quelques glaçons épars, des ice-bergs mobiles; au loin une mer étendue;
un monde d'oiseaux dans les airs, et des myriades de poissons sous ces
eaux qui, suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert olive.
Le thermomètre marquait trois degrés centigrades au-dessus de zéro.
C'était comme un printemps relatif enfermé derrière cette banquise,
dont les masses éloignées se profilaient sur l'horizon du nord.
«Sommes-nous au pôle? demandai-je au capitaine, le cœur palpitant.
—Je l'ignore, me répondit-il. A midi nous ferons le point.
[Illustration: Le _Nautilus_ fut bloqué. (Page 338.)]
—Mais le soleil se montrera-t-il à travers ces brumes? dis-je en
regardant le ciel grisâtre.
—Si peu qu'il paraisse, il me suffira, répondit le capitaine.»
A dix milles du _Nautilus_, vers le sud, un îlot solitaire s'élevait
à une hauteur de deux cents mètres. Nous marchions vers lui, mais
prudemment, car cette mer pouvait être semée d'écueils.
Une heure après, nous avions atteint l'îlot. Deux heures plus tard,
nous achevions d'en faire le tour. Il mesurait quatre à cinq milles de
circonférence. Un étroit canal le séparait d'une terre considérable,
un continent peut-être, dont nous ne pouvions apercevoir les limites.
L'existence de cette terre semblait donner raison aux hypothèses
de Maury. L'ingénieux américain a remarqué, en effet, qu'entre le
pôle sud et le soixantième parallèle, la mer est couverte de glaces
flottantes, de dimensions énormes, qui ne se rencontrent jamais dans
l'Atlantique nord. De ce fait, il a tiré cette conclusion que le cercle
antarctique renferme des terres considérables, puisque les ice-bergs ne
peuvent se former en pleine mer, mais seulement sur des côtes. Suivant
ses calculs, la masse des glaces qui enveloppent le pôle austral
forme une vaste calotte dont la largeur doit atteindre quatre mille
kilomètres.
[Illustration: Le capitaine Nemo parut. (Page 343.)]
Cependant, le _Nautilus_, par crainte d'échouer, s'était arrêté à trois
encâblures d'une grève que dominait un superbe amoncellement de roches.
Le canot fut lancé à la mer. Le capitaine, deux de ses hommes portant
les instruments, Conseil et moi, nous nous y embarquâmes. Il était dix
heures du matin. Je n'avais pas vu Ned Land. Le Canadien, sans doute,
ne voulait pas se désavouer en présence du pôle sud.
Quelques coups d'aviron amenèrent le canot sur le sable, où il
s'échoua. Au moment où Conseil allait sauter à terre, je le retins.
«Monsieur, dis-je au capitaine Nemo, à vous l'honneur de mettre pied le
premier sur cette terre.
—Oui, monsieur, répondit le capitaine, et si je n'hésite pas à fouler
ce sol du pôle, c'est que, jusqu'ici, aucun être humain n'y a laissé la
trace de ses pas.»
Cela dit, il sauta légèrement sur le sable. Une vive émotion lui
faisait battre le cœur. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un
petit promontoire, et là, les bras croisés, le regard ardent, immobile,
muet, il sembla prendre possession de ces régions australes. Après cinq
minutes passées dans cette extase, il se retourna vers nous.
«Quand vous voudrez, monsieur,» me cria-t-il.
Je débarquai, suivi de Conseil, laissant les deux hommes dans le canot.
Le sol sur un long espace présentait un tuf de couleur rougeâtre,
comme s'il eût été fait de brique pilée. Des scories, des coulées de
lave, des pierres-ponces le recouvraient. On ne pouvait méconnaître
son origine volcanique. En de certains endroits, quelques légères
fumerolles, dégageant une odeur sulfureuse, attestaient que les feux
intérieurs conservaient encore leur puissance expansive. Cependant,
ayant gravi un haut escarpement, je ne vis aucun volcan dans un rayon
de plusieurs milles. On sait que dans ces contrées antarctiques, James
Ross a trouvé les cratères de l'Erebus et du Terror en pleine activité
sur le cent soixante septième méridien et par 77° 32′ de latitude.
La végétation de ce continent désolé me parut extrêmement restreinte.
