esprit tous les souvenirs de l'antiquité. Ce fut le rémora qui voyage
attaché au ventre des requins; au dire des anciens, ce petit poisson,
accroché à la carène d'un navire, pouvait l'arrêter dans sa marche,
et l'un d'eux, retenant le vaisseau d'Antoine pendant la bataille
d'Actium, facilita ainsi la victoire d'Auguste. A quoi tiennent les
destinées des nations! J'observai également d'admirables anthias qui
appartiennent à l'ordre des lutjans, poissons sacrés pour les Grecs qui
leur attribuaient le pouvoir de chasser les monstres marins des eaux
qu'ils fréquentaient; leur nom signifie _fleur_, et ils le justifiaient
par leurs couleurs chatoyantes, leurs nuances comprises dans la gamme
du rouge depuis la pâleur du rose jusqu'à l'éclat du rubis, et les
fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. Mes yeux ne
pouvaient se détacher de ces merveilles de la mer, quand ils furent
frappés soudain par une apparition inattendue.
Au milieu des eaux, un homme apparut, un plongeur portant à sa
ceinture une bourse de cuir. Ce n'était pas un corps abandonné aux
flots. C'était un homme vivant qui nageait d'une main vigoureuse,
disparaissant parfois pour aller respirer à la surface et replongeant
aussitôt.
Je me retournai vers le capitaine Nemo, et d'une voix émue:
«Un homme! un naufragé! m'écriai-je. Il faut le sauver à tout prix!»
Le capitaine ne me répondit pas et vint s'appuyer à la vitre.
L'homme s'était rapproché, et, la face collée au panneau, il nous
regardait.
A ma profonde stupéfaction, le capitaine Nemo lui fit un signe. Le
plongeur lui répondit de la main, remonta immédiatement vers la surface
de la mer, et ne reparut plus.
«Ne vous inquiétez pas, me dit le capitaine. C'est Nicolas, du cap
Matapan, surnommé le Pesce. Il est bien connu dans toutes les Cyclades.
Un hardi plongeur! L'eau est son élément, et il y vit plus que sur
terre, allant sans cesse d'une île à l'autre et jusqu'à la Crète.
—Vous le connaissez, capitaine?
—Pourquoi pas, monsieur Aronnax?»
Cela dit, le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble placé près du
panneau gauche du salon. Près de ce meuble, je vis un coffre cerclé de
fer, dont le couvercle portait sur une plaque de cuivre le chiffre du
Nautilus, avec sa devise _Mobilis in mobile_.
En ce moment, le capitaine, sans se préoccuper de ma présence, ouvrit
le meuble, sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de
lingots.
C'étaient des lingots d'or. D'où venait ce précieux métal qui
représentait une somme énorme? Où le capitaine recueillait-il cet or,
et qu'allait-il faire de celui-ci?
Je ne prononçai pas un mot. Je regardai. Le capitaine Nemo prit un à un
ces lingots et les rangea méthodiquement dans le coffre qu'il remplit
entièrement. J'estimai qu'il contenait alors plus de mille kilogrammes
d'or, c'est-à-dire près de cinq millions de francs.
Le coffre fut solidement fermé, et le capitaine écrivit sur son
couvercle une adresse en caractères qui devaient appartenir au grec
moderne.
Ceci fait, le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait
avec le poste de l'équipage. Quatre hommes parurent, et non sans peine
ils poussèrent le coffre hors du salon. Puis, j'entendis qu'ils le
hissaient au moyen de palans sur l'escalier de fer.
En ce moment, le capitaine Nemo se tourna vers moi:
«Et vous disiez, monsieur le professeur? me demanda-t-il.
—Je ne disais rien, capitaine.
—Alors, monsieur, vous me permettrez de vous souhaiter le bon soir.»
Et sur ce, le capitaine Nemo quitta le salon.
Je rentrai dans ma chambre très-intrigué, on le conçoit. J'essayai
vainement de dormir. Je cherchais une relation entre l'apparition de
ce plongeur et ce coffre rempli d'or. Bientôt, je sentis à certains
mouvements de roulis et de tangage, que le _Nautilus_ quittant les
couches inférieures revenait à la surface des eaux.
Puis, j'entendis un bruit de pas sur la plate-forme. Je compris que
l'on détachait le canot, qu'on le lançait à la mer. Il heurta un
instant les flancs du _Nautilus_, et tout bruit cessa.
