—Soit. Aujourd'hui, je le verrai,» répondis-je au Canadien, qui, en
agissant lui-même, eût certainement tout compromis.
Je restai seul. La demande décidée, je résolus d'en finir
immédiatement. J'aime mieux chose faite que chose à faire.
Je rentrai dans ma chambre. De là, j'entendis marcher dans celle du
capitaine Nemo. Il ne fallait pas laisser échapper cette occasion de
le rencontrer. Je frappai à sa porte. Je n'obtins pas de réponse. Je
frappai de nouveau, puis je tournai le bouton. La porte s'ouvrit.
J'entrai. Le capitaine était là. Courbé sur sa table de travail, il ne
m'avait pas entendu. Résolu à ne pas sortir sans l'avoir interrogé, je
m'approchai de lui. Il releva la tête brusquement, fronça les sourcils,
et me dit d'un ton assez rude:
«Vous ici! Que me voulez-vous?
—Vous parler, capitaine.
—Mais je suis occupé, monsieur, je travaille. Cette liberté que je
vous laisse de vous isoler, ne puis-je l'avoir pour moi?»
La réception était peu encourageante. Mais j'étais décidé à tout
entendre pour tout répondre.
«Monsieur, dis-je froidement, j'ai à vous parler d'une affaire qu'il ne
m'est pas permis de retarder.
—Laquelle, monsieur? répondit-il ironiquement. Avez-vous fait quelque
découverte qui m'ait échappé? La mer vous a-t-elle livré de nouveaux
secrets?»
Nous étions loin de compte. Mais avant que j'eusse répondu, me montrant
un manuscrit ouvert sur sa table, il me dit d'un ton plus grave:
«Voici, monsieur Aronnax, un manuscrit écrit en plusieurs langues. Il
contient le résumé de mes études sur la mer, et, s'il plaît à Dieu,
il ne périra pas avec moi. Ce manuscrit, signé de mon nom, complété
par l'histoire de ma vie, sera renfermé dans un petit appareil
insubmersible. Le dernier survivant de nous tous à bord du _Nautilus_
jettera cet appareil à la mer, et il ira où les flots le porteront.»
Le nom de cet homme! Son histoire écrite par lui-même! Son mystère
serait donc un jour dévoilé? Mais, en ce moment, je ne vis dans cette
communication qu'une entrée en matière.
«Capitaine, répondis-je, je ne puis qu'approuver la pensée qui vous
fait agir. Il ne faut pas que le fruit de vos études soit perdu. Mais
le moyen que vous employez me paraît primitif. Qui sait où les vents
pousseront cet appareil, en quelles mains il tombera? Ne sauriez-vous
trouver mieux? Vous, ou l'un des vôtres ne peut-il...?
—Jamais, monsieur, dit vivement le capitaine en m'interrompant.
—Mais moi, mes compagnons, nous sommes prêts à garder ce manuscrit en
réserve, et si vous nous rendez la liberté...
—La liberté! fit le capitaine Nemo se levant.
—Oui, monsieur, et c'est à ce sujet que je voulais vous interroger.
Depuis sept mois nous sommes à votre bord, et je vous demande
aujourd'hui, au nom de mes compagnons comme au mien, si votre intention
est de nous y garder toujours.
—Monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo, je vous répondrai
aujourd'hui ce que je vous ai répondu il y a sept mois: Qui entre dans
le _Nautilus_ ne doit plus le quitter.
—C'est l'esclavage même que vous nous imposez!
—Donnez-lui le nom qu'il vous plaira.
—Mais partout l'esclave garde le droit de recouvrer sa liberté! Quels
que soient les moyens qui s'offrent à lui, il peut les croire bons!
—Ce droit, répondit le capitaine Nemo, qui vous le dénie? Ai-je jamais
pensé à vous enchaîner par un serment?»
Le capitaine me regardait en se croisant les bras.
