Je me précipitai vers la plate-forme. Oui! La mer libre. A peine

quelques glaçons épars, des ice-bergs mobiles; au loin une mer étendue;

un monde d'oiseaux dans les airs, et des myriades de poissons sous ces

eaux qui, suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert olive.

Le thermomètre marquait trois degrés centigrades au-dessus de zéro.

C'était comme un printemps relatif enfermé derrière cette banquise,

dont les masses éloignées se profilaient sur l'horizon du nord.

«Sommes-nous au pôle? demandai-je au capitaine, le cœur palpitant.

—Je l'ignore, me répondit-il. A midi nous ferons le point.

[Illustration: Le _Nautilus_ fut bloqué. (Page 338.)]

—Mais le soleil se montrera-t-il à travers ces brumes? dis-je en

regardant le ciel grisâtre.

—Si peu qu'il paraisse, il me suffira, répondit le capitaine.»

A dix milles du _Nautilus_, vers le sud, un îlot solitaire s'élevait

à une hauteur de deux cents mètres. Nous marchions vers lui, mais

prudemment, car cette mer pouvait être semée d'écueils.

Une heure après, nous avions atteint l'îlot. Deux heures plus tard,

nous achevions d'en faire le tour. Il mesurait quatre à cinq milles de

circonférence. Un étroit canal le séparait d'une terre considérable,

un continent peut-être, dont nous ne pouvions apercevoir les limites.

L'existence de cette terre semblait donner raison aux hypothèses

de Maury. L'ingénieux américain a remarqué, en effet, qu'entre le

pôle sud et le soixantième parallèle, la mer est couverte de glaces

flottantes, de dimensions énormes, qui ne se rencontrent jamais dans

l'Atlantique nord. De ce fait, il a tiré cette conclusion que le cercle

antarctique renferme des terres considérables, puisque les ice-bergs ne

peuvent se former en pleine mer, mais seulement sur des côtes. Suivant

ses calculs, la masse des glaces qui enveloppent le pôle austral

forme une vaste calotte dont la largeur doit atteindre quatre mille

kilomètres.

[Illustration: Le capitaine Nemo parut. (Page 343.)]

Cependant, le _Nautilus_, par crainte d'échouer, s'était arrêté à trois

encâblures d'une grève que dominait un superbe amoncellement de roches.

Le canot fut lancé à la mer. Le capitaine, deux de ses hommes portant

les instruments, Conseil et moi, nous nous y embarquâmes. Il était dix

heures du matin. Je n'avais pas vu Ned Land. Le Canadien, sans doute,

ne voulait pas se désavouer en présence du pôle sud.

Quelques coups d'aviron amenèrent le canot sur le sable, où il

s'échoua. Au moment où Conseil allait sauter à terre, je le retins.

«Monsieur, dis-je au capitaine Nemo, à vous l'honneur de mettre pied le

premier sur cette terre.

—Oui, monsieur, répondit le capitaine, et si je n'hésite pas à fouler

ce sol du pôle, c'est que, jusqu'ici, aucun être humain n'y a laissé la

trace de ses pas.»

Cela dit, il sauta légèrement sur le sable. Une vive émotion lui

faisait battre le cœur. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un

petit promontoire, et là, les bras croisés, le regard ardent, immobile,

muet, il sembla prendre possession de ces régions australes. Après cinq

minutes passées dans cette extase, il se retourna vers nous.

«Quand vous voudrez, monsieur,» me cria-t-il.

Je débarquai, suivi de Conseil, laissant les deux hommes dans le canot.

Le sol sur un long espace présentait un tuf de couleur rougeâtre,

comme s'il eût été fait de brique pilée. Des scories, des coulées de

lave, des pierres-ponces le recouvraient. On ne pouvait méconnaître

son origine volcanique. En de certains endroits, quelques légères

fumerolles, dégageant une odeur sulfureuse, attestaient que les feux

intérieurs conservaient encore leur puissance expansive. Cependant,

ayant gravi un haut escarpement, je ne vis aucun volcan dans un rayon

de plusieurs milles. On sait que dans ces contrées antarctiques, James

Ross a trouvé les cratères de l'Erebus et du Terror en pleine activité

sur le cent soixante septième méridien et par 77° 32′ de latitude.

