Quant aux articulés, Conseil les a, sur ses notes, très-justement

divisés en six classes, dont trois appartiennent au monde marin. Ce

sont les classes des crustacés, des cirrhopodes et des annélides.

Les crustacés se subdivisent en neuf ordres, et le premier de ces

ordres comprend les décapodes, c'est-à-dire les animaux dont la tête et

le thorax sont le plus généralement soudés entre eux, dont l'appareil

buccal est composé de plusieurs paires de membres, et qui possèdent

quatre, cinq ou six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires.

Conseil avait suivi la méthode de notre maître Milne Edwards, qui

fait trois sections des décapodes: les brachyoures, les macroures

et les anomoures. Ces noms sont légèrement barbares, mais ils sont

justes et précis. Parmi les macroures, Conseil cite des amathies dont

le front est armé de deux grandes pointes divergentes, l'inachus

scorpion, qui,—je ne sais pourquoi,—symbolisait la sagesse chez

les Grecs, des lambres-masséna, des lambres-spinimanes, probablement

égarés sur ce haut-fond, car d'ordinaire ils vivent à de grandes

profondeurs, des xhantes, des pilumnes, des rhomboïdes, des calappiens

granuleux,—très-faciles à digérer, fait observer Conseil,—des

corystes édentés, des ébalies, des cymopolies, des dorripes laineuses,

etc. Parmi les macroures, subdivisés en cinq familles, les cuirassés,

les fouisseurs, les astaciens, les salicoques et les ochyzopodes, il

cite des langoustes communes, dont la chair est si estimée chez les

femelles, des scyllares-ours ou cigales de mer, des gébies riveraines,

et toutes sortes d'espèces comestibles, mais il ne dit rien de la

subdivision des astaciens qui comprend les homards, car les langoustes

sont les seuls homards de la Méditerranée. Enfin, parmi les anomoures,

il vit des drocines communes, abritées derrière cette coquille

abandonnée dont elles s'emparent, des homoles à front épineux, des

bernard-l'hermite, des porcellanes, etc.

Là s'arrêtait le travail de Conseil. Le temps lui avait manqué pour

compléter la classe des crustacés par l'examen des stomapodes,

des amphipodes, des homopodes, des isopodes, des trilobites, des

branchiapodes, des ostracodes et des entomostracées. Et pour terminer

l'étude des articulés marins, il aurait dû citer la classe des

cyrrhopodes qui renferme les cyclopes, les argules, et la classe

des annélides qu'il n'eût pas manqué de diviser en tubicoles et en

dorsibranches. Mais le _Nautilus_, ayant dépassé le haut fond du

détroit de Libye, reprit dans les eaux plus profondes sa vitesse

accoutumée. Dès lors plus de mollusques, plus d'articulés, plus de

zoophytes. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des

ombres.

Pendant la nuit du 16 au 17 février, nous étions entrés dans ce second

bassin méditerranéen, dont les plus grandes profondeurs se trouvent

par trois mille mètres. Le _Nautilus_, sous l'impulsion de son hélice,

glissant sur ses plans inclinés, s'enfonça jusqu'aux dernières couches

de la mer.

Là, à défaut des merveilles naturelles, la masse des eaux offrit à

mes regards bien des scènes émouvantes et terribles. En effet, nous

traversions alors toute cette partie de la Méditerranée si féconde

en sinistres. De la côte algérienne aux rivages de la Provence,

que de navires ont fait naufrage, que de bâtiments ont disparu! La

Méditerranée n'est qu'un lac, comparée aux vastes plaines liquides

du Pacifique, mais c'est un lac capricieux, aux flots changeants,

aujourd'hui propice et caressant pour la frêle tartane qui semble

flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel, demain, rageur,

tourmenté, démonté par les vents, brisant les plus forts navires de ses

lames courtes qui les frappent à coups précipités.

Ainsi, dans cette promenade rapide à travers les couches profondes,

que d'épaves j'aperçus gisant sur le sol, les unes déjà empâtées par

les coraux, les autres revêtues seulement d'une couche de rouille,

des ancres, des canons, des boulets, des garnitures de fer, des

branches d'hélice, des morceaux de machines, des cylindres brisés,

des chaudières défoncées, puis des coques flottant entre deux eaux,

celles-ci droites, celles-là renversées.

