ville déjà vieille de huit cents ans, ainsi que le témoignaient ses
annales gravées sur le mur sacré de ses temples. L'un de ces vieillards
raconta l'histoire d'une autre ville plus ancienne de mille ans.
Cette première cité athénienne, âgée de neuf cents siècles, avait
été envahie et en partie détruite par les Atlantes. Ces Atlantes,
disait-il, occupaient un continent immense plus grand que l'Afrique et
l'Asie réunies, qui couvrait une surface comprise du douzième degré de
latitude au quarantième degré nord. Leur domination s'étendait même
à l'Égypte. Ils voulurent l'imposer jusqu'en Grèce, mais ils durent
se retirer devant l'indomptable résistance des Hellènes. Des siècles
s'écoulèrent. Un cataclysme se produisit, inondations, tremblements
de terre. Une nuit et un jour suffirent à l'anéantissement de cette
Atlantide, dont les plus hauts sommets, Madère, les Açores, les
Canaries, les îles du cap Vert, émergent encore.
Tels étaient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine
Nemo faisait palpiter dans mon esprit. Ainsi donc, conduit par la
plus étrange destinée, je foulais du pied l'une des montagnes de ce
continent! Je touchais de la main ces ruines mille fois séculaires et
contemporaines des époques géologiques! Je marchais là même où avaient
marché les contemporains du premier homme! J'écrasais sous mes lourdes
semelles ces squelettes d'animaux des temps fabuleux, que ces arbres,
maintenant minéralisés, couvraient autrefois de leur ombre!
Ah! pourquoi le temps me manquait-il! J'aurais voulu descendre les
pentes abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent
immense qui sans doute reliait l'Afrique à l'Amérique, et visiter
ces grandes cités antédiluviennes. Là, peut-être, sous mes regards,
s'étendaient Makhimos, la guerrière, Eusebès, la pieuse, dont les
gigantesques habitants vivaient des siècles entiers, et auxquels la
force ne manquait pas pour entasser ces blocs qui résistaient encore
à l'action des eaux. Un jour peut-être, quelque phénomène éruptif les
ramènera à la surface des flots, ces ruines englouties! On a signalé
de nombreux volcans sous-marins dans cette portion de l'Océan, et bien
des navires ont senti des secousses extraordinaires en passant sur ces
fonds tourmentés. Les uns ont entendu des bruits sourds qui annonçaient
la lutte profonde des éléments; les autres ont recueilli des cendres
volcaniques projetées hors de la mer. Tout ce sol jusqu'à l'Équateur
est encore travaillé par les forces plutoniennes. Et qui sait si, dans
une époque éloignée, accrus par les déjections volcaniques et par
les couches successives de laves, des sommets de montagnes ignivomes
n'apparaîtront pas à la surface de l'Atlantique!
Pendant que je rêvais ainsi, tandis que je cherchais à fixer dans mon
souvenir tous les détails de ce paysage grandiose, le capitaine Nemo,
accoudé sur une stèle moussue, demeurait immobile et comme pétrifié
dans une muette extase. Songeait-il à ces générations disparues et
leur demandait-il le secret de la destinée humaine? Était-ce à cette
place que cet homme étrange venait se retremper dans les souvenirs de
l'histoire, et revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de
la vie moderne? Que n'aurais-je donné pour connaître ses pensées, pour
les partager, pour les comprendre!
Nous restâmes à cette place pendant une heure entière, contemplant la
vaste plaine sous l'éclat des laves qui prenaient parfois une intensité
surprenante. Les bouillonnements intérieurs faisaient courir de rapides
frissonnements sur l'écorce de la montagne. Des bruits profonds,
nettement transmis par ce milieu liquide, se répercutaient avec une
majestueuse ampleur.
En ce moment, la lune apparut un instant à travers la masse des eaux et
jeta quelques pâles rayons sur le continent englouti. Ce ne fut qu'une
lueur, mais d'un indescriptible effet. Le capitaine se leva, jeta un
dernier regard à cette immense plaine; puis de la main il me fit signe
de le suivre.