La végétation de ce continent désolé me parut extrêmement restreinte.

Quelques lichens de l'espèce _Unsnea melanoxantha_ s'étalaient sur

les roches noires. Certaines plantules microscopiques, des diatomées

rudimentaires, sortes de cellules disposées entre deux coquilles

quartzeuses, de longs fucus pourpres et cramoisis, supportés sur

de petites vessies natatoires et que le ressac jetait à la côte,

composaient toute la maigre flore de cette région.

Le rivage était parsemé de mollusques, de petites moules, de patelles,

de buccardes lisses, en forme de cours, et particulièrement de clios

au corps oblong et membraneux, dont la tête est formée de deux lobes

arrondis. Je vis aussi des myriades de ces clios boréales, longues de

trois centimètres, dont la baleine avale un monde à chaque bouchée. Ces

charmants ptéropodes, véritables papillons de la mer, animaient les

eaux libres sur la lisière du rivage.

Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts fonds quelques

arborescences coralligènes, de celles qui, suivant James Ross, vivent

dans les mers antarctiques jusqu'à mille mètres de profondeur; puis,

de petits alcyons appartenant à l'espèce _procellaria pelagica_, ainsi

qu'un grand nombre d'astéries particulières à ces climats, et d'étoiles

de mer qui constellaient le sol.

Mais où la vie surabondait, c'était dans les airs. Là volaient et

voletaient par milliers des oiseaux d'espèces variées, qui nous

assourdissaient de leurs cris. D'autres encombraient les roches, nous

regardant passer sans crainte et se pressant familièrement sous nos

pas. C'étaient des pingouins aussi agiles et souples dans l'eau, où on

les a confondus parfois avec de rapides bonites, qu'ils sont gauches

et lourds sur terre. Ils poussaient des cris baroques et formaient des

assemblées nombreuses, sobres de gestes, mais prodigues de clameurs.

Parmi les oiseaux, je remarquai des chionis, de la famille des

échassiers, gros comme des pigeons, blancs de couleur, le bec court et

conique, l'œil encadré d'un cercle rouge. Conseil en fit provision,

car ces volatiles, convenablement préparés, forment un mets agréable.

Dans les airs passaient des albatros fuligineux d'une envergure de

quatre mètres, justement appelés les vautours de l'Océan, des pétrels

gigantesques, entre autres des _quebrante-huesos_ aux ailes arquées,

qui sont grands mangeurs de phoques, des damiers, sortes de petits

canards dont le dessus du corps est noir et blanc, enfin toute une

série de pétrels, les uns blanchâtres, aux ailes bordées de brun, les

autres bleus et spéciaux aux mers antarctiques, ceux-là «si huileux,

dis-je à Conseil, que les habitants des îles Féroë se contentent d'y

adapter une mèche avant de les allumer.»

«Un peu plus, répondit Conseil, ce seraient des lampes parfaites! Après

ça, on ne peut exiger que la nature les ait préalablement munis d'une

mèche!»

Après un demi mille, le sol se montra tout criblé de nids de manchots,

sortes de terriers disposés pour la ponte, et dont s'échappaient de

nombreux oiseaux. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques

centaines, car leur chair noire est très-mangeable. Ils poussaient des

braiements d'âne. Ces animaux, de la taille d'une oie, ardoisés sur le

corps, blancs en dessous et cravatés d'un liseré citron, se laissaient

tuer à coups de pierre sans chercher à s'enfuir.

Cependant, la brume ne se levait pas, et, à onze heures, le soleil

n'avait point encore paru. Son absence ne laissait pas de m'inquiéter.

Sans lui, pas d'observations, possibles. Comment déterminer alors si

nous avions atteint le pôle?

Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo, je le trouvai silencieusement

accoudé sur un morceau de roc et regardant le ciel. Il paraissait

impatient, contrarié. Mais qu'y faire? Cet homme audacieux et puissant

ne commandait pas au soleil comme à la mer.

Midi arriva sans que l'astre du jour se fût montré un seul instant. On

ne pouvait même reconnaître la place qu'il occupait derrière le rideau

de brume. Bientôt cette brume vint à se résoudre en neige.

«A demain» me dit simplement le capitaine, et nous regagnâmes le

_Nautilus_ au milieu des tourbillons de l'atmosphère.