Quelques lichens de l'espèce _Unsnea melanoxantha_ s'étalaient sur
les roches noires. Certaines plantules microscopiques, des diatomées
rudimentaires, sortes de cellules disposées entre deux coquilles
quartzeuses, de longs fucus pourpres et cramoisis, supportés sur
de petites vessies natatoires et que le ressac jetait à la côte,
composaient toute la maigre flore de cette région.
Le rivage était parsemé de mollusques, de petites moules, de patelles,
de buccardes lisses, en forme de cours, et particulièrement de clios
au corps oblong et membraneux, dont la tête est formée de deux lobes
arrondis. Je vis aussi des myriades de ces clios boréales, longues de
trois centimètres, dont la baleine avale un monde à chaque bouchée. Ces
charmants ptéropodes, véritables papillons de la mer, animaient les
eaux libres sur la lisière du rivage.
Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts fonds quelques
arborescences coralligènes, de celles qui, suivant James Ross, vivent
dans les mers antarctiques jusqu'à mille mètres de profondeur; puis,
de petits alcyons appartenant à l'espèce _procellaria pelagica_, ainsi
qu'un grand nombre d'astéries particulières à ces climats, et d'étoiles
de mer qui constellaient le sol.
Mais où la vie surabondait, c'était dans les airs. Là volaient et
voletaient par milliers des oiseaux d'espèces variées, qui nous
assourdissaient de leurs cris. D'autres encombraient les roches, nous
regardant passer sans crainte et se pressant familièrement sous nos
pas. C'étaient des pingouins aussi agiles et souples dans l'eau, où on
les a confondus parfois avec de rapides bonites, qu'ils sont gauches
et lourds sur terre. Ils poussaient des cris baroques et formaient des
assemblées nombreuses, sobres de gestes, mais prodigues de clameurs.
Parmi les oiseaux, je remarquai des chionis, de la famille des
échassiers, gros comme des pigeons, blancs de couleur, le bec court et
conique, l'œil encadré d'un cercle rouge. Conseil en fit provision,
car ces volatiles, convenablement préparés, forment un mets agréable.
Dans les airs passaient des albatros fuligineux d'une envergure de
quatre mètres, justement appelés les vautours de l'Océan, des pétrels
gigantesques, entre autres des _quebrante-huesos_ aux ailes arquées,
qui sont grands mangeurs de phoques, des damiers, sortes de petits
canards dont le dessus du corps est noir et blanc, enfin toute une
série de pétrels, les uns blanchâtres, aux ailes bordées de brun, les
autres bleus et spéciaux aux mers antarctiques, ceux-là «si huileux,
dis-je à Conseil, que les habitants des îles Féroë se contentent d'y
adapter une mèche avant de les allumer.»
«Un peu plus, répondit Conseil, ce seraient des lampes parfaites! Après
ça, on ne peut exiger que la nature les ait préalablement munis d'une
mèche!»
Après un demi mille, le sol se montra tout criblé de nids de manchots,
sortes de terriers disposés pour la ponte, et dont s'échappaient de
nombreux oiseaux. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques
centaines, car leur chair noire est très-mangeable. Ils poussaient des
braiements d'âne. Ces animaux, de la taille d'une oie, ardoisés sur le
corps, blancs en dessous et cravatés d'un liseré citron, se laissaient
tuer à coups de pierre sans chercher à s'enfuir.
Cependant, la brume ne se levait pas, et, à onze heures, le soleil
n'avait point encore paru. Son absence ne laissait pas de m'inquiéter.
Sans lui, pas d'observations, possibles. Comment déterminer alors si
nous avions atteint le pôle?
Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo, je le trouvai silencieusement
accoudé sur un morceau de roc et regardant le ciel. Il paraissait
impatient, contrarié. Mais qu'y faire? Cet homme audacieux et puissant
ne commandait pas au soleil comme à la mer.
Midi arriva sans que l'astre du jour se fût montré un seul instant. On
ne pouvait même reconnaître la place qu'il occupait derrière le rideau
de brume. Bientôt cette brume vint à se résoudre en neige.
«A demain» me dit simplement le capitaine, et nous regagnâmes le
_Nautilus_ au milieu des tourbillons de l'atmosphère.