Nous descendîmes rapidement la montagne. La forêt minérale une fois
dépassée, j'aperçus le fanal du _Nautilus_ qui brillait comme une
étoile. Le capitaine marcha droit à lui, et nous étions rentrés à bord
au moment où les premières teintes de l'aube blanchissaient la surface
de l'Océan.
CHAPITRE X
LES HOUILLÈRES SOUS-MARINES.
Le lendemain, 20 février, je me réveillais fort tard. Les fatigues de
la nuit avaient prolongé mon sommeil jusqu'à onze heures. Je m'habillai
promptement. J'avais hâte de connaître la direction du _Nautilus_. Les
instruments m'indiquèrent qu'il courait toujours vers le sud avec une
vitesse de vingt milles à l'heure par une profondeur de cent mètres.
Conseil entra. Je lui racontai notre excursion nocturne, et, les
panneaux étant ouverts, il put encore entrevoir une partie de ce
continent submergé.
En effet, le _Nautilus_ rasait à dix mètres du sol seulement la
plaine de l'Atlantide. Il filait comme un ballon emporté par le vent
au-dessus des prairies terrestres; mais il serait plus vrai de dire
que nous étions dans ce salon comme dans le wagon d'un train express.
Les premiers plans qui passaient devant nos yeux, c'étaient des rocs
découpés fantastiquement, des forêts d'arbres passés du règne végétal
au règne animal, et dont l'immobile silhouette grimaçait sous les
flots. C'étaient aussi des masses pierreuses enfouies sous des tapis
d'axidies et d'anémones, hérissées de longues hydrophytes verticales,
puis des blocs de laves étrangement contournés qui attestaient toute la
fureur des expansions plutoniennes.
Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux
électriques, je racontais à Conseil l'histoire de ces Atlantes, qui, au
point de vue purement imaginaire, inspirèrent à Bailly tant de pages
charmantes. Je lui disais les guerres de ces peuples héroïques. Je
discutais la question de l'Atlantide en homme qui ne peut plus douter.
Mais Conseil, distrait, m'écoutait peu, et son indifférence à traiter
ce point historique me fut bientôt expliquée.
En effet, de nombreux poissons attiraient ses regards, et quand
passaient des poissons, Conseil, emporté dans les abîmes de la
classification, sortait du monde réel. Dans ce cas, je n'avais plus
qu'à le suivre et à reprendre avec lui nos études ichthyologiques.
Du reste, ces poissons de l'Atlantique ne différaient pas sensiblement
de ceux que nous avions observés jusqu'ici. C'étaient des raies
d'une taille gigantesque, longues de cinq mètres et douées d'une
grande force musculaire qui leur permet de s'élancer au-dessus des
flots, des squales d'espèces diverses, entre autres, un glauque de
quinze pieds, à dents triangulaires et aiguës, que sa transparence
rendait presque invisible au milieu des eaux, des sagres bruns, des
humantins en forme de prismes et cuirassés d'une peau tuberculeuse,
des esturgeons semblables à leurs congénères de la Méditerranée, des
syngnathes-trompettes, longs d'un pied et demi, jaune-brun, pourvus de
petites nageoires grises, sans dents ni langue, et qui défilaient comme
de fins et souples serpents.
Parmi les poissons osseux, Conseil nota des makaïras noirâtres,
longs de trois mètres et armés à leur mâchoire supérieure d'une épée
perçante, des vives, aux couleurs animées, connues du temps d'Aristote
sous le nom de dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale
rendent très-dangereux à saisir, puis, des coryphèmes, au dos brun rayé
de petites raies bleues et encadré dans une bordure d'or, de belles
dorades, des chrysostomes-lune, sortes de disques à reflets d'azur,
qui, éclairés en-dessus par les rayons solaires, formaient comme des
taches d'argent, enfin des xyphias-espadons, longs de huit mètres,
marchant par troupes, portant des nageoires jaunâtres taillées en faux
et de longs glaives de six pieds, intrépides animaux, plutôt herbivores
que piscivores, qui obéissaient au moindre signe de leurs femelles
comme des maris bien stylés.
Mais tout en observant ces divers échantillons de la faune marine,
je ne laissais pas d'examiner les longues plaines de l'Atlantide.