Pendant notre absence, les filets avaient été tendus, et j'observai

avec intérêt les poissons que l'on venait de haler à bord. Les mers

antarctiques servent de refuge à un très-grand nombre de migrateurs,

qui fuient les tempêtes des zones moins élevées pour tomber, il est

vrai, sous la dent des marsouins et des phoques. Je notai quelques

cottes australes, longs d'un décimètre, espèce de cartilagineux

blanchâtres traversés de bandes livides et armés d'aiguillons, puis des

chimères antarctiques, longues de trois pieds, le corps très-allongé,

la peau blanche, argentée et lisse, la tête arrondie, le dos muni de

trois nageoires, le museau terminé par une trompe qui se recourbe vers

la bouche. Je goûtai leur chair, mais je la trouvai insipide, malgré

l'opinion de Conseil qui s'en accommoda fort.

La tempête de neige dura jusqu'au lendemain. Il était impossible de se

tenir sur la plate-forme. Du salon où je notais les incidents de cette

excursion au continent polaire, j'entendais les cris des pétrels et des

albatros qui se jouaient au milieu de la tourmente. Le _Nautilus_ ne

resta pas immobile, et, prolongeant la côte, il s'avança encore d'une

dizaine de milles au sud, au milieu de cette demi-clarté que laissait

le soleil en rasant les bords de l'horizon.

Le lendemain 20 mars, la neige avait cessé. Le froid était un peu

plus vif. Le thermomètre marquait deux degrés au-dessous de zéro.

Les brouillards se levèrent, et j'espérai que, ce jour-là, notre

observation pourrait s'effectuer.

Le capitaine Nemo n'ayant pas encore paru, le canot nous prit,

Conseil et moi, et nous mit à terre. La nature du sol était la même,

volcanique. Partout des traces de laves, de scories, de basaltes, sans

que j'aperçusse le cratère qui les avait vomis. Ici comme là-bas, des

myriades d'oiseaux animaient cette partie du continent polaire. Mais

cet empire, ils le partageaient alors avec de vastes troupeaux de

mammifères marins qui nous regardaient de leurs doux yeux. C'étaient

des phoques d'espèces diverses, les uns étendus sur le sol, les autres

couchés sur des glaçons en dérive, plusieurs sortant de la mer ou y

rentrant. Ils ne se sauvaient pas à notre approche, n'ayant jamais eu

affaire à l'homme, et j'en comptais là de quoi approvisionner quelques

centaines de navires.

«Ma foi, dit Conseil, il est heureux que Ned Land ne nous ait pas

accompagnés!

—Pourquoi cela, Conseil?

—Parce que l'enragé chasseur aurait tout tué.

—Tout, c'est beaucoup dire, mais je crois, en effet, que nous

n'aurions pu empêcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns

de ces magnifiques cétacés. Ce qui eût désobligé le capitaine Nemo, car

il ne verse pas inutilement le sang des bêtes inoffensives.

—Il a raison.

—Certainement, Conseil. Mais, dis-moi, n'as-tu pas déjà classé ces

superbes échantillons de la faune marine?

—Monsieur sait bien, répondit Conseil, que je ne suis pas très-ferré

sur la pratique. Quand monsieur m'aura appris le nom de ces animaux...

—Ce sont des phoques et des morses.

—Deux genres, qui appartiennent à la famille des pinnipèdes, se

hâta de dire mon savant Conseil, ordre des carnassiers, groupe des

unguiculés, sous-classe des monodelphiens, classe des mammifères,

embranchement des vertébrés.

—Bien, Conseil, répondis-je, mais ces deux genres, phoques et morses,

se divisent en espèces, et si je ne me trompe, nous aurons ici

l'occasion de les observer. Marchons.»

Il était huit heures du matin. Quatre heures nous restaient à employer

jusqu'au moment ou le soleil pourrait être utilement observé. Je

dirigeai nos pas vers une vaste baie qui s'échancrait dans la falaise

granitique du rivage.