Pendant notre absence, les filets avaient été tendus, et j'observai
avec intérêt les poissons que l'on venait de haler à bord. Les mers
antarctiques servent de refuge à un très-grand nombre de migrateurs,
qui fuient les tempêtes des zones moins élevées pour tomber, il est
vrai, sous la dent des marsouins et des phoques. Je notai quelques
cottes australes, longs d'un décimètre, espèce de cartilagineux
blanchâtres traversés de bandes livides et armés d'aiguillons, puis des
chimères antarctiques, longues de trois pieds, le corps très-allongé,
la peau blanche, argentée et lisse, la tête arrondie, le dos muni de
trois nageoires, le museau terminé par une trompe qui se recourbe vers
la bouche. Je goûtai leur chair, mais je la trouvai insipide, malgré
l'opinion de Conseil qui s'en accommoda fort.
La tempête de neige dura jusqu'au lendemain. Il était impossible de se
tenir sur la plate-forme. Du salon où je notais les incidents de cette
excursion au continent polaire, j'entendais les cris des pétrels et des
albatros qui se jouaient au milieu de la tourmente. Le _Nautilus_ ne
resta pas immobile, et, prolongeant la côte, il s'avança encore d'une
dizaine de milles au sud, au milieu de cette demi-clarté que laissait
le soleil en rasant les bords de l'horizon.
Le lendemain 20 mars, la neige avait cessé. Le froid était un peu
plus vif. Le thermomètre marquait deux degrés au-dessous de zéro.
Les brouillards se levèrent, et j'espérai que, ce jour-là, notre
observation pourrait s'effectuer.
Le capitaine Nemo n'ayant pas encore paru, le canot nous prit,
Conseil et moi, et nous mit à terre. La nature du sol était la même,
volcanique. Partout des traces de laves, de scories, de basaltes, sans
que j'aperçusse le cratère qui les avait vomis. Ici comme là-bas, des
myriades d'oiseaux animaient cette partie du continent polaire. Mais
cet empire, ils le partageaient alors avec de vastes troupeaux de
mammifères marins qui nous regardaient de leurs doux yeux. C'étaient
des phoques d'espèces diverses, les uns étendus sur le sol, les autres
couchés sur des glaçons en dérive, plusieurs sortant de la mer ou y
rentrant. Ils ne se sauvaient pas à notre approche, n'ayant jamais eu
affaire à l'homme, et j'en comptais là de quoi approvisionner quelques
centaines de navires.
«Ma foi, dit Conseil, il est heureux que Ned Land ne nous ait pas
accompagnés!
—Pourquoi cela, Conseil?
—Parce que l'enragé chasseur aurait tout tué.
—Tout, c'est beaucoup dire, mais je crois, en effet, que nous
n'aurions pu empêcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns
de ces magnifiques cétacés. Ce qui eût désobligé le capitaine Nemo, car
il ne verse pas inutilement le sang des bêtes inoffensives.
—Il a raison.
—Certainement, Conseil. Mais, dis-moi, n'as-tu pas déjà classé ces
superbes échantillons de la faune marine?
—Monsieur sait bien, répondit Conseil, que je ne suis pas très-ferré
sur la pratique. Quand monsieur m'aura appris le nom de ces animaux...
—Ce sont des phoques et des morses.
—Deux genres, qui appartiennent à la famille des pinnipèdes, se
hâta de dire mon savant Conseil, ordre des carnassiers, groupe des
unguiculés, sous-classe des monodelphiens, classe des mammifères,
embranchement des vertébrés.
—Bien, Conseil, répondis-je, mais ces deux genres, phoques et morses,
se divisent en espèces, et si je ne me trompe, nous aurons ici
l'occasion de les observer. Marchons.»
Il était huit heures du matin. Quatre heures nous restaient à employer
jusqu'au moment ou le soleil pourrait être utilement observé. Je
dirigeai nos pas vers une vaste baie qui s'échancrait dans la falaise
granitique du rivage.
