Vers le soir, Clermont-Tonnerre se fondit dans l'éloignement, et la

route du _Nautilus_ se modifia d'une manière sensible. Après avoir

touché le tropique du Capricorne par le cent trente-cinquième degré de

longitude, il se dirigea vers l'ouest-nord-ouest, remontant toute la

zone intertropicale. Quoique le soleil de l'été fût prodigue de ses

rayons, nous ne souffrions aucunement de la chaleur, car à trente ou

quarante mètres au-dessous de l'eau, la température ne s'élevait pas

au-dessus de dix à douze degrés.

Le 15 décembre, nous laissions dans l'est le séduisant archipel de la

Société, et la gracieuse Taïti, la reine du Pacifique. J'aperçus le

matin, à quelques milles sous le vent, les sommets élevés de cette

île. Ses eaux fournirent aux tables du bord d'excellents poissons, des

maquereaux, des bonites, des albicores, et des variétés d'un serpent de

mer nommé munérophis.

Le _Nautilus_ avait franchi huit mille cent milles. Neuf mille sept

cent vingt milles étaient relevés au loch, lorsqu'il passa entre

l'archipel de Tonga-Tabou, où périrent les équipages de l'_Argo_,

du _Port-au-Prince_ et du _Duke-of-Portland_, et l'archipel des

Navigateurs, où fut tué le capitaine de Langle, l'ami de La Pérouse.

Puis, il eut connaissance de l'archipel Viti, où les sauvages

massacrèrent les matelots de l'_Union_ et le capitaine Bureau, de

Nantes, commandant l'_Aimable-Joséphine_.

Cet archipel qui se prolonge sur une étendue de cent lieues du nord au

sud, et sur quatre-vingt-dix lieues de l'est à l'ouest, est compris

entre 6° et 2° de latitude sud, et 174° et 179° de longitude ouest.

Il se compose d'un certain nombre d'îles, d'îlots et d'écueils, parmi

lesquels on remarque les îles de Viti-Levou, de Vanoua-Levou et de

Kandubon.

Ce fut Tasman qui découvrit ce groupe en 1643, l'année même où

Toricelli inventait le baromètre, et où Louis XIV montait sur le trône.

Je laisse à penser lequel de ces faits fut le plus utile à l'humanité.

Vinrent ensuite Cook en 1714, d'Entrecasteaux en 1793, et enfin

Dumont-d'Urville, en 1827, débrouilla tout le chaos géographique de cet

archipel. Le _Nautilus_ s'approcha de la baie de Wailea, théâtre des

terribles aventures de ce capitaine Dillon, qui, le premier, éclaira le

mystère du naufrage de La Pérouse.

[Illustration: Nous étions en présence d'un navire. (Page 140.)]

Cette baie, draguée à plusieurs reprises, fournit abondamment des

huîtres excellentes. Nous en mangeâmes immodérément, après les avoir

ouvertes sur notre table même, suivant le précepte de Sénèque. Ces

mollusques appartenaient à l'espèce connue sous le nom d'_ostrea

lamellosa_, qui est très-commune en Corse. Ce banc de Wailea devait

être considérable, et, certainement, sans des causes multiples de

destruction, ces agglomérations finiraient par combler les baies,

puisque l'on compte jusqu'à deux millions d'œufs dans un seul individu.

[Illustration: L'île de Vanikoro. (Page 146.)]

Et si maître Ned Land n'eut pas à se repentir de sa gloutonnerie en

cette circonstance, c'est que l'huître est le seul mets qui ne provoque

jamais d'indigestion. En effet, il ne faut pas moins de seize douzaines

de ces mollusques acéphales pour fournir les trois cent quinze grammes

de substance azotée, nécessaires à la nourriture quotidienne d'un seul

homme.

