—Fort bien, mon brave garçon, répondis-je. Et, vous, maître Ned Land?

—Profondément, monsieur le professeur. Mais, je ne sais si je me

trompe, il me semble que je respire comme une brise de mer?»

Un marin ne pouvait s'y méprendre, et je racontai au Canadien ce qui

s'était passé pendant son sommeil.

«Bon! dit-il, cela explique parfaitement ces mugissements que

nous entendions, lorsque le prétendu narwal se trouvait en vue de

l'_Abraham-Lincoln_.

—Parfaitement, maître Land, c'était sa respiration!

—Seulement, monsieur Aronnax, je n'ai aucune idée de l'heure qu'il

est, à moins que ce ne soit l'heure du dîner?

—L'heure du dîner, mon digne harponneur? Dites, au moins, l'heure du

déjeuner, car nous sommes certainement au lendemain d'hier.

—Ce qui démontre, répondit Conseil, que nous avons pris vingt-quatre

heures de sommeil.

—C'est mon avis, répondis-je.

—Je ne vous contredis point, répliqua Ned Land. Mais dîner ou

déjeuner, le stewart sera le bien venu, qu'il apporte l'un ou l'autre.

—L'un et l'autre, dit Conseil.

—Juste, répondit le Canadien, nous avons droit à deux repas, et pour

mon compte, je ferai honneur à tous les deux.

—Eh bien! Ned, attendons, répondis-je. Il est évident que ces inconnus

n'ont pas l'intention de nous laisser mourir de faim, car, dans ce cas,

le dîner d'hier soir n'aurait aucun sens.

—A moins qu'on ne nous engraisse! riposta Ned.

—Je proteste, répondis-je. Nous ne sommes point tombés entre les mains

de cannibales!

—Une fois n'est pas coutume, répondit sérieusement le Canadien. Qui

sait si ces gens-là ne sont pas privés depuis longtemps de chair

fraîche, et dans ce cas, trois particuliers sains et bien constitués

comme monsieur le professeur, son domestique et moi...

—Chassez ces idées, maître Land, répondis-je au harponneur, et

surtout, ne partez pas de là pour vous emporter contre nos hôtes, ce

qui ne pourrait qu'aggraver la situation.

—En tous cas, dit le harponneur, j'ai une faim de tous les diables, et

dîner ou déjeuner, le repas n'arrive guère!

—Maître Land, répliquai-je, il faut se conformer au règlement du bord,

et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du maître-coq.

—Eh bien! on le mettra à l'heure, répondit tranquillement Conseil.

—Je vous reconnais là, ami Conseil, riposta l'impatient Canadien. Vous

usez peu votre bile et vos nerfs! Toujours calme! Vous seriez capable

de dire vos Grâces avant votre Bénédicité, et de mourir de faim plutôt

que de vous plaindre!

—A quoi cela servirait-il? demanda Conseil.

—Mais cela servirait à se plaindre! C'est déjà quelque chose. Et si

ces pirates,—je dis pirates par respect, et pour ne pas contrarier

monsieur le professeur qui défend de les appeler cannibales,—si ces

pirates se figurent qu'ils vont me garder dans cette cage où j'étouffe,

sans apprendre de quels jurons j'assaisonne mes emportements, ils se

trompent! Voyons, monsieur Aronnax, parlez franchement. Croyez-vous

qu'ils nous tiennent longtemps dans cette boîte de fer?

—A dire vrai, je n'en sais pas plus long que vous, ami Land.

—Mais enfin, que supposez-vous?

—Je suppose que le hasard nous a rendus maîtres d'un secret important.

Or, si l'équipage de ce bateau sous-marin a intérêt à le garder, et

si cet intérêt est plus grave que la vie de trois hommes, je crois

notre existence très-compromise. Dans le cas contraire, à la première

occasion, le monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde habité

par nos semblables.

—A moins qu'il ne nous enrôle parmi son équipage, dit Conseil, et

qu'il nous garde ainsi...

—Jusqu'au moment, répliqua Ned Land, où quelque frégate, plus rapide

ou plus adroite que l'_Abraham-Lincoln_, s'emparera de ce nid de

forbans, et enverra son équipage et nous respirer une dernière fois au

bout de sa grand'vergue.

