de sa route, car je vois là des pâtés de coraux qui mettraient sa coque
en mille pièces, si elle les effleurait seulement!»
En effet, la situation était périlleuse, mais le _Nautilus_ semblait
se glisser comme par enchantement au milieu de ces furieux écueils. Il
ne suivait pas exactement la route de l'_Astrolabe_ et de la _Zélée_
qui fut fatale à Dumont d'Urville. Il prit plus au nord, rangea l'île
Murray, et revint au sud-ouest, vers le passage de Cumberland. Je
croyais qu'il allait y donner franchement, quand, remontant dans le
nord-ouest, il se porta, à travers une grande quantité d'îles et
d'îlots peu connus, vers l'île Tound et le canal Mauvais.
Je me demandais déjà si le capitaine Nemo, imprudent jusqu'à la folie,
voulait engager son navire dans cette passe où touchèrent les deux
corvettes de Dumont d'Urville, quand, modifiant une seconde fois
sa direction et coupant droit à l'ouest, il se dirigea vers l'île
Gueboroar.
Il était alors trois heures après-midi. Le flot se cassait, la marée
étant presque pleine. Le _Nautilus_ s'approcha de cette île que je vois
encore avec sa remarquable lisière de pendanus. Nous la rangions à
moins de deux milles.
Soudain, un choc me renversa. Le _Nautilus_ venait de toucher contre un
écueil, et il demeura immobile, donnant une légère gîte sur bâbord.
Quand je me relevai, j'aperçus sur la plate-forme le capitaine Nemo et
son second. Ils examinaient la situation du navire, échangeant quelques
mots dans leur incompréhensible idiome.
Voici quelle était cette situation. A deux milles, par tribord,
apparaissait l'île Gueboroar dont la côte s'arrondissait du nord à
l'ouest, comme un immense bras. Vers le sud et l'est se montraient déjà
quelques têtes de coraux que le jusant laissait à découvert. Nous nous
étions échoués au plein, et dans une de ces mers où les marées sont
médiocres, circonstance fâcheuse pour le renflouage du _Nautilus_.
Cependant, le navire n'avait aucunement souffert, tant sa coque était
solidement liée. Mais s'il ne pouvait ni couler, ni s'ouvrir, il
risquait fort d'être à jamais attaché sur ces écueils, et alors c'en
était fait de l'appareil sous-marin du capitaine Nemo.
Je réfléchissais ainsi, quand le capitaine, froid et calme, toujours
maître de lui, ne paraissant ni ému ni contrarié, s'approcha:
«Un accident? lui dis-je.
—Non, un incident, me répondit-il.
—Mais un incident, répliquai-je, qui vous obligera peut-être à
redevenir un habitant de ces terres que vous fuyez!»
Le capitaine Nemo me regarda d'un air singulier, et fit un geste
négatif. C'était me dire assez clairement que rien ne le forcerait
jamais à remettre les pieds sur un continent. Puis il dit:
«D'ailleurs, monsieur Aronnax, le _Nautilus_ n'est pas en perdition.
Il vous transportera encore au milieu des merveilles de l'Océan. Notre
voyage ne fait que commencer, et je ne désire pas me priver si vite de
l'honneur de votre compagnie.
—Cependant, capitaine Nemo, repris-je sans relever la tournure
ironique de cette phrase, le _Nautilus_ s'est échoué au moment de
la pleine mer. Or, les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique,
et, si vous ne pouvez délester le _Nautilus_,—ce qui me paraît
impossible,—je ne vois pas comment il sera renfloué.
—Les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique, vous avez raison,
monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, mais, au détroit
de Torrès, on trouve encore une différence d'un mètre et demi entre
le niveau des hautes et basses mers. C'est aujourd'hui le 4 janvier,
et dans cinq jours la pleine lune. Or, je serai bien étonné si ce
complaisant satellite ne soulève pas suffisamment ces masses d'eau, et
ne me rend pas un service que je ne veux devoir qu'à lui seul.»
Ceci dit, le capitaine Nemo, suivi de son second, redescendit à
l'intérieur du _Nautilus_. Quant au bâtiment, il ne bougeait plus et
demeurait immobile, comme si les polypes coralliens l'eussent déjà
maçonné dans leur indestructible ciment.
«Eh bien, monsieur? me dit Ned Land, qui vint à moi après le départ du
capitaine.
