«Malheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut être

aucunement défendue. Il fallait donc se hâter de décharger les galions

avant l'arrivée des flottes coalisées, et le temps n'eût pas manqué à

ce débarquement, si une misérable question de rivalité n'eût surgi tout

à coup.

«Vous suivez bien l'enchaînement des faits? me demanda le capitaine

Nemo.

—Parfaitement, dis-je, ne sachant encore à quel propos m'était faite

cette leçon d'histoire.

—Je continue. Voici ce qui se passa. Les commerçants de Cadix

avaient un privilége d'après lequel ils devaient recevoir toutes les

marchandises qui venaient des Indes occidentales. Or, débarquer les

lingots des galions au port de Vigo, c'était aller contre leur droit.

Ils se plaignirent donc à Madrid, et ils obtinrent du faible Philippe V

que le convoi, sans procéder à son déchargement, resterait en séquestre

dans la rade de Vigo jusqu'au moment où les flottes ennemies se

seraient éloignées.

«Or, pendant que l'on prenait cette décision, le 22 octobre 1702,

les vaisseaux anglais arrivèrent dans la baie de Vigo. L'amiral

de Château-Renaud, malgré ses forces inférieures, se battit

courageusement. Mais quand il vit que les richesses du convoi allaient

tomber entre les mains des ennemis, il incendia et saborda les galions

qui s'engloutirent avec leurs immenses trésors.»

Le capitaine Nemo s'était arrêté. Je l'avoue, je ne voyais pas encore

en quoi cette histoire pouvait m'intéresser.

«Eh bien? lui demandai-je.

—Eh bien, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, nous

sommes dans cette baie de Vigo, et il ne tient qu'à vous d'en pénétrer

les mystères.»

Le capitaine se leva et me pria de le suivre. J'avais eu le temps de

me remettre. J'obéis. Le salon était obscur, mais à travers les vitres

transparentes étincelaient les flots de la mer. Je regardai.

Autour du _Nautilus_, dans un rayon d'un demi-mille, les eaux

apparaissaient imprégnées de lumière électrique. Le fond sableux

était net et clair. Des hommes de l'équipage, revêtus de scaphandres,

s'occupaient à déblayer des tonneaux à demi pourris, des caisses

éventrées, au milieu d'épaves encore noircies. De ces caisses, de ces

barils, s'échappaient des lingots d'or et d'argent, des cascades de

piastres et de bijoux. Le sable en était jonché. Puis, chargés de ce

précieux butin, ces hommes revenaient au _Nautilus_, y déposaient leur

fardeau et allaient reprendre cette inépuisable pêche d'argent et d'or.

Je comprenais. C'était ici le théâtre de la bataille du 22 octobre

1702. Ici même avaient coulé les galions chargés pour le compte du

gouvernement espagnol. Ici le capitaine Nemo venait encaisser, suivant

ses besoins, les millions dont il lestait son _Nautilus_. C'était pour

lui, pour lui seul que l'Amérique avait livré ses précieux métaux. Il

était l'héritier direct et sans partage de ces trésors arrachés aux

Incas et aux vaincus de Fernand Cortez!

«Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que

la mer contînt tant de richesse?

—Je savais, répondis-je, que l'on évalue à deux millions de tonnes

l'argent qui est tenu en suspension dans ses eaux.

—Sans doute, mais pour extraire cet argent, les dépenses

l'emporteraient sur le profit. Ici, au contraire, je n'ai qu'à ramasser

ce que les hommes ont perdu, et non-seulement dans cette baie de Vigo,

mais encore sur mille théâtres de naufrages dont ma carte sous-marine a

noté la place. Comprenez-vous maintenant que je sois riche à milliards?

—Je le comprends, capitaine. Permettez-moi, pourtant, de vous dire

qu'en exploitant précisément cette baie de Vigo, vous n'avez fait que

devancer les travaux d'une société rivale.

—Et laquelle?

—Une société qui a reçu du gouvernement espagnol le privilége de

rechercher les galions engloutis. Les actionnaires sont alléchés par

l'appât d'un énorme bénéfice, car on évalue à cinq cents millions la

valeur de ces richesses naufragées.

—Cinq cents millions! me répondit le capitaine Nemo. Ils y étaient,

mais ils n'y sont plus.

