversée d'où s'échappaient gracieusement de larges feuilles

et de longues ramilles rouges. Elles nageaient en agitant leurs quatre

bras foliacés et laissaient pendre à la dérive leur opulente chevelure

de tentacules. J'aurais voulu conserver quelques échantillons de ces

délicats zoophytes; mais ce ne sont que des nuages, des ombres, des

apparences, qui fondent et s'évaporent hors de leur élément natal.

Lorsque les dernières hauteurs des Malouines eurent disparu sous

l'horizon, le _Nautilus_ s'immergea entre vingt et vingt-cinq mètres et

suivit la côte américaine. Le capitaine Nemo ne se montrait pas.

Jusqu'au 3 avril, nous ne quittâmes pas les parages de la Patagonie,

tantôt sous l'Océan, tantôt à sa surface. Le _Nautilus_ dépassa le

large estuaire formé par l'embouchure de la Plata, et se trouva, le

4 avril, par le travers de l'Uruguay, mais à cinquante milles au

large. Sa direction se maintenait au nord, et il suivait les longues

sinuosités de l'Amérique méridionale. Nous avions fait alors seize

mille lieues depuis notre embarquement dans les mers du Japon.

Vers onze heures du matin, le tropique du Capricorne fut coupé sur

le trente-septième méridien, et nous passâmes au large du cap Frio.

Le capitaine Nemo, au grand déplaisir de Ned Land, n'aimait pas le

voisinage de ces côtes habitées du Brésil, car il marchait avec une

vitesse vertigineuse. Pas un poisson, pas un oiseau, des plus rapides

qui soient, ne pouvaient nous suivre, et les curiosités naturelles de

ces mers échappèrent à toute observation.

Cette rapidité se soutint pendant plusieurs jours, et le 9 avril,

au soir, nous avions connaissance de la pointe la plus orientale de

l'Amérique du Sud qui forme le cap San-Roque. Mais alors le _Nautilus_

s'écarta de nouveau, et il alla chercher à de plus grandes profondeurs

une vallée sous-marine qui se creuse entre ce cap et Sierra Leone sur

la côte africaine. Cette vallée se bifurque à la hauteur des Antilles

et se termine au nord par une énorme dépression de neuf mille mètres.

En cet endroit, la coupe géologique de l'Océan figure jusqu'aux petites

Antilles une falaise de six kilomètres, taillée à pic, et, à la hauteur

des îles du cap Vert, une autre muraille non moins considérable,

qui enferment ainsi tout le continent immergé de l'Atlantide. Le

fond de cette immense vallée est accidenté de quelques montagnes qui

ménagent de pittoresques aspects à ces fonds sous-marins. J'en parle

surtout d'après les cartes manuscrites que contenait la bibliothèque

du _Nautilus_, cartes évidemment dues à la main du capitaine Nemo et

levées sur ses observations personnelles.

Pendant deux jours, ces eaux désertes et profondes furent visitées au

moyen des plans inclinés. Le _Nautilus_ fournissait de longues bordées

diagonales qui le portaient à toutes les hauteurs. Mais, le 11 avril,

il se releva subitement, et la terre nous réapparut à l'ouvert du

fleuve des Amazones, vaste estuaire dont le débit est si considérable

qu'il dessale la mer sur un espace de plusieurs lieues.

L'Équateur était coupé. A vingt milles dans l'ouest restaient les

Guyanes, une terre française sur laquelle nous eussions trouvé un

facile refuge. Mais le vent soufflait en grande brise, et les lames

furieuses n'auraient pas permis à un simple canot de les affronter. Ned

Land le comprit sans doute, car il ne me parla de rien. De mon côté, je

ne fis aucune allusion à ses projets de fuite, car je ne voulais pas le

pousser à quelque tentative qui eût infailliblement avorté.

Je me dédommageai facilement de ce retard par d'intéressantes études.

Pendant ces deux journées des 11 et 12 avril, le _Nautilus_ ne quitta

pas la surface de la mer, et son chalut lui ramena toute une pêche

miraculeuse en zoophytes, en poissons et en reptiles.

Quelques zoophytes avaient été dragués par la chaîne des chaluts.

