Le travail fut immédiatement commencé et conduit avec une infatigable

opiniâtreté. Au lieu de creuser autour du _Nautilus_, ce qui eût

entraîné de plus grandes difficultés, le capitaine Nemo fit dessiner

l'immense fosse à huit mètres de sa hanche de bâbord. Puis, ses hommes

la taraudèrent simultanément sur plusieurs points de sa circonférence.

Bientôt, le pic attaqua vigoureusement cette matière compacte, et

de gros blocs furent détachés de la masse. Par un curieux effet de

pesanteur spécifique, ces blocs, moins lourds que l'eau, s'envolaient

pour ainsi dire à la voûte du tunnel, qui s'épaississait par le haut de

ce dont il diminuait par le bas. Mais peu importait, du moment que la

paroi inférieure s'amincissait d'autant.

Après deux heures d'un travail énergique, Ned Land rentra épuisé.

Ses compagnons et lui furent remplacés par de nouveaux travailleurs

auxquels nous nous joignîmes, Conseil et moi. Le second du _Nautilus_

nous dirigeait.

L'eau me parut singulièrement froide, mais je me réchauffai promptement

en maniant le pic. Mes mouvements étaient très-libres, bien qu'ils se

produisissent sous une pression de trente atmosphères.

Quand je rentrai, après deux heures de travail, pour prendre quelque

nourriture et quelque repos, je trouvai une notable différence entre

le fluide pur que me fournissait l'appareil Rouquayrol et l'atmosphère

du _Nautilus_, déjà chargée d'acide carbonique. L'air n'avait pas été

renouvelé depuis quarante-huit heures, et ses qualités vivifiantes

étaient considérablement affaiblies. Cependant, en un laps de douze

heures, nous n'avions enlevé qu'une tranche de glace épaisse d'un

mètre sur la superficie dessinée, soit environ six cents mètres cubes.

En admettant que le même travail fût accompli par douze heures, il

fallait encore cinq nuits et quatre jours pour mener à bonne fin cette

entreprise.

«Cinq nuits et quatre jours! dis-je à mes compagnons, et nous n'avons

que pour deux jours d'air dans les réservoirs.

—Sans compter, répliqua Ned, qu'une fois sortis de cette damnée

prison, nous serons encore emprisonnés sous la banquise et sans

communication possible avec l'atmosphère!»

Réflexion juste. Qui pouvait alors prévoir le minimum de temps

nécessaire à notre délivrance? L'asphyxie ne nous aurait-elle pas

étouffés avant que le _Nautilus_ eût pu revenir à la surface des flots?

Était-il destiné à périr dans ce tombeau de glace avec tous ceux qu'il

renfermait? La situation paraissait terrible. Mais chacun l'avait

envisagée en face, et tous étaient décidés à faire leur devoir jusqu'au

bout.

[Illustration: Les murailles latérales se rapprochaient peu à peu.

(Page 368.)]

Suivant mes prévisions, pendant la nuit, une nouvelle tranche d'un

mètre fut enlevée à l'immense alvéole. Mais, le matin, quand, revêtu de

mon scaphandre, je parcourus la masse liquide par une température de

six a sept degrés au-dessous de zéro, je remarquai que les murailles

latérales se rapprochaient peu à peu. Les couches d'eau éloignées de

la fosse, que n'échauffaient pas le travail des hommes et le jeu des

outils, marquaient une tendance à se solidifier. En présence de ce

nouveau et imminent danger, que devenaient nos chances de salut, et

comment empêcher la solidification de ce milieu liquide, qui eût fait

éclater comme du verre les parois du _Nautilus_?

[Illustration: Étendu sur un divan. (Page 374.)]

Je ne fis point connaître ce nouveau danger à mes deux compagnons. A

quoi bon risquer d'abattre cette énergie qu'ils employaient au pénible

travail du sauvetage? Mais, lorsque je fus revenu à bord, je fis

observer au capitaine Nemo cette grave complication.

«Je le sais, me dit-il de ce ton calme que ne pouvaient modifier les

plus terribles conjonctures. C'est un danger de plus, mais je ne vois

aucun moyen d'y parer. La seule chance de salut, c'est d'aller plus

vite que la solidification. Il s'agit d'arriver premiers. Voilà tout.»

Arriver premiers! Enfin, j'aurais dû être habitué à ces façons de

parler!