De ces navires naufragés, les uns avaient péri par collision, les

autres pour avoir heurté quelque écueil de granit. J'en vis qui avaient

coulé à pic, la mâture droite, le gréement raidi par l'eau. Ils avaient

l'air d'être à l'ancre dans une immense rade foraine et d'attendre

le moment du départ. Lorsque le _Nautilus_ passait entre eux et les

enveloppait de ses nappes électriques, il semblait que ces navires

allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer leur numéro d'ordre!

Mais non, rien que le silence et la mort sur ce champ des catastrophes!

J'observai que les fonds méditerranéens étaient plus encombrés de ces

sinistres épaves à mesure que le _Nautilus_ se rapprochait du détroit

de Gibraltar. Les côtes d'Afrique et d'Europe se resserrent alors, et

dans cet étroit espace, les rencontres sont fréquentes. Je vis là de

nombreuses carènes de fer, des ruines fantastiques de steamers, les uns

couchés, les autres debout, semblables à des animaux formidables. Un

de ces bateaux aux flancs ouverts, sa cheminée courbée, ses roues dont

il ne restait plus que la monture, son gouvernail séparé de l'étambot

et retenu encore par une chaîne de fer, son tableau d'arrière rongé

par les sels marins, se présentait sous un aspect terrible! Combien

d'existences brisées dans son naufrage! Combien de victimes entraînées

sous les flots! Quelque matelot du bord avait-il survécu pour raconter

ce terrible désastre, ou les flots gardaient-ils encore le secret de

ce sinistre? Je ne sais pourquoi, il me vint à la pensée que ce bateau

enfoui sous la mer pouvait être l'_Atlas_, disparu corps et biens

depuis une vingtaine d'années, et dont on n'a jamais entendu parler!

Ah! quelle sinistre histoire serait à faire que celle de ces fonds

méditerranéens, de ce vaste ossuaire, où tant de richesses se sont

perdues, où tant de victimes ont trouvé la mort!

Cependant, le _Nautilus_, indifférent et rapide, courait à toute hélice

au milieu de ces ruines. Le 18 février, vers trois heures du matin, il

se présentait à l'entrée du détroit de Gibraltar.

Là existent deux courants: un courant supérieur, depuis longtemps

reconnu, qui amène les eaux de l'Océan dans le bassin de la

Méditerranée; puis un contre-courant inférieur, dont le raisonnement

a démontré aujourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de

la Méditerranée, incessamment accrue par les flots de l'Atlantique

et par les fleuves qui s'y jettent, devrait élever chaque année le

niveau de cette mer, car son évaporation est insuffisante pour rétablir

l'équilibre. Or, il n'en est pas ainsi, et on a dû naturellement

admettre l'existence d'un courant inférieur qui par le détroit de

Gibraltar verse dans le bassin de l'Atlantique le trop plein de la

Méditerranée.

Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le

_Nautilus_. Il s'avança rapidement par l'étroite passe. Un instant je

pus entrevoir les admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire

de Pline et d'Avienus, avec l'île basse qui le supportait, et quelques

minutes plus tard nous flottions sur les flots de l'Atlantique.

CHAPITRE VIII

LA BAIE DE VIGO.

L'Atlantique! vaste étendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq

millions de milles carrés, longue de neuf mille milles sur une

largeur moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque

ignorée des anciens, sauf peut-être des Carthaginois, ces Hollandais

de l'antiquité, qui dans leurs pérégrinations commerciales suivaient

les côtes ouest de l'Europe et de l'Afrique! Océan dont les rivages

aux sinuosités parallèles embrassent un périmètre immense, arrosé par

les plus grands fleuves du monde, le Saint-Laurent, le Mississipi,

l'Amazone, la Plata, l'Orénoque, le Niger, le Sénégal, l'Elbe, la

Loire, le Rhin, qui lui apportent les eaux des pays les plus civilisés

et des contrées les plus sauvages! Magnifique plaine, incessamment

sillonnée par les navires de toutes les nations, abritée sous tous

les pavillons du monde, et que terminent ces deux pointes terribles,

redoutées des navigateurs, le cap Horn et le cap des Tempêtes!