C'étaient, pour la plupart, de belles phyctallines, appartenant à

la famille des actinidiens, et entre autres espèces, le _phyctalis

protexta_, originaire de cette partie de l'Océan, petit tronc

cylindrique, agrémenté de lignes verticales et tacheté de points rouges

que couronne un merveilleux épanouissement de tentacules. Quant aux

mollusques, ils consistaient en produits que j'avais déjà observés, des

turritelles, des olives-porphyres, à lignes régulièrement entrecroisées

dont les taches rousses se relevaient vivement sur un fond de chair,

des ptérocères fantaisistes, semblables à des scorpions pétrifiés, des

hyales translucides, des argonautes, des seiches excellentes à manger,

et certaines espèces de calmars, que les naturalistes de l'antiquité

classaient parmi les poissons-volants, et qui servent principalement

d'appât pour la pêche de la morue.

Des poissons de ces parages que je n'avais pas encore eu l'occasion

d'étudier, je notai diverses espèces. Parmi les cartilagineux: des

pétromizons-pricka, sortes d'anguilles, longues de quinze pouces, tête

verdâtre, nageoires violettes, dos gris bleuâtre, ventre brun argenté

semé de taches vives, iris des yeux cerclé d'or, curieux animaux que le

courant de l'Amazone avait dû entraîner jusqu'en mer, car ils habitent

les eaux douces; des raies tuberculées, à museau pointu, à queue longue

et déliée, armées d'un long aiguillon dentelé; de petits squales d'un

mètre, gris et blanchâtres de peau, dont les dents, disposées sur

plusieurs rangs, se recourbent en arrière, et qui sont vulgairement

connus sous le nom de pantouffliers; des lophies-vespertillions,

sortes de triangles isocèles rougeâtres, d'un demi-mètre, auxquels les

pectorales tiennent par des prolongations charnues qui leur donnent

l'aspect de chauves-souris, mais que leur appendice corné, situé

près des narines, a fait surnommer licornes de mer; enfin quelques

espèces de batistes, le curassavien dont les flancs pointillés brillent

d'une éclatante couleur d'or, et le caprisque violet-clair, à nuances

chatoyantes comme la gorge d'un pigeon.

Je termine là cette nomenclature un peu sèche, mais très-exacte, par

la série des poissons osseux que j'observai: passans, appartenant

au genre des aptéronotes, dont le museau est très-obtus et blanc de

neige, le corps peint d'un beau noir, et qui sont munis d'une lanière

charnue très-longue et très-déliée; odontagnathes aiguillonnés, longues

sardines de trois décimètres, resplendissant d'un vif éclat argenté;

scombres-guares, pourvus de deux nageoires anales; centronotes-nègres,

à teintes noires, que l'on pêche avec des brandons, longs poissons de

deux mètres, à chair grasse, blanche, ferme, qui, frais, ont le goût

de l'anguille, et secs, le goût du saumon fumé; labres demi-rouges,

revêtus d'écailles seulement à la base des nageoires dorsales et

anales; chrysoptères, sur lesquels l'or et l'argent mêlent leur éclat

à ceux du rubis et de la topaze; spares-queues-d'or, dont la chair

est extrêmement délicate, et que leurs propriétés phosphorescentes

trahissent au milieu des eaux; spares-pobs, à langue fine, à teintes

oranges; sciènes-coro à caudales d'or, acanthures-noirauds, anableps de

Surinam, etc.

Cet «et cœtera» ne saurait m'empêcher de citer encore un poisson dont

Conseil se souviendra longtemps et pour cause.

Un de nos filets avait rapporté une sorte de raie très-aplatie qui, la

queue coupée, eût formé un disque parfait et qui pesait une vingtaine

de kilogrammes. Elle était blanche en-dessous, rougeâtre en-dessus,

avec de grandes taches rondes d'un bleu foncé et cerclées de noir,

très-lisse de peau, et terminée par une nageoire bilobée. Étendue

sur la plate-forme, elle se débattait, essayait de se retourner par

des mouvements convulsifs, et faisait tant d'efforts qu'un dernier

soubresaut allait la précipiter à la mer. Mais Conseil, qui tenait

à son poisson, se précipita sur lui, et, avant que je ne pusse l'en

empêcher, il le saisit à deux mains.

