Une demi-heure après, guidés par la traînée électrique, nous

atteignions le _Nautilus_. La porte extérieure était restée ouverte,

et le capitaine Nemo la referma, dès que nous fûmes rentrés dans la

première cellule. Puis, il pressa un bouton. J'entendis manœuvrer les

pompes au-dedans du navire, je sentis l'eau baisser autour de moi,

et, en quelques instants, la cellule fut entièrement vidée. La porte

intérieure s'ouvrit alors, et nous passâmes dans le vestiaire.

Là, nos habits de scaphandre furent retirés, non sans peine, et,

très-harassé, tombant d'inanition et de sommeil, je regagnai ma

chambre, tout émerveillé de cette surprenante excursion au fond des

mers.

CHAPITRE XVIII

QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE.

Le lendemain matin, 18 novembre, j'étais parfaitement remis de mes

fatigues de la veille, et je montai sur la plate-forme, au moment où le

second du _Nautilus_ prononçait sa phrase quotidienne. Il me vint alors

à l'esprit qu'elle se rapportait à l'état de la mer, ou plutôt qu'elle

signifiait: «Nous n'avons rien en vue.»

Et en effet, l'Océan était désert. Pas une voile à l'horizon. Les

hauteurs de l'île Crespo avaient disparu pendant la nuit. La mer,

absorbant les couleurs du prisme, à l'exception des rayons bleus,

réfléchissait ceux-ci dans toutes les directions et revêtait une

admirable teinte d'indigo. Une moire, à larges raies, se dessinait

régulièrement sur les flots onduleux.

J'admirais ce magnifique aspect de l'Océan, quand le capitaine Nemo

apparut. Il ne sembla pas s'apercevoir de ma présence, et commença une

série d'observations astronomiques. Puis, son opération terminée, il

alla s'accouder sur la cage du fanal, et ses regards se perdirent à la

surface de l'Océan.

Cependant, une vingtaine de matelots du _Nautilus_, tous gens vigoureux

et bien constitués, étaient montés sur la plate-forme. Ils venaient

retirer les filets qui avaient été mis à la traîne pendant la nuit. Ces

marins appartenaient évidemment à des nations différentes, bien que le

type européen fût indiqué chez tous. Je reconnus, à ne pas me tromper,

des Irlandais, des Français, quelques Slaves, un Grec ou un Candiote.

Du reste, ces hommes étaient sobres de paroles, et n'employaient entre

eux que ce bizarre idiome dont je ne pouvais pas même soupçonner

l'origine. Aussi, je dus renoncer à les interroger.

Les filets furent halés à bord. C'étaient des espèces de chaluts,

semblables à ceux des côtes normandes, vastes poches qu'une vergue

flottante et une chaîne transfilée dans les mailles inférieures

tiennent entr'ouvertes. Ces poches, ainsi traînées sur leurs gantiers

de fer, balayaient le fond de l'Océan et ramassaient tous ses produits

sur leur passage. Ce jour-là, ils ramenèrent de curieux échantillons

de ces parages poissonneux, des lophies, auxquels leurs mouvements

comiques ont valu le qualificatif d'histrions, des commersons noirs,

munis de leurs antennes, des balistes ondulés, entourés de bandelettes

rouges, des tétrodons-croissants, dont le venin est extrêmement subtil,

quelques lamproies olivâtres, des macrorhinques, couverts d'écailles

argentées, des trichiures, dont la puissance électrique est égale à

celle du gymnote et de la torpille, des notoptères écailleux, à bandes

brunes et transversales, des gades verdâtres, plusieurs variétés de

gobies, etc., enfin, quelques poissons de proportions plus vastes,

un caranx à tête proéminente, long d'un mètre, plusieurs beaux

scombres bonites, chamarrés de couleurs bleues et argentées, et trois

magnifiques thons que la rapidité de leur marche n'avait pu sauver du

chalut.

J'estimai que ce coup de filet rapportait plus de mille livres de

poissons. C'était une belle pêche, mais non surprenante. En effet,

ces filets restent à la traîne pendant plusieurs heures et enserrent

dans leur prison de fil tout un monde aquatique. Nous ne devions

donc pas manquer de vivres d'une excellente qualité, que la rapidité

du _Nautilus_ et l'attraction de sa lumière électrique pouvaient

renouveler sans cesse.