Là, je puis dire, qu'à perte de vue autour de nous, les terres et
les glaçons étaient encombrés de mammifères marins, et je cherchais
involontairement du regard le vieux Protée, le mythologique pasteur qui
gardait ces immenses troupeaux de Neptune. C'étaient particulièrement
des phoques. Ils formaient des groupes distincts, mâles et femelles,
le père veillant sur sa famille, la mère allaitant ses petits,
quelques jeunes, déjà forts, s'émancipant à quelques pas. Lorsque ces
mammifères voulaient se déplacer, ils allaient par petits sauts dus à
la contraction de leur corps, et ils s'aidaient assez gauchement de
leur imparfaite nageoire, qui, chez le lamantin, leur congénère, forme
un véritable avant-bras. Je dois dire que, dans l'eau, leur élément par
excellence, ces animaux à l'épine dorsale mobile, au bassin étroit, au
poil ras et serré, aux pieds palmés, nagent admirablement. Au repos et
sur terre, ils prenaient des attitudes extrêmement gracieuses. Aussi,
les anciens, observant leur physionomie douce, leur regard expressif
que ne saurait surpasser le plus beau regard de femme, leurs yeux
veloutés et limpides, leurs poses charmantes, et les poétisant à leur
manière, métamorphosèrent-ils les mâles en tritons, et les femelles en
sirènes.
Je fis remarquer à Conseil le développement considérable des lobes
cérébraux chez ces intelligents cétacés. Aucun mammifère, l'homme
excepté, n'a la matière cérébrale plus riche. Aussi, les phoques
sont ils susceptibles de recevoir une certaine éducation; ils se
domestiquent aisément, et je pense, avec certains naturalistes, que,
convenablement dressés, ils pourraient rendre de grands services comme
chiens de pêche.
La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le
sable. Parmi ces phoques proprement dits qui n'ont point d'oreilles
externes,—différant en cela des otaries dont l'oreille est
saillante,—j'observai plusieurs variétés de sténorhynques, longs de
trois mètres, blancs de poils, à têtes de bull-dogs, armés de dix dents
à chaque mâchoire, quatre incisives en haut et en bas et deux grandes
canines découpées en forme de fleur de lis. Entre eux se glissaient
des éléphants marins, sortes de phoques à trompe courte et mobile, les
géants de l'espèce, qui sur une circonférence de vingt pieds mesuraient
une longueur de dix mètres. Ils ne faisaient aucun mouvement à notre
approche.
«Ce ne sont pas des animaux dangereux? me demanda Conseil.
—Non, répondis-je, à moins qu'on ne les attaque. Lorsqu'un phoque
défend son petit, sa fureur est terrible, et il n'est pas rare qu'il
mette en pièces l'embarcation des pêcheurs.
—Il est dans son droit, répliqua Conseil.
—Je ne dis pas non.»
Deux milles plus loin, nous étions arrêtés par le promontoire qui
couvrait la baie contre les vents du sud. Il tombait d'aplomb à la
mer et écumait sous le ressac. Au-delà éclataient de formidables
rugissements, tels qu'un troupeau de ruminants en eût pu produire.
«Bon, fit Conseil, un concert de taureaux?
—Non, dis-je, un concert de morses.
—Ils se battent?
—Ils se battent ou ils jouent.
—N'en déplaise à monsieur, il faut voir cela.
—Il faut le voir, Conseil.»
Et nous voilà franchissant les roches noirâtres, au milieu
d'éboulements imprévus, et sur des pierres que la glace rendait fort
glissantes. Plus d'une fois, je roulai au détriment de mes reins.
Conseil, plus prudent ou plus solide, ne bronchait guère, et me
relevait, disant:
«Si monsieur voulait avoir la bonté d'écarter les jambes, monsieur
conserverait mieux son équilibre.»
Arrivé à l'arête supérieure du promontoire, j'aperçus une vaste plaine
blanche, couverte de morses. Ces animaux jouaient entre eux. C'étaient
des hurlements de joie, non de colère.
Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par
la disposition de leurs membres. Mais les canines et les incisives
manquent à leur mâchoire inférieure, et quant aux canines supérieures,
ce sont deux défenses longues de quatre-vingts centimètres qui en
mesurent trente trois à la circonférence de leur alvéole. Ces dents,
faites d'un ivoire compact et sans stries, plus dur que celui des
éléphants, et moins prompt à jaunir, sont très-recherchées. Aussi
les morses sont-ils en butte à une chasse inconsidérée qui les
détruira bientôt jusqu'au dernier, puisque les chasseurs, massacrant
indistinctement les femelles pleines et les jeunes, en détruisent
chaque année plus de quatre mille.