Aussitôt, le voilà renversé, les jambes en l'air, paralysé d'une moitié

du corps, et criant:

«Ah! mon maître, mon maître! Venez à moi.»

C'était la première fois que le pauvre garçon ne me parlait pas «à la

troisième personne.»

Le Canadien et moi, nous l'avions relevé, nous le frictionnions à bras

raccourcis, et quand il reprit ses sens, cet éternel classificateur

murmura d'une voix entrecoupée:

«Classe des cartilagineux, ordre des chondroptérygiens, à branchies

fixes, sous-ordre des sélaciens, famille des raies, genre des

torpilles!»

—Oui, mon ami, répondis-je, c'est une torpille qui t'a mis dans ce

déplorable état.

—Ah! monsieur peut m'en croire, riposta Conseil, mais je me vengerai

de cet animal.

—Et comment?

—En le mangeant.»

Ce qu'il fit le soir même, mais par pure représaille, car franchement,

c'était coriace.

L'infortuné Conseil s'était attaqué à une torpille de la plus

dangereuse espèce, la cumana. Ce bizarre animal, dans un milieu

conducteur tel que l'eau, foudroie les poissons à plusieurs mètres de

distance, tant est grande la puissance de son organe électrique dont

les deux surfaces principales ne mesurent pas moins de vingt-sept pieds

carrés.

Le lendemain, 12 avril, pendant la journée, le _Nautilus_ s'approcha

de la côte hollandaise, vers l'embouchure du Maroni. Là vivaient en

famille plusieurs groupes de lamantins. C'étaient des manates qui,

comme le dugong et le stellère, appartiennent à l'ordre des syréniens.

Ces beaux animaux, paisibles et inoffensifs, longs de six à sept

mètres, devaient peser au moins quatre mille kilogrammes. J'appris à

Ned Land et à Conseil que la prévoyante nature avait assigné à ces

mammifères un rôle important. Ce sont eux, en effet, qui, comme les

phoques, doivent paître les prairies sous-marines et détruire ainsi

les agglomérations d'herbes qui obstruent l'embouchure des fleuves

tropicaux.

«Et savez-vous, ajoutai-je, ce qui s'est produit, depuis que les

hommes ont presque entièrement anéanti ces races utiles? C'est que les

herbes putréfiées ont empoisonné l'air, et l'air empoisonné, c'est

la fièvre jaune qui désole ces admirables contrées. Les végétations

vénéneuses se sont multipliées sous ces mers torrides, et le mal s'est

irrésistiblement développé depuis l'embouchure du Rio de la Plata

jusqu'aux Florides!»

Et s'il faut en croire Toussenel, ce fléau n'est rien encore auprès de

celui qui frappera nos descendants, lorsque les mers seront dépeuplées

de baleines et de phoques. Alors, encombrées de poulpes, de méduses, de

calmars, elles deviendront de vastes foyers d'infection, puisque leurs

flots ne posséderont plus «ces vastes estomacs, que Dieu avait chargés

d'écumer la surface des mers.»

Cependant, sans dédaigner ces théories, l'équipage du _Nautilus_

s'empara d'une demi-douzaine de manates. Il s'agissait, en effet,

d'approvisionner les cambuses d'une chair excellente, supérieure à

celle du bœuf et du veau. Cette chasse ne fut pas intéressante. Les

manates se laissaient frapper sans se défendre. Plusieurs milliers de

kilos de viande, destinée à être séchée, furent emmagasinés à bord.

[Illustration: Là vivaient en famille des groupes. (Page 384.)]

Ce jour-là, une pêche, singulièrement pratiquée, vint encore accroître

les réserves du _Nautilus_, tant ces mers se montraient giboyeuses. Le

chalut avait rapporté dans ses mailles un certain nombre de poissons

dont la tête se terminait par une plaque ovale à rebords charnus.