Ces divers produits de la mer furent immédiatement affalés par le

panneau vers les cambuses, destinés, les uns à être mangés frais, les

autres à être conservés.

La pêche finie, la provision d'air renouvelée, je pensais que le

_Nautilus_ allait reprendre son excursion sous-marine, et je me

préparais à regagner ma chambre, quand, se tournant vers moi, le

capitaine Nemo me dit sans autre préambule:

«Voyez cet océan, monsieur le professeur, n'est-il pas doué d'une

vie réelle? N'a-t-il pas ses colères et ses tendresses? Hier, il

s'est endormi comme nous, et le voilà qui se réveille après une nuit

paisible!»

Ni bonjour, ni bonsoir! N'eût-on pas dit que cet étrange personnage

continuait avec moi une conversation déjà commencée?

«Regardez, reprit-il, il s'éveille sous les caresses du soleil! Il va

revivre de son existence diurne! C'est une intéressante étude que de

suivre le jeu de son organisme. Il possède un pouls, des artères, il a

ses spasmes, et je donne raison à ce savant Maury, qui a découvert en

lui une circulation aussi réelle que la circulation sanguine chez les

animaux.»

Il est certain que le capitaine Nemo n'attendait de moi aucune réponse,

et il me parut inutile de lui prodiguer les «Évidemment,» les «A coup

sûr,» et les «Vous avez raison.» Il se parlait plutôt à lui-même,

prenant de longs temps entre chaque phrase. C'était une méditation à

voix haute.

«Oui, dit-il, l'Océan possède une circulation véritable, et, pour

la provoquer, il a suffi au Créateur de toutes choses de multiplier

en lui le calorique, le sel et les animalcules. Le calorique, en

effet, crée des densités différentes, qui amènent les courants et les

contre-courants. L'évaporation, nulle aux régions hyperboréennes,

très-active dans les zones équatoriales, constitue un échange permanent

des eaux tropicales et des eaux polaires. En outre, j'ai surpris

ces courants de haut en bas et de bas en haut, qui forment la vraie

respiration de l'Océan. J'ai vu la molécule d'eau de mer, échauffée à

la surface, redescendre vers les profondeurs, atteindre son maximum

de densité à deux degrés au-dessous de zéro, puis se refroidissant

encore, devenir plus légère et remonter. Vous verrez, aux pôles, les

conséquences de ce phénomène, et vous comprendrez pourquoi, par cette

loi de la prévoyante nature, la congélation ne peut jamais se produire

qu'à la surface des eaux!»

Pendant que le capitaine Nemo achevait sa phrase, je me disais: «Le

pôle! Est-ce que cet audacieux personnage prétend nous conduire jusque

là!»

Cependant, le capitaine s'était tu, et regardait cet élément si

complétement, si incessamment étudié par lui. Puis reprenant:

«Les sels, dit-il, sont en quantité considérable dans la mer, monsieur

le professeur, et si vous enleviez tous ceux qu'elle contient en

dissolution, vous en feriez une masse de quatre millions et demi de

lieues cubes, qui, étalée sur le globe, formerait une couche de plus

de dix mètres de hauteur. Et ne croyez pas que la présence de ces sels

ne soit due qu'à un caprice de la nature. Non. Ils rendent les eaux

marines moins évaporables, et empêchent les vents de leur enlever une

trop grande quantité de vapeurs, qui, en se résolvant, submergeraient

les zones tempérées. Rôle immense, rôle de pondérateur dans l'économie

générale du globe!»

Le capitaine Nemo s'arrêta, se leva même, fit quelques pas sur la

plateforme, et revint vers moi:

«Quant aux infusoires, reprit-il, quant à ces milliards d'animalcules,

qui existent par millions dans une gouttelette, et dont il faut huit

cent mille pour peser un milligramme, leur rôle n'est pas moins

important. Ils absorbent les sels marins, ils s'assimilent les éléments

solides de l'eau, et, véritables faiseurs de continents calcaires, ils

fabriquent des coraux et des madrépores! Et alors la goutte d'eau,

privée de son aliment minéral, s'allége, remonte à la surface, y

absorbe les sels abandonnés par l'évaporation, s'alourdit, redescend,

et rapporte aux animalcules de nouveaux éléments à absorber. De là,

un double courant ascendant et descendant, et toujours le mouvement,

toujours la vie! La vie, plus intense que sur les continents, plus

exubérante, plus infinie, s'épanouissant dans toutes les parties de cet

océan, élément de mort pour l'homme, a-t-on dit, élément de vie pour

des myriades d'animaux,—et pour moi!»