Le 25 décembre, le _Nautilus_ naviguait au milieu de l'archipel des

Nouvelles-Hébrides, que Quiros découvrit en 1606, que Bougainville

explora en 1768, et auquel Cook donna son nom actuel en 1773. Ce groupe

se compose principalement de neuf grandes îles, et forme une bande de

cent vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sud-est, comprise entre

15° et 2° de latitude sud, et entre 164° et 168° de longitude. Nous

passâmes assez près de l'île d'Aurou, qui, au moment des observations

de midi, m'apparut comme une masse de bois verts, dominée par un pic

d'une grande hauteur.

Ce jour-là, c'était Noël, et Ned Land me sembla regretter vivement la

célébration du «Christmas», la véritable fête de la famille, dont les

protestants sont fanatiques.

Je n'avais pas aperçu le capitaine Nemo depuis une huitaine de jours,

quand le 27, au matin, il entra dans le grand salon, ayant toujours

l'air d'un homme qui vous a quitté depuis cinq minutes. J'étais occupé

à reconnaître sur le planisphère la route du _Nautilus_. Le capitaine

s'approcha, posa un doigt sur un point de la carte, et prononça ce seul

mot:

«Vanikoro.»

Ce nom fut magique. C'était le nom des îlots sur lesquels vinrent se

perdre les vaisseaux de La Pérouse. Je me relevai subitement.

«Le _Nautilus_ nous porte à Vanikoro? demandai-je.

—Oui, monsieur le professeur, répondit le capitaine.

—Et je pourrai visiter ces îles célèbres où se brisèrent la _Boussole_

et l'_Astrolabe_?

—Si cela vous plaît, monsieur le professeur.

—Quand serons-nous à Vanikoro?

—Nous y sommes, monsieur le professeur.»

Suivi du capitaine Nemo, je montai sur la plate-forme, et de là, mes

regards parcoururent avidement l'horizon.

Dans le nord-est émergeaient deux îles volcaniques d'inégale

grandeur, entourées d'un récif de coraux qui mesurait quarante

milles de circuit. Nous étions en présence de l'île de Vanikoro

proprement dite, à laquelle Dumont d'Urville imposa le nom d'île de

la Recherche, et précisément devant le petit havre de Vanou, situé

par 16° 4′ de latitude sud, et 164° 32′ de longitude est. Les terres

semblaient recouvertes de verdure depuis la plage jusqu'aux sommets

de l'intérieur, que dominait le mont Kapogo, haut de quatre cent

soixante-seize toises.

Le _Nautilus_, après avoir franchi la ceinture extérieure de roches par

une étroite passe, se trouva en-dedans des brisants, où la mer avait

une profondeur de trente à quarante brasses. Sous le verdoyant ombrage

des palétuviers, j'aperçus quelques sauvages qui montrèrent une extrême

surprise à notre approche. Dans ce long corps noirâtre, s'avançant à

fleur d'eau, ne voyaient-ils pas quelque cétacé formidable dont ils

devaient se défier?

En ce moment, le capitaine Nemo me demanda ce que je savais du naufrage

de La Pérouse.

«Ce que tout le monde en sait, capitaine, lui répondis-je.

—Et pourriez-vous m'apprendre ce que tout le monde en sait? me

demanda-t-il d'un ton un peu ironique.

—Très-facilement.»

Je lui racontai ce que les derniers travaux de Dumont-d'Urville avaient

fait connaître, travaux dont voici le résumé très-succinct.

La Pérouse et son second, le capitaine de Langle, furent envoyés par

Louis XVI, en 1785, pour accomplir un voyage de circumnavigation.

Ils montaient les corvettes la _Boussole_ et l'_Astrolabe_, qui ne

reparurent plus.