[Illustration: De ces caisses s'échappaient des lingots. (Page 287.)]

—En effet, dis-je. Aussi un bon avis à ces actionnaires serait-il acte

de charité. Qui sait pourtant s'il serait bien reçu. Ce que les joueurs

regrettent par dessus tout, d'ordinaire, c'est moins la perte de leur

argent que celle de leurs folles espérances. Je les plains moins après

tout que ces milliers de malheureux auxquels tant de richesses bien

réparties eussent pu profiter, tandis qu'elles seront à jamais stériles

pour eux!»

Je n'avais pas plutôt exprimé ce regret que je sentis qu'il avait dû

blesser le capitaine Nemo.

«Stériles! répondit-il en s'animant. Croyez-vous donc, monsieur, que

ces richesses soient perdues, alors que c'est moi qui les ramasse?

Est-ce pour moi, selon vous, que je me donne la peine de recueillir ces

trésors? Qui vous dit que je n'en fais pas un bon usage? Croyez-vous

que j'ignore qu'il existe des êtres souffrants, des races opprimées

sur cette terre, des misérables à soulager, des victimes à venger? Ne

comprenez-vous pas?...»

[Illustration: Un taillis d'arbres morts. (Page 293.)]

Le capitaine Nemo s'arrêta sur ces dernières paroles, regrettant

peut-être d'avoir trop parlé. Mais j'avais deviné. Quels que fussent

les motifs qui l'avaient forcé à chercher l'indépendance sous les mers,

avant tout il était resté un homme! Son cœur palpitait encore aux

souffrances de l'humanité, et son immense charité s'adressait aux races

asservies comme aux individus!

Et je compris alors à qui étaient destinés ces millions expédiés par le

capitaine Nemo, lorsque le _Nautilus_ naviguait dans les eaux de la

Crète insurgée!

CHAPITRE IX

UN CONTINENT DISPARU.

Le lendemain matin, 19 février, je vis entrer le Canadien dans ma

chambre. J'attendais sa visite. Il avait l'air très-désappointé.

«Eh bien, monsieur? me dit-il.

—Eh bien, Ned, le hasard s'est mis contre nous hier.

—Oui! il a fallu que ce damné capitaine s'arrêtât précisément à

l'heure où nous allions fuir son bateau.

—Oui, Ned, il avait affaire chez son banquier.

—Son banquier!

—Ou plutôt sa maison de banque. J'entends par là cet Océan où ses

richesses sont plus en sûreté qu'elles ne le seraient dans les caisses

d'un État.»

Je racontai alors au Canadien les incidents de la veille, dans le

secret espoir de le ramener à l'idée de ne point abandonner le

capitaine; mais mon récit n'eut d'autre résultat que le regret

énergiquement exprimé par Ned de n'avoir pu faire pour son compte une

promenade sur le champ de bataille de Vigo.

«Enfin, dit-il, tout n'est pas fini! Ce n'est qu'un coup de harpon

perdu! Une autre fois nous réussirons, et dès ce soir s'il le faut...

—Quelle est la direction du _Nautilus_? demandai-je.

—Je l'ignore, répondit Ned.

—Eh bien! à midi, nous verrons le point.»

Le Canadien retourna près de Conseil. Dès que je fus habillé, je passai

dans le salon. Le compas n'était pas rassurant. La route du _Nautilus_

était sud-sud-ouest. Nous tournions le dos à l'Europe.

J'attendis avec une certaine impatience que le point fût reporté sur

la carte. Vers onze heures et demie, les réservoirs se vidèrent, et

notre appareil remonta à la surface de l'Océan. Je m'élançai vers la

plate-forme. Ned Land m'y avait précédé.

Plus de terres en vue. Rien que la mer immense. Quelques voiles

à l'horizon, de celles sans doute qui vont chercher jusqu'au cap

San-Roque les vents favorables pour doubler le cap de Bonne-Espérance.

Le temps était couvert. Un coup de vent se préparait.

Ned, rageant, essayait de percer l'horizon brumeux. Il espérait encore

que, derrière tout ce brouillard, s'étendait cette terre si désirée.

A midi, le soleil se montra un instant. Le second profita de cette

éclaircie pour prendre sa hauteur. Puis, la mer devenant plus houleuse,

nous redescendîmes, et le panneau fut refermé.