Deux heures après, le même bruit, les mêmes allées et venues se
reproduisaient. L'embarcation, hissée à bord, était rajustée dans son
alvéole, et le _Nautilus_ se replongeait sous les flots.
Ainsi donc, ces millions avaient été transportés à leur adresse. Sur
quel point du continent? Quel était le correspondant du capitaine Nemo?
Le lendemain, je racontai à Conseil et au Canadien les événements de
cette nuit, qui surexcitaient ma curiosité au plus haut point. Mes
compagnons ne furent pas moins surpris que moi.
«Mais où prend-il ces millions?» demanda Ned Land.
A cela, pas de réponse possible. Je me rendis au salon après avoir
déjeuné, et je me mis au travail. Jusqu'à cinq heures du soir, je
rédigeai mes notes. En ce moment,—devais-je l'attribuer à une
disposition personnelle,—je sentis une chaleur extrême, et je dus
enlever mon vêtement de byssus. Effet incompréhensible, car nous
n'étions pas sous de hautes latitudes, et d'ailleurs le _Nautilus_,
immergé, ne devait éprouver aucune élévation de température. Je
regardai le manomètre. Il marquait une profondeur de soixante pieds, à
laquelle la chaleur atmosphérique n'aurait pu atteindre.
Je continuai mon travail, mais la température s'éleva au point de
devenir intolérable.
«Est-ce que le feu serait à bord?» me demandai-je.
J'allais quitter le salon, quand le capitaine Nemo entra. Il s'approcha
du thermomètre, le consulta, et se retournant vers moi:
«Quarante-deux degrés, dit-il.
[Illustration: Le capitaine Nemo ouvrit le meuble. (Page 262.)]
—Je m'en aperçois, capitaine, répondis-je, et pour peu que cette
chaleur augmente, nous ne pourrons la supporter.
—Oh! monsieur le professeur, cette chaleur n'augmentera que si nous le
voulons bien.
—Vous pouvez donc la modérer à votre gré?
—Non, mais je puis m'éloigner du foyer qui la produit.
—Elle est donc extérieure?
—Sans doute. Nous flottons dans un courant d'eau bouillante.
—Est-il possible? m'écriai-je.
—Regardez.»
Les panneaux s'ouvrirent, et je vis la mer entièrement blanche autour
du _Nautilus_. Une fumée de vapeurs sulfureuses se déroulait au milieu
des flots qui bouillonnaient comme l'eau d'une chaudière. J'appuyai
ma main sur une des vitres, mais la chaleur était telle que je dus la
retirer.
[Illustration]
«Où sommes-nous? demandai-je.
—Près de l'île Santorin, monsieur le professeur, me répondit le
capitaine, et précisément dans ce canal qui sépare Néa-Kamenni de Paléa
Kamenni. J'ai voulu vous donner le curieux spectacle d'une éruption
sous-marine.
—Je croyais, dis-je, que la formation de ces îles nouvelles était
terminée.
—Rien n'est jamais terminé dans les parages volcaniques, répondit
le capitaine Nemo, et le globe y est toujours travaillé par les feux
souterrains. Déjà, en l'an dix-neuf de notre ère, suivant Cassiodore
et Pline, une île nouvelle, Théia la divine, apparut à la place même
où se sont récemment formés ces îlots. Puis, elle s'abîma sous les
flots, pour se remontrer en l'an soixante-neuf et s'abîmer encore une
fois. Depuis cette époque jusqu'à nos jours, le travail plutonien
fut suspendu. Mais, le 3 février 1866, un nouvel îlot, qu'on nomma
l'îlot de George, émergea au milieu des vapeurs sulfureuses, près de
Néa-Kamenni, et s'y souda, le 6 du même mois. Sept jours après, le 13
février, l'îlot Aphroessa parut, laissant entre Néa-Kamenni et lui
un canal de dix mètres. J'étais dans ces mers quand le phénomène se
produisit, et j'ai pu en observer toutes les phases. L'îlot Aphroessa,
de forme arrondie, mesurait trois cents pieds de diamètre sur trente
pieds de hauteur. Il se composait de laves noires et vitreuses, mêlées
de fragments feldspathiques. Enfin, le 10 mars, un îlot plus petit,
appelé Réka, se montra près de Néa-Kamenni, et depuis lors, ces trois
îlots, soudés ensemble, ne forment plus qu'une seule et même île.
—Et le canal où nous sommes en ce moment? demandai-je.
—Le voici, répondit le capitaine Nemo, en me montrant une carte de
l'Archipel. Vous voyez que j'y ai porté les nouveaux îlots.