Le _Nautilus_ en brisait les eaux sous le tranchant de son éperon,

après avoir accompli près de dix mille lieues en trois mois et

demi, parcours supérieur à l'un des grands cercles de la terre. Où

allions-nous maintenant, et que nous réservait l'avenir?

Le _Nautilus_, sorti du détroit de Gibraltar, avait pris le large. Il

revint à la surface des flots, et nos promenades quotidiennes sur la

plate-forme nous furent ainsi rendues.

J'y montai aussitôt accompagné de Ned Land et de Conseil. A une

distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent

qui forme la pointe sud-ouest de la péninsule hispanique. Il ventait

un assez fort coup de vent du sud. La mer était grosse, houleuse. Elle

imprimait de violentes secousses de roulis au _Nautilus_. Il était

presque impossible de se maintenir sur la plate-forme que d'énormes

paquets de mer battaient à chaque instant. Nous redescendîmes donc

après avoir humé quelques bouffées d'air.

Je regagnai ma chambre. Conseil revint à sa cabine; mais le Canadien,

l'air assez préoccupé, me suivit. Notre rapide passage à travers la

Méditerranée ne lui avait pas permis de mettre ses projets à exécution,

et il dissimulait peu son désappointement.

Lorsque la porte de ma chambre fut fermée, il s'assit et me regarda

silencieusement.

«Ami Ned, lui dis-je, je vous comprends, mais vous n'avez rien à vous

reprocher. Dans les conditions où naviguait le _Nautilus_, songer à le

quitter eût été de la folie!»

Ned Land ne répondit rien. Ses lèvres serrées, ses sourcils froncés,

indiquaient chez lui la violente obsession d'une idée fixe.

«Voyons, repris-je, rien n'est désespéré encore. Nous remontons la côte

du Portugal. Non loin sont la France, l'Angleterre, où nous trouverions

facilement un refuge. Ah! si le _Nautilus_, sorti du détroit de

Gibraltar, avait mis le cap au sud, s'il nous eût entraînés vers ces

régions où les continents manquent, je partagerais vos inquiétudes.

Mais, nous le savons maintenant, le capitaine Nemo ne fuit pas les mers

civilisées, et dans quelques jours, je crois que vous pourrez agir avec

quelque sécurité.»

Ned Land me regarda plus fixement encore, et desserrant enfin les

lèvres:

«C'est pour ce soir,» dit-il.

Je me redressai subitement. J'étais, je l'avoue, peu préparé à cette

communication. J'aurais voulu répondre au Canadien, mais les mots ne me

vinrent pas.

«Nous étions convenus d'attendre une circonstance, reprit Ned Land. La

circonstance, je la tiens. Ce soir, nous ne serons qu'à quelques milles

de la côte espagnole. La nuit est sombre. Le vent souffle du large.

J'ai votre parole, monsieur Aronnax, et je compte sur vous.»

Comme je me taisais toujours, le Canadien se leva, et se rapprochant de

moi:

«Ce soir, à neuf heures, dit-il. J'ai prévenu Conseil. A ce moment-là,

le capitaine Nemo sera enfermé dans sa chambre et probablement couché.

Ni les mécaniciens, ni les hommes de l'équipage ne peuvent nous voir.

Conseil et moi, nous gagnerons l'escalier central. Vous, monsieur

Aronnax, vous resterez dans la bibliothèque à deux pas de nous,

attendant mon signal. Les avirons, le mât et la voile sont dans le

canot. Je suis même parvenu à y porter quelques provisions. Je me suis

procuré une clef anglaise pour dévisser les écrous qui attachent le

canot à la coque du _Nautilus_. Ainsi tout est prêt. A ce soir.

—La mer est mauvaise, dis-je.

—J'en conviens, répond le Canadien, mais il faut risquer cela. La

liberté vaut qu'on la paye. D'ailleurs, l'embarcation est solide, et

quelques milles avec un vent qui porte ne sont pas une affaire. Qui

sait si demain nous ne serons pas à cent lieues au large? Que les

circonstances nous favorisent, et, entre dix et onze heures, nous

serons débarqués sur quelque point de la terre ferme ou morts. Donc, à

la grâce de Dieu et à ce soir!»

Sur ce mot, le Canadien se retira, me laissant presque abasourdi.