Une heure après, lorsque je consultai la carte, je vis que la position

du _Nautilus_ était indiquée par 16° 17′ de longitude et 33° 22′ de

latitude, à cent cinquante lieues de la côte la plus rapprochée. Il n'y

avait pas moyen de songer à fuir, et je laisse à penser quelles furent

les colères du Canadien, quand je lui fis connaître notre situation.

Pour mon compte, je ne me désolai pas outre-mesure. Je me sentis comme

soulagé du poids qui m'oppressait, et je pus reprendre avec une sorte

de calme relatif mes travaux habituels.

Le soir, vers onze heures, je reçus la visite très-inattendue du

capitaine Nemo. Il me demanda fort gracieusement si je me sentais

fatigué d'avoir veillé la nuit précédente. Je répondis négativement.

«Alors, monsieur Aronnax, je vous proposerai une curieuse excursion.

—Proposez, capitaine.

—Vous n'avez encore visité les fonds sous-marins que le jour et sous

la clarté du soleil. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit

obscure?

—Très-volontiers.

—Cette promenade sera fatigante, je vous en préviens. Il faudra

marcher longtemps et gravir une montagne. Les chemins ne sont pas très

bien entretenus.

—Ce que vous me dites là, capitaine, redouble ma curiosité. Je suis

prêt à vous suivre.

—Venez donc, monsieur le professeur, nous allons revêtir nos

scaphandres.»

Arrivé au vestiaire, je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de

l'équipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. Le capitaine

Nemo ne m'avait pas même proposé d'emmener Ned ou Conseil.

En quelques instants, nous eûmes revêtu nos appareils. On plaça sur

notre dos les réservoirs abondamment chargés d'air, mais les lampes

électriques n'étaient pas préparées. Je le fis observer au capitaine.

«Elles nous seraient inutiles,» répondit-il.

Je crus avoir mal entendu, mais je ne pus réitérer mon observation, car

la tête du capitaine avait déjà disparu dans son enveloppe métallique.

J'achevai de me harnacher, je sentis qu'on me plaçait dans la main

un bâton ferré, et quelques minutes plus tard, après la manœuvre

habituelle, nous prenions pied sur le fond de l'Atlantique, à une

profondeur de trois cents mètres.

Minuit approchait. Les eaux étaient profondément obscures, mais le

capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougeâtre, une sorte

de large lueur, qui brillait à deux milles environ du _Nautilus_.

Ce qu'était ce feu, quelles matières l'alimentaient, pourquoi et

comment il se revivifiait dans la masse liquide, je n'aurais pu le

dire. En tout cas, il nous éclairait, vaguement il est vrai, mais je

m'accoutumai bientôt à ces ténèbres particulières, et je compris, dans

cette circonstance, l'inutilité des appareils Ruhmkorff.

Le capitaine Nemo et moi, nous marchions l'un près de l'autre,

directement sur le feu signalé. Le sol plat montait insensiblement.

Nous faisions de larges enjambées, nous aidant du bâton; mais notre

marche était lente, en somme, car nos pieds s'enfonçaient souvent dans

une sorte de vase pétrie avec des algues et semée de pierres plates.

Tout en avançant, j'entendais une sorte de grésillement au-dessus de ma

tête. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un pétillement

continu. J'en compris bientôt la cause. C'était la pluie qui tombait

violemment en crépitant à la surface des flots. Instinctivement, la

pensée me vint que j'allais être trempé! Par l'eau, au milieu de l'eau!

Je ne pus m'empêcher de rire à cette idée baroque. Mais pour tout dire,

sous l'épais habit du scaphandre, on ne sent plus le liquide élément,

et l'on se croit au milieu d'une atmosphère un peu plus dense que

l'atmosphère terrestre, voilà tout.

Après une demi-heure de marche, le sol devint rocailleux. Les méduses,

les crustacés microscopiques, les pennatules l'éclairaient légèrement

de lueurs phosphorescentes. J'entrevoyais des monceaux de pierres que

couvraient quelques millions de zoophytes et des fouillis d'algues.

Le pied me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech, et sans

mon bâton ferré, je serais tombé plus d'une fois. En me retournant,

je voyais toujours le fanal blanchâtre du _Nautilus_ qui commençait à

pâlir dans l'éloignement.

Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler étaient disposés

sur le fond océanique suivant une certaine régularité que je ne

m'expliquais pas. J'apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient

dans l'obscurité lointaine et dont la longueur échappait à toute

évaluation. D'autres particularités se présentaient aussi, que je ne

savais admettre. Il me semblait que mes lourdes semelles de plomb

écrasaient une litière d'ossements qui craquaient avec un bruit sec.

Qu'était donc cette vaste plaine que je parcourais ainsi? J'aurais

voulu interroger le capitaine, mais son langage par signes, qui lui

permettait de causer avec ses compagnons, lorsqu'ils le suivaient dans

ses excursions sous-marines, était encore incompréhensible pour moi.

Cependant, la clarté rougeâtre qui nous guidait, s'accroissait

et enflammait l'horizon. La présence de ce foyer sous les eaux

m'intriguait au plus haut degré. Était-ce quelque effluence électrique

qui se manifestait? Allais-je vers un phénomène naturel encore inconnu

des savants de la terre? Où même,—car cette pensée traversa mon

cerveau,—la main de l'homme intervenait-elle dans cet embrasement?

Soufflait-elle cet incendie? Devais-je rencontrer, sous ces couches

profondes, des compagnons, des amis du capitaine Nemo, vivant comme

lui de cette existence étrange, et auxquels il allait rendre visite?

Trouverais-je là-bas toute une colonie d'exilés, qui, las des misères

de la terre, avaient cherché et trouvé l'indépendance au plus profond

de l'Océan? Toutes ces idées folles, inadmissibles, me poursuivaient,

et dans cette disposition d'esprit, surexcité sans cesse par la série

de merveilles qui passaient sous mes yeux, je n'aurais pas été surpris

de rencontrer, au fond de cette mer, une de ces villes sous-marines que

rêvait le capitaine Nemo!

Notre route s'éclairait de plus en plus. La lueur blanchissante

rayonnait au sommet d'une montagne haute de huit cents pieds environ.

Mais ce que j'apercevais n'était qu'une simple réverbération

développée par le cristal des couches d'eau. Le foyer, source de cette

inexplicable clarté, occupait le versant opposé de la montagne.

Au milieu des dédales pierreux qui sillonnaient le fond de

l'Atlantique, le capitaine Nemo s'avançait sans hésitation. Il

connaissait cette sombre route. Il l'avait souvent parcourue, sans

doute, et ne pouvait s'y perdre. Je le suivais avec une confiance

inébranlable. Il m'apparaissait comme un des génies de la mer, et quand

il marchait devant moi, j'admirais sa haute stature qui se découpait en

noir sur le fond lumineux de l'horizon.

Il était une heure du matin. Nous étions arrivés aux premières rampes

de la montagne. Mais pour les aborder, il fallut s'aventurer par les

sentiers difficiles d'un vaste taillis.

Oui! un taillis d'arbres morts, sans feuilles, sans séve, arbres

minéralisés sous l'action des eaux, et que dominaient çà et là des pins

gigantesques. C'était comme une houillère encore debout, tenant par

ses racines au sol effondré, et dont la ramure, à la manière des fines

découpures de papier noir, se dessinait nettement sur le plafond des

eaux. Que l'on se figure une forêt du Hartz, accrochée aux flancs d'une

montagne, mais une forêt engloutie. Les sentiers étaient encombrés

d'algues et de fucus, entre lesquels grouillait un monde de crustacés.

J'allais, gravissant les rocs, enjambant les troncs étendus, brisant

les lianes de mer qui se balançaient d'un arbre à l'autre, effarouchant

les poissons qui volaient de branche en branche. Entraîné, je ne

sentais plus la fatigue. Je suivais mon guide qui ne se fatiguait pas.

Quel spectacle! Comment le rendre? Comment peindre l'aspect de ces

bois et de ses rochers dans ce milieu liquide, leurs dessous sombres

et farouches, leurs dessus colorés de tons rouges sous cette clarté

que doublait la puissance réverbérante des eaux? Nous gravissions des

rocs qui s'éboulaient ensuite par pans énormes avec un sourd grondement

d'avalanche. A droite, à gauche, se creusaient de ténébreuses galeries

où se perdait le regard. Ici s'ouvraient de vastes clairières, que la

main de l'homme semblait avoir dégagées, et je me demandais parfois si

quelque habitant de ces régions sous-marines n'allait pas tout à coup

m'apparaître.