Cette journée, pendant plusieurs heures, je maniai le pic avec

opiniâtreté. Ce travail me soutenait. D'ailleurs, travailler, c'était

quitter le _Nautilus_, c'était respirer directement cet air pur

emprunté aux réservoirs et fourni par les appareils, c'était abandonner

une atmosphère appauvrie et viciée.

Vers le soir, la fosse s'était encore creusée d'un mètre. Quand je

rentrai à bord, je faillis être asphyxié par l'acide carbonique dont

l'air était saturé. Ah! que n'avions nous les moyens chimiques qui

eussent permis de chasser ce gaz délétère! L'oxygène ne nous manquait

pas. Toute cette eau en contenait une quantité considérable et en la

décomposant par nos puissantes piles, elle nous eût restitué le fluide

vivifiant. J'y avais bien songé, mais à quoi bon, puisque l'acide

carbonique, produit de notre respiration, avait envahi toutes les

parties du navire. Pour l'absorber, il eût fallu remplir des récipients

de potasse caustique et les agiter incessamment. Or, cette matière

manquait à bord, et rien ne la pouvait remplacer.

Ce soir là, le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses

réservoirs, et lancer quelques colonnes d'air pur à l'intérieur du

_Nautilus_. Sans cette précaution, nous ne nous serions pas réveillés.

Le lendemain, 26 mars, je repris mon travail de mineur en entamant

le cinquième mètre. Les parois latérales et la surface inférieure de

la banquise s'épaississaient visiblement. Il était évident qu'elles

se rejoindraient avant que le _Nautilus_ fût parvenu à se dégager.

Le désespoir me prit un instant. Mon pic fut près de s'échapper de

mes mains. A quoi bon creuser, si je devais périr étouffé, écrasé

par cette eau qui se faisait pierre, un supplice que la férocité

des sauvages n'eût pas même inventé. Il me semblait que j'étais

entre les formidables mâchoires d'un monstre qui se rapprochaient

irrésistiblement.

En ce moment, le capitaine Nemo, dirigeant le travail, travaillant

lui-même, passa près de moi. Je le touchai de la main et lui montrai

les parois de notre prison. La muraille de tribord s'était avancée à

moins de quatre mètres de la coque du _Nautilus_.

Le capitaine me comprit et me fit signe de le suivre. Nous rentrâmes à

bord. Mon scaphandre ôté, je l'accompagnai dans le salon.

«Monsieur Aronnax, me dit-il, il faut tenter quelque héroïque moyen, ou

nous allons être scellés dans cette eau solidifiée comme dans du ciment.

—Oui! dis-je, mais que faire?

—Ah! s'écria-t-il, si mon _Nautilus_ était assez fort pour supporter

cette pression sans en être écrasé?

—Eh bien? demandai-je, ne saisissant pas l'idée du capitaine.

—Ne comprenez-vous pas, reprit-il, que cette congélation de l'eau nous

viendrait en aide! Ne voyez-vous pas que par sa solidification, elle

ferait éclater ces champs de glace qui nous emprisonnent, comme elle

fait, en se gelant, éclater les pierres les plus dures! Ne sentez-vous

pas qu'elle serait un agent de salut au lieu d'être un agent de

destruction!

—Oui, capitaine, peut-être. Mais quelque résistance à l'écrasement

que possède le _Nautilus_, il ne pourrait supporter cette épouvantable

pression et s'aplatirait comme une feuille de tôle.

—Je le sais, monsieur. Il ne faut donc pas compter sur les secours

de la nature, mais sur nous-mêmes. Il faut s'opposer à cette

solidification. Il faut l'enrayer. Non-seulement, les parois latérales

se resserrent, mais il ne reste pas dix pieds d'eau à l'avant ou à

l'arrière du _Nautilus_. La congélation nous gagne de tous les côtés.

—Combien de temps, demandai-je, l'air des réservoirs nous

permettra-t-il de respirer à bord?»

Le capitaine me regarda en face.

«Après demain, dit-il, les réservoirs seront vides!»

Une sueur froide m'envahit. Et cependant, devais-je m'étonner de

cette réponse? Le 22 mars, le _Nautilus_ s'était plongé sous les eaux

libres du pôle. Nous étions au 26. Depuis cinq jours, nous vivions sur

les réserves du bord! Et ce qui restait d'air respirable, il fallait

le conserver aux travailleurs. Au moment où j'écris ces choses, mon

impression est tellement vive encore, qu'une terreur involontaire

s'empare de tout mon être, et que l'air semble manquer à mes poumons!