Parfois, de capricieux accidents du sol obligeaient le _Nautilus_
à ralentir sa vitesse, et il se glissait alors avec l'adresse d'un
cétacé dans d'étroits étranglements de collines. Si ce labyrinthe
devenait inextricable, l'appareil s'élevait alors comme un aérostat,
et l'obstacle franchi, il reprenait sa course rapide à quelques mètres
au-dessus du fond. Admirable et charmante navigation, qui rappelait les
manœuvres d'une promenade aérostatique, avec cette différence toutefois
que le _Nautilus_ obéissait passivement à la main de son timonier.
Vers quatre heures du soir, le terrain, généralement composé d'une
vase épaisse et entremêlée de branches minéralisées, se modifia peu à
peu; il devint plus rocailleux et parut semé de conglomérats, de tufs
basaltiques, avec quelque semis de laves et d'obsidiennes sulfureuses.
Je pensai que la région des montagnes allait bientôt succéder aux
longues plaines, et, en effet, dans certaines évolutions du _Nautilus_,
j'aperçus l'horizon méridional barré par une haute muraille qui
semblait fermer toute issue. Son sommet dépassait évidemment le niveau
de l'Océan. Ce devait être un continent, ou tout au moins une île, soit
une des Canaries, soit une des îles du cap Vert. Le point n'ayant pas
été fait,—à dessein peut-être,—j'ignorais notre position. En tout
cas, une telle muraille me parut marquer la fin de cette Atlantide,
dont nous n'avions parcouru, en somme, qu'une minime portion.
La nuit n'interrompit pas mes observations. J'étais resté seul. Conseil
avait regagné sa cabine. Le _Nautilus_, ralentissant son allure,
voltigeait au-dessus des masses confuses du sol, tantôt les effleurant
comme s'il eût voulu s'y poser, tantôt remontant capricieusement à la
surface des flots. J'entrevoyais alors quelques vives constellations à
travers le cristal des eaux, et précisément cinq ou six de ces étoiles
zodiacales qui traînent à la queue d'Orion.
Longtemps encore, je serais resté à ma vitre, admirant les beautés de
la mer et du ciel, quand les panneaux se refermèrent. A ce moment,
le _Nautilus_ était arrivé à l'aplomb de la haute muraille. Comment
manœuvrerait-il, je ne pouvais le deviner. Je regagnai ma chambre. Le
_Nautilus_ ne bougeait plus. Je m'endormis avec la ferme intention de
me réveiller après quelques heures de sommeil.
Mais, le lendemain, il était huit heures lorsque je revins au salon.
Je regardai le manomètre. Il m'apprit que le _Nautilus_ flottait à la
surface de l'Océan. J'entendais, d'ailleurs, un bruit de pas sur la
plate-forme. Cependant aucun roulis ne trahissait l'ondulation des
lames supérieures.
Je montai jusqu'au panneau. Il était ouvert. Mais, au lieu du grand
jour que j'attendais, je me vis environné d'une obscurité profonde. Où
étions-nous? M'étais-je trompé? Faisait-il encore nuit? Non! Pas une
étoile ne brillait, et la nuit n'a pas de ces ténèbres absolues.
Je ne savais que penser, quand une voix me dit:
«C'est vous, monsieur le professeur?
—Ah! capitaine Nemo, répondis-je, où sommes-nous?
—Sous terre, monsieur le professeur.
—Sous terre! m'écriai-je! Et le _Nautilus_ flotte encore?
—Il flotte toujours.
—Mais, je ne comprends pas?
—Attendez quelques instants. Notre fanal va s'allumer, et, si vous
aimez les situations claires, vous serez satisfait.»
Je mis le pied sur la plate-forme et j'attendis. L'obscurité était si
complète que je n'apercevais même pas le capitaine Nemo. Cependant, en
regardant au zénith, exactement au-dessus de ma tête, je crus saisir
une lueur indécise, une sorte de demi-jour qui emplissait un trou
circulaire. En ce moment, le fanal s'alluma soudain, et son vif éclat
fit évanouir cette vague lumière.