Mais le capitaine Nemo montait toujours. Je ne voulais pas rester

en arrière. Je le suivais hardiment. Mon bâton me prêtait un utile

secours. Un faux pas eût été dangereux sur ces étroites passes évidées

aux flancs des gouffres; mais j'y marchais d'un pied ferme et sans

ressentir l'ivresse du vertige. Tantôt je sautais une crevasse dont

la profondeur m'eût fait reculer au milieu des glaciers de la terre;

tantôt je m'aventurais sur le tronc vacillant des arbres jetés d'un

abîme à l'autre, sans regarder sous mes pieds, n'ayant des yeux

que pour admirer les sites sauvages de cette région. Là, des rocs

monumentaux, penchant sur leurs bases irrégulièrement découpées,

semblaient défier les lois de l'équilibre. Entre leurs genoux

de pierre, des arbres poussaient comme un jet sous une pression

formidable, et soutenaient ceux qui les soutenaient eux-mêmes. Puis,

des tours naturelles, de larges pans taillés à pic comme des courtines,

s'inclinaient sous un angle que les lois de la gravitation n'eussent

pas autorisé à la surface des régions terrestres.

Et moi-même ne sentais-je pas cette différence due à la puissante

densité de l'eau, quand, malgré mes lourds vêtements, ma tête de

cuivre, mes semelles de métal, je m'élevais sur des pentes d'une

impraticable raideur, les franchissant pour ainsi dire avec la légèreté

d'un isard ou d'un chamois!

Au récit que je fais de cette excursion sous les eaux, je sens bien

que je ne pourrai être vraisemblable! Je suis l'historien des choses

d'apparence impossibles qui sont pourtant réelles, incontestables. Je

n'ai point rêvé. J'ai vu et senti!

Deux heures après avoir quitté le _Nautilus_, nous avions franchi la

ligne des arbres, et à cent pieds au-dessus de nos têtes se dressait

le pic de la montagne dont la projection faisait ombre sur l'éclatante

irradiation du versant opposé. Quelques arbrisseaux pétrifiés

couraient çà et là en zigzags grimaçants. Les poissons se levaient en

masse sous nos pas comme des oiseaux surpris dans les hautes herbes.

La masse rocheuse était creusée d'impénétrables anfractuosités, de

grottes profondes, d'insondables trous, au fond desquels j'entendais

remuer des choses formidables. Le sang me refluait jusqu'au cœur, quand

j'apercevais une antenne énorme qui me barrait la route, ou quelque

pince effrayante se refermant avec bruit dans l'ombre des cavités!

Des milliers de points lumineux brillaient au milieu des ténèbres.

C'étaient les yeux de crustacés gigantesques, tapis dans leur tanière,

des homards géants se redressant comme des hallebardiers et remuant

leurs pattes avec un cliquetis de ferraille, des crabes titanesques,

braqués comme des canons sur leurs affûts, et des poulpes effroyables

entrelaçant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents.

Quel était ce monde exorbitant que je ne connaissais pas encore? A

quel ordre appartenaient ces articulés auxquels le roc formait comme

une seconde carapace? Où la nature avait-elle trouvé le secret de leur

existence végétative, et depuis combien de siècles vivaient-ils ainsi

dans les dernières couches de l'Océan?

Mais je ne pouvais m'arrêter. Le capitaine Nemo, familiarisé avec

ces terribles animaux, n'y prenait plus garde. Nous étions arrivés

à un premier plateau, où d'autres surprises m'attendaient encore.

Là se dessinaient de pittoresques ruines, qui trahissaient la main

de l'homme, et non plus celle du Créateur. C'étaient de vastes

amoncellements de pierres où l'on distinguait de vagues formes de

châteaux, de temples, revêtus d'un monde de zoophytes en fleurs, et

auxquels, au lieu de lierre, les algues et les fucus faisaient un épais

manteau végétal.

Mais qu'était donc cette portion du globe engloutie par les

cataclysmes? Qui avait disposé ces roches et ces pierres comme des

dolmens des temps anté-historiques? Où étais-je, où m'avait entraîné la

fantaisie du capitaine Nemo?