Cependant, le capitaine Nemo réfléchissait, silencieux, immobile.

Visiblement, une idée lui traversait l'esprit. Mais il paraissait la

repousser. Il se répondait négativement à lui-même. Enfin, ces mots

s'échappèrent de ses lèvres:

«L'eau bouillante! murmura-t-il.

—L'eau bouillante? m'écriai-je.

—Oui, monsieur. Nous sommes renfermés dans un espace relativement

restreint. Est-ce que des jets d'eau bouillante, constamment injectée

par les pompes du _Nautilus_, n'élèveraient pas la température de ce

milieu et ne retarderaient pas sa congélation?

—Il faut l'essayer, dis-je résolûment.

—Essayons, monsieur le professeur.»

Le thermomètre marquait alors moins sept degrés à l'extérieur.

Le capitaine Nemo me conduisit aux cuisines où fonctionnaient de

vastes appareils distillatoires qui fournissaient l'eau potable par

évaporation. Ils se chargèrent d'eau, et toute la chaleur électrique

des piles fut lancée à travers les serpentins baignés par le liquide.

En quelques minutes, cette eau avait atteint cent degrés. Elle fut

dirigée vers les pompes pendant qu'une eau nouvelle la remplaçait au

fur et à mesure. La chaleur développée par les piles était telle que

l'eau froide, puisée à la mer, après avoir seulement traversé les

appareils, arrivait bouillante aux corps de pompe.

L'injection commença, et trois heures après, le thermomètre marquait

extérieurement six degrés au-dessous de zéro. C'était un degré de

gagné. Deux heures plus tard, le thermomètre n'en marquait que quatre.

«Nous réussirons, dis-je au capitaine, après avoir suivi et contrôlé

par de nombreuses remarques les progrès de l'opération.

—Je le pense, me répondit-il. Nous ne serons pas écrasés. Nous n'avons

plus que l'asphyxie à craindre.»

Pendant la nuit, la température de l'eau remonta à un degré au-dessous

de zéro. Les injections ne purent la porter à un point plus élevé. Mais

comme la congélation de l'eau de mer ne se produit qu'à moins deux

degrés, je fus enfin rassuré contre les dangers de la solidification.

Le lendemain, 27 mars, six mètres de glace avaient été arrachés de

l'alvéole. Quatre mètres seulement restaient à enlever. C'étaient

encore quarante-huit heures de travail. L'air ne pouvait plus être

renouvelé à l'intérieur du _Nautilus_. Aussi, cette journée alla-t-elle

toujours en empirant.

Une lourdeur intolérable m'accabla. Vers trois heures du soir,

ce sentiment d'angoisse fut porté en moi à un degré violent. Des

bâillements me disloquaient les mâchoires. Mes poumons haletaient

en cherchant ce fluide comburant, indispensable à la respiration,

et qui se raréfiait de plus en plus. Une torpeur morale s'empara de

moi. J'étais étendu sans force, presque sans connaissance. Mon brave

Conseil, pris des mêmes symptômes, souffrant des mêmes souffrances,

ne me quittait pas. Il me prenait la main, il m'encourageait, et je

l'entendais encore murmurer:

«Ah! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d'air à monsieur!»

Les larmes me venaient aux yeux de l'entendre parler ainsi.

Si notre situation, à tous, était intolérable à l'intérieur, avec

quelle hâte, avec quel bonheur, nous revêtions nos scaphandres pour

travailler à notre tour! Les pics résonnaient sur la couche glacée.

Les bras se fatiguaient, les mains s'écorchaient, mais qu'étaient

ces fatigues, qu'importaient ces blessures! L'air vital arrivait aux

poumons! On respirait! On respirait!

Et cependant, personne ne prolongeait au delà du temps voulu son

travail sous les eaux. Sa tâche accomplie, chacun remettait à ses

compagnons haletants le réservoir qui devait lui verser la vie. Le

capitaine Nemo donnait l'exemple et se soumettait le premier à cette

sévère discipline. L'heure arrivée, il cédait son appareil à un autre

et rentrait dans l'atmosphère viciée du bord, toujours calme, sans une

défaillance, sans un murmure.

Ce jour-là, le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur

encore. Deux mètres seulement restaient à enlever sur toute la

superficie. Deux mètres seulement nous séparaient de la mer libre. Mais

les réservoirs étaient presque vides d'air. Le peu qui restait devait

être conservé aux travailleurs. Pas un atome pour le _Nautilus_!