C'étaient des échénéïdes, de la troisième famille des malacoptérygiens

subbrachiens. Leur disque aplati se compose de lames cartilagineuses

transversales mobiles, entre lesquelles l'animal peut opérer le vide,

ce qui lui permet d'adhérer aux objets à la façon d'une ventouse.

Le rémora, que j'avais observé dans la Méditerranée, appartient à

cette espèce. Mais, celui dont il s'agit ici, c'était l'échénéïde

ostéochère, particulier à cette mer. Nos marins, à mesure qu'ils les

prenaient, les déposaient dans des bailles pleines d'eau.

[Illustration: Il l'attaqua à coups de harpon. (Page 391.)]

La pêche terminée, le _Nautilus_ se rapprocha de la côte. En cet

endroit, un certain nombre de tortues marines dormaient à la surface

des flots. Il eût été difficile de s'emparer de ces précieux reptiles,

car le moindre bruit les éveille, et leur solide carapace est à

l'épreuve du harpon. Mais l'échénéïde devait opérer cette capture avec

une sûreté et une précision extraordinaire. Cet animal, en effet, est

un hameçon vivant, qui ferait le bonheur et la fortune du naïf pêcheur

à la ligne.

Les hommes du _Nautilus_ attachèrent à la queue de ces poissons un

anneau assez large pour ne pas gêner leurs mouvements, et à cet

anneau, une longue corde amarrée à bord par l'autre bout.

Les échénéïdes, jetés à la mer, commencèrent aussitôt leur rôle et

allèrent se fixer au plastron des tortues. Leur ténacité était telle

qu'ils se fussent déchirés plutôt que de lâcher prise. On les halait à

bord, et avec eux les tortues auxquelles ils adhéraient.

On prit ainsi plusieurs cacouannes, larges d'un mètre, qui pesaient

deux cents kilos. Leur carapace, couverte de plaques cornées grandes,

minces, transparentes, brunes, avec mouchetures blanches et jaunes, les

rendait très-précieuses. En outre, elles étaient excellentes au point

de vue comestible, ainsi que les tortues franches qui sont d'un goût

exquis.

Cette pêche termina notre séjour sur les parages de l'Amazone, et, la

nuit venue, le _Nautilus_ regagna la haute mer.

CHAPITRE XVIII

LES POULPES.

Pendant quelques jours, le _Nautilus_ s'écarta constamment de la côte

américaine. Il ne voulait pas, évidemment, fréquenter les flots du

golfe du Mexique ou de la mer des Antilles. Cependant, l'eau n'eût pas

manqué sous sa quille, puisque la profondeur moyenne de ces mers est de

dix huit cents mètres; mais, probablement ces parages, semés d'îles et

sillonnés de steamers, ne convenaient pas au capitaine Nemo.

Le 16 avril, nous eûmes connaissance de la Martinique et de la

Guadeloupe, à une distance de trente milles environ. J'aperçus un

instant leurs pitons élevés.

Le Canadien, qui comptait mettre ses projets à exécution dans le golfe,

soit en gagnant une terre, soit en accostant un des nombreux bateaux

qui font le cabotage d'une île à l'autre, fut très-décontenancé. La

fuite eût été très-praticable si Ned Land fût parvenu à s'emparer du

canot à l'insu du capitaine. Mais en plein Océan, il ne fallait plus y

songer.

Le Canadien, Conseil et moi, nous eûmes une assez longue conversation

à ce sujet. Depuis six mois nous étions prisonniers à bord du

_Nautilus_. Nous avions fait dix sept mille lieues, et, comme le

disait Ned Land, il n'y avait pas de raison pour que cela finît. Il me

fit donc une proposition à laquelle je ne m'attendais pas. Ce fut de

poser catégoriquement cette question au capitaine Nemo: Le capitaine

comptait-il nous garder indéfiniment à son bord?

Une semblable démarche me répugnait. Suivant moi, elle ne pouvait

aboutir. Il ne fallait rien espérer du commandant du _Nautilus_,

mais tout de nous seuls. D'ailleurs, depuis quelque temps, cet homme

devenait plus sombre, plus retiré, moins sociable. Il paraissait

m'éviter. Je ne le rencontrais qu'à de rares intervalles. Autrefois, il

se plaisait à m'expliquer les merveilles sous-marines; maintenant il

m'abandonnait à mes études et ne venait plus au salon.