«Monsieur, lui dis-je, revenir une seconde fois sur ce sujet ne
serait ni de votre goût ni du mien. Mais puisque nous l'avons entamé,
épuisons-le. Je vous le répète, ce n'est pas seulement de ma personne
qu'il s'agit. Pour moi l'étude est un secours, une diversion puissante,
un entraînement, une passion qui peut me faire tout oublier. Comme
vous, je suis homme à vivre ignoré, obscur, dans le fragile espoir de
léguer un jour à l'avenir le résultat de mes travaux, au moyen d'un
appareil hypothétique confié au hasard des flots et des vents. En un
mot, je puis vous admirer, vous suivre sans déplaisir dans un rôle que
je comprends sur certains points; mais il est encore d'autres aspects
de votre vie qui me la font entrevoir entourée de complications et
de mystères auxquels seuls ici, mes compagnons et moi, nous n'avons
aucune part. Et même, quand notre cœur a pu battre pour vous, ému par
quelques-unes de vos douleurs ou remué par vos actes de génie ou de
courage, nous avons dû refouler en nous jusqu'au plus petit témoignage
de cette sympathie que fait naître la vue de ce qui est beau et bon,
que cela vienne de l'ami ou de l'ennemi. Eh bien, c'est ce sentiment
que nous sommes étrangers à tout ce qui vous touche, qui fait de notre
position quelque chose d'inacceptable, d'impossible, même pour moi,
mais d'impossible pour Ned Land surtout. Tout homme, par cela seul
qu'il est homme, vaut qu'on songe à lui. Vous êtes-vous demandé ce que
l'amour de la liberté, la haine de l'esclavage, pouvaient faire naître
de projets de vengeance dans une nature comme celle du Canadien, ce
qu'il pouvait penser, tenter, essayer?...»
Je m'étais tû. Le capitaine Nemo se leva.
«Que Ned Land pense, tente, essaye tout ce qu'il voudra, que m'importe?
Ce n'est pas moi qui l'ai été chercher! Ce n'est pas pour mon plaisir
que je le garde à mon bord! Quant à vous, monsieur Aronnax, vous êtes
de ceux qui peuvent tout comprendre, même le silence. Je n'ai rien de
plus à vous répondre. Que cette première fois où vous venez de traiter
ce sujet soit aussi la dernière, car une seconde fois, je ne pourrais
même pas vous écouter.»
Je me retirai. A compter de ce jour, notre situation fut très-tendue.
Je rapportai ma conversation à mes deux compagnons.
«Nous savons maintenant, dit Ned, qu'il n'y a rien à attendre de cet
homme. Le _Nautilus_ se rapproche de Long-Island. Nous fuirons, quel
que soit le temps.»
Mais le ciel devenait de plus en plus menaçant. Des symptômes
d'ouragan se manifestaient. L'atmosphère se faisait blanchâtre et
laiteuse. Aux cyrrhus à gerbes déliées succédaient à l'horizon des
couches de nimbo-cumulus. D'autres nuages bas fuyaient rapidement.
La mer grossissait et se gonflait en longues houles. Les oiseaux
disparaissaient, à l'exception des satanicles, amis des tempêtes. Le
baromètre baissait notablement et indiquait dans l'air une extrême
tension des vapeurs. Le mélange du storm-glass se décomposait sous
l'influence de l'électricité qui saturait l'atmosphère. La lutte des
éléments était prochaine.
La tempête éclata dans la journée du 18 mai, précisément lorsque le
_Nautilus_ flottait à la hauteur de Long-Island, à quelques milles des
passes de New-York. Je puis décrire cette lutte des éléments, car au
lieu de la fuir dans les profondeurs de la mer, le capitaine Nemo, par
un inexplicable caprice, voulut la braver à sa surface.
Le vent soufflait du sud-ouest, d'abord en grand frais, c'est-à-dire
avec une vitesse de quinze mètres à la seconde, qui fut portée à
vingt-cinq mètres vers trois heures du soir. C'est le chiffre des
tempêtes.
Le capitaine Nemo, inébranlable sous les rafales, avait pris place sur
la plate-forme. Il s'était amarré à mi-corps pour résister aux vagues
monstrueuses qui déferlaient. Je m'y étais hissé et attaché aussi,
partageant mon admiration entre cette tempête et cet homme incomparable
qui lui tenait tête.
La mer démontée était balayée par de grandes loques de nuages qui
trempaient dans ses flots. Je ne voyais plus aucune de ces petites
lames intermédiaires qui se forment au fond des grands creux. Rien
que de longues ondulations fuligineuses, dont la crête ne déferle
pas, tant elles sont compactes. Leur hauteur s'accroissait. Elles
s'excitaient entre elles. Le _Nautilus_, tantôt couché sur le côté,
tantôt dressé comme un mât, roulait et tanguait épouvantablement.
Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n'abattit ni le
vent ni la mer. L'ouragan se déchaîna avec une vitesse de quarante-cinq
mètres à la seconde, soit près de quarante lieues à l'heure. C'est dans
ces conditions qu'il renverse des maisons, qu'il enfonce des tuiles de
toits dans des portes, qu'il rompt des grilles de fer, qu'il déplace
des canons de vingt-quatre. Et pourtant le _Nautilus_, au milieu de la
tourmente, justifiait cette parole d'un savant ingénieur: «Il n'y a pas
de coque bien construite qui ne puisse défier à la mer!» Ce n'était
pas un roc résistant, que ces lames eussent démoli, c'était un fuseau
d'acier, obéissant et mobile, sans gréement, sans mâture, qui bravait
impunément leur fureur.
Cependant j'examinais attentivement ces vagues déchaînées. Elles
mesuraient jusqu'à quinze mètres de hauteur sur une longueur de
cent cinquante à cent soixante quinze mètres, et leur vitesse de
propagation, moitié de celle du vent, était de quinze mètres à la
seconde. Leur volume et leur puissance s'accroissaient avec la
profondeur des eaux. Je compris alors le rôle de ces lames qui
emprisonnent l'air dans leurs flancs et le refoulent au fond des
mers où elles portent la vie avec l'oxygène. Leur extrême force
de pression,—on l'a calculée,—peut s'élever jusqu'à trois mille
kilogrammes par pied carré de la surface qu'elles contrebattent. Ce
sont de telles lames qui, aux Hébrides, ont déplacé un bloc pesant
quatre-vingt-quatre mille livres. Ce sont elles qui, dans la tempête du
23 décembre 1864, après avoir renversé une partie de la ville de Yéddo,
au Japon, faisant sept cents kilomètres à l'heure, allèrent se briser
le même jour sur les rivages de l'Amérique.
L'intensité de la tempête s'accrut avec la nuit. Le baromètre, comme en
1860, à la Réunion, pendant un cyclone, tomba à 710 millimètres. A la
chute du jour, je vis passer à l'horizon un grand navire qui luttait
péniblement. Il capéyait sous petite vapeur pour se maintenir debout
à la lame. Ce devait être un des steamers des lignes de New-York à
Liverpool ou au Havre. Il disparut bientôt dans l'ombre.
A dix heures du soir, le ciel était en feu. L'atmosphère fut zébrée
d'éclairs violents. Je ne pouvais en supporter l'éclat, tandis que
le capitaine Nemo, les regardant en face, semblait aspirer en lui
l'âme de la tempête. Un bruit terrible emplissait les airs, bruit
complexe, fait des hurlements des vagues écrasées, des mugissements
du vent, des éclats du tonnerre. Le vent sautait à tous les points de
l'horizon, et le cyclone, partant de l'est, y revenait en passant par
le nord, l'ouest et le sud, en sens inverse des tempêtes tournantes de
l'hémisphère austral.
Ah! ce Gulf-Stream! Il justifiait bien son nom de roi des tempêtes!
C'est lui qui crée ces formidables cyclones par la différence de
température des couches d'air superposées à ses courants.
A la pluie avait succédé une averse de feu. Les gouttelettes d'eau se
changeaient en aigrettes fulminantes. On eût dit que le capitaine Nemo,
voulant une mort digne de lui, cherchait à se faire foudroyer. Dans
un effroyable mouvement de tangage, le _Nautilus_ dressa en l'air son
éperon d'acier, comme la tige d'un paratonnerre, et j'en vis jaillir de
longues étincelles.
[Illustration: A la pluie avait succédé une averse de feu. (Page 406.)]
Brisé, à bout de forces, je me coulai à plat ventre vers le panneau.
Je l'ouvris et je redescendis au salon. L'orage atteignait alors
son maximum d'intensité. Il était impossible de se tenir debout à
l'intérieur du _Nautilus_.
Le capitaine Nemo rentra vers minuit. J'entendis les réservoirs se
remplir peu à peu, et le _Nautilus_ s'enfonça doucement au-dessous de
la surface des flots.
Par les vitres ouvertes du salon, je vis de grands poissons effarés qui
passaient comme des fantômes dans les eaux en feu. Quelques-uns furent
foudroyés sous mes yeux!
Le _Nautilus_ descendait toujours. Je pensais qu'il retrouverait le
calme à une profondeur de quinze mètres. Non. Les couches supérieures
étaient trop violemment agitées. Il fallut aller chercher le repos
jusqu'à cinquante mètres dans les entrailles de la mer.