En 1791, le gouvernement français, justement inquiet du sort des deux

corvettes, arma deux grandes flûtes, la _Recherche_ et l'_Espérance_,

qui quittèrent Brest, le 28 septembre, sous les ordres de Bruni

d'Entrecasteaux. Deux mois après, on apprenait par la déposition d'un

certain Bowen, commandant l'_Albermale_, que des débris de navires

naufragés avaient été vus sur les côtes de la Nouvelle-Géorgie. Mais

d'Entrecasteaux, ignorant cette communication,—assez incertaine,

d'ailleurs,—se dirigea vers les îles de l'Amirauté, désignées dans

un rapport du capitaine Hunter comme étant le lieu du naufrage de La

Pérouse.

Ses recherches furent vaines, l'_Espérance_ et la _Recherche_ passèrent

même devant Vanikoro sans s'y arrêter, et, en somme, ce voyage fut

très-malheureux, car il coûta la vie à d'Entrecasteaux, à deux de ses

seconds et à plusieurs marins de son équipage.

Ce fut un vieux routier du Pacifique, le capitaine Dillon, qui, le

premier, retrouva des traces indiscutables des naufragés. Le 15 mai

1824, son navire, le _Saint-Patrick_, passa près de l'île de Tikopia,

l'une des Nouvelles-Hébrides. Là, un lascar, l'ayant accosté dans

une pirogue, lui vendit une poignée d'épée en argent qui portait

l'empreinte de caractères gravés au burin. Ce lascar prétendait, en

outre, que, six ans auparavant, pendant un séjour à Vanikoro, il avait

vu deux Européens qui appartenaient à des navires échoués depuis de

longues années sur les récifs de l'île.

Dillon devina qu'il s'agissait des navires de La Pérouse, dont la

disparition avait ému le monde entier. Il voulut gagner Vanikoro, où,

suivant le lascar, se trouvaient de nombreux débris du naufrage; mais

les vents et les courants l'en empêchèrent.

Dillon revint à Calcutta. Là, il sut intéresser à sa découverte la

Société Asiatique et la Compagnie des Indes. Un navire, auquel on donna

le nom de la _Recherche_, fut mis à sa disposition, et il partit, le 23

janvier 1827, accompagné d'un agent français.

La _Recherche_, après avoir relâché sur plusieurs points du Pacifique,

mouilla devant Vanikoro, le 7 juillet 1827, dans ce même havre de

Vanou, où le _Nautilus_ flottait en ce moment.

Là, il recueillit de nombreux restes du naufrage, des ustensiles de

fer, des ancres, des estropes de poulies, des pierriers, un boulet

de dix-huit, des débris d'instruments d'astronomie, un morceau de

couronnement, et une cloche en bronze portant cette inscription:

«_Bazin m'a fait_», marque de la fonderie de l'Arsenal de Brest vers

1785. Le doute n'était donc plus possible.

Dillon, complétant ses renseignements, resta sur le lieu du sinistre

jusqu'au mois d'octobre. Puis, il quitta Vanikoro, se dirigea vers la

Nouvelle-Zélande, mouilla à Calcutta, le 7 avril 1828, et revint en

France, où il fut très-sympathiquement accueilli par Charles X.

Mais, à ce moment, Dumont d'Urville, sans avoir eu connaissance

des travaux de Dillon, était déjà parti pour chercher ailleurs le

théâtre du naufrage. Et, en effet, on avait appris par les rapports

d'un baleinier que des médailles et une croix de Saint-Louis se

trouvaient entre les mains des sauvages de la Louisiade et de la

Nouvelle-Calédonie.

Dumont d'Urville, commandant l'_Astrolabe_, avait donc pris la mer, et,

deux mois après que Dillon venait de quitter Vanikoro, il mouillait

devant Hobart-Town. Là, il avait connaissance des résultats obtenus par

Dillon, et, de plus, il apprenait qu'un certain James Hobbs, second de

l'_Union_, de Calcutta, ayant pris terre sur une île située par 8° 18′

de latitude sud et 156° 30′ de longitude est, avait remarqué des barres

de fer et des étoffes rouges dont se servaient les naturels de ces

parages.