Lorsque je rentrai à bord, je fus à demi-suffoqué. Quelle nuit! Je ne

saurais la peindre. De telles souffrances ne peuvent être décrites.

Le lendemain, ma respiration était oppressée. Aux douleurs de tête se

mêlaient d'étourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre.

Mes compagnons éprouvaient les mêmes symptômes. Quelques hommes de

l'équipage râlaient.

Ce jour-là, le sixième de notre emprisonnement, le capitaine Nemo,

trouvant trop lents la pioche et le pic, résolut d'écraser la couche de

glaces qui nous séparait encore de la nappe liquide. Cet homme avait

conservé son sang froid et son énergie. Il domptait par sa force morale

les douleurs physiques. Il pensait, il combinait, il agissait.

D'après son ordre, le bâtiment fut soulagé, c'est-à-dire soulevé de

la couche glacée par un changement de pesanteur spécifique. Lorsqu'il

flotta on le hâla de manière à l'amener au-dessus de l'immense fosse

dessinée suivant sa ligne de flottaison. Puis, ses réservoirs d'eau

s'emplissant, il descendit et s'emboîta dans l'alvéole.

En ce moment, tout l'équipage rentra à bord, et la double porte de

communication fut fermée. Le _Nautilus_ reposait alors sur la couche de

glace qui n'avait pas un mètre d'épaisseur et que les sondes avaient

trouée en mille endroits.

Les robinets des réservoirs furent alors ouverts en grand et cent

mètres cubes d'eau s'y précipitèrent, accroissant de cent mille

kilogrammes le poids du _Nautilus_.

Nous attendions, nous écoutions, oubliant nos souffrances, espérant

encore. Nous jouions notre salut sur un dernier coup.

Malgré les bourdonnements qui emplissaient ma tête, j'entendis bientôt

des frémissements sous la coque du _Nautilus_. Un dénivellement se

produisit. La glace craqua avec un fracas singulier, pareil à celui du

papier qui se déchire, et le _Nautilus_ s'abaissa.

«Nous passons!» murmura Conseil à mon oreille.

Je ne pus lui répondre. Je saisis sa main. Je la pressai dans une

convulsion involontaire.

Tout-à-coup, emporté par son effroyable surcharge, le _Nautilus_

s'enfonça comme un boulet sous les eaux, c'est-à-dire qu'il tomba

comme il eût fait dans le vide!

Alors toute la force électrique fut mise sur les pompes qui aussitôt

commencèrent à chasser l'eau des réservoirs. Après quelques minutes,

notre chute fut enrayée. Bientôt même, le manomètre indiqua un

mouvement ascensionnel. L'hélice, marchant à toute vitesse, fit

tressaillir la coque de tôle jusque dans ses boulons, et nous entraîna

vers le nord.

Mais que devait durer cette navigation sous la banquise jusqu'à la mer

libre? Un jour encore? Je serais mort avant!

A demi étendu sur un divan de la bibliothèque, je suffoquais. Ma face

était violette, mes lèvres bleues, mes facultés suspendues. Je ne

voyais plus, je n'entendais plus. La notion du temps avait disparu de

mon esprit. Mes muscles ne pouvaient se contracter.

Les heures qui s'écoulèrent ainsi, je ne saurais les évaluer. Mais

j'eus la conscience de mon agonie qui commençait. Je compris que

j'allais mourir...

Soudain je revins à moi. Quelques bouffées d'air pénétraient dans mes

poumons. Étions-nous remontés à la surface des flots? Avions-nous

franchi la banquise?

Non! C'étaient Ned et Conseil, mes deux braves amis, qui se

sacrifiaient pour me sauver. Quelques atomes d'air restaient encore au

fond d'un appareil. Au lieu de le respirer, ils l'avaient conservé pour

moi, et, tandis qu'il suffoquaient, ils me versaient la vie goutte à

goutte! Je voulus repousser l'appareil. Ils me tinrent les mains, et

pendant quelques instants, je respirai avec volupté.

Mes regards se portèrent vers l'horloge. Il était onze heures du matin.

Nous devions être au 28 mars. Le _Nautilus_ marchait avec une vitesse

effrayante de quarante milles à l'heure. Il se tordait dans les eaux.