—Eh bien, ami Ned, nous attendrons tranquillement la marée du 9, car
il paraît que la lune aura la complaisance de nous remettre à flot.
—Tout simplement?
—Tout simplement.
—Et ce capitaine ne va pas mouiller ses ancres au large, mettre sa
machine sur ses chaînes, et tout faire pour se déhaler?
—Puisque la marée suffira!» répondit simplement Conseil.
Le Canadien regarda Conseil, puis il haussa les épaules. C'était le
marin qui parlait en lui.
«Monsieur, répliqua-t-il, vous pouvez me croire quand je vous dis que
ce morceau de fer ne naviguera plus jamais ni sur ni sous les mers. Il
n'est bon qu'à vendre au poids. Je pense donc que le moment est venu de
fausser compagnie au capitaine Nemo.
—Ami Ned, répondis-je, je ne désespère pas comme vous de ce vaillant
_Nautilus_, et dans quatre jours nous saurons à quoi nous en tenir
sur les marées du Pacifique. D'ailleurs, le conseil de fuir pourrait
être opportun si nous étions en vue des côtes de l'Angleterre ou de la
Provence, mais dans les parages de la Papouasie, c'est autre chose, et
il sera toujours temps d'en venir à cette extrémité, si le _Nautilus_
ne parvient pas à se relever, ce que je regarderais comme un événement
grave.
—Mais ne saurait-on tâter, au moins, de ce terrain? reprit Ned Land.
Voilà une île. Sur cette île, il y a des arbres. Sous ces arbres,
des animaux terrestres, des porteurs de côtelettes et de roastbeefs,
auxquels je donnerais volontiers quelques coups de dents.
—Ici, l'ami Ned a raison, dit Conseil, et je me range à son avis.
Monsieur ne pourrait-il obtenir de son ami le capitaine Nemo de nous
transporter à terre, ne fût-ce que pour ne pas perdre l'habitude de
fouler du pied les parties solides de notre planète?
—Je peux le lui demander, répondis-je, mais il refusera.
—Que monsieur se risque, dit Conseil, et nous saurons à quoi nous en
tenir sur l'amabilité du capitaine.»
A ma grande surprise, le capitaine Nemo m'accorda la permission que je
lui demandais, et il le fit avec beaucoup de grâce et d'empressement,
sans même avoir exigé de moi la promesse de revenir à bord. Mais
une fuite à travers les terres de la Nouvelle-Guinée eût été
très-périlleuse, et je n'aurais pas conseillé à Ned Land de la tenter.
Mieux valait être prisonnier à bord du _Nautilus_, que de tomber entre
les mains des naturels de la Papouasie.
Le canot fut mis à notre disposition pour le lendemain matin. Je ne
cherchai pas à savoir si le capitaine Nemo nous accompagnerait. Je
pensai même qu'aucun homme de l'équipage ne nous serait donné, et que
Ned Land serait seul chargé de diriger l'embarcation. D'ailleurs, la
terre se trouvait à deux milles au plus, et ce n'était qu'un jeu pour
le Canadien de conduire ce léger canot entre les lignes de récifs si
fatales aux grands navires.
Le lendemain, 5 janvier, le canot, déponté, fut arraché de son alvéole
et lancé à la mer du haut de la plate-forme. Deux hommes suffirent
à cette opération. Les avirons étaient dans l'embarcation, et nous
n'avions plus qu'à y prendre place.
A huit heures, armés de fusils et de haches, nous débordions du
_Nautilus_. La mer était assez calme. Une petite brise soufflait de
terre. Conseil et moi, placés aux avirons, nous nagions vigoureusement,
et Ned gouvernait dans les étroites passes que les brisants laissaient
entre eux. Le canot se maniait bien et filait rapidement.
Ned Land ne pouvait contenir sa joie. C'était un prisonnier échappé de
sa prison, et il ne songeait guère qu'il lui faudrait y rentrer.
«De la viande! répétait-il, nous allons donc manger de la viande, et
quelle viande! Du véritable gibier! Pas de pain, par exemple! Je ne
dis pas que le poisson ne soit une bonne chose, mais il ne faut pas
en abuser, et un morceau de fraîche venaison, grillé sur des charbons
ardents, variera agréablement notre ordinaire.
—Gourmand! répondait Conseil, il m'en fait venir l'eau à la bouche.
