Le capitaine Nemo, muni d'une lunette à réticules, qui, au moyen d'un

miroir, corrigeait la réfraction, observa l'astre qui s'enfonçait peu à

peu au-dessous de l'horizon en suivant une diagonale très-allongée. Je

tenais le chronomètre. Mon cœur battait fort. Si la disparition du demi

disque du soleil coïncidait avec le midi du chronomètre, nous étions au

pôle même.

«Midi! m'écriai-je.

—Le pôle sud!» répondit le capitaine Nemo d'une voix grave, en me

donnant la lunette qui montrait l'astre du jour précisément coupé en

deux portions égales par l'horizon.

Je regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter

peu à peu sur ses rampes.

En ce moment, le capitaine Nemo, appuyant sa main sur mon épaule, me

dit:

«Monsieur, en 1600, le hollandais Ghéritk, entraîné par les courants

et les tempêtes, atteignit 64° de latitude sud et découvrit les

New-Shetland. En 1773, le 17 janvier, l'illustre Cook, suivant le

trente-huitième méridien, arriva par 67° 30′ de latitude, et en

1774, le 30 janvier, sur le cent-neuvième méridien, il atteignit 71°

15′ de latitude. En 1819, le russe Bellinghausen se trouva sur le

soixante-neuvième parallèle, et en 1821, sur le soixante-sixième par

111° de longitude ouest. En 1820, l'Anglais Brunsfield fut arrêté sur

le soixante-cinquième degré. La même année, l'américain Morrel, dont

les récits sont douteux, remontant sur le quarante-deuxième méridien,

découvrait la mer libre par 70° 14′ de latitude. En 1825, l'anglais

Powell ne pouvait dépasser le soixante-deuxième degré. La même année,

un simple pêcheur de phoques, l'Anglais Weddel s'élevait jusqu'à 72°

14′ de latitude sur le trente-cinquième méridien, et jusqu'à 74° 15′

sur le trente-sixième. En 1829, l'Anglais Forster, commandant le

_Chanticleer_, prenait possession du continent antarctique par 63° 26′

de latitude et 66° 26′ de longitude. En 1831, l'Anglais Biscoë, le

1er février, découvrait la terre d'Enderby par 68° 50′ de latitude,

en 1832, le 5 février, la terre d'Adélaïde par 67° de latitude, et le

21 février, la terre de Graham par 64° 45′ de latitude. En 1838, le

Français Dumont-d'Urville, arrêté devant la banquise par 62° 57′ de

latitude, relevait la terre Louis-Philippe; deux ans plus tard, dans

une nouvelle pointe au sud, il nommait par 66° 30′, le 21 janvier, la

terre Adélie, et huit jours après, par 64° 40′, la côte Clarie. En

1838, l'Anglais Wilkes s'avançait jusqu'au soixante-neuvième parallèle

sur le centième méridien. En 1839, l'Anglais Balleny découvrait la

terre Sabrina, sur la limite du cercle polaire. Enfin, en 1842,

l'Anglais James Ross, montant l'_Erebus_ et le _Terror_, le 12 janvier,

par 76° 56′ de latitude et 171° 7′ de longitude est, trouvait la terre

Victoria; le 23 du même mois, il relevait le soixante-quatorzième

parallèle, le plus haut point atteint jusqu'alors; le 27, il était

par 76° 8′, le 28, par 77° 32′, le 2 février, par 78° 4′, et en 1842,

il revenait au soixante-onzième degré qu'il ne put dépasser. Eh bien,

moi, capitaine Nemo, ce 21 mars 1868, j'ai atteint le pôle sud sur le

quatre-vingt-dixième degré, et je prends possession de cette partie du

globe égale au sixième des continents reconnus.

—Au nom de qui, capitaine?

—Au mien, monsieur!»

Et ce disant, le capitaine Nemo déploya un pavillon noir, portant un N

d'or écartelé sur son étamine. Puis, se retournant vers l'astre du jour

dont les derniers rayons léchaient l'horizon de la mer:

«Adieu, soleil, s'écria-t-il! Disparais, astre radieux! Couche-toi sous

cette mer libre, et laisse une nuit de six mois étendre ses ombres sur

mon nouveau domaine!»

CHAPITRE XV

ACCIDENT OU INCIDENT?

Le lendemain, 22 mars, à six heures du matin, les préparatifs de départ

furent commencés. Les dernières lueurs du crépuscule se fondaient dans

la nuit. Le froid était vif. Les constellations resplendissaient avec

une surprenante intensité. Au zénith brillait cette admirable Croix du

Sud, l'étoile polaire des régions antarctiques.