Où était le capitaine Nemo? Avait-il succombé? Ses compagnons

étaient-ils morts avec lui?

En ce moment, le manomètre indiqua que nous n'étions plus qu'à vingt

pieds de la surface. Un simple champ de glace nous séparait de

l'atmosphère. Ne pouvait-on le briser?

Peut-être! En tout cas, le _Nautilus_ allait le tenter. Je sentis, en

effet, qu'il prenait une position oblique, abaissant son arrière et

relevant son éperon. Une introduction d'eau avait suffi pour rompre son

équilibre. Puis, poussé par sa puissante hélice, il attaqua l'ice-field

par en-dessous comme un formidable bélier. Il le crevait peu à peu, se

retirait, donnait à toute vitesse contre le champ qui se déchirait, et

enfin, emporté par un élan suprême, il s'élança sur la surface glacée

qu'il écrasa de son poids.

Le panneau fut ouvert, on pourrait dire arraché, et l'air pur

s'introduisit à flots dans toutes les parties du _Nautilus_.

CHAPITRE XVII

DU CAP HORN A L'AMAZONE.

Comment étais-je sur la plate-forme, je ne saurais le dire. Peut-être

le Canadien m'y avait-il transporté. Mais je respirais, je humais

l'air vivifiant de la mer. Mes deux compagnons s'enivraient près de

moi de ces fraîches molécules. Les malheureux, trop longtemps privés

de nourriture, ne peuvent se jeter inconsidérément sur les premiers

aliments qu'on leur présente. Nous, au contraire, nous n'avions pas

à nous modérer, nous pouvions aspirer à pleins poumons les atomes de

cette atmosphère, et c'était la brise, la brise elle-même qui nous

versait cette voluptueuse ivresse!

«Ah! faisait Conseil, que c'est bon, l'oxygène! Que monsieur ne craigne

pas de respirer. Il y en a pour tout le monde.»

Quant à Ned Land, il ne parlait pas, mais il ouvrait des mâchoires à

effrayer un requin. Et quelles puissantes aspirations! Le Canadien

«tirait» comme un poële en pleine combustion.

Les forces nous revinrent promptement, et, lorsque je regardai autour

de moi, je vis que nous étions seuls sur la plate-forme. Aucun homme

de l'équipage. Pas même le capitaine Nemo. Les étranges marins du

_Nautilus_ se contentaient de l'air qui circulait à l'intérieur. Aucun

n'était venu se délecter en pleine atmosphère.

Les premières paroles que je prononçai furent des paroles de

remerciements et de gratitude pour mes deux compagnons. Ned et Conseil

avaient prolongé mon existence pendant les dernières heures de cette

longue agonie. Toute ma reconnaissance ne pouvait payer trop un tel

dévouement.

«Bon! monsieur le professeur, me répondit Ned Land, cela ne vaut pas la

peine d'en parler! Quel mérite avons-nous eu à cela? Aucun. Ce n'était

qu'une question d'arithmétique. Votre existence valait plus que la

nôtre. Donc il fallait la conserver.

[Illustration: Je respirais. (Page 375.)]

—Non, Ned, répondis-je, elle ne valait pas plus. Personne n'est

supérieur à un homme généreux et bon, et vous l'êtes!

—C'est bien! c'est bien! répétait le Canadien embarrassé. Et toi, mon

brave Conseil, tu as bien souffert.

—Mais pas trop, pour tout dire à monsieur. Il me manquait bien

quelques gorgées d'air, mais je crois que je m'y serais fait.

D'ailleurs, je regardais monsieur qui se pâmait et cela ne me donnait

pas la moindre envie de respirer. Cela me coupait, comme on dit, le

respir...»

Conseil, confus de s'être jeté dans la banalité, n'acheva pas.

«Mes amis, répondis-je vivement ému, nous sommes liés les uns aux

autres pour jamais, et vous avez sur moi des droits...

[Illustration: Aussitôt voilà Conseil renversé. (Page 382.)]

—Dont j'abuserai, riposta le Canadien.

—Hein? fit Conseil.

—Oui, reprit Ned Land, le droit de vous entraîner avec moi, quand je

quitterai cet infernal _Nautilus_.

—Au fait, dit Conseil, allons-nous du bon côté?

—Oui, répondis-je, puisque nous allons du côté du soleil, et ici le

soleil, c'est le nord.