J'aurais voulu l'interroger. Ne le pouvant, je l'arrêtai. Je saisis son

bras. Mais lui, secouant la tête, et me montrant le dernier sommet de

la montagne, sembla me dire:

«Viens! viens encore! viens toujours!»

Je le suivis dans un dernier élan, et en quelques minutes, j'eus gravi

le pic qui dominait d'une dizaine de mètres toute cette masse rocheuse.

Je regardai ce côté que nous venions de franchir. La montagne ne

s'élevait que de sept à huit cents pieds au-dessus de la plaine; mais

de son versant opposé, elle dominait d'une hauteur double le fond en

contre-bas de cette portion de l'Atlantique. Mes regards s'étendaient

au loin et embrassaient un vaste espace éclairé par une fulguration

violente. En effet, c'était un volcan que cette montagne. A cinquante

pieds au-dessous du pic, au milieu d'une pluie de pierres et de

scories, un large cratère vomissait des torrents de lave, qui se

dispersaient en cascade de feu au sein de la masse liquide. Ainsi posé,

ce volcan, comme un immense flambeau, éclairait la plaine inférieure

jusqu'aux dernières limites de l'horizon.

[Illustration: Des homards géants, des crabes titanesques. (Page 293.)]

J'ai dit que le cratère sous-marin rejetait des laves, mais non des

flammes. Il faut aux flammes l'oxygène de l'air, et elles ne sauraient

se développer sous les eaux; mais des coulées de lave, qui ont en elles

le principe de leur incandescence, peuvent se porter au rouge blanc,

lutter victorieusement contre l'élément liquide et se vaporiser à son

contact. De rapides courants entraînaient tous ces gaz en diffusion,

et les torrents laviques glissaient jusqu'au bas de la montagne, comme

les déjections du Vésuve sur un autre Torre del Greco.

[Illustration: Là, sous mes yeux, apparaissait une ville détruite.

(Page 297.)]

En effet, là, sous mes yeux, ruinée, abîmée, jetée bas, apparaissait

une ville détruite, ses toits effondrés, ses temples abattus, ses arcs

disloqués, ses colonnes gisant à terre, où l'on sentait encore les

solides proportions d'une sorte d'architecture toscane; plus loin,

quelques restes d'un gigantesque aqueduc; ici l'exhaussement empâté

d'une acropole, avec les formes flottantes d'un Parthénon; là, des

vestiges de quai, comme si quelque antique port eût abrité jadis sur

les bords d'un océan disparu les vaisseaux marchands et les trirèmes de

guerre; plus loin encore, de longues lignes de murailles écroulées, de

larges rues désertes, toute une Pompéi enfouie sous les eaux, que le

capitaine Nemo ressuscitait à mes regards!

Où étais-je? Où étais-je? Je voulais le savoir à tout prix, je voulais

parler, je voulais arracher la sphère de cuivre qui emprisonnait ma

tête.

Mais le capitaine Nemo vint à moi et m'arrêta d'un geste. Puis,

ramassant un morceau de pierre crayeuse, il s'avança vers un roc de

basalte noire et traça ce seul mot:

ATLANTIDE.

Quel éclair traversa mon esprit! L'Atlantide, l'ancienne Méropide

de Théopompe, l'Atlantide de Platon, ce continent nié par Origène,

Porphyre, Jamblique, D'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa

disparition au compte des récits légendaires, admis par Possidonius,

Pline, Ammien-Marcellin, Tertullien, Engel, Sherer, Tournefort, Buffon,

d'Avezac, je l'avais là sous les yeux, portant encore les irrécusables

témoignages de sa catastrophe! C'était donc cette région engloutie qui

existait en dehors de l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au-delà des

colonnes d'Hercule, où vivait ce peuple puissant des Atlantes, contre

lequel se firent les premières guerres de l'ancienne Grèce!

L'historien qui a consigné dans ses écrits les hauts faits de ces temps

héroïques, c'est Platon lui-même. Son dialogue de Timée et de Critias

a été, pour ainsi dire, tracé sous l'inspiration de Solon, poëte et

législateur.

Vingt mille lieues sous les mers · 第 24 / 37 段