Je regardai, après avoir un instant fermé mes yeux éblouis par le jet
électrique. Le _Nautilus_ était stationnaire. Il flottait auprès d'une
berge disposée comme un quai. Cette mer qui le supportait en ce moment,
c'était un lac emprisonné dans un cirque de murailles qui mesurait
deux milles de diamètre, soit six milles de tour. Son niveau,—le
manomètre l'indiquait,—ne pouvait être que le niveau extérieur, car
une communication existait nécessairement entre ce lac et la mer. Les
hautes parois, inclinées sur leur base, s'arrondissaient en voûte et
figuraient un immense entonnoir retourné, dont la hauteur comptait
cinq ou six cents mètres. Au sommet s'ouvrait un orifice circulaire
par lequel j'avais surpris cette légère clarté, évidemment due au
rayonnement diurne.
Avant d'examiner plus attentivement les dispositions intérieures de
cette énorme caverne, avant de me demander si c'était là l'ouvrage de
la nature ou de l'homme, j'allai vers le capitaine Nemo.
«Où sommes-nous? dis-je.
—Au centre même d'un volcan éteint, me répondit le capitaine,
un volcan dont la mer a envahi l'intérieur à la suite de quelque
convulsion du sol. Pendant que vous dormiez, monsieur le professeur,
le _Nautilus_ a pénétré dans ce lagon par un canal naturel ouvert à
dix mètres au-dessous de la surface de l'Océan. C'est ici son port
d'attache, un port sûr, commode, mystérieux, abrité de tous les rhumbs
du vent! Trouvez-moi sur les côtes de vos continents ou de vos îles une
rade qui vaille ce refuge assuré contre la fureur des ouragans.
—En effet, répondis-je, ici vous êtes en sûreté, capitaine Nemo. Qui
pourrait vous atteindre au centre d'un volcan? Mais, à son sommet,
n'ai-je pas aperçu une ouverture?
—Oui, son cratère, un cratère empli jadis de laves, de vapeurs et de
flammes, et qui maintenant donne passage à cet air vivifiant que nous
respirons.
—Mais quelle est donc cette montagne volcanique? demandai-je.
—Elle appartient à un des nombreux îlots dont cette mer est semée.
Simple écueil pour les navires, pour nous caverne immense. Le hasard me
l'a fait découvrir, et, en cela, le hasard m'a bien servi.
—Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le cratère du
volcan?
—Pas plus que je ne saurais y monter. Jusqu'à une centaine de pieds,
la base intérieure de cette montagne est praticable, mais au-dessus,
les parois surplombent, et leurs rampes ne pourraient être franchies.
—Je vois, capitaine, que la nature vous sert partout et toujours. Vous
êtes en sûreté sur ce lac, et nul que vous n'en peut visiter les eaux.
Mais, à quoi bon ce refuge? Le _Nautilus_ n'a pas besoin de port.
[Illustration: Le _Nautilus_ flottait auprès d'une berge. (Page 303.)]
—Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d'électricité pour
se mouvoir, d'éléments pour produire son électricité, de sodium
pour alimenter ses éléments, de charbon pour faire son sodium, et
de houillères pour extraire son charbon. Or, précisément ici, la
mer recouvre des forêts entières qui furent enlisées dans les temps
géologiques; minéralisées maintenant et transformées en houille, elles
sont pour moi une mine inépuisable.
—Vos hommes, capitaine, font donc ici le métier de mineurs?
—Précisément. Ces mines s'étendent sous les flots comme les houillères
de Newcastle. C'est ici que, revêtus du scaphandre, le pic et la pioche
à la main, mes hommes vont extraire cette houille, que je n'ai pas même
demandée aux mines de la terre. Lorsque je brûle ce combustible pour
la fabrication du sodium, la fumée qui s'échappe par le cratère de
cette montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan en activité.
[Illustration: Il risqua vingt fois sa vie. (Page 309.)]
—Et nous les verrons à l'œuvre, vos compagnons?
—Non, pas cette fois, du moins, car je suis pressé de continuer
notre tour du monde sous-marin. Aussi, me contenterai-je de puiser
aux réserves de sodium que je possède. Le temps de les embarquer,
c'est-à-dire un jour seulement, et nous reprendrons notre voyage. Si
donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon,
profitez de cette journée, monsieur Aronnax.»
Je remerciai le capitaine, et j'allai chercher mes deux compagnons qui
n'avaient pas encore quitté leur cabine. Je les invitai à me suivre
sans leur dire où ils se trouvaient.