—Mais ce canal se comblera un jour?
—C'est probable, monsieur Aronnax, car, depuis 1866, huit petits îlots
de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Paléa-Kamenni. Il
est donc évident que Néa et Paléa se réuniront dans un temps rapproché.
Si, au milieu du Pacifique, ce sont les infusoires qui forment les
continents, ici, ce sont les phénomènes éruptifs. Voyez, monsieur,
voyez le travail qui s'accomplit sous ces flots.»
Je revins vers la vitre. Le _Nautilus_ ne marchait plus. La chaleur
devenait intolérable. De blanche qu'elle était, la mer se faisait
rouge, coloration due à la présence d'un sel de fer. Malgré
l'hermétique fermeture du salon, une odeur sulfureuse insupportable se
dégageait, et j'apercevais des flammes écarlates dont la vivacité tuait
l'éclat de l'électricité.
J'étais en nage, j'étouffais, j'allais cuire. Oui, en vérité, je me
sentais cuire!
«On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante, dis-je au
capitaine.
—Non, ce ne serait pas prudent,» répondit l'impassible Nemo.
Un ordre fut donné. Le _Nautilus_ vira de bord et s'éloigna de cette
fournaise qu'il ne pouvait impunément braver. Un quart d'heure plus
tard, nous respirions à la surface des flots.
La pensée me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour
effectuer notre fuite, nous ne serions pas sortis vivants de cette mer
de feu.
Le lendemain, 16 février, nous quittions ce bassin qui, entre Rhodes
et Alexandrie, compte des profondeurs de trois mille mètres, et le
_Nautilus_, passant au large de Cerigo, abandonnait l'archipel grec,
après avoir doublé le cap Matapan.
CHAPITRE VII
LA MÉDITERRANÉE EN QUARANTE-HUIT HEURES.
La Méditerranée, la mer bleue par excellence, «la grande mer» des
Hébreux, la «mer» des Grecs, le «mare nostrum» des Romains, bordée
d'orangers, d'aloës, de cactus, de pins maritimes, embaumée du parfum
des myrtes, encadrée de rudes montagnes, saturée d'un air pur et
transparent, mais incessamment travaillée par les feux de la terre, est
un véritable champ de bataille où Neptune et Pluton se disputent encore
l'empire du monde. C'est là, sur ses rivages et sur ses eaux, dit
Michelet, que l'homme se retrempe dans l'un des plus puissants climats
du globe.
Mais si beau qu'il soit, je n'ai pu prendre qu'un aperçu rapide de ce
bassin, dont la superficie couvre deux millions de kilomètres carrés.
Les connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent même défaut,
car l'énigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette
traversée à grande vitesse. J'estime à six cents lieues environ le
chemin que le _Nautilus_ parcourut sous les flots de cette mer, et ce
voyage, il l'accomplit en deux fois vingt-quatre heures. Partis le
matin du 16 février des parages de la Grèce, le 18, au soleil levant,
nous avions franchi le détroit de Gibraltar.
Il fut évident pour moi que cette Méditerranée, resserrée au milieu
de ces terres qu'il voulait fuir, déplaisait au capitaine Nemo.
Ses flots et ses brises lui rapportaient trop de souvenirs, sinon
trop de regrets. Il n'avait plus ici cette liberté d'allures, cette
indépendance de manœuvres que lui laissaient les océans, et son
_Nautilus_ se sentait à l'étroit entre ces rivages rapprochés de
l'Afrique et de l'Europe.
Aussi, notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles à l'heure, soit
douze lieues de quatre kilomètres. Il va sans dire que Ned Land, à
son grand ennui, dut renoncer à ses projets de fuite. Il ne pouvait
se servir du canot entraîné à raison de douze à treize mètres par
seconde. Quitter le _Nautilus_ dans ces conditions, c'eût été sauter
d'un train marchant avec cette rapidité, manœuvre imprudente s'il en
fut. D'ailleurs, notre appareil ne remontait que la nuit à la surface
des flots, afin de renouveler sa provision d'air, et il se dirigeait
seulement suivant les indications de la boussole et les relèvements du
loch.
Je ne vis donc de l'intérieur de cette Méditerranée que ce que le
voyageur d'un express aperçoit du paysage qui fuit devant ses yeux,
c'est-à-dire les horizons lointains, et non les premiers plans qui
passent comme un éclair. Cependant, Conseil et moi, nous pûmes observer
quelques-uns de ces poissons méditerranéens, que la puissance de leurs
nageoires maintenait quelques instants dans les eaux du _Nautilus_.