Là, je puis dire, qu'à perte de vue autour de nous, les terres et

les glaçons étaient encombrés de mammifères marins, et je cherchais

involontairement du regard le vieux Protée, le mythologique pasteur qui

gardait ces immenses troupeaux de Neptune. C'étaient particulièrement

des phoques. Ils formaient des groupes distincts, mâles et femelles,

le père veillant sur sa famille, la mère allaitant ses petits,

quelques jeunes, déjà forts, s'émancipant à quelques pas. Lorsque ces

mammifères voulaient se déplacer, ils allaient par petits sauts dus à

la contraction de leur corps, et ils s'aidaient assez gauchement de

leur imparfaite nageoire, qui, chez le lamantin, leur congénère, forme

un véritable avant-bras. Je dois dire que, dans l'eau, leur élément par

excellence, ces animaux à l'épine dorsale mobile, au bassin étroit, au

poil ras et serré, aux pieds palmés, nagent admirablement. Au repos et

sur terre, ils prenaient des attitudes extrêmement gracieuses. Aussi,

les anciens, observant leur physionomie douce, leur regard expressif

que ne saurait surpasser le plus beau regard de femme, leurs yeux

veloutés et limpides, leurs poses charmantes, et les poétisant à leur

manière, métamorphosèrent-ils les mâles en tritons, et les femelles en

sirènes.

Je fis remarquer à Conseil le développement considérable des lobes

cérébraux chez ces intelligents cétacés. Aucun mammifère, l'homme

excepté, n'a la matière cérébrale plus riche. Aussi, les phoques

sont ils susceptibles de recevoir une certaine éducation; ils se

domestiquent aisément, et je pense, avec certains naturalistes, que,

convenablement dressés, ils pourraient rendre de grands services comme

chiens de pêche.

La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le

sable. Parmi ces phoques proprement dits qui n'ont point d'oreilles

externes,—différant en cela des otaries dont l'oreille est

saillante,—j'observai plusieurs variétés de sténorhynques, longs de

trois mètres, blancs de poils, à têtes de bull-dogs, armés de dix dents

à chaque mâchoire, quatre incisives en haut et en bas et deux grandes

canines découpées en forme de fleur de lis. Entre eux se glissaient

des éléphants marins, sortes de phoques à trompe courte et mobile, les

géants de l'espèce, qui sur une circonférence de vingt pieds mesuraient

une longueur de dix mètres. Ils ne faisaient aucun mouvement à notre

approche.

«Ce ne sont pas des animaux dangereux? me demanda Conseil.

—Non, répondis-je, à moins qu'on ne les attaque. Lorsqu'un phoque

défend son petit, sa fureur est terrible, et il n'est pas rare qu'il

mette en pièces l'embarcation des pêcheurs.

—Il est dans son droit, répliqua Conseil.

—Je ne dis pas non.»

Deux milles plus loin, nous étions arrêtés par le promontoire qui

couvrait la baie contre les vents du sud. Il tombait d'aplomb à la

mer et écumait sous le ressac. Au-delà éclataient de formidables

rugissements, tels qu'un troupeau de ruminants en eût pu produire.

«Bon, fit Conseil, un concert de taureaux?

—Non, dis-je, un concert de morses.

—Ils se battent?

—Ils se battent ou ils jouent.

—N'en déplaise à monsieur, il faut voir cela.

—Il faut le voir, Conseil.»

Et nous voilà franchissant les roches noirâtres, au milieu

d'éboulements imprévus, et sur des pierres que la glace rendait fort

glissantes. Plus d'une fois, je roulai au détriment de mes reins.

Conseil, plus prudent ou plus solide, ne bronchait guère, et me

relevait, disant:

«Si monsieur voulait avoir la bonté d'écarter les jambes, monsieur

conserverait mieux son équilibre.»

Arrivé à l'arête supérieure du promontoire, j'aperçus une vaste plaine

blanche, couverte de morses. Ces animaux jouaient entre eux. C'étaient

des hurlements de joie, non de colère.

Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par

la disposition de leurs membres. Mais les canines et les incisives

manquent à leur mâchoire inférieure, et quant aux canines supérieures,

ce sont deux défenses longues de quatre-vingts centimètres qui en

mesurent trente trois à la circonférence de leur alvéole. Ces dents,

faites d'un ivoire compact et sans stries, plus dur que celui des

éléphants, et moins prompt à jaunir, sont très-recherchées. Aussi

les morses sont-ils en butte à une chasse inconsidérée qui les

détruira bientôt jusqu'au dernier, puisque les chasseurs, massacrant

indistinctement les femelles pleines et les jeunes, en détruisent

chaque année plus de quatre mille.