—Bien raisonné, maître Land, répliquai-je. Mais on ne nous a pas

encore fait, que je sache, de proposition à cet égard. Inutile donc de

discuter le parti que nous devrons prendre, le cas échéant. Je vous le

répète, attendons, prenons conseil des circonstances, et ne faisons

rien, puisqu'il n'y a rien à faire.

—Au contraire! monsieur le professeur, répondit le harponneur, qui

n'en voulait pas démordre, il faut faire quelque chose.

—Eh! quoi donc, maître Land?

—Nous sauver.

—Se sauver d'une prison «terrestre» est souvent difficile, mais d'une

prison sous-marine, cela me paraît absolument impraticable.

—Allons, ami Ned, demanda Conseil, que répondez-vous à l'objection

de monsieur? Je ne puis croire qu'un Américain soit jamais à bout de

ressources!»

Le harponneur, visiblement embarrassé, se taisait. Une fuite, dans les

conditions où le hasard nous avait jetés, était absolument impossible.

Mais un Canadien est à demi Français, et maître Ned Land le fit bien

voir par sa réponse.

«Ainsi, monsieur Aronnax, reprit-il après quelques instants de

réflexion, vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne

peuvent s'échapper de leur prison?

—Non, mon ami.

—C'est bien simple, il faut qu'ils s'arrangent de manière à y rester.

—Parbleu! fit Conseil, vaut encore mieux être dedans que dessus ou

dessous!

—Mais après avoir jeté dehors geôliers, porte-clefs et gardiens,

ajouta Ned Land.

—Quoi, Ned? vous songeriez sérieusement à vous emparer de ce bâtiment?

—Très-sérieusement, répondit le Canadien.

—C'est impossible.

—Pourquoi donc, monsieur? Il peut se présenter quelque chance

favorable, et je ne vois pas ce qui pourrait nous empêcher d'en

profiter. S'ils ne sont qu'une vingtaine d'hommes à bord de cette

machine, ils ne feront pas reculer deux Français et un Canadien, je

suppose!»

Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter.

Aussi, me contentai-je de répondre:

«Laissons venir les circonstances, maître Land, et nous verrons. Mais,

jusque-là, je vous en prie, contenez votre impatience. On ne peut agir

que par ruse, et ce n'est pas en vous emportant que vous ferez naître

des chances favorables. Promettez-moi donc que vous accepterez la

situation sans trop de colère.

—Je vous le promets, monsieur le professeur, répondit Ned Land d'un

ton peu rassurant. Pas un mot violent ne sortira de ma bouche, pas un

geste brutal ne me trahira, quand bien même le service de la table ne

se ferait pas avec toute la régularité désirable.

—J'ai votre parole, Ned,» répondis-je au Canadien.

Puis, la conversation fut suspendue, et chacun de nous se mit à

réfléchir à part soi. J'avouerai que, pour mon compte, et malgré

l'assurance du harponneur, je ne conservais aucune illusion. Je

n'admettais pas ces chances favorables dont Ned Land avait parlé. Pour

être si sûrement manœuvré, le bateau sous-marin exigeait un nombreux

équipage, et conséquemment, dans le cas d'une lutte, nous aurions

affaire à trop forte partie. D'ailleurs, il fallait, avant tout, être

libres, et nous ne l'étions pas. Je ne voyais même aucun moyen de

fuir cette cellule de tôle si hermétiquement fermée. Et pour peu que

l'étrange commandant de ce bateau eût un secret à garder,—ce qui

paraissait au moins probable,—il ne nous laisserait pas agir librement

à son bord. Maintenant, se débarrasserait-il de nous par la violence,

ou nous jetterait-il un jour sur quelque coin de terre? c'était là

l'inconnu. Toutes ces hypothèses me semblaient extrêmement plausibles,

et il fallait être un harponneur pour espérer de reconquérir sa liberté.

Je compris d'ailleurs que les idées de Ned Land s'aigrissaient avec les

réflexions qui s'emparaient de son cerveau. J'entendais peu à peu les

jurons gronder au fond de son gosier, et je voyais ses gestes redevenir

menaçants. Il se levait, tournait comme une bête fauve en cage,

frappait les murs du pied et du poing. D'ailleurs, le temps s'écoulait,

la faim se faisait cruellement sentir, et, cette fois, le stewart ne

paraissait pas. Et c'était oublier trop longtemps notre position de

naufragés, si l'on avait réellement de bonnes intentions à notre égard.