Nous restions à l'affût devant les vitres du salon, et nos notes me
permettent de refaire en quelques mots l'ichtyologie de cette mer.
Des divers poissons qui l'habitent, j'ai vu les uns, entrevu les
autres, sans parler de ceux que la vitesse du _Nautilus_ déroba à
mes yeux. Qu'il me soit donc permis de les classer d'après cette
classification fantaisiste. Elle rendra mieux mes rapides observations.
Au milieu de la masse des eaux vivement éclairées par les nappes
électriques, serpentaient quelques-unes de ces lamproies longues d'un
mètre, qui sont communes à presque tous les climats. Des oxyrhinques,
sortes de raies, larges de cinq pieds, au ventre blanc, au dos
gris cendré et tacheté, se développaient comme de vastes châles
emportés par les courants. D'autres raies passaient si vite que je
ne pouvais reconnaître si elles méritaient ce nom d'aigles qui leur
fut donné par les Grecs, ou ces qualifications de rat, de crapaud
et de chauve-souris, dont les pêcheurs modernes les ont affublées.
Des squales-milandres, longs de douze pieds et particulièrement
redoutés des plongeurs, luttaient de rapidité entre eux. Des renards
marins, longs de huit pieds et doués d'une extrême finesse d'odorat,
apparaissaient comme de grandes ombres bleuâtres. Des dorades, du
genre spare, dont quelques-unes mesuraient jusqu'à treize décimètres,
se montraient dans leur vêtement d'argent et d'azur entouré de
bandelettes, qui tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires;
poissons consacrés à Vénus, et dont l'œil est enchâssé dans un sourcil
d'or; espèce précieuse, amie de toutes les eaux, douces ou salées,
habitant les fleuves, les lacs et les océans, vivant sous tous les
climats, supportant toutes les températures, et dont la race, qui
remonte aux époques géologiques de la terre, a conservé toute sa beauté
des premiers jours. Des esturgeons magnifiques, longs de neuf à dix
mètres, animaux de grande marche, heurtaient d'une queue puissante
la vitre des panneaux, montrant leur dos bleuâtre à petites taches
brunes; ils ressemblent aux squales dont ils n'égalent pas la force,
et se rencontrent dans toutes les mers; au printemps, ils aiment à
remonter les grands fleuves, à lutter contre les courants du Volga,
du Danube, du Pô, du Rhin, de la Loire, de l'Oder, et se nourrissent
de harengs, de maquereaux, de saumons et de gades; bien qu'ils
appartiennent à la classe des cartilagineux, ils sont délicats; on les
mange frais, séchés, marinés ou salés, et, autrefois, on les portait
triomphalement sur la table des Lucullus. Mais de ces divers habitants
de la Méditerranée, ceux que je pus observer le plus utilement,
lorsque le _Nautilus_ se rapprochait de la surface, appartenaient
au soixante-troisième genre des poissons osseux. C'étaient des
scombres-thons, au dos bleu-noir, au ventre cuirassé d'argent, et dont
les rayons dorsaux jettent des lueurs d'or. Ils ont la réputation de
suivre la marche des navires dont ils recherchent l'ombre fraîche
sous les feux du ciel tropical, et ils ne la démentirent pas en
accompagnant le _Nautilus_ comme ils accompagnèrent autrefois les
vaisseaux de Lapérouse. Pendant de longues heures, ils luttèrent de
vitesse avec notre appareil. Je ne pouvais me lasser d'admirer ces
animaux véritablement taillés pour la course, leur tête petite, leur
corps lisse et fusiforme qui chez quelques-uns dépassait trois mètres,
leurs pectorales douées d'une remarquable vigueur et leurs caudales
fourchues. Ils nageaient en triangle, comme certaines troupes d'oiseaux
dont ils égalaient la rapidité, ce qui faisait dire aux anciens que la
géométrie et la stratégie leur étaient familières. Et cependant ils
n'échappent point aux poursuites des Provençaux, qui les estiment comme
les estimaient les habitants de la Propontide et de l'Italie, et c'est
en aveugles, en étourdis, que ces précieux animaux vont se jeter et
périr par milliers dans les madragues marseillaises.