—Il reste à savoir, dis-je, si ces forêts sont giboyeuses, et si le
gibier n'y est pas de telle taille qu'il puisse lui-même chasser le
chasseur.
—Bon! monsieur Aronnax, répondit le Canadien, dont les dents
semblaient être affûtées comme un tranchant de hache, mais je mangerai
du tigre, de l'aloyau de tigre, s'il n'y a pas d'autre quadrupède dans
cette île.
—L'ami Ned est inquiétant, répondit Conseil.
—Quel qu'il soit, reprit Ned Land, tout animal à quatre pattes sans
plumes, ou à deux pattes avec plumes, sera salué de mon premier coup de
fusil.
—Bon! répondis-je, voilà les imprudences de maître Land qui vont
recommencer!
—N'ayez pas peur, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, et nagez
ferme! Je ne demande pas vingt-cinq minutes pour vous offrir un mets de
ma façon.»
A huit heures et demie, le canot du _Nautilus_ venait s'échouer
doucement sur une grève de sable, après avoir heureusement franchi
l'anneau coralligène qui entourait l'île de Gueboroar.
CHAPITRE XXI
QUELQUES JOURS A TERRE.
Je fus assez vivement impressionné en touchant terre. Ned Land essayait
le sol du pied, comme pour en prendre possession. Il n'y avait pourtant
que deux mois que nous étions, suivant l'expression du capitaine
Nemo, les «passagers du _Nautilus_,» c'est-à-dire, en réalité, les
prisonniers de son commandant.
En quelques minutes, nous fûmes à une portée de fusil de la côte. Le
sol était presque entièrement madréporique, mais certains lits de
torrents desséchés, semés de débris granitiques, démontraient que cette
île était due à une formation primordiale. Tout l'horizon se cachait
derrière un rideau de forêts admirables. Des arbres énormes, dont
la taille atteignait parfois deux cents pieds, se reliaient l'un à
l'autre par des guirlandes de lianes, vrais hamacs naturels que berçait
une brise légère. C'étaient des mimosas, des ficus, des casuarinas,
des teks, des hibiscus, des pendanus, des palmiers, mélangés à
profusion, et sous l'abri de leur voûte verdoyante, au pied de leur
stype gigantesque, croissaient des orchidées, des légumineuses et des
fougères.
Mais, sans remarquer tous ces beaux échantillons de la flore
papouasienne, le Canadien abandonna l'agréable pour l'utile. Il aperçut
un cocotier, abattit quelques uns de ses fruits, les brisa, et nous
bûmes leur lait, nous mangeâmes leur amande, avec une satisfaction qui
protestait contre l'ordinaire du _Nautilus_.
«Excellent! disait Ned Land.
—Exquis! répondait Conseil.
[Illustration: Tout l'horizon se cachait derrière un rideau de forêts.
(Page 159.)]
—Et je ne pense pas, dit le Canadien, que votre Nemo s'oppose à ce que
nous introduisions une cargaison de cocos à son bord?
—Je ne le crois pas, répondis-je, mais il n'y voudra pas goûter!
—Tant pis pour lui! dit Conseil.
—Et tant mieux pour nous! riposta Ned Land. Il en restera davantage.
—Un mot seulement, maître Land, dis-je au harponneur qui se disposait
à ravager un autre cocotier, le coco est une bonne chose, mais avant
d'en remplir le canot, il me paraît sage de reconnaître si l'île ne
produit pas quelque substance non moins utile. Des légumes frais
seraient bien reçus à l'office du _Nautilus_.
—Monsieur a raison, répondit Conseil, et je propose de réserver trois
places dans notre embarcation, l'une pour les fruits, l'autre pour
les légumes, et la troisième pour la venaison, dont je n'ai pas encore
entrevu le plus mince échantillon.
[Illustration: Ned Land prit sa hache. (Page 164.)]
—Conseil, il ne faut désespérer de rien, répondit le Canadien.
—Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons l'œil aux
aguets. Quoique l'île paraisse inhabitée, elle pourrait renfermer,
cependant, quelques individus qui seraient moins difficiles que nous
sur la nature du gibier!
—Hé! hé! fit Ned Land, avec un mouvement de mâchoire très-significatif.
—Eh bien! Ned! s'écria Conseil.
—Ma foi, riposta le Canadien, je commence à comprendre les charmes de
l'anthropophagie!