Le thermomètre marquait douze degrés au-dessous de zéro, et quand le

vent fraîchissait, il causait de piquantes morsures. Les glaçons se

multipliaient sur l'eau libre. La mer tendait à se prendre partout.

De nombreuses plaques noirâtres, étalées à sa surface, annonçaient la

prochaine formation de la jeune glace. Évidemment, le bassin austral,

gelé pendant les six mois de l'hiver, était absolument inaccessible.

Que devenaient les baleines pendant cette période? Sans doute, elles

allaient par dessous la banquise chercher des mers plus praticables.

Pour les phoques et les morses, habitués à vivre sous les plus durs

climats, ils restaient sur ces parages glacés. Ces animaux ont

l'instinct de creuser des trous dans les ice-fields et de les maintenir

toujours ouverts. C'est à ces trous qu'ils viennent respirer; quand les

oiseaux, chassés par le froid, ont émigré vers le nord, ces mammifères

marins demeurent les seuls maîtres du continent polaire.

Cependant, les réservoirs d'eau s'étaient remplis, et le _Nautilus_

descendait lentement. A une profondeur de mille pieds, il s'arrêta.

Son hélice battit les flots, et il s'avança droit au nord avec une

vitesse de quinze milles à l'heure. Vers le soir, il flottait déjà sous

l'immense carapace glacée de la banquise.

Les panneaux du salon avaient été fermés par prudence, car la coque du

_Nautilus_ pouvait se heurter à quelque bloc immergé. Aussi, je passai

cette journée à mettre mes notes au net. Mon esprit était tout entier

à ses souvenirs du pôle. Nous avions atteint ce point inaccessible

sans fatigues, sans danger, comme si notre wagon flottant eût glissé

sur les rails d'un chemin de fer. Et maintenant, le retour commençait

véritablement. Me réserverait-il encore de pareilles surprises? Je le

pensais, tant la série des merveilles sous-marines est inépuisable!

Cependant, depuis cinq mois et demi que le hasard nous avait jetés à

ce bord, nous avions franchi quatorze mille lieues, et sur ce parcours

plus étendu que l'Équateur terrestre, combien d'incidents ou curieux

ou terribles avaient charmé notre voyage: la chasse dans les forêts de

Crespo, l'échouement du détroit de Torrès, le cimetière de corail, les

pêcheries de Ceyland, le tunnel arabique, les feux de Santorin, les

millions de la baie de Vigo, l'Atlantide, le pôle sud! Pendant la nuit,

tous ces souvenirs, passant de rêve en rêve, ne laissèrent pas mon

cerveau sommeiller un instant.

A trois heures du matin, je fus réveillé par un choc violent. Je

m'étais redressé sur mon lit et j'écoutais au milieu de l'obscurité,

quand je fus précipité brusquement au milieu de la chambre. Évidemment,

le _Nautilus_ donnait une bande considérable après avoir touché.

Je m'accotai aux parois et je me traînai par les coursives jusqu'au

salon qu'éclairait le plafond lumineux. Les meubles étaient renversés.

Heureusement, les vitrines, solidement saisies par le pied, avaient

tenu bon. Les tableaux de tribord, sous le déplacement de la verticale,

se collaient aux tapisseries, tandis que ceux de bâbord s'en écartaient

d'un pied par leur bordure inférieure. Le _Nautilus_ était donc couché

sur tribord, et, de plus, complétement immobile.

A l'intérieur j'entendais un bruit de pas, des voix confuses. Mais le

capitaine Nemo ne parut pas. Au moment où j'allais quitter le salon,

Ned Land et Conseil entrèrent.

«Qu'y a-t-il? leur dis-je aussitôt.

—Je venais le demander à monsieur, répondit Conseil.

—Mille diables! s'écria le Canadien, je le sais bien, moi! Le

_Nautilus_ a touché, et à en juger par la gîte qu'il donne, je ne crois

pas qu'il s'en tire comme la première fois dans le détroit de Torrès.

—Mais au moins, demandai-je, est-il revenu à la surface de la mer?

—Nous l'ignorons, répondit Conseil.

—Il est facile de s'en assurer,» répondis-je.

Je consultai le manomètre. A ma grande surprise, il indiquait une

profondeur de trois cent soixante mètres.

«Qu'est-ce que cela veut dire? m'écriai-je.