Je citerai, pour mémoire seulement, ceux des poissons méditerranéens
que Conseil ou moi nous ne fîmes qu'entrevoir. C'étaient des
gymnotes-fierasfers blanchâtres qui passaient comme d'insaisissables
vapeurs, des murènes-congres, serpents de trois à quatre mètres
enjolivés de vert, de bleu et de jaune, des gades-merlus, longs
de trois pieds, dont le foie formait un morceau délicat, des
cœpoles-ténias qui flottaient comme de fines algues, des trygles que
les poëtes appellent poissons-lyres et les marins poissons-siffleurs,
et dont le museau est orné de deux lames triangulaires et dentelées
qui figurent l'instrument du vieil Homère, des trygles-hirondelles,
nageant avec la rapidité de l'oiseau dont ils ont pris le nom, des
holocentres-mérons, à tête rouge, dont la nageoire dorsale est garnie
de filaments, des aloses agrémentées de taches noires, grises, brunes,
bleues, jaunes, vertes, qui sont sensibles à la voix argentine des
clochettes, et de splendides turbots, ces faisans de la mer, sortes de
losanges à nageoires jaunâtres, pointillés de brun, et dont le côté
supérieur, le côté gauche, est généralement marbré de brun et de jaune,
enfin des troupes d'admirables mulles-rougets, véritables paradisiers
de l'Océan, que les Romains payaient jusqu'à dix mille sesterces la
pièce, et qu'ils faisaient mourir sur leur table, pour suivre d'un œil
cruel leurs changements de couleurs depuis le rouge cinabre de la vie
jusqu'au blanc pâle de la mort.
Et si je ne pus observer ni miralets, ni balistes, ni tétrodons, ni
hippocampes, ni jouans, ni centrisques, ni blennies, ni surmulets,
ni labres, ni éperlans, ni exocets, ni anchois, ni pagels, ni
bogues, ni orphes, ni tous ces principaux représentants de l'ordre
des pleuronectes, les limandes, les flez, les plies, les soles, les
carrelets, communs à l'Atlantique et à la Méditerranée, il faut en
accuser la vertigineuse vitesse qui emportait le _Nautilus_ à travers
ces eaux opulentes.
Quant aux mammifères marins, je crois avoir reconnu en passant à
l'ouvert de l'Adriatique, deux ou trois cachalots, munis d'une nageoire
dorsale du genre des physétères, quelques dauphins du genre des
globicéphales, spéciaux à la Méditerranée et dont la partie antérieure
de la tête est zébrée de petites lignes claires, et aussi une douzaine
de phoques au ventre blanc, au pelage noir, connus sous le nom de
moines et qui ont absolument l'air de Dominicains longs de trois mètres.
Pour sa part, Conseil croit avoir aperçu une tortue large de six
pieds, ornée de trois arêtes saillantes dirigées longitudinalement.
Je regrettai de ne pas avoir vu ce reptile, car, à la description que
m'en fit Conseil, je crus reconnaître le luth qui forme une espèce
assez rare. Je ne remarquai, pour mon compte, que quelques cacouannes à
carapace allongée.
Quant aux zoophytes, je pus admirer, pendant quelques instants, une
admirable galéolaire orangée qui s'accrocha à la vitre du panneau
de bâbord; c'était un long filament tenu, s'arborisant en branches
infinies et terminée par la plus fine dentelle qu'eussent jamais
filée les rivales d'Arachné. Je ne pus, malheureusement, pêcher cet
admirable échantillon, et aucun autre zoophyte méditerranéen ne se
fût sans doute offert à mes regards, si le _Nautilus_, dans la soirée
du 16, n'eût singulièrement ralenti sa vitesse. Voici dans quelles
circonstances.
Nous passions alors entre la Sicile et la côte de Tunis. Dans cet
espace resserré entre le cap Bon et le détroit de Messine, le fond
de la mer remonte presque subitement. Là s'est formée une véritable
crête sur laquelle il ne reste que dix-sept mètres d'eau, tandis que
de chaque côté la profondeur est de cent soixante-dix mètres. Le
_Nautilus_ dut donc manœuvrer prudemment à fin de ne pas se heurter
contre cette barrière sous-marine.
Je montrai à Conseil, sur la carte de la Méditerranée, l'emplacement
qu'occupait ce long récif.
«Mais, n'en déplaise à monsieur, fit observer Conseil, c'est comme un
isthme véritable qui réunit l'Europe à l'Afrique.
—Oui, mon garçon, répondis-je, il barre en entier le détroit de
Lybie, et les sondages de Smith ont prouvé que les continents étaient
autrefois réunis entre le cap Boco et le cap Furina.