En passant auprès de ces curieux animaux, je pus les examiner à loisir,
car ils ne se dérangeaient pas. Leur peau était épaisse et rugueuse,
d'un ton fauve tirant sur le roux, leur pelage court et peu fourni.
Quelques-uns avaient une longueur de quatre mètres. Plus tranquilles et
moins craintifs que leurs congénères du nord, ils ne confiaient point
à des sentinelles choisies le soin de surveiller les abords de leur
campement.
Après avoir examiné cette cité des morses, je songeai à revenir sur mes
pas. Il était onze heures, et si le capitaine Nemo se trouvait dans
des conditions favorables pour observer, je voulais être présent à son
opération. Cependant, je n'espérais pas que le soleil se montrât ce
jour-là. Des nuages écrasés sur l'horizon le dérobaient à nos yeux. Il
semblait que cet astre jaloux ne voulût pas révéler à des êtres humains
ce point inabordable du globe.
Cependant, je songeai à revenir vers le _Nautilus_. Nous suivîmes un
étroit raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. A onze heures
et demie, nous étions arrivés au point de débarquement. Le canot échoué
avait déposé le capitaine à terre. Je l'aperçus debout sur un bloc de
basalte. Ses instruments étaient près de lui. Son regard se fixait sur
l'horizon du nord, près duquel le soleil décrivait alors sa courbe
allongée.
Je pris place auprès de lui et j'attendis sans parler. Midi arriva, et,
ainsi que la veille, le soleil ne se montra pas.
C'était une fatalité. L'observation manquait encore. Si demain elle
ne s'accomplissait pas, il faudrait renoncer définitivement à relever
notre situation.
[Illustration: Le capitaine Nemo gravit un roc. (Page 346.)]
En effet, nous étions précisément au 20 mars. Demain, 21, jour de
l'équinoxe, réfraction non comptée, le soleil disparaîtrait sous
l'horizon pour six mois, et avec sa disparition commencerait la longue
nuit polaire. Depuis l'équinoxe de septembre, il avait émergé de
l'horizon septentrional, s'élevant par des spirales allongées jusqu'au
21 décembre. A cette époque, solstice d'été de ces contrées boréales,
il avait commencé à redescendre, et le lendemain il devait leur lancer
ses derniers rayons.
Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo.
«Vous avez raison, monsieur Aronnax, me dit-il, si demain, je n'obtiens
la hauteur du soleil, je ne pourrai avant six mois reprendre cette
opération. Mais aussi, précisément parce que les hasards de ma
navigation m'ont amené, le 21 mars, dans ces mers, mon point sera
facile à relever, si, à midi, le soleil se montre à nos yeux.
[Illustration: Des milliers d'oiseaux. (Page 347.)]
—Pourquoi, capitaine?
—Parce que, lorsque l'astre du jour décrit des spirales si allongées,
il est difficile de mesurer exactement sa hauteur au-dessus de
l'horizon, et les instruments sont exposés à commettre de graves
erreurs.
—Comment procéderez-vous donc?
—Je n'emploierai que mon chronomètre, me répondit le capitaine Nemo.
Si demain, 21 mars, à midi, le disque du soleil, en tenant compte de la
réfraction, est coupé exactement par l'horizon du nord, c'est que je
suis au pôle sud.
—En effet, dis-je. Pourtant, cette affirmation n'est pas
mathématiquement rigoureuse, parce que l'équinoxe ne tombe pas
nécessairement à midi.
—Sans doute, monsieur, mais l'erreur ne sera pas de cent mètres, et il
ne nous en faut pas davantage. A demain donc.»
Le capitaine Nemo retourna à bord. Conseil et moi, nous restâmes
jusqu'à cinq heures à arpenter la plage, observant et étudiant. Je
ne récoltai aucun objet curieux, si ce n'est un œuf de pingouin,
remarquable par sa grosseur, et qu'un amateur eût payé plus de mille
francs. Sa couleur isabelle, les raies et les caractères qui l'ornaient
comme autant d'hiéroglyphes, en faisaient un bibelot rare. Je le remis
entre les mains de Conseil, et le prudent garçon, au pied sûr, le
tenant comme une précieuse porcelaine de Chine, le rapporta intact au
_Nautilus_.