Ned Land, tourmenté par les tiraillements de son robuste estomac,

se montait de plus en plus, et, malgré sa parole, je craignais

véritablement une explosion, lorsqu'il se trouverait en présence de

l'un des hommes du bord.

Pendant deux heures encore, la colère de Ned Land s'exalta. Le Canadien

appelait, il criait, mais en vain. Les murailles de tôle étaient

sourdes. Je n'entendais même aucun bruit à l'intérieur de ce bateau,

qui semblait mort. Il ne bougeait pas, car j'aurais évidemment senti

les frémissements de la coque sous l'impulsion de l'hélice. Plongé sans

doute dans l'abîme des eaux, il n'appartenait plus à la terre. Tout ce

morne silence était effrayant.

Quant à notre abandon, à notre isolement au fond de cette cellule, je

n'osais estimer ce qu'il pourrait durer. Les espérances que j'avais

conçues après notre entrevue avec le commandant du bord s'effaçaient

peu à peu. La douceur du regard de cet homme, l'expression généreuse

de sa physionomie, la noblesse de son maintien, tout disparaissait de

mon souvenir. Je revoyais cet énigmatique personnage tel qu'il devait

être, nécessairement impitoyable, cruel. Je le sentais en-dehors de

l'humanité, inaccessible à tout sentiment de pitié, implacable ennemi

de ses semblables auxquels il avait dû vouer une impérissable haine!

[Illustration: Le Canadien s'était précipité sur ce malheureux.

(Page 64.)]

Mais, cet homme, allait-il donc nous laisser périr d'inanition,

enfermés dans cette prison étroite, livrés à ces horribles tentations

auxquelles pousse la faim farouche? Cette affreuse pensée prit dans mon

esprit une intensité terrible, et, l'imagination aidant, je me sentis

envahir par une épouvante insensée. Conseil restait calme, Ned Land

rugissait.

En ce moment, un bruit se fit entendre extérieurement. Des pas

résonnèrent sur la dalle de métal. Les serrures furent fouillées, la

porte s'ouvrit, le stewart parut.

Avant que j'eusse fait un mouvement pour l'en empêcher, le Canadien

s'était précipité sur ce malheureux; il l'avait renversé; il le tenait

à la gorge. Le stewart étouffait sous sa main puissante.

[Illustration: Le stewart sortit en chancelant. (Page 66.)]

Conseil cherchait déjà à retirer des mains du harponneur sa victime

à demi suffoquée, et j'allais joindre mes efforts aux siens, quand,

subitement, je fus cloué à ma place par ces mots prononcés en français:

«Calmez-vous, maître Land, et vous, monsieur le professeur, veuillez

m'écouter!»

CHAPITRE X

L'HOMME DES EAUX.

C'était le commandant du bord qui parlait ainsi.

A ces mots, Ned Land se releva subitement. Le stewart, presque

étranglé, sortit en chancelant sur un signe de son maître; mais tel

était l'empire du commandant à son bord, que pas un geste ne trahit

le ressentiment dont cet homme devait être animé contre le Canadien.

Conseil, intéressé malgré lui, moi stupéfait, nous attendions en

silence le dénouement de cette scène.

Le commandant, appuyé sur l'angle de la table, les bras croisés,

nous observait avec une profonde attention. Hésitait-il à parler?

Regrettait-il ces mots qu'il venait de prononcer en français? On

pouvait le croire.

Après quelques instants d'un silence qu'aucun de nous ne songea à

interrompre:

«Messieurs, dit-il d'une voix calme et pénétrante, je parle également

le français, l'anglais, l'allemand et le latin. J'aurais donc pu vous

répondre dès notre première entrevue, mais je voulais vous connaître

d'abord, réfléchir ensuite. Votre quadruple récit, absolument

semblable au fond, m'a affirmé l'identité de vos personnes. Je

sais maintenant que le hasard a mis en ma présence monsieur Pierre

Aronnax, professeur d'histoire naturelle au Muséum de Paris, chargé

d'une mission scientifique à l'étranger, Conseil son domestique,

et Ned Land, d'origine canadienne, harponneur à bord de la frégate

l'_Abraham-Lincoln_, de la marine nationale des États-Unis d'Amérique.»