Quel changement s'était opéré en lui? Pour quelle cause? Je n'avais

rien à me reprocher. Peut-être notre présence à bord lui pesait-elle?

Cependant, je ne devais pas espérer qu'il fût homme à nous rendre la

liberté.

Je priai donc Ned de me laisser réfléchir avant d'agir. Si cette

démarche n'obtenait aucun résultat, elle pouvait raviver ses soupçons,

rendre notre situation pénible et nuire aux projets du Canadien.

J'ajouterai que je ne pouvais en aucune façon arguer de notre santé.

Si l'on excepte la rude épreuve de la banquise du pôle sud, nous

ne nous étions jamais mieux portés, ni Ned, ni Conseil, ni moi.

Cette nourriture saine, cette atmosphère salubre, cette régularité

d'existence, cette uniformité de température, ne donnaient pas prise

aux maladies, et pour un homme auquel les souvenirs de la terre ne

laissaient aucun regret, pour un capitaine Nemo, qui est chez lui, qui

va où il veut, qui par des voies mystérieuses pour les autres, non pour

lui-même, marche à son but, je comprenais une telle existence. Mais

nous, nous n'avions pas rompu avec l'humanité. Pour mon compte, je ne

voulais pas ensevelir avec moi mes études si curieuses et si nouvelles.

J'avais maintenant le droit d'écrire le vrai livre de la mer, et ce

livre, je voulais que, plus tôt que plus tard, il pût voir le jour.

Là encore, dans ces eaux des Antilles, à dix mètres au-dessous de

la surface des flots, par les panneaux ouverts, que de produits

intéressants j'eus à signaler sur mes notes quotidiennes! C'étaient,

entre autres zoophytes, des galères connues sous le nom de

physalies-pélagiques, sortes de grosses vessies oblongues, à reflets

nacrés, tendant leur membrane au vent et laissant flotter leurs

tentacules bleus comme des fils de soie; charmantes méduses à l'œil,

véritables orties au toucher qui distillent un liquide corrosif.

C'étaient, parmi les articulés, des annélides longs d'un mètre et

demi, armés d'une trompe rose et pourvus de dix sept cents organes

locomoteurs, qui serpentaient sous les eaux et jetaient en passant

toutes les lueurs du spectre solaire. C'étaient, dans l'embranchement

des poissons, des raies-molubars, énormes cartilagineux longs de dix

pieds et pesant six cents livres, la nageoire pectorale triangulaire,

le milieu du dos un peu bombé, les yeux fixés aux extrémités de la face

antérieure de la tête, et qui, flottant comme une épave de navire,

s'appliquaient parfois comme un opaque volet sur notre vitre. C'étaient

des balistes-américains, pour lesquels la nature n'a broyé que du blanc

et du noir, des gobies plumiers, allongés et charnus, aux nageoires

jaunes, à la mâchoire proéminente, des scombres de seize décimètres,

à dents courtes et aiguës, couverts de petites écailles, appartenant

à l'espèce des albicores. Puis, par nuées, apparaissaient des

surmulets, corsetés de raies d'or de la tête à la queue, agitant leurs

resplendissantes nageoires; véritables chefs-d'œuvre de bijouterie

consacrés autrefois à Diane, particulièrement recherchés des riches

Romains, et dont le proverbe disait: «Ne les mange pas qui les prend!»

Enfin, des pomacanthes-dorés, ornés de bandelettes émeraude, habillés

de velours et de soie, passaient devant nos yeux comme des seigneurs de

Véronèse; des spares-éperonnés se dérobaient sous leur rapide nageoire

thoracine; des clupanodons de quinze pouces s'enveloppaient de leurs

lueurs phosphorescentes; des muges battaient la mer de leur grosse

queue charnue; des corégones rouges semblaient faucher les flots avec

leur pectorale tranchante, et des sélènes argentées, dignes de leur

nom, se levaient sur l'horizon des eaux comme autant de lunes aux

reflets blanchâtres.