Quand le capitaine Nemo parlait ainsi, il se transfigurait et

provoquait en moi une extraordinaire émotion.

[Illustration: Un grand oiseau s'approchait en planant. (Page 131.)]

«Aussi, ajouta-t-il, là est la vraie existence! Et je concevrais

la fondation de villes nautiques, d'agglomérations de maisons

sous-marines, qui, comme le _Nautilus_, reviendraient respirer chaque

matin à la surface des mers, villes libres, s'il en fut, cités

indépendantes! Et encore, qui sait si quelque despote...»

Le capitaine Nemo acheva sa phrase par un geste violent. Puis,

s'adressant directement à moi, comme pour chasser une pensée funeste:

«Monsieur Aronnax, me demanda-t-il, savez-vous quelle est la profondeur

de l'Océan?

—Je sais, du moins, capitaine, ce que les principaux sondages nous ont

appris.

[Illustration: On pouvait compter ces calmars par millions. (Page 139.)]

—Pourriez-vous me les citer, afin que je les contrôle au besoin?

—En voici quelques-uns, répondis-je, qui me reviennent à la mémoire.

Si je ne me trompe, on a trouvé une profondeur moyenne de huit mille

deux cents mètres dans l'Atlantique nord, et de deux mille cinq cents

mètres dans la Méditerranée. Les plus remarquables sondes ont été

faites dans l'Atlantique sud, près du trente-cinquième degré, et elles

ont donné douze mille mètres, quatorze mille quatre-vingt onze mètres,

et quinze mille cent quarante-neuf mètres. En somme, on estime que si

le fond de la mer était nivelé, sa profondeur moyenne serait de sept

kilomètres environ.

—Bien, monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, nous vous

montrerons mieux que cela, je l'espère. Quant à la profondeur moyenne

de cette partie du Pacifique, je vous apprendrai qu'elle est seulement

de quatre mille mètres.»

Ceci dit, le capitaine Nemo se dirigea vers le panneau et disparut par

l'échelle. Je le suivis, et je regagnai le grand salon. L'hélice se mit

aussitôt en mouvement, et le loch accusa une vitesse de vingt milles à

l'heure.

Pendant les jours, pendant les semaines qui s'écoulèrent, le capitaine

Nemo fut très-sobre de visites. Je ne le vis qu'à de rares intervalles.

Son second faisait régulièrement le point que je trouvais reporté sur

la carte, de telle sorte que je pouvais relever exactement la route du

_Nautilus_.

Conseil et Land passaient de longues heures avec moi. Conseil avait

raconté à son ami les merveilles de notre promenade, et le Canadien

regrettait de ne nous avoir point accompagnés. Mais j'espérais que

l'occasion se représenterait de visiter les forêts océaniennes.

Presque chaque jour, pendant quelques heures, les panneaux du salon

s'ouvraient, et nos yeux ne se fatiguaient pas de pénétrer les mystères

du monde sous-marin.

La direction générale du _Nautilus_ était sud-est, et il se maintenait

entre cent mètres et cent cinquante mètres de profondeur. Un jour,

cependant, par je ne sais quel caprice, entraîné diagonalement au

moyen de ses plans inclinés, il atteignit les couches d'eau situées

par deux mille mètres. Le thermomètre indiquait une température de

4,25 centigrades, température qui, sous cette profondeur, paraît être

commune à toutes les latitudes.