En passant auprès de ces curieux animaux, je pus les examiner à loisir,

car ils ne se dérangeaient pas. Leur peau était épaisse et rugueuse,

d'un ton fauve tirant sur le roux, leur pelage court et peu fourni.

Quelques-uns avaient une longueur de quatre mètres. Plus tranquilles et

moins craintifs que leurs congénères du nord, ils ne confiaient point

à des sentinelles choisies le soin de surveiller les abords de leur

campement.

Après avoir examiné cette cité des morses, je songeai à revenir sur mes

pas. Il était onze heures, et si le capitaine Nemo se trouvait dans

des conditions favorables pour observer, je voulais être présent à son

opération. Cependant, je n'espérais pas que le soleil se montrât ce

jour-là. Des nuages écrasés sur l'horizon le dérobaient à nos yeux. Il

semblait que cet astre jaloux ne voulût pas révéler à des êtres humains

ce point inabordable du globe.

Cependant, je songeai à revenir vers le _Nautilus_. Nous suivîmes un

étroit raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. A onze heures

et demie, nous étions arrivés au point de débarquement. Le canot échoué

avait déposé le capitaine à terre. Je l'aperçus debout sur un bloc de

basalte. Ses instruments étaient près de lui. Son regard se fixait sur

l'horizon du nord, près duquel le soleil décrivait alors sa courbe

allongée.

Je pris place auprès de lui et j'attendis sans parler. Midi arriva, et,

ainsi que la veille, le soleil ne se montra pas.

C'était une fatalité. L'observation manquait encore. Si demain elle

ne s'accomplissait pas, il faudrait renoncer définitivement à relever

notre situation.

[Illustration: Le capitaine Nemo gravit un roc. (Page 346.)]

En effet, nous étions précisément au 20 mars. Demain, 21, jour de

l'équinoxe, réfraction non comptée, le soleil disparaîtrait sous

l'horizon pour six mois, et avec sa disparition commencerait la longue

nuit polaire. Depuis l'équinoxe de septembre, il avait émergé de

l'horizon septentrional, s'élevant par des spirales allongées jusqu'au

21 décembre. A cette époque, solstice d'été de ces contrées boréales,

il avait commencé à redescendre, et le lendemain il devait leur lancer

ses derniers rayons.

Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo.

«Vous avez raison, monsieur Aronnax, me dit-il, si demain, je n'obtiens

la hauteur du soleil, je ne pourrai avant six mois reprendre cette

opération. Mais aussi, précisément parce que les hasards de ma

navigation m'ont amené, le 21 mars, dans ces mers, mon point sera

facile à relever, si, à midi, le soleil se montre à nos yeux.

[Illustration: Des milliers d'oiseaux. (Page 347.)]

—Pourquoi, capitaine?

—Parce que, lorsque l'astre du jour décrit des spirales si allongées,

il est difficile de mesurer exactement sa hauteur au-dessus de

l'horizon, et les instruments sont exposés à commettre de graves

erreurs.

—Comment procéderez-vous donc?

—Je n'emploierai que mon chronomètre, me répondit le capitaine Nemo.

Si demain, 21 mars, à midi, le disque du soleil, en tenant compte de la

réfraction, est coupé exactement par l'horizon du nord, c'est que je

suis au pôle sud.

—En effet, dis-je. Pourtant, cette affirmation n'est pas

mathématiquement rigoureuse, parce que l'équinoxe ne tombe pas

nécessairement à midi.

—Sans doute, monsieur, mais l'erreur ne sera pas de cent mètres, et il

ne nous en faut pas davantage. A demain donc.»

Le capitaine Nemo retourna à bord. Conseil et moi, nous restâmes

jusqu'à cinq heures à arpenter la plage, observant et étudiant. Je

ne récoltai aucun objet curieux, si ce n'est un œuf de pingouin,

remarquable par sa grosseur, et qu'un amateur eût payé plus de mille

francs. Sa couleur isabelle, les raies et les caractères qui l'ornaient

comme autant d'hiéroglyphes, en faisaient un bibelot rare. Je le remis

entre les mains de Conseil, et le prudent garçon, au pied sûr, le

tenant comme une précieuse porcelaine de Chine, le rapporta intact au

_Nautilus_.