Je m'inclinai d'un air d'assentiment. Ce n'était pas une question

que me posait le commandant. Donc, pas de réponse à faire. Cet homme

s'exprimait avec une aisance parfaite, sans aucun accent. Sa phrase

était nette, ses mots justes, sa facilité d'élocution remarquable. Et

cependant, je ne «sentais» pas en lui un compatriote.

Il reprit la conversation en ces termes:

«Vous avez trouvé sans doute, monsieur, que j'ai longtemps tardé à vous

rendre cette seconde visite. C'est que, votre identité reconnue, je

voulais peser mûrement le parti à prendre envers vous. J'ai beaucoup

hésité. Les plus fâcheuses circonstances vous ont mis en présence

d'un homme qui a rompu avec l'humanité. Vous êtes venu troubler mon

existence...

—Involontairement, dis-je.

—Involontairement? répondit l'inconnu, en forçant un peu sa voix.

Est-ce involontairement que l'_Abraham-Lincoln_ me chasse sur toutes

les mers? Est-ce involontairement que vous avez pris passage à bord de

cette frégate? Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur

la coque de mon navire? Est-ce involontairement que maître Ned Land m'a

frappé de son harpon?»

Je surpris dans ces paroles une irritation contenue. Mais, à ces

récriminations j'avais une réponse toute naturelle à faire, et je la

fis.

«Monsieur, dis-je, vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu

lieu à votre sujet en Amérique et en Europe. Vous ne savez pas que

divers accidents, provoqués par le choc de votre appareil sous-marin,

ont ému l'opinion publique dans les deux continents. Je vous fais grâce

des hypothèses sans nombre par lesquelles on cherchait à expliquer

l'inexplicable phénomène dont seul vous aviez le secret. Mais sachez

qu'en vous poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique,

l'_Abraham-Lincoln_ croyait chasser quelque puissant monstre marin dont

il fallait à tout prix délivrer l'Océan.»

Un demi-sourire détendit les lèvres du commandant, puis, d'un ton plus

calme:

«Monsieur Aronnax, répondit-il, oseriez-vous affirmer que votre frégate

n'aurait pas poursuivi et canonné un bateau sous-marin aussi bien qu'un

monstre?»

Cette question m'embarrassa, car certainement le commandant Farragut

n'eût pas hésité. Il eût cru de son devoir de détruire un appareil de

ce genre tout comme un narwal gigantesque.

«Vous comprenez donc, monsieur, reprit l'inconnu, que j'ai le droit de

vous traiter en ennemis.»

Je ne répondis rien, et pour cause. A quoi bon discuter une proposition

semblable, quand la force peut détruire les meilleurs arguments.

«J'ai longtemps hésité, reprit le commandant. Rien ne m'obligeait à

vous donner l'hospitalité. Si je devais me séparer de vous, je n'avais

aucun intérêt à vous revoir. Je vous remettais sur la plate-forme de ce

navire qui vous avait servi de refuge. Je m'enfonçais sous les mers, et

j'oubliais que vous aviez jamais existé. N'était-ce pas mon droit?

—C'était peut-être le droit d'un sauvage, répondis-je, ce n'était pas

celui d'un homme civilisé.

—Monsieur le professeur, répliqua vivement le commandant, je ne suis

pas ce que vous appelez un homme civilisé! J'ai rompu avec la société

toute entière pour des raisons que moi seul j'ai le droit d'apprécier.

Je n'obéis donc point à ses règles, et je vous engage à ne jamais les

invoquer devant moi!»

Ceci fut dit nettement. Un éclair de colère et de dédain avait allumé

les yeux de l'inconnu, et dans la vie de cet homme, j'entrevis un

passé formidable. Non-seulement il s'était mis en-dehors des lois

humaines, mais il s'était fait indépendant, libre dans la plus

rigoureuse acception du mot, hors de toute atteinte! Qui donc oserait

le poursuivre au fond des mers, puisque, à leur surface, il déjouait

les efforts tentés contre lui? Quel navire résisterait au choc de

son monitor sous-marin? Quelle cuirasse, si épaisse qu'elle fût,

supporterait les coups de son éperon? Nul, entre les hommes, ne pouvait

lui demander compte de ses œuvres. Dieu, s'il y croyait, sa conscience,

s'il en avait une, étaient les seuls juges dont il pût dépendre.

Ces réflexions traversèrent rapidement mon esprit, pendant que

l'étrange personnage se taisait, absorbé et comme retiré en lui-même.