—Ned! Ned! que dites-vous là! répliqua Conseil. Vous, anthropophage!
Mais je ne serai plus en sûreté près de vous, moi qui partage votre
cabine! Devrai-je donc me réveiller un jour à demi dévoré?
—Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous manger
sans nécessité.
—Je ne m'y fie pas, répondit Conseil. En chasse! Il faut absolument
abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale, ou bien, l'un de
ces matins, monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique
pour le servir.»
Tandis que s'échangeaient ces divers propos, nous pénétrions sous les
sombres voûtes de la forêt, et pendant deux heures, nous la parcourûmes
en tous sens.
Le hasard servit à souhait cette recherche de végétaux comestibles,
et l'un des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un
aliment précieux qui manquait à bord.
Je veux parler de l'arbre à pain, très-abondant dans l'île Gueboroar,
et j'y remarquai principalement cette variété dépourvue de graines, qui
porte en malais le nom de «Rima.»
Cet arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et
haut de quarante pieds. Sa cime, gracieusement arrondie et formée de
grandes feuilles multilobées, désignait suffisamment aux yeux d'un
naturaliste cet «artocarpus» qui a été très-heureusement naturalisé
aux îles Mascareignes. De sa masse de verdure se détachaient de gros
fruits globuleux, larges d'un décimètre, et pourvus extérieurement de
rugosités qui prenaient une disposition hexagonale. Utile végétal dont
la nature a gratifié les régions auxquelles le blé manque, et qui, sans
exiger aucune culture, donne des fruits pendant huit mois de l'année.
Ned Land les connaissait bien, ces fruits. Il en avait déjà mangé
pendant ses nombreux voyages, et il savait préparer leur substance
comestible. Aussi leur vue excita-t-elle ses désirs, et il n'y put
tenir plus longtemps.
«Monsieur, me dit-il, que je meure si je ne goûte pas un peu de cette
pâte de l'arbre à pain!
—Goûtez, ami Ned, goûtez à votre aise. Nous sommes ici pour faire des
expériences, faisons-les.
—Ce ne sera pas long,» répondit le Canadien.
Et, armé d'une lentille, il alluma un feu de bois mort qui pétilla
joyeusement. Pendant ce temps, Conseil et moi, nous choisissions
les meilleurs fruits de l'artocarpus. Quelques-uns n'avaient pas
encore atteint un degré suffisant de maturité, et leur peau épaisse
recouvrait une pulpe blanche, mais peu fibreuse. D'autres, en
très-grand nombre, jaunâtres et gélatineux, n'attendaient que le moment
d'être cueillis.
Ces fruits ne renfermaient aucun noyau. Conseil en apporta une douzaine
à Ned Land, qui les plaça sur un feu de charbons, après les avoir
coupés en tranches épaisses, et ce faisant, il répétait toujours:
«Vous verrez, monsieur, comme ce pain est bon!
—Surtout quand on en est privé depuis longtemps, dit Conseil.
—Ce n'est même plus du pain, ajouta le Canadien. C'est une pâtisserie
délicate. Vous n'en avez jamais mangé, monsieur?
—Non, Ned.
—Eh bien, préparez-vous à absorber une chose succulente. Si vous n'y
revenez pas, je ne suis plus le roi des harponneurs!»
Au bout de quelques minutes, la partie des fruits exposée au feu fut
complétement charbonnée. A l'intérieur apparaissait une pâte blanche,
sorte de mie tendre, dont la saveur rappelait celle de l'artichaut.
Il faut l'avouer, ce pain était excellent, et j'en mangeai avec grand
plaisir.
«Malheureusement, dis-je, une telle pâte ne peut se garder fraîche, et
il me paraît inutile d'en faire une provision pour le bord.
—Par exemple, monsieur! s'écria Ned Land. Vous parlez là comme un
naturaliste, mais moi, je vais agir comme un boulanger. Conseil, faites
une récolte de ces fruits que nous reprendrons à notre retour.
—Et comment les préparerez-vous? demandai-je au Canadien.
—En fabriquant avec leur pulpe une pâte fermentée qui se gardera
indéfiniment et sans se corrompre. Lorsque je voudrai l'employer, je
la ferai cuire à la cuisine du bord, et malgré sa saveur un peu acide,
vous la trouverez excellente.