Là je déposai cet œuf rare sous une des vitrines du musée. Je soupai
avec appétit d'un excellent morceau de foie de phoque dont le goût
rappelait celui de la viande de porc. Puis je me couchai, non sans
avoir invoqué, comme un Indou, les faveurs de l'astre radieux.
Le lendemain, 21 mars, dès cinq heures du matin, je montai sur la
plate-forme. J'y trouvai le capitaine Nemo.
«Le temps se dégage un peu, me dit-il. J'ai bon espoir. Après déjeuner,
nous nous rendrons à terre pour choisir un poste d'observation.»
Ce point convenu, j'allai trouver Ned Land. J'aurais voulu l'emmener
avec moi. L'obstiné Canadien refusa, et je vis bien que sa taciturnité
comme sa fâcheuse humeur s'accroissaient de jour en jour. Après
tout, je ne regrettai pas son entêtement dans cette circonstance.
Véritablement, il y avait trop de phoques à terre, et il ne fallait pas
soumettre ce pêcheur irréfléchi à cette tentation.
Le déjeuner terminé, je me rendis à terre. Le _Nautilus_ s'était encore
élevé de quelques milles pendant la nuit. Il était au large, à une
grande lieue d'une côte, que dominait un pic aigu de quatre à cinq
cents mètres. Le canot portait avec moi le capitaine Nemo, deux hommes
de l'équipage, et les instruments, c'est-à-dire un chronomètre, une
lunette et un baromètre.
Pendant notre traversée, je vis de nombreuses baleines qui
appartenaient aux trois espèces particulières aux mers australes, la
baleine franche ou «right-whale» des Anglais, qui n'a pas de nageoire
dorsale, le hump-back, baleinoptère à ventre plissé, aux vastes
nageoires blanchâtres, qui malgré son nom, ne forment pourtant pas
des ailes, et le fin-back, brun-jaunâtre, le plus vif des cétacés. Ce
puissant animal se fait entendre de loin, lorsqu'il projette à une
grande hauteur ses colonnes d'air et de vapeur, qui ressemblent à
des tourbillons de fumée. Ces différents mammifères s'ébattaient par
troupes dans les eaux tranquilles, et je vis bien que ce bassin du pôle
antarctique servait maintenant de refuge aux cétacés trop vivement
traqués par les chasseurs.
Je remarquai également de longs cordons blanchâtres de salpes,
sortes de mollusques agrégés, et des méduses de grande taille qui se
balançaient entre le remous des lames.
A neuf heures, nous accostions la terre. Le ciel s'éclaircissait. Les
nuages fuyaient dans le sud. Les brumes abandonnaient la surface froide
des eaux. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans
doute faire son observatoire. Ce fut une ascension pénible sur des
laves aiguës et des pierres ponces, au milieu d'une atmosphère souvent
saturée par les émanations sulfureuses des fumerolles. Le capitaine,
pour un homme déshabitué de fouler la terre, gravissait les pentes les
plus raides avec une souplesse, une agilité que je ne pouvais égaler,
et qu'eût enviée un chasseur d'isards.
Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moitié
porphyre, moitié basalte. De là, nos regards embrassaient une vaste mer
qui, vers le nord, traçait nettement sa ligne terminale sur le fond
du ciel. A nos pieds, des champs éblouissants de blancheur. Sur notre
tête, un pâle azur, dégagé de brumes. Au nord, le disque du soleil
comme une boule de feu déjà écornée par le tranchant de l'horizon. Du
sein des eaux s'élevaient en gerbes magnifiques des jets liquides par
centaines. Au loin, le _Nautilus_, comme un cétacé endormi. Derrière
nous, vers le sud et l'est, une terre immense, un amoncellement
chaotique de rochers et de glaces dont on n'apercevait pas la limite.
Le capitaine Nemo, en arrivant au sommet du pic, releva soigneusement
sa hauteur au moyen du baromètre, car il devait en tenir compte dans
son observation.
A midi moins le quart, le soleil, vu alors par réfraction seulement,
se montra comme un disque d'or et dispersa ses derniers rayons sur
ce continent abandonné, à ces mers que l'homme n'a jamais sillonnées
encore.