—Il faut interroger le capitaine Nemo, dit Conseil.

—Mais où le trouver? demanda Ned Land.

—Suivez-moi,» dis-je à mes deux compagnons.

Nous quittâmes le salon. Dans la bibliothèque, personne. A l'escalier

central, au poste de l'équipage, personne. Je supposai que le capitaine

Nemo devait être posté dans la cage du timonier. Le mieux était

d'attendre. Nous revînmes tous trois au salon.

Je passerai sous silence les récriminations du Canadien. Il avait beau

jeu pour s'emporter. Je le laissai exhaler sa mauvaise humeur tout à

son aise, sans lui répondre.

Nous étions ainsi depuis vingt minutes, cherchant à surprendre les

moindres bruits qui se produisaient à l'intérieur du _Nautilus_, quand

le capitaine Nemo entra. Il ne sembla pas nous voir. Sa physionomie,

habituellement si impassible, révélait une certaine inquiétude. Il

observa silencieusement la boussole, le manomètre, et vint poser son

doigt sur un point du planisphère, dans cette partie qui représentait

les mers australes.

Je ne voulus pas l'interrompre. Seulement, quelques instants plus tard,

lorsqu'il se tourna vers moi, je lui dis en retournant contre lui une

expression dont il s'était servi au détroit de Torrès:

«Un incident, capitaine?

—Non, monsieur, répondit-il, un accident cette fois.

—Grave?

—Peut-être.

—Le danger est-il immédiat?

—Non.

—Le _Nautilus_ s'est échoué?

—Oui.

—Et cet échouement est venu?...

—D'un caprice de la nature, non de l'impéritie des hommes. Pas une

faute n'a été commise dans nos manœuvres. Toutefois, on ne saurait

empêcher l'équilibre de produire ses effets. On peut braver les lois

humaines, mais non résister aux lois naturelles.»

Singulier moment que choisissait le capitaine Nemo pour se livrer à

cette réflexion philosophique. En somme, sa réponse ne m'apprenait rien.

«Puis-je savoir, monsieur, lui demandai-je, quelle est la cause de cet

accident?

—Un énorme bloc de glace, une montagne entière s'est retournée, me

répondit-il. Lorsque les ice-bergs sont minés à leur base par des eaux

plus chaudes ou par des chocs réitérés, leur centre de gravité remonte.

Alors ils se retournent en grand, ils culbutent. C'est ce qui est

arrivé. L'un de ces blocs, en se renversant, a heurté le _Nautilus_ qui

flottait sous les eaux. Puis, glissant sous sa coque et le relevant

avec une irrésistible force, il l'a ramené dans des couches moins

denses, où il se trouve couché sur le flanc.

[Illustration: Ce fut une ascension pénible. (Page 355.)]

—Mais ne peut-on dégager le _Nautilus_ en vidant ses réservoirs, de

manière à le remettre en équilibre?

—C'est ce qui se fait en ce moment, monsieur. Vous pouvez entendre les

pompes fonctionner. Voyez l'aiguille du manomètre. Elle indique que le

_Nautilus_ remonte, mais le bloc de glace remonte avec lui, et jusqu'à

ce qu'un obstacle arrête son mouvement ascensionnel, notre position ne

sera pas changée.»

En effet, le _Nautilus_ donnait toujours la même bande sur tribord.

Sans doute, il se redresserait, lorsque le bloc s'arrêterait lui-même.

Mais à ce moment, qui sait si nous n'aurions pas heurté la partie

supérieure de la banquise, si nous ne serions pas effroyablement

pressés entre les deux surfaces glacées?

[Illustration: «Adieu, soleil!» s'écria-t-il. (Page 357.)]

Je réfléchissais à toutes les conséquences de cette situation. Le

capitaine Nemo ne cessait d'observer le manomètre. Le _Nautilus_,

depuis la chute de l'ice-berg, avait remonté de cent cinquante pieds

environ, mais il faisait toujours le même angle avec la perpendiculaire.

Soudain un léger mouvement se fit sentir dans la coque. Évidemment,

le _Nautilus_ se redressait un peu. Les objets suspendus dans le

salon reprenaient sensiblement leur position normale. Les parois se

rapprochaient de la verticalité. Personne de nous ne parlait. Le cœur

ému, nous observions, nous sentions le redressement. Le plancher

redevenait horizontal sous nos pieds. Dix minutes s'écoulèrent.

«Enfin, nous sommes droit! m'écriai-je.