Dumont d'Urville, assez perplexe, et ne sachant s'il devait ajouter foi

à ces récits rapportés par des journaux peu dignes de confiance, se

décida cependant à se lancer sur les traces de Dillon.

Le 10 février 1828, l'_Astrolabe_ se présenta devant Tikopia, prit

pour guide et interprète un déserteur fixé sur cette île, fit route

vers Vanikoro, en eut connaissance le 12 février, prolongea ses récifs

jusqu'au 14, et, le 20 seulement, mouilla au-dedans de la barrière,

dans le havre de Vanou.

Le 23, plusieurs des officiers firent le tour de l'île, et rapportèrent

quelques débris peu importants. Les naturels, adoptant un système

de dénégations et de faux-fuyants, refusaient de les mener sur le

lieu du sinistre. Cette conduite, très-louche, laissa croire qu'ils

avaient maltraité les naufragés, et, en effet, ils semblaient craindre

que Dumont d'Urville ne fût venu venger La Pérouse et ses infortunés

compagnons.

Cependant, le 26, décidés par des présents, et comprenant qu'ils

n'avaient à craindre aucune représaille, ils conduisirent le second,

M. Jacquinot, sur le théâtre du naufrage.

Là, par trois ou quatre brasses d'eau, entre les récifs Pacou et Vanou,

gisaient des ancres, des canons, des saumons de fer et de plomb,

empâtés dans les concrétions calcaires. La chaloupe et la baleinière

de l'_Astrolabe_ furent dirigées vers cet endroit, et, non sans de

longues fatigues, leurs équipages parvinrent à retirer une ancre pesant

dix-huit cents livres, un canon de huit en fonte, un saumon de plomb et

deux pierriers de cuivre.

Dumont d'Urville, interrogeant les naturels, apprit aussi que La

Pérouse, après avoir perdu ses deux navires sur les récifs de l'île,

avait construit un bâtiment plus petit, pour aller se perdre une

seconde fois... Où? On ne savait.

Le commandant de l'_Astrolabe_ fit alors élever, sous une touffe de

mangliers, un cénotaphe à la mémoire du célèbre navigateur et de ses

compagnons. Ce fut une simple pyramide quadrangulaire, assise sur une

base de coraux, et dans laquelle n'entra aucune ferrure qui pût tenter

la cupidité des naturels.

Puis, Dumont d'Urville voulut partir; mais ses équipages étaient minés

par les fièvres de ces côtes malsaines, et, très-malade lui-même, il ne

put appareiller que le 17 mars.

Cependant, le gouvernement français, craignant que Dumont d'Urville

ne fût pas au courant des travaux de Dillon, avait envoyé à

Vanikoro la corvette la _Bayonnaise_, commandée par Legoarant de

Tromelin, qui était en station sur la côte ouest de l'Amérique. La

_Bayonnaise_ mouilla devant Vanikoro, quelques mois après le départ de

l'_Astrolabe_, ne trouva aucun document nouveau, mais constata que les

sauvages avaient respecté le mausolée de La Pérouse.

Telle est la substance du récit que je fis au capitaine Nemo.

«Ainsi, me dit-il, on ne sait encore où est allé périr ce troisième

navire construit par les naufragés sur l'île de Vanikoro?

—On ne sait.»

Le capitaine Nemo ne répondit rien, et me fit signe de le suivre au

grand salon. Le _Nautilus_ s'enfonça de quelques mètres au-dessous des

flots, et les panneaux s'ouvrirent.

Je me précipitai vers la vitre, et sous les empâtements de coraux,

revêtus de fongies, de syphonules, d'alcyons, de cariophyllées,

à travers des myriades de poissons charmants, des girelles, des

glyphisidons, des pomphérides, des diacopes, des holocentres, je

reconnus certains débris que les dragues n'avaient pu arracher, des

étriers de fer, des ancres, des canons, des boulets, une garniture de

cabestan, une étrave, tous objets provenant des navires naufragés et

maintenant tapissés de fleurs vivantes.