—Alors, maître Ned, je vois qu'il ne manque rien à ce pain.
—Si, monsieur le professeur, répondit le Canadien, il y manque
quelques fruits ou tout ou moins quelques légumes!
—Cherchons les fruits et les légumes.»
Lorsque notre récolte fut terminée, nous nous mîmes en route pour
compléter ce dîner «terrestre.»
Nos recherches ne furent pas vaines, et, vers midi, nous avions fait
une ample provision de bananes. Ces produits délicieux de la zone
torride mûrissent pendant toute l'année, et les Malais, qui leur ont
donné le nom de «pisang,» les mangent sans les faire cuire. Avec
ces bananes, nous recueillîmes des jaks énormes dont le goût est
très-accusé, des mangues savoureuses, et des ananas d'une grosseur
invraisemblable. Mais cette récolte prit une grande partie de notre
temps, que, d'ailleurs, il n'y avait pas lieu de regretter.
Conseil observait toujours Ned. Le harponneur marchait en avant, et,
pendant sa promenade à travers la forêt, il glanait d'une main sûre
d'excellents fruits qui devaient compléter sa provision.
«Enfin, demanda Conseil, il ne vous manque plus rien, ami Ned?
—Hum! fit le Canadien.
—Quoi! vous vous plaignez?
—Tous ces végétaux ne peuvent constituer un repas, répondit Ned. C'est
la fin d'un repas, c'est un dessert. Mais le potage? mais le rôti?
—En effet, dis-je, Ned nous avait promis des côtelettes qui me
semblent fort problématiques.
—Monsieur, répondit le Canadien, non-seulement la chasse n'est pas
finie, mais elle n'est même pas commencée. Patience! Nous finirons bien
par rencontrer quelque animal de plume ou de poil, et, si ce n'est pas
en cet endroit, ce sera dans un autre...
—Et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, ajouta Conseil, car
il ne faut pas trop s'éloigner. Je propose même de revenir au canot.
—Quoi! déjà! s'écria Ned.
—Nous devons être de retour avant la nuit, dis-je.
—Mais quelle heure est-il donc? demanda le Canadien.
—Deux heures, au moins, répondit Conseil.
—Comme le temps passe sur ce sol ferme! s'écria maître Ned Land avec
un soupir de regret.
—En route,» répondit Conseil.
Nous revînmes donc à travers la forêt, et nous complétâmes notre
récolte en faisant une razzia de choux-palmistes qu'il fallut cueillir
à la cime des arbres, de petits haricots que je reconnus pour être les
«abrou» des Malais, et d'ignames d'une qualité supérieure.
Nous étions surchargés quand nous arrivâmes au canot. Cependant, Ned
Land ne trouvait pas encore sa provision suffisante. Mais le sort
le favorisa. Au moment de s'embarquer, il aperçut plusieurs arbres,
hauts de vingt-cinq à trente pieds, qui appartenaient à l'espèce des
palmiers. Ces arbres, aussi précieux que l'artocarpus, sont justement
comptés parmi les plus utiles produits de la Malaisie.
C'étaient des sagoutiers, végétaux qui croissent sans culture, se
reproduisant, comme les mûriers, par leurs rejetons et leurs graines.
Ned Land connaissait la manière de traiter ces arbres. Il prit sa
hache, et la maniant avec une grande vigueur, il eut bientôt couché sur
le sol deux ou trois sagoutiers dont la maturité se reconnaissait à la
poussière blanche qui saupoudrait leurs palmes.
Je le regardai faire plutôt avec les yeux d'un naturaliste qu'avec les
yeux d'un homme affamé. Il commença par enlever à chaque tronc une
bande d'écorce, épaisse d'un pouce, qui recouvrait un réseau de fibres
allongées formant d'inextricables nœuds, que mastiquait une sorte de
farine gommeuse. Cette farine, c'était le sagou, substance comestible
qui sert principalement à l'alimentation des populations mélanaisiennes.
Ned Land se contenta, pour le moment, de couper ces troncs par
morceaux, comme il eût fait de bois à brûler, se réservant d'en
extraire plus tard la farine, de la passer dans une étoffe afin de la
séparer de ses ligaments fibreux, d'en faire évaporer l'humidité au
soleil, et de la laisser durcir dans des moules.