Mais là, quelle tranquillité, quel silence, quel milieu paisible! Qui
eût dit qu'un ouragan terrible se déchaînait alors à la surface de cet
Océan?
CHAPITRE XX
PAR 47° 24′ DE LATITUDE ET 17° 28′ DE LONGITUDE.
A la suite de cette tempête, nous avions été rejetés dans l'est. Tout
espoir de s'évader sur les atterrages de New-York ou du Saint-Laurent
s'évanouissait. Le pauvre Ned, désespéré, s'isola comme le capitaine
Nemo. Conseil et moi, nous ne nous quittions plus.
J'ai dit que le _Nautilus_ s'était écarté dans l'est. J'aurais dû
dire, plus exactement, dans le nord-est. Pendant quelques jours, il
erra tantôt à la surface des flots, tantôt au-dessous, au milieu de
ces brumes si redoutables aux navigateurs. Elles sont principalement
dues à la fonte des glaces, qui entretient une extrême humidité dans
l'atmosphère. Que de navires perdus dans ces parages, lorsqu'ils
allaient reconnaître les feux incertains de la côte! Que de sinistres
dus à ces brouillards opaques! Que de chocs sur ces écueils dont le
ressac est éteint par le bruit du vent! Que de collisions entre les
bâtiments, malgré leurs feux de position, malgré les avertissements de
leurs sifflets et de leurs cloches d'alarme!
Aussi, le fond de ces mers offrait-il l'aspect d'un champ de bataille,
où gisaient encore tous ces vaincus de l'Océan; les uns vieux et
empâtés déjà; les autres jeunes et réfléchissant l'éclat de notre
fanal sur leurs ferrures et leurs carènes de cuivre. Parmi eux, que
de bâtiments perdus corps et biens, avec leurs équipages, leur monde
d'émigrants, sur ces points dangereux signalés dans les statistiques,
le cap Race, l'île Saint-Paul, le détroit de Belle-Ile, l'estuaire du
Saint-Laurent! Et depuis quelques années seulement que de victimes
fournies à ces funèbres annales par les lignes du Royal-Mail, d'Inmann,
de Montréal, le _Solway_, l'_Isis_, le _Paramatta_, l'_Hungarian_, le
_Canadian_, l'_Anglo-Saxon_, le _Humboldt_, l'_United-States_, tous
échoués, l'_Artic_, le _Lyonnais_, coulés par abordage, le _Président_,
le _Pacific_, le _City-of-Glasgow_, disparus pour des causes ignorées,
sombres débris au milieu desquels naviguait le _Nautilus_, comme s'il
eût passé une revue des morts.
Le 15 mai, nous étions sur l'extrémité méridionale du banc de
Terre-Neuve. Ce banc est un produit des alluvions marines, un amas
considérable de ces détritus organiques, amenés soit de l'Équateur par
le courant du Gulf-Stream, soit du pôle boréal, par ce contre-courant
d'eau froide qui longe la côte américaine. Là aussi s'amoncellent les
blocs erratiques charriés par la débâcle des glaces. Là s'est formé
un vaste ossuaire de poissons, de mollusques ou de zoophytes qui y
périssent par milliards.
La profondeur de la mer n'est pas considérable au banc de Terre-Neuve.
Quelques centaines de brasses au plus. Mais vers le sud se creuse
subitement une dépression profonde, un trou de trois mille mètres. Là
s'élargit le Gulf-Stream. C'est un épanouissement de ses eaux. Il perd
de sa vitesse et de sa température, mais il devient une mer.
Parmi les poissons que le _Nautilus_ effaroucha à son passage, je
citerai le cycloptère d'un mètre, à dos noirâtre, à ventre orange, qui
donne à ses congénères un exemple peu suivi de fidélité conjugale,
un unernack de grande taille, sorte de murène émeraude, d'un goût
excellent, des karraks à gros yeux, dont la tête a quelque ressemblance
avec celle du chien, des blennies, ovovivipares comme les serpents, des
gobies-boulerots ou goujons noirs de deux décimètres, des macroures à
longue queue, brillant d'un éclat argenté, poissons rapides, aventurés
loin des mers hyperboréennes.