—Oui, dit le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte du salon.

—Mais flotterons-nous? lui demandai-je.

—Certainement, répondit-il, puisque les réservoirs ne sont pas encore

vidés, et que vidés, le _Nautilus_ devra remonter à la surface de la

mer.»

Le capitaine sortit, et je vis bientôt que, par ses ordres, on avait

arrêté la marche ascensionnelle du _Nautilus_. En effet, il aurait

bientôt heurté la partie inférieure de la banquise, et mieux valait le

maintenir entre deux eaux.

«Nous l'avons échappé belle! dit alors Conseil.

—Oui. Nous pouvions être écrasés entre ces blocs de glace, ou tout au

moins emprisonnés. Et alors, faute de pouvoir renouveler l'air... Oui!

nous l'avons échappé belle!

—Si c'est fini!» murmura Ned Land.

Je ne voulus pas entamer avec le Canadien une discussion sans utilité,

et je ne répondis pas. D'ailleurs, les panneaux s'ouvrirent en ce

moment, et la lumière extérieure fit irruption à travers la vitre

dégagée.

Nous étions en pleine eau, ainsi que je l'ai dit; mais, à une

distance de dix mètres, sur chaque côté du _Nautilus_, s'élevait

une éblouissante muraille de glace. Au-dessus et au-dessous, même

muraille. Au-dessus, parce que la surface inférieure de la banquise

se développait comme un plafond immense. Au-dessous, parce que le

bloc culbuté, ayant glissé peu à peu, avait trouvé sur les murailles

latérales deux points d'appui qui le maintenaient dans cette position.

Le _Nautilus_ était emprisonné dans un véritable tunnel de glace,

d'une largeur de vingt mètres environ, rempli d'une eau tranquille. Il

lui était donc facile d'en sortir en marchant soit en avant soit en

arrière, et de reprendre ensuite, à quelques centaines de mètres plus

bas, un libre passage sous la banquise.

Le plafond lumineux avait été éteint, et cependant, le salon

resplendissait d'une lumière intense. C'est que la puissante

réverbération des parois de glace y renvoyait violemment les nappes

du fanal. Je ne saurais peindre l'effet des rayons voltaïques sur ces

grands blocs capricieusement découpés, dont chaque angle, chaque arête,

chaque facette, jetait une lueur différente, suivant la nature des

veines qui couraient dans la glace. Mine éblouissante de gemmes, et

particulièrement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus avec le jet

vert des émeraudes. Ça et là des nuances opalines d'une douceur infinie

couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de feu

dont l'œil ne pouvait soutenir l'éclat. La puissance du fanal était

centuplée, comme celle d'une lampe à travers les lames lenticulaires

d'un phare de premier ordre.

«Que c'est beau! Que c'est beau! s'écria Conseil.

—Oui! dis-je, c'est un admirable spectacle. N'est-ce pas, Ned?

—Eh! mille diables! oui, riposta Ned Land. C'est superbe! Je rage

d'être forcé d'en convenir. On n'a jamais rien vu de pareil. Mais ce

spectacle-là pourra nous coûter cher. Et, s'il faut tout dire, je pense

que nous voyons ici des choses que Dieu à voulu interdire aux regards

de l'homme!»

Ned avait raison. C'était trop beau. Tout à coup, un cri de Conseil me

fit retourner.

«Qu'y a-t-il? demandai-je.

—Que monsieur ferme les yeux! que monsieur ne regarde pas!»

Conseil, ce disant, appliquait vivement ses mains sur ses paupières.

«Mais qu'as-tu, mon garçon?

—Je suis ébloui, aveuglé!»

Mes regards se portèrent involontairement vers la vitre, mais je ne pus

supporter le feu qui la dévorait.

Je compris ce qui s'était passé. Le _Nautilus_ venait de se mettre en

marche à grande vitesse. Tous les éclats tranquilles des murailles de

glace s'étaient alors changés en raies fulgurantes. Les feux de ces

myriades de diamants se confondaient. Le _Nautilus_, emporté par son

hélice, voyageait dans un fourreau d'éclairs.

Les panneaux du salon se refermèrent alors. Nous tenions nos mains sur

nos yeux tout imprégnés de ces lueurs concentriques qui flottent devant

la rétine, lorsque les rayons solaires l'ont trop violemment frappée.

Il fallut un certain temps pour calmer le trouble de nos regards.

Enfin, nos mains s'abaissèrent.