J'avais imaginé que, le cas échéant, j'aurais eu le temps de réfléchir,

de discuter. Mon opiniâtre compagnon ne me le permettait pas. Que lui

aurais-je dit, après tout? Ned Land avait cent fois raison. C'était

presque une circonstance, il en profitait. Pouvais-je revenir sur ma

parole et assumer cette responsabilité de compromettre dans un intérêt

tout personnel l'avenir de mes compagnons? Demain, le capitaine Nemo ne

pouvait-il pas nous entraîner au large de toutes terres?

En ce moment, un sifflement assez fort m'apprit que les réservoirs

se remplissaient, et le _Nautilus_ s'enfonça sous les flots de

l'Atlantique.

Je demeurai dans ma chambre. Je voulais éviter le capitaine pour cacher

à ses yeux l'émotion qui me dominait. Triste journée que je passai

ainsi, entre le désir de rentrer en possession de mon libre arbitre et

le regret d'abandonner ce merveilleux _Nautilus_, laissant inachevées

mes études sous-marines! Quitter ainsi cet océan, «mon Atlantique,»

comme je me plaisais à le nommer, sans en avoir observé les dernières

couches, sans lui avoir dérobé ces secrets que m'avaient révélés les

mers des Indes et du Pacifique! Mon roman me tombait des mains dès le

premier volume, mon rêve s'interrompait au plus beau moment! Quelles

heures mauvaises s'écoulèrent ainsi, tantôt me voyant en sûreté, à

terre, avec mes compagnons, tantôt souhaitant, en dépit de ma raison,

que quelque circonstance imprévue empêchât la réalisation des projets

de Ned Land.

Deux fois je vins au salon. Je voulais consulter le compas. Je voulais

voir si la direction du _Nautilus_ nous rapprochait, en effet, ou nous

éloignait de la côte. Mais non. Le _Nautilus_ se tenait toujours dans

les eaux portugaises. Il pointait au nord en prolongeant les rivages

de l'Océan.

[Illustration: Le temple d'Hercule. (Page 277.)]

Il fallait donc en prendre son parti et se préparer à fuir. Mon bagage

n'était pas lourd. Mes notes, rien de plus.

Quant au capitaine Nemo, je me demandai ce qu'il penserait de notre

évasion, quelles inquiétudes, quels torts peut-être elle lui causerait,

et ce qu'il ferait dans le double cas où elle serait ou révélée ou

manquée! Sans doute je n'avais pas à me plaindre de lui, au contraire.

Jamais hospitalité ne fut plus franche que la sienne. En le quittant,

je ne pouvais être taxé d'ingratitude. Aucun serment ne nous liait

à lui. C'était sur la force des choses seule qu'il comptait et non

sur notre parole pour nous fixer à jamais auprès de lui. Mais cette

prétention hautement avouée de nous retenir éternellement prisonniers à

son bord justifiait toutes nos tentatives.

[Illustration: L'amiral incendia et saborda ses galions. (Page 286.)]

Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite à l'île de

Santorin. Le hasard devait-il me mettre en sa présence avant notre

départ? Je le désirais et je le craignais tout à la fois. J'écoutai si

je ne l'entendrais pas marcher dans sa chambre contiguë à la mienne.

Aucun bruit ne parvint à mon oreille. Cette chambre devait être déserte.

Alors j'en vins à me demander si cet étrange personnage était à

bord. Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitté le

_Nautilus_ pour un service mystérieux, mes idées s'étaient, en ce qui

le concerne, légèrement modifiées. Je pensais, bien qu'il eût pu dire,

que le capitaine Nemo devait avoir conservé avec la terre quelques

relations d'une certaine espèce. Ne quittait-il jamais le _Nautilus_?

Des semaines entières s'étaient souvent écoulées sans que je l'eusse

rencontré. Que faisait-il pendant ce temps, et alors que je le croyais

en proie à des accès de misanthropie, n'accomplissait-il pas au loin

quelque acte secret dont la nature m'échappait jusqu'ici?

Toutes ces idées et mille autres m'assaillirent à la fois. Le champ des

conjectures ne peut être qu'infini dans l'étrange situation où nous

sommes. J'éprouvais un malaise insupportable. Cette journée d'attente

me semblait éternelle. Les heures sonnaient trop lentement au gré de

mon impatience.