—Je le crois volontiers, dit Conseil.
—J'ajouterai, repris-je, qu'une barrière semblable existe entre
Gibraltar et Ceuta, qui, aux temps géologiques, fermait complétement la
Méditerranée.
—Eh! fit Conseil, si quelque poussée volcanique relevait un jour ces
deux barrières au-dessus des flots!
—Ce n'est guère probable, Conseil.
—Enfin, que monsieur me permette d'achever, si ce phénomène se
produisait, ce serait fâcheux pour monsieur de Lesseps, qui se donne
tant de mal pour percer son isthme!
—J'en conviens, mais, je te le répète, Conseil, ce phénomène ne
se produira pas. La violence des forces souterraines va toujours
diminuant. Les volcans, si nombreux aux premiers jours du monde,
s'éteignent peu à peu; la chaleur interne s'affaiblit, la température
des couches inférieures du globe baisse d'une quantité appréciable par
siècle, et au détriment de notre globe, car cette chaleur, c'est sa vie.
—Cependant, le soleil...
—Le soleil est insuffisant, Conseil. Peut-il rendre la chaleur à un
cadavre?
—Non, que je sache.
—Eh bien, mon ami, la terre sera un jour ce cadavre refroidi. Elle
deviendra inhabitable et sera inhabitée comme la lune, qui depuis
longtemps a perdu sa chaleur vitale.
[Illustration]
—Dans combien de siècles? demanda Conseil.
—Dans quelques centaines de mille ans, mon garçon.
—Alors, répondit Conseil, nous avons le temps d'achever notre voyage,
si toutefois Ned Land ne s'en mêle pas!»
Et Conseil, rassuré, se remit à étudier le haut fond que le Nautilus
rasait de près avec une vitesse modérée.
[Illustration: Le fond était encombré de sinistres épaves. (Page 276.)]
Là, sous un sol rocheux et volcanique, s'épanouissait toute une flore
vivante, des éponges, des holoturies, des cydippes hyalines ornées
de cyrrhes rougeâtres et qui émettaient une légère phosphorescence,
des beroës, vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et
baignés dans les miroitements d'un spectre solaire, des comatules
ambulantes, larges d'un mètre, et dont la pourpre rougissait les eaux,
des euryales arborescentes de la plus grande beauté, des pavonacées à
longues tiges, un grand nombre d'oursins comestibles d'espèces variées,
et des actinies vertes au tronc grisâtre, au disque brun, qui se
perdaient dans leur chevelure olivâtre de tentacules.
Conseil s'était occupé plus particulièrement d'observer les mollusques
et les articulés, et bien que la nomenclature en soit un peu aride, je
ne veux pas faire tort à ce brave garçon en omettant ses observations
personnelles.
Dans l'embranchement des mollusques, il cite de nombreux pétoncles
pectiniformes, des spondyles pieds-d'âne qui s'entassaient les uns
sur les autres, des donaces triangulaires, des hyalles tridentées,
à nageoires jaunes et à coquilles transparentes, des pleurobranches
orangés, des œufs pointillés ou semés de points verdâtres, des
aplysies connues aussi sous le nom de lièvres de mer, des dolabelles,
des acères charnus, des ombrelles spéciales à la Méditerranée, des
oreilles de mer dont la coquille produit une nacre très-recherchée,
des pétoncles flammulés, des anomies que les Languedociens, dit-on,
préfèrent aux huîtres, des clovis si chers aux Marseillais, des praïres
doubles, blanches et grasses, quelques-uns de ces clams qui abondent
sur les côtes de l'Amérique du Nord et dont il se fait un débit si
considérable à New-York, des peignes operculaires de couleurs variées,
des lithodonces enfoncées dans leurs trous et dont je goûtais fort le
goût poivré, des vénéricardes sillonnées dont la coquille à sommet
bombé présentait des côtes saillantes, des cynthies hérissées de
tubercules écarlates, des carniaires à pointe recourbée et semblables à
de légères gondoles, des féroles couronnées, des atlantes à coquilles
spiraliformes, des thétys grises, tachetées de blanc et recouvertes de
leur mantille frangée, des éolides semblables à de petites limaces, des
cavolines rampant sur le dos, des auricules et entre autres l'auricule
myosotis, à coquille ovale, des scalaires fauves, des littorines,
des janthures, des cinéraires, des pétricoles, des lamellaires, des
cabochons, des pandores, etc.