Le 26 novembre, à trois heures du matin, le _Nautilus_ franchit le

tropique du Cancer par 172° de longitude. Le 27, il passa en vue des

Sandwich, où l'illustre Cook trouva la mort, le 14 février 1779. Nous

avions alors fait quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre

point de départ. Le matin, lorsque j'arrivai sur la plate-forme,

j'aperçus, à deux milles sous le vent, Haouaï, la plus considérable des

sept îles qui forment cet archipel. Je distinguai nettement sa lisière

cultivée, les diverses chaînes de montagnes qui courent parallèlement

à la côte, et ses volcans que domine le Mouna-Rea, élevé de cinq mille

mètres au-dessus du niveau de la mer. Entre autres échantillons de ces

parages, les filets rapportèrent des flabellaires pavonées, polypes

comprimés de forme gracieuse, et qui sont particuliers à cette partie

de l'Océan.

La direction du _Nautilus_ se maintint au sud-est. Il coupa l'Équateur,

le 1er décembre, par 142° de longitude, et le 4 du même mois, après une

rapide traversée que ne signala aucun incident, nous eûmes connaissance

du groupe des Marquises. J'aperçus à trois milles, par 8° 57′ de

latitude sud et 139° 32′ de longitude ouest, la pointe Martin de

Nouka-Hiva, la principale de ce groupe qui appartient à la France. Je

vis seulement les montagnes boisées qui se dessinaient à l'horizon, car

le capitaine Nemo n'aimait pas à rallier les terres. Là, les filets

rapportèrent de beaux spécimens de poissons, des choryphènes aux

nageoires azurées et à la queue d'or, dont la chair est sans rivale au

monde, des hologymnoses à peu près dépourvus d'écailles, mais d'un goût

exquis, des ostorhinques à mâchoire osseuse, des thasards jaunâtres qui

valaient la bonite, tous poissons dignes d'être classés à l'office du

bord.

Après avoir quitté ces îles charmantes protégées par le pavillon

français, du 4 au 11 décembre, le _Nautilus_ parcourut environ deux

mille milles. Cette navigation fut marquée par la rencontre d'une

immense troupe de calmars, curieux mollusques, très-voisins de la

seiche. Les pêcheurs français les désignent sous le nom d'encornets,

et ils appartiennent à la classe des céphalopodes et à la famille des

dibranchiaux, qui comprend avec eux les seiches et les argonautes.

Ces animaux furent particulièrement étudiés par les naturalistes de

l'antiquité, et ils fournissaient de nombreuses métaphores aux orateurs

de l'Agora, en même temps qu'un plat excellent à la table des riches

citoyens, s'il faut en croire Athénée, médecin grec, qui vivait avant

Galien.

Ce fut pendant la nuit du 9 au 10 décembre, que le _Nautilus_ rencontra

cette armée de mollusques qui sont particulièrement nocturnes. On

pouvait les compter par millions. Ils émigraient des zones tempérées

vers les zones plus chaudes, en suivant l'itinéraire des harengs et des

sardines. Nous les regardions à travers les épaisses vitres de cristal,

nageant à reculons avec une extrême rapidité, se mouvant au moyen de

leur tube locomoteur, poursuivant les poissons et les mollusques,

mangeant les petits, mangés des gros, et agitant dans une confusion

indescriptible les dix pieds que la nature leur a implantés sur la

tête, comme une chevelure de serpents pneumatiques. Le _Nautilus_,

malgré sa vitesse, navigua pendant plusieurs heures au milieu de cette

troupe d'animaux, et ses filets en ramenèrent une innombrable quantité,

où je reconnus les neuf espèces que d'Orbigny a classées pour l'Océan

Pacifique.

On le voit, pendant cette traversée, la mer prodiguait incessamment

ses plus merveilleux spectacles. Elle les variait à l'infini. Elle

changeait son décor et sa mise en scène pour le plaisir de nos yeux, et

nous étions appelés non-seulement à contempler les œuvres du Créateur

au milieu de l'élément liquide, mais encore à pénétrer les plus

redoutables mystères de l'Océan.

Pendant la journée du 11 décembre, j'étais occupé à lire dans le grand

salon. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les

panneaux entr'ouverts. Le _Nautilus_ était immobile. Ses réservoirs

remplis, il se tenait à une profondeur de mille mètres, région peu

habitée des Océans, dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de

rares apparitions.

Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Macé, les _Serviteurs

de l'estomac_, et j'en savourais les leçons ingénieuses, lorsque

Conseil interrompit ma lecture.

«Monsieur veut-il venir un instant? me dit-il d'une voix singulière.

—Qu'y a-t-il donc, Conseil?

—Que monsieur regarde.»