Que d'autres échantillons merveilleux et nouveaux j'eusse encore

observés, si le _Nautilus_ ne se fût peu à peu abaissé vers les

couches profondes! Ses plans inclinés l'entraînèrent jusqu'à des

fonds de deux mille et trois mille cinq cents mètres. Alors la vie

animale n'était plus représentée que par des encrines, des étoiles de

mer, de charmantes pentacrines tête de méduse, dont la tige droite

supportait un petit calice, des troques, des quenottes sanglantes et

des fissurelles, mollusques littoraux de grande espèce.

Le 20 avril, nous étions remontés à une hauteur moyenne de quinze

cents mètres. La terre la plus rapprochée était alors cet archipel

des îles Lucayes, disséminées comme un tas de pavés à la surface des

eaux. Là s'élevaient de hautes falaises sous-marines, murailles droites

faites de blocs frustes disposés par larges assises, entre lesquels se

creusaient des trous noirs que nos rayons électriques n'éclairaient pas

jusqu'au fond.

Ces roches étaient tapissées de grandes herbes, de laminaires géants,

de fucus gigantesques, un véritable espalier d'hydrophytes digne d'un

monde de Titans.

De ces plantes colossales dont nous parlions, Conseil, Ned et moi,

nous fûmes naturellement amenés à citer les animaux gigantesques

de la mer. Les unes sont évidemment destinées à la nourriture des

autres. Cependant, par les vitres du _Nautilus_ presque immobile,

je n'apercevais encore sur ces longs filaments que les principaux

articulés de la division des brachioures, des lambres à longues pattes,

des crabes violacés, des clios particuliers aux mers des Antilles.

Il était environ onze heures, quand Ned Land attira mon attention sur

un formidable fourmillement qui se produisait à travers les grandes

algues.

«Eh bien, dis-je, ce sont-là de véritables cavernes à poulpes, et je ne

serais pas étonné d'y voir quelques-uns de ces monstres.

—Quoi! fit Conseil, des calmars, de simples calmars, de la classe des

céphalopodes?

—Non, dis-je, des poulpes de grande dimension. Mais l'ami Land s'est

trompé, sans doute, car je n'aperçois rien.

—Je le regrette, répliqua Conseil. Je voudrais contempler face à

face l'un de ces poulpes dont j'ai tant entendu parler et qui peuvent

entraîner des navires dans le fond des abîmes. Ces bêtes-là, ça se

nomme des krak...

—Craque suffit, répondit ironiquement le Canadien.

—Krakens, riposta Conseil, achevant son mot sans se soucier de la

plaisanterie de son compagnon.

—Jamais on ne me fera croire, dit Ned Land, que de tels animaux

existent.

—Pourquoi pas? répondit Conseil. Nous avons bien cru au narwal de

monsieur.

—Nous avons eu tort, Conseil.

—Sans doute! mais d'autres y croient sans doute encore.

—C'est probable, Conseil, mais pour mon compte, je suis bien décidé

à n'admettre l'existence de ces monstres que lorsque je les aurai

disséqués de ma propre main.

—Ainsi, me demanda Conseil, monsieur ne croit pas aux poulpes

gigantesques?

—Eh! qui diable y a jamais cru? s'écria le Canadien.

—Beaucoup de gens, ami Ned.

—Pas des pêcheurs. Des savants, peut-être!

—Pardon, Ned. Des pêcheurs et des savants!

—Mais moi qui vous parle, dit Conseil de l'air le plus sérieux du

monde, je me rappelle parfaitement avoir vu une grande embarcation

entraînée sous les flots par les bras d'un céphalopode.

—Vous avez vu cela? demanda le Canadien.

—Oui, Ned.

—De vos propres yeux?

—De mes propres yeux.

—Où, s'il vous plaît?

—A Saint-Malo, répartit imperturbablement Conseil.

—Dans le port? dit Ned Land ironiquement.

—Non, dans une église, répondit Conseil.

—Dans une église! s'écria le Canadien.

—Oui, ami Ned. C'était un tableau qui représentait le poulpe en

question!

—Bon! fit Ned Land, éclatant de rire. Monsieur Conseil qui me fait

poser!

Vingt mille lieues sous les mers · 第 32 / 37 段