«Ma foi, je ne l'aurais jamais cru, dit Conseil.

—Et moi, je ne le crois pas encore! riposta le Canadien.

—Quand nous reviendrons sur terre, ajouta Conseil, blasés sur tant

de merveilles de la nature, que penserons-nous de ces misérables

continents et des petits ouvrages sortis de la main des hommes! Non! le

monde habité n'est plus digne de nous!»

De telles paroles dans la bouche d'un impassible Flamand montrent

à quel degré d'ébullition était monté notre enthousiasme. Mais le

Canadien ne manqua pas d'y jeter sa goutte d'eau froide.

«Le monde habité! dit il en secouant la tête. Soyez tranquille, ami

Conseil, nous n'y reviendrons pas!»

Il était alors cinq heures du matin. En ce moment, un choc se produisit

à l'avant du _Nautilus_. Je compris que son éperon venait de heurter

un bloc de glace. Ce devait être une fausse manœuvre, car ce tunnel

sous-marin, obstrué de blocs, n'offrait pas une navigation facile. Je

pensai donc que le capitaine Nemo, modifiant sa route, tournerait ces

obstacles ou suivrait les sinuosités du tunnel. En tout cas, la marche

en avant ne pouvait être absolument enrayée. Toutefois, contre mon

attente, le _Nautilus_ prit un mouvement rétrograde très-prononcé.

«Nous revenons en arrière? dit Conseil.

—Oui, répondis-je. Il faut que, de ce côté, le tunnel soit sans issue.

—Et alors?...

—Alors, dis-je, la manœuvre est bien simple. Nous retournerons sur nos

pas, et nous sortirons par l'orifice sud. Voilà tout.»

En parlant ainsi, je voulais paraître plus rassuré que je ne

l'étais réellement. Cependant le mouvement rétrograde du _Nautilus_

s'accélérait, et marchant à contre hélice, il nous entraînait avec une

grande rapidité.

«Ce sera un retard, dit Ned.

—Qu'importe, quelques heures de plus ou de moins, pourvu qu'on sorte.

—Oui, répéta Ned Land, pourvu qu'on sorte!»

Je me promenai pendant quelques instants du salon à la bibliothèque.

Mes compagnons, assis, se taisaient. Je me jetai bientôt sur un divan,

et je pris un livre que mes yeux parcoururent machinalement.

Un quart d'heure après, Conseil, s'étant approché de moi, me dit:

«Est-ce bien intéressant ce que lit monsieur?

—Très-intéressant, répondis-je.

—Je le crois. C'est le livre de monsieur que lit monsieur!

—Mon livre?»

En effet, je tenais à la main l'ouvrage des _Grands Fonds sous-marins_.

Je ne m'en doutais même pas. Je fermai le livre et repris ma promenade.

Ned et Conseil se levèrent pour se retirer.

«Restez, mes amis, dis-je en les retenant. Restons ensemble jusqu'au

moment où nous serons sortis de cette impasse.

—Comme il plaira à monsieur,» répondit Conseil.

Quelques heures s'écoulèrent. J'observais souvent les instruments

suspendus à la paroi du salon. Le manomètre indiquait que le _Nautilus_

se maintenait à une profondeur constante de trois cents mètres, la

boussole, qu'il se dirigeait toujours au sud, le loch, qu'il marchait

avec une vitesse de vingt milles à l'heure, vitesse excessive dans un

espace aussi resserré. Mais le capitaine Nemo savait qu'il ne pouvait

trop se hâter, et qu'alors, les minutes valaient des siècles.

A huit heures vingt-cinq, un second choc eut lieu. A l'arrière, cette

fois. Je pâlis. Mes compagnons s'étaient rapprochés de moi. J'avais

saisi la main de Conseil. Nous nous interrogions du regard, et plus

directement que si les mots eussent interprété notre pensée.

En ce moment, le capitaine entra dans le salon. J'allai à lui.

«La route est barrée au sud? lui demandai-je.

—Oui, monsieur. L'ice-berg en se retournant a fermé toute issue.

—Nous sommes bloqués?

—Oui.»

CHAPITRE XVI

FAUTE D'AIR.

Ainsi, autour du _Nautilus_, au-dessus, au-dessous, un impénétrable

mur de glace. Nous étions prisonniers de la banquise! Le Canadien

avait frappé une table de son formidable poing. Conseil se taisait.

Je regardai le capitaine. Sa figure avait repris son impassibilité

habituelle. Il s'était croisé les bras. Il réfléchissait. Le _Nautilus_

ne bougeait plus.