Et pendant que je regardais ces épaves désolées, le capitaine Nemo me

dit d'une voix grave:

«Le commandant La Pérouse partit le 7 décembre 1785 avec ses navires la

_Boussole_ et l'_Astrolabe_. Il mouilla d'abord à Botany-Bay, visita

l'archipel des Amis, la Nouvelle-Calédonie, se dirigea vers Santa-Cruz

et relâcha à Namouka, l'une des îles du groupe Hapaï. Puis, ses navires

arrivèrent sur les récifs inconnus de Vanikoro. La _Boussole_, qui

marchait en avant, s'engagea sur la côte méridionale. L'_Astrolabe_

vint à son secours et s'échoua de même. Le premier navire se détruisit

presque immédiatement. Le second, engravé sous le vent, résista

quelques jours. Les naturels firent assez bon accueil aux naufragés.

Ceux-ci s'installèrent dans l'île, et construisirent un bâtiment plus

petit avec les débris des deux grands. Quelques matelots restèrent

volontairement à Vanikoro. Les autres, affaiblis, malades, partirent

avec La Pérouse. Ils se dirigèrent vers les îles Salomon, et ils

périrent, corps et biens, sur la côte occidentale de l'île principale

du groupe, entre les caps Déception et Satisfaction!

—Et comment le savez-vous? m'écriai-je.

—Voici ce que j'ai trouvé sur le lieu même de ce dernier naufrage!»

Le capitaine Nemo me montra une boîte de fer-blanc, estampillée aux

armes de France, et toute corrodée par les eaux salines. Il l'ouvrit,

et je vis une liasse de papiers jaunis, mais encore lisibles.

C'étaient les instructions même du ministre de la marine au commandant

La Pérouse, annotées en marge de la main de Louis XVI!

«Ah! c'est une belle mort pour un marin! dit alors le capitaine Nemo.

C'est une tranquille tombe que cette tombe de corail, et fasse le ciel

que, mes compagnons et moi, nous n'en ayons jamais d'autre!»

CHAPITRE XX

LE DÉTROIT DE TORRÈS.

Pendant la nuit du 27 au 28 décembre, le _Nautilus_ abandonna les

parages de Vanikoro avec une vitesse excessive. Sa direction était

sud-ouest, et, en trois jours, il franchit les sept cent cinquante

lieues qui séparent le groupe de La Pérouse de la pointe sud-est de la

Papouasie.

Le 1er janvier 1863, de grand matin, Conseil me rejoignit sur la

plateforme.

«Monsieur, me dit ce brave garçon, monsieur me permettra-t-il de lui

souhaiter une bonne année?

—Comment donc, Conseil, mais exactement comme si j'étais à Paris,

dans mon cabinet du Jardin des Plantes. J'accepte tes vœux et je t'en

remercie. Seulement, je te demanderai ce que tu entends par «une bonne

année,» dans les circonstances où nous nous trouvons. Est-ce l'année

qui amènera la fin de notre emprisonnement, ou l'année qui verra se

continuer cet étrange voyage?

—Ma foi, répondit Conseil, je ne sais trop que dire à monsieur. Il est

certain que nous voyons de curieuses choses, et que, depuis deux mois,

nous n'avons pas eu le temps de nous ennuyer. La dernière merveille est

toujours la plus étonnante, et si cette progression se maintient, je

ne sais pas comment cela finira. M'est avis que nous ne retrouverons

jamais une occasion semblable.

—Jamais, Conseil.

—En outre, monsieur Nemo, qui justifie bien son nom latin, n'est pas

plus gênant que s'il n'existait pas.

—Comme tu le dis, Conseil.

—Je pense donc, n'en déplaise à monsieur, qu'une bonne année serait

une année qui nous permettrait de tout voir...

—De tout voir, Conseil? Ce serait peut-être long. Mais qu'en pense Ned

Land?