Je le considérais avec un effroi mélangé d'intérêt, et sans doute,

ainsi qu'Œdipe considérait le sphinx.

Après un assez long silence, le commandant reprit la parole.

«J'ai donc hésité, dit-il, mais j'ai pensé que mon intérêt pouvait

s'accorder avec cette pitié naturelle à laquelle tout être humain a

droit. Vous resterez à mon bord, puisque la fatalité vous y a jetés.

Vous y serez libres, et, en échange de cette liberté, toute relative

d'ailleurs, je ne vous imposerai qu'une seule condition. Votre parole

de vous y soumettre me suffira.

—Parlez, monsieur, répondis-je, je pense que cette condition est de

celles qu'un honnête homme peut accepter?

—Oui, monsieur, et la voici. Il est possible que certains événements

imprévus m'obligent à vous consigner dans vos cabines pour quelques

heures ou quelques jours, suivant le cas. Désirant ne jamais employer

la violence, j'attends de vous, dans ce cas, plus encore que dans

tous les autres, une obéissance passive. En agissant ainsi, je couvre

votre responsabilité, je vous dégage entièrement, car c'est à moi de

vous mettre dans l'impossibilité de voir ce qui ne doit pas être vu.

Acceptez-vous cette condition?»

Il se passait donc à bord des choses tout au moins singulières, et que

ne devaient point voir des gens qui ne s'étaient pas mis hors des lois

sociales! Entre les surprises que l'avenir me ménageait, celle-ci ne

devait pas être la moindre.

«Nous acceptons, répondis-je. Seulement, je vous demanderai, monsieur,

la permission de vous adresser une question, une seule.

—Parlez, monsieur.

—Vous avez dit que nous serions libres à votre bord?

—Entièrement.

—Je vous demanderai donc ce que vous entendez par cette liberté.

—Mais la liberté d'aller, de venir, de voir, d'observer même tout ce

qui se passe ici,—sauf en quelques circonstances rares,—la liberté

enfin dont nous jouissons nous-mêmes, mes compagnons et moi.»

Il était évident que nous ne nous entendions point.

«Pardon, monsieur, repris-je, mais cette liberté, ce n'est que celle

que tout prisonnier a de parcourir sa prison! Elle ne peut nous suffire.

—Il faudra, cependant, qu'elle vous suffise!

—Quoi! nous devons renoncer à jamais de revoir notre patrie, nos amis,

nos parents!

—Oui, monsieur. Mais renoncer à reprendre cet insupportable joug de

la terre, que les hommes croient être la liberté, n'est peut-être pas

aussi pénible que vous le pensez!

—Par exemple, s'écria Ned Land, jamais je ne donnerai ma parole de ne

pas chercher à me sauver!

—Je ne vous demande pas de parole, maître Land, répondit froidement le

commandant.

—Monsieur, répondis-je, emporté malgré moi, vous abusez de votre

situation envers nous! C'est de la cruauté!

—Non, monsieur, c'est de la clémence! Vous êtes mes prisonniers après

combat! Je vous garde, quand je pourrais d'un mot vous replonger dans

les abîmes de l'Océan! Vous m'avez attaqué! Vous êtes venus surprendre

un secret que nul homme au monde ne doit pénétrer, le secret de toute

mon existence! Et vous croyez que je vais vous renvoyer sur cette terre

qui ne doit plus me connaître! Jamais! En vous retenant, ce n'est pas

vous que je garde, c'est moi-même!»

Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre

lequel ne prévaudrait aucun argument.

«Ainsi, monsieur, repris-je, vous nous donnez tout simplement à choisir

entre la vie ou la mort?

—Tout simplement.

—Mes amis, dis-je, à une question ainsi posée, il n'y a rien à

répondre. Mais aucune parole ne nous lie au maître de ce bord.

—Aucune, monsieur,» répondit l'inconnu.

Puis, d'une voix plus douce, il reprit:

«Maintenant, permettez-moi d'achever ce que j'ai à vous dire. Je vous

connais, monsieur Aronnax. Vous, sinon vos compagnons, vous n'aurez

peut-être pas tant à vous plaindre du hasard qui vous lie à mon sort.