Mon dîner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je mangeai mal,

étant trop préoccupé. Je quittai la table à sept heures. Cent vingt

minutes,—je les comptais,—me séparaient encore du moment où je devais

rejoindre Ned Land. Mon agitation redoublait. Mon pouls battait avec

violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais, espérant

calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. L'idée de succomber

dans notre téméraire entreprise était le moins pénible de mes soucis;

mais à la pensée de voir notre projet découvert avant d'avoir quitté le

_Nautilus_, à la pensée d'être ramené devant le capitaine Nemo irrité,

ou, ce qui eût été pis, contristé de mon abandon, mon cœur palpitait.

Je voulus revoir le salon une dernière fois. Je pris par les coursives,

et j'arrivai dans ce musée où j'avais passé tant d'heures agréables et

utiles. Je regardai toutes ces richesses, tous ces trésors, comme un

homme à la veille d'un éternel exil et qui part pour ne plus revenir.

Ces merveilles de la nature, ces chefs-d'œuvre de l'art, entre lesquels

depuis tant de jours se concentrait ma vie, j'allais les abandonner

pour jamais. J'aurais voulu plonger mes regards par la vitre du

salon à travers les eaux de l'Atlantique; mais les panneaux étaient

hermétiquement fermés et un manteau de tôle me séparait de cet Océan

que je ne connaissais pas encore.

En parcourant ainsi le salon, j'arrivai près de la porte, ménagée

dans le pan coupé, qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. A

mon grand étonnement, cette porte était entre-bâillée. Je reculai

involontairement. Si le capitaine Nemo était dans sa chambre, il

pouvait me voir. Cependant, n'entendant aucun bruit, je m'approchai.

La chambre était déserte. Je poussai la porte. Je fis quelques pas à

l'intérieur. Toujours le même aspect sévère, cénobitique.

En cet instant, quelques eaux-fortes suspendues à la paroi et que je

n'avais pas remarquées pendant ma première visite, frappèrent mes

regards. C'étaient des portraits, des portraits de ces grands hommes

historiques dont l'existence n'a été qu'un perpétuel dévouement à

une grande idée humaine, Kosciusko, le héros tombé au cri de _Finis

Poloniæ_, Botzaris, le Léonidas de la Grèce moderne, O'Connell, le

défenseur de l'Irlande, Washington, le fondateur de l'Union américaine,

Manin, le patriote italien, Lincoln, tombé sous la balle d'un

esclavagiste, et enfin, ce martyr de l'affranchissement de la race

noire, John Brown, suspendu à son gibet, tel que l'a si terriblement

dessiné le crayon de Victor Hugo.

Quel lien existait-il entre ces âmes héroïques et l'âme du capitaine

Nemo? Pouvais-je enfin, de cette réunion de portraits, dégager le

mystère de son existence? Était-il le champion des peuples opprimés,

le libérateur des races esclaves? Avait-il figuré dans les dernières

commotions politiques ou sociales de ce siècle? Avait-il été l'un des

héros de la terrible guerre américaine, guerre lamentable et à jamais

glorieuse?...

Tout à coup l'horloge sonna huit heures. Le battement du premier coup

de marteau sur le timbre m'arracha à mes rêves. Je tressaillis comme si

un œil invisible eût pu plonger au plus secret de mes pensées, et je me

précipitai hors de la chambre.

Là, mes regards s'arrêtèrent sur la boussole. Notre direction

était toujours au nord. Le loch indiquait une vitesse modérée, le

manomètre, une profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances

favorisaient donc les projet du Canadien.

Je regagnai ma chambre. Je me vêtis chaudement, bottes de mer, bonnet

de loutre, casaque de byssus doublée de peau de phoque. J'étais prêt.

J'attendis. Les frémissements de l'hélice troublaient seuls le silence

profond qui régnait à bord. J'écoutais, je tendais l'oreille. Quelque

éclat de voix ne m'apprendrait-il pas, tout à coup, que Ned Land venait

d'être surpris dans ses projets d'évasion? Une inquiétude mortelle

m'envahit. J'essayai vainement de reprendre mon sang-froid.

A neuf heures moins quelques minutes, je collai mon oreille près de la

porte du capitaine. Nul bruit. Je quittai ma chambre, et je revins au

salon qui était plongé dans une demi-obscurité, mais désert.