Là je déposai cet œuf rare sous une des vitrines du musée. Je soupai

avec appétit d'un excellent morceau de foie de phoque dont le goût

rappelait celui de la viande de porc. Puis je me couchai, non sans

avoir invoqué, comme un Indou, les faveurs de l'astre radieux.

Le lendemain, 21 mars, dès cinq heures du matin, je montai sur la

plate-forme. J'y trouvai le capitaine Nemo.

«Le temps se dégage un peu, me dit-il. J'ai bon espoir. Après déjeuner,

nous nous rendrons à terre pour choisir un poste d'observation.»

Ce point convenu, j'allai trouver Ned Land. J'aurais voulu l'emmener

avec moi. L'obstiné Canadien refusa, et je vis bien que sa taciturnité

comme sa fâcheuse humeur s'accroissaient de jour en jour. Après

tout, je ne regrettai pas son entêtement dans cette circonstance.

Véritablement, il y avait trop de phoques à terre, et il ne fallait pas

soumettre ce pêcheur irréfléchi à cette tentation.

Le déjeuner terminé, je me rendis à terre. Le _Nautilus_ s'était encore

élevé de quelques milles pendant la nuit. Il était au large, à une

grande lieue d'une côte, que dominait un pic aigu de quatre à cinq

cents mètres. Le canot portait avec moi le capitaine Nemo, deux hommes

de l'équipage, et les instruments, c'est-à-dire un chronomètre, une

lunette et un baromètre.

Pendant notre traversée, je vis de nombreuses baleines qui

appartenaient aux trois espèces particulières aux mers australes, la

baleine franche ou «right-whale» des Anglais, qui n'a pas de nageoire

dorsale, le hump-back, baleinoptère à ventre plissé, aux vastes

nageoires blanchâtres, qui malgré son nom, ne forment pourtant pas

des ailes, et le fin-back, brun-jaunâtre, le plus vif des cétacés. Ce

puissant animal se fait entendre de loin, lorsqu'il projette à une

grande hauteur ses colonnes d'air et de vapeur, qui ressemblent à

des tourbillons de fumée. Ces différents mammifères s'ébattaient par

troupes dans les eaux tranquilles, et je vis bien que ce bassin du pôle

antarctique servait maintenant de refuge aux cétacés trop vivement

traqués par les chasseurs.

Je remarquai également de longs cordons blanchâtres de salpes,

sortes de mollusques agrégés, et des méduses de grande taille qui se

balançaient entre le remous des lames.

A neuf heures, nous accostions la terre. Le ciel s'éclaircissait. Les

nuages fuyaient dans le sud. Les brumes abandonnaient la surface froide

des eaux. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans

doute faire son observatoire. Ce fut une ascension pénible sur des

laves aiguës et des pierres ponces, au milieu d'une atmosphère souvent

saturée par les émanations sulfureuses des fumerolles. Le capitaine,

pour un homme déshabitué de fouler la terre, gravissait les pentes les

plus raides avec une souplesse, une agilité que je ne pouvais égaler,

et qu'eût enviée un chasseur d'isards.

Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moitié

porphyre, moitié basalte. De là, nos regards embrassaient une vaste mer

qui, vers le nord, traçait nettement sa ligne terminale sur le fond

du ciel. A nos pieds, des champs éblouissants de blancheur. Sur notre

tête, un pâle azur, dégagé de brumes. Au nord, le disque du soleil

comme une boule de feu déjà écornée par le tranchant de l'horizon. Du

sein des eaux s'élevaient en gerbes magnifiques des jets liquides par

centaines. Au loin, le _Nautilus_, comme un cétacé endormi. Derrière

nous, vers le sud et l'est, une terre immense, un amoncellement

chaotique de rochers et de glaces dont on n'apercevait pas la limite.

Le capitaine Nemo, en arrivant au sommet du pic, releva soigneusement

sa hauteur au moyen du baromètre, car il devait en tenir compte dans

son observation.

A midi moins le quart, le soleil, vu alors par réfraction seulement,

se montra comme un disque d'or et dispersa ses derniers rayons sur

ce continent abandonné, à ces mers que l'homme n'a jamais sillonnées

encore.

Vingt mille lieues sous les mers · 第 29 / 37 段