—Ned Land pense exactement le contraire de moi, répondit Conseil.

C'est un esprit positif et un estomac impérieux. Regarder les poissons

et toujours en manger ne lui suffit pas. Le manque de vin, de pain, de

viande, cela ne convient guère à un digne Saxon auquel les beefsteaks

sont familiers, et que le brandy ou le gin, pris dans une proportion

modérée, n'effrayent guère!

—Pour mon compte, Conseil, ce n'est point là ce qui me tourmente, et

je m'accommode très-bien du régime du bord.

—Moi de même, répondit Conseil. Aussi je pense autant à rester que

maître Land à prendre la fuite. Donc, si l'année qui commence n'est

pas bonne pour moi, elle le sera pour lui, et réciproquement. De cette

façon, il y aura toujours quelqu'un de satisfait. Enfin, pour conclure,

je souhaite à monsieur ce qui fera plaisir à monsieur.

—Merci, Conseil. Seulement je te demanderai de remettre à plus tard la

question des étrennes, et de les remplacer provisoirement par une bonne

poignée de main. Je n'ai que cela sur moi.

[Illustration: Je vis une liasse de papiers jaunis. (Page 150.)]

—Monsieur n'a jamais été si généreux,» répondit Conseil.

Et là-dessus, le brave garçon s'en alla.

Le 2 janvier, nous avions fait onze mille trois cent quarante milles,

soit cinq mille deux cent cinquante lieues, depuis notre point

de départ dans les mers du Japon. Devant l'éperon du _Nautilus_

s'étendaient les dangereux parages de la mer de corail, sur la côte

nord-est de l'Australie. Notre bateau prolongeait à une distance

de quelques milles ce redoutable banc sur lequel les navires de

Cook faillirent se perdre, le 10 juin 1770. Le bâtiment que montait

Cook donna sur un roc, et s'il ne coula pas, ce fut grâce à cette

circonstance que le morceau de corail, détaché au choc, resta engagé

dans la coque entr'ouverte.

[Illustration: Le _Nautilus_ venait de toucher. (Page 156.)]

J'aurais vivement souhaité de visiter ce récif long de trois cent

soixante lieues, contre lequel la mer, toujours houleuse, se brisait

avec une intensité formidable et comparable aux roulements du tonnerre.

Mais en ce moment, les plans inclinés du _Nautilus_ nous entraînaient à

une grande profondeur, et je ne pus rien voir de ces hautes murailles

coralligènes. Je dus me contenter des divers échantillons de poissons

rapportés par nos filets. Je remarquai, entre autres, des germons,

espèces de scombres grands comme des thons, aux flancs bleuâtres,

et rayés de bandes transversales qui disparaissent avec la vie de

l'animal. Ces poissons nous accompagnaient par troupes et fournirent

à notre table une chair excessivement délicate. On prit aussi un

grand nombre de spares vertors, longs d'un demi-décimètre, ayant le

goût de la dorade, et des pyrapèdes volants, véritables hirondelles

sous-marines, qui, par les nuits obscures, rayent alternativement les

airs et les eaux de leurs lueurs phosphorescentes. Parmi les mollusques

et les zoophytes, je trouvai dans les mailles du chalut diverses

espèces d'alcyonnaires, des oursins, des marteaux, des éperons, des

cadrans, des cérites, des hyalles. La flore était représentée par de

belles algues flottantes, des laminaires et des macrocystes, imprégnées

du mucilage qui transsudait à travers leurs pores, et parmi lesquelles

je recueillis une admirable _Nemastoma Geliniaroïde_, qui fut classée

parmi les curiosités naturelles du musée.

Deux jours après avoir traversé la mer de Corail, le 4 janvier, nous

eûmes connaissance des côtes de la Papouasie. A cette occasion, le

capitaine Nemo m'apprit que son intention était de gagner l'Océan

Indien par le détroit de Torrès. Sa communication se borna là. Ned vit

avec plaisir que cette route le rapprochait des mers européennes.