J'ouvris la porte communiquant avec la bibliothèque. Même clarté

insuffisante, même solitude. J'allai me poster près de la porte qui

donnait sur la cage de l'escalier central. J'attendis le signal de Ned

Land.

En ce moment, les frémissements de l'hélice diminuèrent sensiblement;

puis ils cessèrent tout à fait. Pourquoi ce changement dans les allures

du _Nautilus_? Cette halte favorisait-elle ou gênait-elle les desseins

de Ned Land, je n'aurais pu le dire.

Le silence n'était plus troublé que par les battements de mon cœur.

Soudain, un léger choc se fit sentir. Je compris que le _Nautilus_

venait de s'arrêter sur le fond de l'océan. Mon inquiétude redoubla.

Le signal du Canadien ne m'arrivait pas. J'avais envie de rejoindre

Ned Land pour l'engager à remettre sa tentative. Je sentais que notre

navigation ne se faisait plus dans les conditions ordinaires...

En ce moment, la porte du grand salon s'ouvrit, et le capitaine Nemo

parut. Il m'aperçut, et, sans autre préambule:

«Ah! Monsieur le professeur, dit-il d'un ton aimable, je vous

cherchais. Savez-vous votre histoire d'Espagne?»

On saurait à fond l'histoire de son propre pays que, dans les

conditions où je me trouvais, l'esprit troublé, la tête perdue, on ne

pourrait en citer un mot.

«Eh bien? reprit le capitaine Nemo, vous avez entendu ma question?

Savez-vous l'histoire d'Espagne?

—Très-mal, répondis-je.

—Voilà bien les savants, dit le capitaine, ils ne savent pas. Alors,

asseyez-vous, ajouta-t-il, et je vais vous raconter un curieux épisode

de cette histoire.»

Le capitaine s'étendit sur un divan, et, machinalement, je pris place

auprès de lui, dans la pénombre.

«Monsieur le professeur, me dit-il, écoutez-moi bien. Cette histoire

vous intéressera par un certain côté, car elle répondra à une question

que sans doute vous n'avez pu résoudre.

—Je vous écoute, capitaine, dis-je, ne sachant où mon interlocuteur

voulait en venir, et me demandant si cet incident se rapportait à nos

projets de fuite.

—Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, si vous le voulez

bien, nous remonterons à 1702. Vous n'ignorez pas qu'à cette époque,

votre roi Louis XIV, croyant qu'il suffisait d'un geste de potentat

pour faire rentrer les Pyrénées sous terre, avait imposé le duc

d'Anjou, son petit-fils, aux Espagnols. Ce prince, qui régna plus ou

moins mal sous le nom de Philippe V, eut affaire, au dehors, à forte

partie.

«En effet, l'année précédente, les maisons royales de Hollande,

d'Autriche et d'Angleterre, avaient conclu à la Haye un traité

d'alliance, dans le but d'arracher la couronne d'Espagne à Philippe

V, pour la placer sur la tête d'un archiduc, auquel elles donnèrent

prématurément le nom de Charles III.

[Illustration: VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS

2e Carte

PAR

JULES VERNE]

«L'Espagne dut résister à cette coalition. Mais elle était à peu près

dépourvue de soldats et de marins. Cependant, l'argent ne lui manquait

pas,

à la condition toutefois que ses galions, chargés de l'or et de

l'argent de l'Amérique, entrassent dans ses ports. Or, vers la fin de

1702, elle attendait un riche convoi que la France faisait escorter

par une flotte de vingt-trois vaisseaux commandés par l'amiral de

Château-Renaud, car les marines coalisées couraient alors l'Atlantique.

«Ce convoi devait se rendre à Cadix, mais l'amiral, ayant appris que la

flotte anglaise croisait dans ces parages, résolut de rallier un port

de France.

«Les commandants espagnols du convoi protestèrent contre cette

décision. Ils voulurent être conduits dans un port espagnol, et, à

défaut de Cadix, dans la baie de Vigo, située sur la côte nord-ouest de

l'Espagne, et qui n'était pas bloquée.

«L'amiral de Château-Renaud eut la faiblesse d'obéir à cette

injonction, et les galions entrèrent dans la baie de Vigo.

Vingt mille lieues sous les mers · 第 23 / 37 段