Vous trouverez parmi les livres qui servent à mes études favorites

cet ouvrage que vous avez publié sur les grands fonds de la mer. Je

l'ai souvent lu. Vous avez poussé votre œuvre aussi loin que vous le

permettait la science terrestre. Mais vous ne savez pas tout, vous

n'avez pas tout vu. Laissez-moi donc vous dire, monsieur le professeur,

que vous ne regretterez pas le temps passé à mon bord. Vous allez

voyager dans le pays des merveilles. L'étonnement, la stupéfaction

seront probablement l'état habituel de votre esprit. Vous ne vous

blaserez pas facilement sur le spectacle incessamment offert à vos

yeux. Je vais revoir dans un nouveau tour du monde sous-marin,—qui

sait? le dernier peut-être,—tout ce que j'ai pu étudier au fond de ces

mers tant de fois parcourues, et vous serez mon compagnon d'études. A

partir de ce jour, vous entrez dans un nouvel élément, vous verrez ce

que n'a vu encore aucun homme,—car moi et les miens nous ne comptons

plus,—et notre planète, grâce à moi, va vous livrer ses derniers

secrets.»

Je ne puis le nier; ces paroles du commandant firent sur moi un grand

effet. J'étais pris là par mon faible, et j'oubliai, pour un instant,

que la contemplation de ces choses sublimes ne pouvait valoir la

liberté perdue. D'ailleurs, je comptais sur l'avenir pour trancher

cette grave question. Aussi, je me contentai de répondre:

«Monsieur, si vous avez brisé avec l'humanité, je veux croire que vous

n'avez pas renié tout sentiment humain. Nous sommes des naufragés

charitablement recueillis à votre bord, nous ne l'oublierons pas. Quant

à moi, je ne méconnais pas que, si l'intérêt de la science pouvait

absorber jusqu'au besoin de liberté, ce que me promet notre rencontre

m'offrirait de grandes compensations.»

Je pensais que le commandant allait me tendre la main pour sceller

notre traité. Il n'en fit rien. Je le regrettai pour lui.

«Une dernière question, dis-je, au moment où cet être inexplicable

semblait vouloir se retirer.

—Parlez, monsieur le professeur.

—De quel nom dois-je vous appeler?

—Monsieur, répondit le commandant, je ne suis pour vous que le

capitaine Nemo, et vos compagnons et vous, n'êtes pour moi que les

passagers du _Nautilus_.»

Le capitaine Nemo appela. Un stewart parut. Le capitaine lui donna ses

ordres dans cette langue étrangère que je ne pouvais reconnaître. Puis,

se tournant vers le Canadien et Conseil:

«Un repas vous attend dans votre cabine, leur dit-il. Veuillez suivre

cet homme.

—Ça n'est pas de refus!» répondit le harponneur.

Conseil et lui sortirent enfin de cette cellule où ils étaient

renfermés depuis plus de trente heures.

«Et maintenant, monsieur Aronnax, notre déjeuner est prêt.

Permettez-moi de vous précéder.

—A vos ordres, capitaine.»

Je suivis le capitaine Nemo, et dès que j'eus franchi la porte, je pris

une sorte de couloir électriquement éclairé, semblable aux coursives

d'un navire. Après un parcours d'une dizaine de mètres, une seconde

porte s'ouvrit devant moi.

J'entrai alors dans une salle à manger, ornée et meublée avec un goût

sévère. De hauts dressoirs de chêne, incrustés d'ornements d'ébène,

s'élevaient aux deux extrémités de cette salle, et sur leurs rayons à

ligne ondulée étincelaient des faïences, des porcelaines, des verreries

d'un prix inestimable. La vaisselle plate y resplendissait sous les

rayons que versait un plafond lumineux, dont de fines peintures

tamisaient et adoucissaient l'éclat.

Au centre de la salle était une table richement servie. Le capitaine

Nemo m'indiqua la place que je devais occuper.

«Asseyez-vous, me dit-il, et mangez comme un homme qui doit mourir de

faim.»

Le déjeuner se composait d'un certain nombre de plats dont la mer

seule avait fourni le contenu, et de quelques mets dont j'ignorais la

nature et la provenance. J'avouerai que c'était bon, mais avec un goût

particulier auquel je m'habituai facilement. Ces divers aliments me

parurent riches en phosphore, et je pensai qu'ils devaient avoir une

origine marine.

Le capitaine Nemo me regardait. Je ne lui demandai rien, mais il devina

mes pensées, et il répondit de lui-même aux questions que je brûlais de

lui adresser.

Vingt mille lieues sous les mers · 第 5 / 37 段