Les filets ramassèrent aussi un poisson hardi, audacieux, vigoureux,
bien musclé, armé de piquants à la tête et d'aiguillons aux nageoires,
véritable scorpion de deux à trois mètres, ennemi acharné des blennies,
des gades et des saumons; c'était le cotte des mers septentrionales,
au corps tuberculeux, brun de couleur, rouge aux nageoires. Les
pêcheurs du _Nautilus_ eurent quelque peine à s'emparer de cet animal,
qui, grâce à la conformation de ses opercules, préserve ses organes
respiratoires du contact desséchant de l'atmosphère et peut vivre
quelque temps hors de l'eau.
Je cite maintenant,—pour mémoire,—des bosquiens, petits poissons
qui accompagnent longtemps les navires dans les mers boréales,
des ables-oxyrhinques, spéciaux à l'Atlantique septentrional, des
rascasses, et j'arrive aux gades, principalement à l'espèce morue, que
je surpris dans ses eaux de prédilection, sur cet inépuisable banc de
Terre-Neuve.
On peut dire que ces morues sont des poissons de montagnes, car
Terre-Neuve n'est qu'une montagne sous-marine. Lorsque le _Nautilus_
s'ouvrit un chemin à travers leurs phalanges pressées, Conseil ne put
retenir cette observation:
«Ça! des morues! dit-il; mais je croyais que les morues étaient plates
comme des limandes ou des soles?
—Naïf! m'écriai-je. Les morues ne sont plates que chez l'épicier,
où on les montre ouvertes et étalées. Mais dans l'eau, ce sont des
poissons fusiformes comme les mulets, et parfaitement conformés pour la
marche.
—Je veux croire, monsieur, répondit Conseil. Quelle nuée, quelle
fourmilière!
—Eh! mon ami, il y en aurait bien davantage, sans leurs ennemis, les
rascasses et les hommes! Sais-tu combien on a compté d'œufs dans une
seule femelle?
—Faisons bien les choses, répondit Conseil. Cinq cent mille.
—Onze millions, mon ami.
—Onze millions. Voilà ce que je n'admettrai jamais, à moins de les
compter moi-même.
—Compte-les, Conseil. Mais tu auras plus vite fait de me croire.
D'ailleurs, c'est par milliers que les Français, les Anglais, les
Américains, les Danois, les Norwégiens, pêchent les morues. On les
consomme en quantités prodigieuses, et sans l'étonnante fécondité
de ces poissons, les mers en seraient bientôt dépeuplées. Ainsi, en
Angleterre et en Amérique seulement, cinq mille navires montés par
soixante-quinze mille marins, sont employés à la pêche de la morue.
Chaque navire en rapporte quarante mille en moyenne, ce qui fait
vingt-cinq millions. Sur les côtes de la Norwége, même résultat.
—Bien, répondit Conseil, je m'en rapporte à monsieur. Je ne les
compterai pas.
—Quoi donc?
—Les onze millions d'œufs. Mais je ferai une remarque.
—Laquelle?
—C'est que si tous les œufs éclosaient, il suffirait de quatre morues
pour alimenter l'Angleterre, l'Amérique et la Norwége.»
Pendant que nous effleurions les fonds du banc de Terre-Neuve, je vis
parfaitement ces longues lignes, armées de deux cents hameçons, que
chaque bateau tend par douzaines. Chaque ligne entraînée par un bout
au moyen d'un petit grappin, était retenue à la surface par un orin
fixé sur une bouée de liége. Le _Nautilus_ dut manœuvrer adroitement au
milieu de ce réseau sous-marin.
D'ailleurs il ne demeura pas longtemps dans ces parages fréquentés. Il
s'éleva jusque vers le quarante-deuxième degré de latitude. C'était
à la hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart's Content, où
aboutit l'extrémité du câble transatlantique.
Le _Nautilus_, au lieu de continuer à marcher au nord, prit direction
vers l'est, comme s'il voulait suivre ce plateau télégraphique sur
lequel repose le câble, et dont des sondages multipliés ont donné le
relief avec une extrême exactitude.
[Illustration: «C'est ici!» dit le capitaine Nemo. (Page 414.)]
Ce fut le 17 mai, à cinq cents milles environ de Heart's Content, par
deux mille huit cents mètres de profondeur, que j'aperçus le câble
gisant sur le sol. Conseil, que je n'avais pas prévenu, le prit d'abord
pour un gigantesque serpent de mer et s'apprêtait à le classer suivant
sa méthode ordinaire. Mais je désabusai le digne garçon, et pour le
consoler de son déboire, je lui appris diverses particularités de la
pose de ce câble.