Le capitaine prit alors la parole:

«Messieurs, dit-il d'une voix calme, il y a deux manières de mourir

dans les conditions où nous sommes.»

Cet inexplicable personnage avait l'air d'un professeur de

mathématiques qui fait une démonstration à ses élèves.

«La première, reprit-il, c'est de mourir écrasés. La seconde, c'est de

mourir asphyxiés. Je ne parle pas de la possibilité de mourir de faim,

car les approvisionnements du _Nautilus_ dureront certainement plus que

nous. Préoccupons-nous donc des chances d'écrasement ou d'asphyxie.

—Quant à l'asphyxie, capitaine, répondis-je, elle n'est pas à

craindre, car nos réservoirs sont pleins.

—Juste, reprit le capitaine Nemo, mais ils ne donneront que deux

jours d'air. Or, voilà trente-six heures que nous sommes enfouis sous

les eaux, et déjà l'atmosphère alourdie du _Nautilus_ demande à être

renouvelée. Dans quarante huit heures, notre réserve sera épuisée.

—Eh bien, capitaine, soyons délivrés avant quarante huit heures!

—Nous le tenterons, du moins, en perçant la muraille qui nous entoure.

—De quel côté? demandai-je.

—C'est ce que la sonde nous apprendra. Je vais échouer le _Nautilus_

sur le banc inférieur, et mes hommes, revêtus de scaphandres,

attaqueront l'ice-berg par sa paroi la moins épaisse.

—Peut-on ouvrir les panneaux du salon?

—Sans inconvénient. Nous ne marchons plus.»

Le capitaine Nemo sortit. Bientôt des sifflements m'apprirent que l'eau

s'introduisait dans les réservoirs. Le _Nautilus_ s'abaissa lentement

et reposa sur le fond de glace par une profondeur de trois cent

cinquante mètres, profondeur à laquelle était immergé le banc de glace

inférieur.

«Mes amis, dis-je, la situation est grave, mais je compte sur votre

courage et sur votre énergie.

—Monsieur, me répondit le Canadien, ce n'est pas dans ce moment que je

vous ennuierai de mes récriminations. Je suis prêt à tout faire pour le

salut commun.

—Bien, Ned, dis-je en tendant la main au Canadien.

—J'ajouterai, reprit-il, qu'habile à manier le pic comme le harpon, si

je puis être utile au capitaine, il peut disposer de moi.

—Il ne refusera pas votre aide. Venez, Ned.»

Je conduisis le Canadien à la chambre où les hommes du _Nautilus_

revêtaient leurs scaphandres. Je fis part au capitaine de la

proposition de Ned, qui fut acceptée. Le Canadien endossa son costume

de mer et fut aussitôt prêt que ses compagnons de travail. Chacun

d'eux portait sur son dos l'appareil Rouquayrol auquel les réservoirs

avaient fourni un large contingent d'air pur. Emprunt considérable,

mais nécessaire, fait à la réserve du _Nautilus_. Quant aux lampes

Ruhmkorff, elles devenaient inutiles au milieu de ces eaux lumineuses

et saturées de rayons électriques.

Lorsque Ned fut habillé, je rentrai dans le salon dont les vitres

étaient découvertes, et, posté près de Conseil, j'examinai les couches

ambiantes qui supportaient le _Nautilus_.

Quelques instants après, nous voyions une douzaine d'hommes de

l'équipage prendre pied sur le banc de glace, et parmi eux Ned Land,

reconnaissable à sa haute taille. Le capitaine Nemo était avec eux.

Avant de procéder au creusement des murailles, il fit pratiquer des

sondages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. De

longues sondes furent enfoncées dans les parois latérales; mais après

quinze mètres, elles étaient encore arrêtées par l'épaisse muraille. Il

était inutile de s'attaquer à la surface plafonnante, puisque c'était

la banquise elle-même qui mesurait plus de quatre cents mètres de

hauteur. Le capitaine Nemo fit alors sonder la surface inférieure. Là,

dix mètres de parois nous séparaient de l'eau. Telle était l'épaisseur

de cet ice-field. Dès lors, il s'agissait d'en découper un morceau

égal en superficie à la ligne de flottaison du _Nautilus_. C'était

environ six mille cinq cents mètres cubes à détacher, afin de creuser

un trou par lequel nous descendrions au-dessous du champ de glace.

Vingt mille lieues sous les mers · 第 30 / 37 段