Ils montèrent sur la plate-forme. Conseil, qui ne s'étonnait de rien,
regarda comme une chose très-naturelle de se réveiller sous une
montagne après s'être endormi sous les flots. Mais Ned Land n'eut
d'autre idée que de chercher si la caverne présentait quelque issue.
Après déjeuner, vers dix heures, nous descendions sur la berge.
«Nous voici donc encore une fois à terre, dit Conseil.
—Je n'appelle pas cela «la terre,» répondit le Canadien. Et
d'ailleurs, nous ne sommes pas dessus, mais dessous.»
Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se
développait un rivage sablonneux qui, dans sa plus grande largeur,
mesurait cinq cents pieds. Sur cette grève, on pouvait faire aisément
le tour du lac. Mais la base des hautes parois formait un sol
tourmenté, sur lequel gisaient, dans un pittoresque entassement, des
blocs volcaniques et d'énormes pierres ponces. Toutes ces masses
désagrégées, recouvertes d'un émail poli sous l'action des feux
souterrains, resplendissaient au contact des jets électriques du fanal.
La poussière micacée du rivage, que soulevaient nos pas, s'envolait
comme une nuée d'étincelles.
Le sol s'élevait sensiblement en s'éloignant du relais des flots,
et nous fûmes bientôt arrivés à des rampes longues et sinueuses,
véritables raidillons qui permettaient de s'élever peu à peu, mais il
fallait marcher prudemment au milieu de ces conglomérats, qu'aucun
ciment ne reliait entre eux, et le pied glissait sur ces trachytes
vitreux, faits de cristaux de feldspath et de quartz.
La nature volcanique de cette énorme excavation s'affirmait de toutes
parts. Je le fis observer à mes compagnons.
—«Vous figurez-vous, leur demandai-je, ce que devait être cet
entonnoir, lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes, et que le
niveau de ce liquide incandescent s'élevait jusqu'à l'orifice de la
montagne, comme la fonte sur les parois d'un fourneau?
—Je me le figure parfaitement, répondit Conseil. Mais monsieur
me dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opération,
et comment il se fait que la fournaise est remplacée par les eaux
tranquilles d'un lac?
—Très-probablement, Conseil, parce que quelque convulsion a produit
au-dessous de la surface de l'Océan cette ouverture qui a servi
de passage au _Nautilus_. Alors les eaux de l'Atlantique se sont
précipitées à l'intérieur de la montagne. Il y a eu lutte terrible
entre les deux éléments, lutte qui s'est terminée à l'avantage de
Neptune. Mais bien des siècles se sont écoulés depuis lors, et le
volcan submergé s'est changé en grotte paisible.
—Très-bien, répliqua Ned Land. J'accepte l'explication, mais je
regrette, dans notre intérêt, que cette ouverture dont parle monsieur
le professeur ne soit pas produite au-dessus du niveau de la mer.
—Mais, ami Ned, répliqua Conseil, si ce passage n'eût pas été
sous-marin, le _Nautilus_ n'aurait pu y pénétrer!
—Et j'ajouterai, maître Land, que les eaux ne se seraient pas
précipitées sous la montagne et que le volcan serait resté volcan. Donc
vos regrets sont superflus.»
Notre ascension continua. Les rampes se faisaient de plus en plus
raides et étroites. De profondes excavations les coupaient parfois,
qu'il fallait franchir. Des masses surplombantes voulaient être
tournées. On se glissait sur les genoux, on rampait sur le ventre.
Mais, l'adresse de Conseil et la force du Canadien aidant, tous les
obstacles furent surmontés.
A une hauteur de trente mètres environ, la nature du terrain se
modifia, sans qu'il devînt plus praticable. Aux conglomérats et aux
trachytes succédèrent de noirs basaltes; ceux-ci étendus par nappes
toutes grumelées de soufflures; ceux-là formant des prismes réguliers,
disposés comme une colonnade qui supportait les retombées de cette
voûte immense, admirable spécimen de l'architecture naturelle. Puis,
entre ces basaltes serpentaient de longues coulées de laves refroidies,
incrustées de raies bitumineuses, et, par places, s'étendaient
de larges tapis de soufre. Un jour plus puissant, entrant par le
cratère supérieur, inondait d'une vague clarté toutes ces déjections
volcaniques, à jamais ensevelies au sein de la montagne éteinte.