Ce détroit de Torrès est regardé comme non moins dangereux par les

écueils qui le hérissent que par les sauvages habitants qui fréquentent

ses côtes. Il sépare de la Nouvelle-Hollande la grande île de la

Papouasie, nommée aussi Nouvelle-Guinée.

La Papouasie a quatre cents lieues de long sur cent trente lieues de

large, et une superficie de quarante mille lieues géographiques. Elle

est située, en latitude, entre 0° 19′ et 10° 2′ sud, et en longitude,

entre 128° 23′ et 146° 15′. A midi, pendant que le second prenait la

hauteur du soleil, j'aperçus les sommets des monts Arfalxs, élevés par

plans et terminés par des pitons aigus.

Cette terre, découverte en 1511 par le Portugais Francisco Serrano, fut

visitée successivement par don José de Menesès en 1526, par Grijalva

en 1527, par le général espagnol Alvar de Saavedra en 1528, par Juigo

Ortez en 1545, par le hollandais Schouten en 1616, par Nicolas Sruick

en 1753, par Tasman, Dampier, Fumel, Carteret, Edwards, Bougainville,

Cook, Forrest, Mac Cluer, par d'Entrecasteaux en 1792, par Duperrey

en 1823, et par Dumont d'Urville en 1827. «C'est le foyer des noirs

qui occupent toute la Malaisie,» a dit M. de Rienzi, et je ne me

doutais guère que les hasards de cette navigation allaient me mettre en

présence des redoutables Andamènes.

Le _Nautilus_ se présenta donc à l'entrée du plus dangereux détroit

du globe, de celui que les plus hardis navigateurs osent à peine à

franchir, détroit que Louis Paz de Torrès affronta en revenant des

mers du Sud dans la Mélanésie, et dans lequel, en 1840, les corvettes

échouées de Dumont d'Urville furent sur le point de se perdre corps et

biens. Le _Nautilus_ lui-même, supérieur à tous les dangers de la mer,

allait, cependant, faire connaissance avec les récifs coralliens.

Le détroit de Torrès a environ trente-quatre lieues de large, mais il

est obstrué par une innombrable quantité d'îles, d'îlots, de brisants,

de rochers, qui rendent sa navigation presque impraticable. En

conséquence, le capitaine Nemo prit toutes les précautions voulues pour

le traverser. Le _Nautilus_, flottant à fleur d'eau, s'avançait sous

une allure modérée. Son hélice, comme une queue de cétacé, battait les

flots avec lenteur.

Profitant de cette situation, mes deux compagnons et moi, nous avions

pris place sur la plate-forme toujours déserte. Devant nous s'élevait

la cage du timonier, et je me trompe fort, ou le capitaine Nemo devait

être là, dirigeant lui-même son _Nautilus_.

J'avais sous les yeux les excellentes cartes du détroit de Torrès

levées et dressées par l'ingénieur hydrographe Vincendon Dumoulin et

l'enseigne de vaisseau Coupvent-Desbois,—maintenant amiral,—qui

faisaient partie de l'état-major de Dumont-d'Urville pendant son

dernier voyage de circumnavigation. Ce sont, avec celles du capitaine

King, les meilleures cartes qui débrouillent l'imbroglio de cet étroit

passage, et je les consultais avec une scrupuleuse attention.

Autour du _Nautilus_ la mer bouillonnait avec furie. Le courant de

flots, qui portait du sud-est au nord-ouest avec une vitesse de deux

milles et demi, se brisait sur les coraux dont la tête émergeait çà et

là.

«Voilà une mauvaise mer! me dit Ned Land.

—Détestable, en effet, répondis-je, et qui ne convient guère à un

bâtiment comme le _Nautilus_.

Vingt mille lieues sous les mers · 第 12 / 37 段