Je me levai, j'allai m'accouder devant la vitre, et je regardai.

En pleine lumière électrique, une énorme masse noirâtre, immobile,

se tenait suspendue au milieu des eaux. Je l'observai attentivement,

cherchant à reconnaître la nature de ce gigantesque cétacé. Mais une

pensée traversa subitement mon esprit.

«Un navire! m'écriai-je.

—Oui, répondit le Canadien, un bâtiment désemparé qui a coulé à pic!»

Ned Land ne se trompait pas. Nous étions en présence d'un navire,

dont les haubans coupés pendaient encore à leurs cadènes. Sa coque

paraissait être en bon état, et son naufrage datait au plus de quelques

heures. Trois tronçons de mâts, rasés à deux pieds au-dessus du pont,

indiquaient que ce navire engagé avait dû sacrifier sa mâture. Mais,

couché sur le flanc, il s'était rempli, et il donnait encore la bande

à bâbord. Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les

flots, mais plus triste encore la vue de son pont où quelques cadavres,

amarrés par des cordes, gisaient encore! J'en comptai quatre,—quatre

hommes, dont l'un se tenait debout, au gouvernail,—puis une femme,

à demi-sortie par la claire-voie de la dunette, et tenant un enfant

dans ses bras. Cette femme était jeune. Je pus reconnaître, vivement

éclairés par les feux du _Nautilus_, ses traits que l'eau n'avait pas

encore décomposés. Dans un suprême effort, elle avait élevé au-dessus

de sa tête son enfant, pauvre petit être dont les bras enlaçaient le

cou de sa mère! L'attitude des quatre marins me parut effrayante,

tordus qu'ils étaient dans des mouvements convulsifs, et faisant un

dernier effort pour s'arracher des cordes qui les liaient au navire.

Seul, plus calme, la face nette et grave, ses cheveux grisonnants

collés à son front, la main crispée à la roue du gouvernail, le

timonier semblait encore conduire son trois-mâts naufragé à travers les

profondeurs de l'Océan!

Quelle scène! Nous étions muets, le cœur palpitant, devant ce naufrage

pris sur le fait, et, pour ainsi dire, photographié à sa dernière

minute! Et je voyais déjà s'avancer, l'œil en feu, d'énormes squales,

attirés par cet appât de chair humaine!

Cependant le _Nautilus_, évoluant, tourna autour du navire submergé,

et, un instant, je pus lire sur son tableau d'arrière:

_Florida, Sunderland._

CHAPITRE XIX

VANIKORO.

Ce terrible spectacle inaugurait la série des catastrophes maritimes,

que le _Nautilus_ devait rencontrer sur sa route. Depuis qu'il

suivait des mers plus fréquentées, nous apercevions souvent des

coques naufragées qui achevaient de pourrir entre deux eaux, et, plus

profondément, des canons, des boulets, des ancres, des chaînes, et

mille autres objets de fer, que la rouille dévorait.

Cependant, toujours entraînés par ce _Nautilus_, où nous vivions comme

isolés, le 11 décembre, nous eûmes connaissance de l'archipel des

Pomotou, ancien «groupe dangereux» de Bougainville, qui s'étend sur

un espace de cinq cents lieues de l'est-sud-est à l'ouest-nord-ouest,

entre 13° 30′ et 23° 50′ de latitude sud, et 125° 30′ et 151° 30′

de longitude ouest, depuis l'île Ducie jusqu'à l'île Lazareff. Cet

archipel couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues

carrées, et il est formé d'une soixantaine de groupes d'îles, parmi

lesquels on remarque le groupe Gambier, auquel la France a imposé son

protectorat. Ces îles sont coralligènes. Un soulèvement lent, mais

continu, provoqué par le travail des polypes, les reliera un jour entre

elles. Puis, cette nouvelle île se soudera plus tard aux archipels

voisins, et un cinquième continent s'étendra depuis la Nouvelle-Zélande

et la Nouvelle-Calédonie jusqu'aux Marquises.

Le jour où je développai cette théorie devant le capitaine Nemo, il me

répondit froidement:

«Ce ne sont pas de nouveaux continents qu'il faut à la terre, mais de

nouveaux hommes!»