Enfin, à cinq heures du soir, chargés de toutes nos richesses, nous
quittions le rivage de l'île, et, une demi-heure après, nous accostions
le _Nautilus_. Personne ne parut à notre arrivée. L'énorme cylindre
de tôle semblait désert. Les provisions embarquées, je descendis à ma
chambre. J'y trouvai mon souper prêt. Je mangeai, puis je m'endormis.
Le lendemain, 6 janvier, rien de nouveau à bord. Pas un bruit à
l'intérieur, pas un signe de vie. Le canot était resté le long du bord,
à la place même où nous l'avions laissé. Nous résolûmes de retourner à
l'île Gueboroar. Ned Land espérait être plus heureux que la veille au
point de vue du chasseur, et désirait visiter une autre partie de la
forêt.
Au lever du soleil, nous étions en route. L'embarcation, enlevée par le
flot qui portait à terre, atteignit l'île en peu d'instants.
Nous débarquâmes, et, pensant qu'il valait mieux s'en rapporter à
l'instinct du Canadien, nous suivîmes Ned Land dont les longues jambes
menaçaient de nous distancer.
Ned Land remonta la côte vers l'ouest, puis, passant à gué quelques
lits de torrents, il gagna la haute plaine que bordaient d'admirables
forêts. Quelques martins-pêcheurs rôdaient le long des cours d'eau,
mais ils ne se laissaient pas approcher. Leur circonspection me prouva
que ces volatiles savaient à quoi s'en tenir sur des bipèdes de notre
espèce, et j'en conclus que, si l'île n'était pas habitée, du moins,
des êtres humains la fréquentaient.
Après avoir traversé une assez grasse prairie, nous arrivâmes à la
lisière d'un petit bois qu'animaient le chant et le vol d'un grand
nombre d'oiseaux.
«Ce ne sont encore que des oiseaux, dit Conseil.
—Mais il y en a qui se mangent! répondit le harponneur.
—Point, ami Ned, répliqua Conseil, car je ne vois là que de simples
perroquets.
—Ami Conseil, répondit gravement Ned, le perroquet est le faisan de
ceux qui n'ont pas autre chose à manger.
—Et j'ajouterai, dis-je, que cet oiseau, convenablement préparé, vaut
son coup de fourchette.»
En effet, sous l'épais feuillage de ce bois, tout un monde de
perroquets voltigeait de branche en branche, n'attendant qu'une
éducation plus soignée pour parler la langue humaine. Pour le moment,
ils caquetaient en compagnie de perruches de toutes couleurs, de graves
kakatouas, qui semblaient méditer quelque problème philosophique,
tandis que des loris d'un rouge éclatant passaient comme un morceau
d'étamine emporté par la brise, au milieu de kalaos au vol bruyant,
de papouas peints des plus fines nuances de l'azur, et de toute une
variété de volatiles charmants, mais généralement peu comestibles.
Cependant, un oiseau particulier à ces terres, et qui n'a jamais
dépassé la limite des îles d'Arrou et des îles des Papouas, manquait à
cette collection. Mais le sort me réservait de l'admirer avant peu.
Après avoir traversé un taillis de médiocre épaisseur, nous avions
retrouvé une plaine obstruée de buissons. Je vis alors s'enlever
de magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes
obligeait à se diriger contre le vent. Leur vol ondulé, la grâce de
leurs courbes aériennes, le chatoiement de leurs couleurs, attiraient
et charmaient le regard. Je n'eus pas de peine à les reconnaître.
«Des oiseaux de paradis! m'écriai-je.
—Ordre des passereaux, section des clystomores, répondit Conseil.
—Famille des perdreaux? demanda Ned Land.
—Je ne crois pas, maître Land. Néanmoins, je compte sur votre adresse
pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale!
—On essayera, monsieur le professeur, quoique je sois plus habitué à
manier le harpon que le fusil.»
Les Malais, qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois,
ont, pour les prendre, divers moyens que nous ne pouvions employer.
Tantôt ils disposent des lacets au sommet des arbres élevés que les
paradisiers habitent de préférence. Tantôt ils s'en emparent avec
une glu tenace qui paralyse leurs mouvements. Ils vont même jusqu'à
empoisonner les fontaines où ces oiseaux ont l'habitude de boire. Quant
à nous, nous étions réduits à les tirer au vol, ce qui nous laissait
peu de chances de les atteindre. Et en effet, nous épuisâmes vainement
une partie de nos munitions.