Le premier câble fut établi pendant les années 1857 et 1858; mais,
après avoir transmis quatre cents télégrammes environ, il cessa de
fonctionner. En 1863, les ingénieurs construisirent un nouveau câble,
mesurant trois mille quatre cents kilomètres et pesant quatre mille
cinq cents tonnes, qui fut embarqué sur le _Great-Eastern_. Cette
tentative échoua encore.
Or, le 25 mai, le _Nautilus_, immergé par trois mille huit cent
trente-six mètres de profondeur, se trouvait précisément en cet endroit
où se produisit la rupture qui ruina l'entreprise. C'était à six
cent trente huit milles de la côte d'Irlande. On s'aperçut, à deux
heures après-midi, que les communications avec l'Europe venaient de
s'interrompre. Les électriciens du bord résolurent de couper le câble
avant de le repêcher, et à onze heures du soir, ils avaient ramené la
partie avariée. On refit un joint et une épissure; puis le câble fut
immergé de nouveau. Mais, quelques jours plus tard, il se rompit et ne
put être ressaisi dans les profondeurs de l'Océan.
Les Américains ne se découragèrent pas. L'audacieux Cyrus Field, le
promoteur de l'entreprise, qui y risquait toute sa fortune, provoqua
une nouvelle souscription. Elle fut immédiatement couverte. Un autre
câble fut établi dans de meilleures conditions. Le faisceau de
fils conducteurs isolés dans une enveloppe de gutta-percha, était
protégé par un matelas de matières textiles contenu dans une armature
métallique. Le _Great-Eastern_ reprit la mer le 13 juillet 1866.
L'opération marcha bien. Cependant un incident arriva. Plusieurs fois,
en déroulant le câble, les électriciens observèrent que des clous y
avaient été récemment enfoncés dans le but d'en détériorer l'âme.
Le capitaine Anderson, ses officiers, ses ingénieurs, se réunirent,
délibérèrent, et firent afficher que si le coupable était surpris à
bord, il serait jeté à la mer sans autre jugement. Depuis lors, la
criminelle tentative ne se reproduisit plus.
Le 23 juillet, le _Great-Eastern_ n'était plus qu'à huit cents
kilomètres de Terre-Neuve, lorsqu'on lui télégraphia d'Irlande la
nouvelle de l'armistice conclu entre la Prusse et l'Autriche après
Sadowa. Le 27, il relevait au milieu des brumes le port de Heart's
Content. L'entreprise était heureusement terminée, et par sa première
dépêche, la jeune Amérique adressait à la vieille Europe ces sages
paroles si rarement comprises: «Gloire à Dieu dans le ciel, et paix aux
hommes de bonne volonté sur la terre.»
Je ne m'attendais pas à trouver le câble électrique dans son état
primitif, tel qu'il était en sortant des ateliers de fabrication.
Le long serpent, recouvert de débris de coquilles, hérissé de
foraminifères, était encroûté dans un empâtement pierreux qui
le protégeait contre les mollusques perforants. Il reposait
tranquillement, à l'abri des mouvements de la mer, et sous une pression
favorable à la transmission de l'étincelle électrique qui passe de
l'Amérique à l'Europe en trente-deux centièmes de seconde. La durée de
ce câble sera infinie sans doute, car on a observé que l'enveloppe de
gutta-percha s'améliore par son séjour dans l'eau de mer.
D'ailleurs, sur ce plateau si heureusement choisi, le câble n'est
jamais immergé à des profondeurs telles qu'il puisse se rompre. Le
_Nautilus_ le suivit jusqu'à son fond le plus bas, situé par quatre
mille quatre cent trente et un mètres, et là, il reposait encore sans
aucun effort de traction. Puis, nous nous rapprochâmes de l'endroit où
avait eu lieu l'accident de 1863.
Le fond océanique formait alors une vallée large de cent vingt
kilomètres, sur laquelle on eût pu poser le Mont-Blanc sans que son
sommet émergeât de la surface des flots. Cette vallée est fermée à
l'est par une muraille à pic de deux mille mètres. Nous y arrivions le
28 mai, et le _Nautilus_ n'était plus qu'à cent cinquante kilomètres de
l'Irlande.
Le capitaine Nemo allait-il remonter pour attérir sur les Iles
Britanniques? Non. A ma grande surprise, il redescendit au sud et
revint vers les mers européennes. En contournant l'île d'Émeraude,
j'aperçus un instant le cap Clear et le feu de Fastenet, qui éclaire
les milliers de navires sortis de Glasgow ou de Liverpool.