Cependant, notre marche ascensionnelle fut bientôt arrêtée, à une
hauteur de deux cent cinquante pieds environ, par d'infranchissables
obstacles. La voussure intérieure revenait en surplomb, et la montée
dut se changer en promenade circulaire. A ce dernier plan, le règne
végétal commençait à lutter avec le règne minéral. Quelques arbustes
et même certains arbres sortaient des anfractuosités de la paroi. Je
reconnus des euphorbes qui laissaient couler leur suc caustique. Des
héliotropes, très-inhabiles à justifier leur nom, puisque les rayons
solaires n'arrivaient jamais jusqu'à eux, penchaient tristement leurs
grappes de fleurs aux couleurs et aux parfums à demi-passés. Ça et
là, quelques chrysanthèmes poussaient timidement au pied d'aloès à
longues feuilles tristes et maladifs. Mais, entre les coulées de laves,
j'aperçus de petites violettes, encore parfumées d'une légère odeur, et
j'avoue que je les respirai avec délices. Le parfum, c'est l'âme de la
fleur, et les fleurs de la mer, ces splendides hydrophytes, n'ont pas
d'âme!
Nous étions arrivés au pied d'un bouquet de dragonniers robustes, qui
écartaient les roches sous l'effort de leurs musculeuses racines, quand
Ned Land s'écria:
«Ah! monsieur, une ruche!
—Une ruche! répliquai-je, en faisant un geste de parfaite incrédulité.
—Oui! une ruche, répéta le Canadien, et des abeilles qui bourdonnent
autour.»
Je m'approchai et je dus me rendre à l'évidence. Il y avait là, à
l'orifice d'un trou creusé dans le tronc d'un dragonnier, quelques
milliers de ces ingénieux insectes, si communs dans toutes les
Canaries, et dont les produits y sont particulièrement estimés.
Tout naturellement, le Canadien voulut faire sa provision de miel, et
j'aurais eu mauvaise grâce à m'y opposer. Une certaine quantité de
feuilles sèches mélangées de soufre s'allumèrent sous l'étincelle de
son briquet, et il commença à enfumer les abeilles. Les bourdonnements
cessèrent peu à peu, et la ruche éventrée livra plusieurs livres d'un
miel parfumé. Ned Land en remplit son havre-sac.
—«Quand j'aurai mélangé ce miel avec la pâte de l'artocarpus, nous
dit-il, je serai en mesure de vous offrir un gâteau succulent.
—Parbleu! fit Conseil, ce sera du pain d'épice.
—Va pour le pain d'épice, dis-je, mais reprenons cette intéressante
promenade.»
A certains détours du sentier que nous suivions alors, le lac
apparaissait dans toute son étendue. Le fanal éclairait en entier sa
surface paisible qui ne connaissait ni les rides ni les ondulations.
Le _Nautilus_ gardait une immobilité parfaite. Sur sa plate-forme et
sur la berge s'agitaient les hommes de son équipage, ombres noires
nettement découpées au milieu de cette lumineuse atmosphère.
En ce moment, nous contournions la crête la plus élevée de ces premiers
plans de roches qui soutenaient la voûte. Je vis alors que les abeilles
n'étaient pas les seuls représentants du règne animal à l'intérieur de
ce volcan. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient çà et là dans
l'ombre, ou s'enfuyaient de leurs nids perchés sur des pointes de roc.
C'étaient des éperviers au ventre blanc, et des crécelles criardes. Sur
les pentes détalaient aussi, de toute la rapidité de leurs échasses,
de belles et grasses outardes. Je laisse à penser si la convoitise du
Canadien fut allumée à la vue de ce gibier savoureux, et s'il regretta
de ne pas avoir un fusil entre ses mains. Il essaya de remplacer le
plomb par les pierres, et après plusieurs essais infructueux, il
parvint à blesser une de ces magnifiques outardes. Dire qu'il risqua
vingt fois sa vie pour s'en emparer, ce n'est que vérité pure, mais il
fit si bien que l'animal alla rejoindre dans son sac les gâteaux de
miel.