Les hasards de sa navigation avaient précisément conduit le _Nautilus_

vers l'île Clermont-Tonnerre, l'une des plus curieuses du groupe, qui

fut découvert en 1822, par le capitaine Bell, de _la Minerve_. Je pus

alors étudier ce système madréporique auquel sont dues les îles de cet

Océan.

Les madrépores, qu'il faut se garder de confondre avec les coraux,

ont un tissu revêtu d'un encroûtement calcaire, et les modifications

de sa structure ont amené M. Milne-Edwards, mon illustre maître, à

les classer en cinq sections. Les petits animalcules qui sécrètent

ce polypier vivent par milliards au fond de leurs cellules. Ce sont

leurs dépôts calcaires qui deviennent rochers, récifs, îlots, îles.

Ici, ils forment un anneau circulaire, entourant un lagon ou petit lac

intérieur, que des brèches mettent en communication avec la mer. Là,

ils figurent des barrières de récifs semblables à celles qui existent

sur les côtes de la Nouvelle-Calédonie et de diverses îles des Pomotou.

En d'autres endroits, comme à la Réunion et à Maurice, ils élèvent

des récifs frangés, hautes murailles droites, près desquelles les

profondeurs de l'Océan sont considérables.

En prolongeant à quelques encablures seulement les accores de l'île

Clermont-Tonnerre, j'admirai l'ouvrage gigantesque, accompli par ces

travailleurs microscopiques. Ces murailles étaient spécialement l'œuvre

des madréporaires désignés par les noms de millepores, de porites,

d'astrées et de méandrines. Ces polypes se développent particulièrement

dans les couches agitées de la surface de la mer, et par conséquent,

c'est par leur partie supérieure qu'ils commencent ces substructions,

lesquelles s'enfoncent peu à peu avec les débris de sécrétions qui les

supportent. Telle est, du moins, la théorie de M. Darwin, qui explique

ainsi la formation des atolls,—théorie supérieure, selon moi, à celle

qui donne pour base aux travaux madréporiques des sommets de montagnes

ou de volcans, immergés à quelques pieds au-dessous du niveau de la mer.

Je pus observer de très-près ces curieuses murailles, car, à leur

aplomb, la sonde accusait plus de trois cents mètres de profondeur, et

nos nappes électriques faisaient étinceler ce brillant calcaire.

Répondant à une question que me posa Conseil, sur la durée

d'accroissement de ces barrières colossales, je l'étonnai beaucoup en

lui disant que les savants portaient cet accroissement à un huitième de

pouce par siècle.

«Donc, pour élever ces murailles, me dit-il, il a fallu?...

—Cent quatre-vingt-douze mille ans, mon brave Conseil, ce qui allonge

singulièrement les jours bibliques. D'ailleurs, la formation de la

houille, c'est-à-dire la minéralisation des forêts enlisées par les

déluges, a exigé un temps beaucoup plus considérable. Mais j'ajouterai

que les jours de la Bible ne sont que des époques et non l'intervalle

qui s'écoule entre deux levers de soleil, car, d'après la Bible

elle-même, le soleil ne date pas du premier jour de la création.»

Lorsque le _Nautilus_ revint à la surface de l'Océan, je pus embrasser

dans tout son développement cette île de Clermont-Tonnerre, basse et

boisée. Ses roches madréporiques furent évidemment fertilisées par

les trombes et les tempêtes. Un jour, quelque graine, enlevée par

l'ouragan aux terres voisines, tomba sur les couches calcaires, mêlées

des détritus décomposés de poissons et de plantes marines qui formèrent

l'humus végétal. Une noix de coco, poussée par les lames, arriva sur

cette côte nouvelle. Le germe prit racine. L'arbre, grandissant,

arrêta la vapeur d'eau. Le ruisseau naquit. La végétation gagna peu à

peu. Quelques animalcules, des vers, des insectes, abordèrent sur des

troncs arrachés aux îles du vent. Les tortues vinrent pondre leurs

œufs. Les oiseaux nichèrent dans les jeunes arbres. De cette façon, la

vie animale se développa, et, attiré par la verdure et la fertilité,

l'homme apparut. Ainsi se formèrent ces îles, œuvres immenses d'animaux

microscopiques.

Vingt mille lieues sous les mers · 第 11 / 37 段