—Sans doute, reprit Ned Land, mais il reste à savoir si nous rallions

le Pacifique ou l'Atlantique, c'est-à-dire les mers fréquentées ou

désertes.»

A cela je ne pouvais répondre, et je craignais que le capitaine Nemo ne

nous ramenât plutôt vers ce vaste Océan qui baigne à la fois les côtes

de l'Asie et de l'Amérique. Il compléterait ainsi son tour du monde

sous-marin, et reviendrait vers ces mers où le _Nautilus_ trouvait la

plus entière indépendance. Mais si nous retournions au Pacifique, loin

de toute terre habitée, que devenaient les projets de Ned Land?

Nous devions, avant peu, être fixés sur ce point important. Le

_Nautilus_ marchait rapidement. Le cercle polaire fut bientôt franchi,

et le cap mis sur le promontoire de Horn. Nous étions par le travers de

la pointe américaine, le 31 mars, à sept heures du soir.

Alors toutes nos souffrances passées étaient oubliées. Le souvenir de

cet emprisonnement dans les glaces s'effaçait de notre esprit. Nous ne

songions qu'à l'avenir. Le capitaine Nemo ne paraissait plus, ni dans

le salon, ni sur la plate-forme. Le point reporté chaque jour sur le

planisphère et fait par le second me permettait de relever la direction

exacte du _Nautilus_. Or, ce soir là, il devint évident, à ma grande

satisfaction, que nous revenions au nord par la route de l'Atlantique.

J'appris au Canadien et à Conseil le résultat de mes observations.

«Bonne nouvelle, répondit le Canadien, mais où va le _Nautilus_?

—Je ne saurais le dire, Ned.

—Son capitaine voudrait-il, après le pôle sud, affronter le pôle nord,

et revenir au Pacifique par le fameux passage du nord-ouest?

—Il ne faudrait pas l'en défier, répondit Conseil.

—Eh bien, dit le Canadien, nous lui fausserons compagnie auparavant.

—En tout cas, ajouta Conseil, c'est un maître homme que ce capitaine

Nemo, et nous ne regretterons pas de l'avoir connu.

—Surtout quand nous l'aurons quitté!» riposta Ned Land.

Le lendemain, premier avril, lorsque le _Nautilus_ remonta à la surface

des flots, quelques minutes avant midi, nous eûmes connaissance d'une

côte à l'ouest. C'était la Terre du Feu, à laquelle les premiers

navigateurs donnèrent ce nom en voyant les fumées nombreuses qui

s'élevaient des huttes indigènes. Cette Terre du Feu forme une

vaste agglomération d'îles qui s'étend sur trente lieues de long et

quatre-vingts lieues de large, entre 53° et 56° de latitude australe,

et 67° 50′ et 77° 15′ de longitude ouest. La côte me parut basse, mais

au loin se dressaient de hautes montagnes. Je crus même entrevoir le

mont Sarmiento, élevé de deux mille soixante-dix mètres au-dessus du

niveau de la mer, bloc pyramidal de schiste, à sommet très-aigu, qui,

suivant qu'il est voilé ou dégagé de vapeurs, «annonce le beau ou le

mauvais temps,» me dit Ned Land.

«Un fameux baromètre, mon ami.

—Oui, monsieur, un baromètre naturel, qui ne m'a jamais trompé quand

je naviguais dans les passes du détroit de Magellan.»

En ce moment, ce pic nous parut nettement découpé sur le fond du ciel.

C'était un présage de beau temps. Il se réalisa.

Le _Nautilus_, rentré sous les eaux, se rapprocha de la côte qu'il

prolongea à quelques milles seulement. Par les vitres du salon, je vis

de longues lianes, et des fucus gigantesques, ces varechs porte-poires,

dont la mer libre du pôle renfermait quelques échantillons; avec

leurs filaments visqueux et polis, ils mesuraient jusqu'à trois

cents mètres de longueur; véritables câbles, plus gros que le pouce,

très-résistants, ils servent souvent d'amarres aux navires. Une autre

herbe, connue sous le nom de velp, à feuilles longues de quatre pieds,

empâtées dans les concrétions coralligènes, tapissait les fonds. Elle

servait de nid et de nourriture à des myriades de crustacés et de

mollusques, des crabes, des seiches. Là, les phoques et les loutres se

livraient à de splendides repas, mélangeant la chair du poisson et les

légumes de la mer, suivant la méthode anglaise.

Vingt mille lieues sous les mers · 第 31 / 37 段