«La plupart de ces mets vous sont inconnus, me dit-il. Cependant, vous

pouvez en user sans crainte. Ils sont sains et nourrissants. Depuis

longtemps, j'ai renoncé aux aliments de la terre, et je ne m'en porte

pas plus mal. Mon équipage, qui est vigoureux, ne se nourrit pas

autrement que moi.

—Ainsi, dis-je, tous ces aliments sont des produits de la mer?

—Oui, monsieur le professeur, la mer fournit à tous mes besoins.

Tantôt, je mets mes filets à la traîne, et je les retire, prêts à se

rompre. Tantôt, je vais chasser au milieu de cet élément qui paraît

être inaccessible à l'homme, et je force le gibier qui gîte dans mes

forêts sous-marines. Mes troupeaux, comme ceux du vieux pasteur de

Neptune, paissent sans crainte les immenses prairies de l'Océan. J'ai

là une vaste propriété que j'exploite moi-même et qui est toujours

ensemencée par la main du Créateur de toutes choses.»

[Illustration: J'entrai alors dans une salle à manger. (Page 71.)]

Je regardai le capitaine Nemo avec un certain étonnement, et je lui

répondis:

«Je comprends parfaitement, monsieur, que vos filets fournissent

d'excellents poissons à votre table; je comprends moins que vous

poursuiviez le gibier aquatique dans vos forêts sous-marines; mais je

ne comprends plus du tout qu'une parcelle de viande, si petite qu'elle

soit, figure dans votre menu.

[Illustration: C'était une bibliothèque. (Page 75.)]

—Aussi, monsieur, me répondit le capitaine Nemo, ne fais-je jamais

usage de la chair des animaux terrestres.

—Ceci, cependant, repris-je, en désignant un plat où restaient encore

quelques tranches de filet.

—Ce que vous croyez être de la viande, monsieur le professeur,

n'est autre chose que du filet de tortue de mer. Voici également

quelques foies de dauphin que vous prendriez pour un ragoût de porc.

Mon cuisinier est un habile préparateur, qui excelle à conserver ces

produits variés de l'Océan. Goûtez à tous ces mets. Voici une conserve

d'holoturies qu'un Malais déclarerait sans rivale au monde, voilà une

crème dont le lait a été fourni par la mamelle des cétacés, et le sucre

par les grands fucus de la mer du Nord, et enfin, permettez-moi de

vous offrir des confitures d'anémones qui valent celles des fruits les

plus savoureux.»

Et je goûtais, plutôt en curieux qu'en gourmet, tandis que le capitaine

Nemo m'enchantait par ses invraisemblables récits.

«Mais cette mer, monsieur Aronnax, me dit-il, cette nourrice

prodigieuse, inépuisable, elle ne me nourrit pas seulement; elle me

vêtit encore. Ces étoffes qui vous couvrent sont tissées avec le

byssus de certains coquillages; elles sont teintes avec la pourpre des

anciens et nuancées de couleurs violettes que j'extrais des aplysis

de la Méditerranée. Les parfums que vous trouverez sur la toilette de

votre cabine sont le produit de la distillation des plantes marines.

Votre lit est fait du plus doux zostère de l'Océan. Votre plume sera

un fanon de baleine, votre encre la liqueur sécrétée par la seiche

ou l'encornet. Tout me vient maintenant de la mer comme tout lui

retournera un jour!

—Vous aimez la mer, capitaine.

—Oui! je l'aime! La mer est tout! Elle couvre les sept dixièmes du

globe terrestre. Son souffle est pur et sain. C'est l'immense désert où

l'homme n'est jamais seul, car il sent frémir la vie à ses côtés. La

mer n'est que le véhicule d'une surnaturelle et prodigieuse existence;

elle n'est que mouvement et amour; c'est l'infini vivant, comme l'a dit

un de vos poëtes. Et en effet, monsieur le professeur, la nature s'y

manifeste par ses trois règnes, minéral, végétal, animal. Ce dernier

y est largement représenté par les quatre groupes des zoophytes, par

trois classes des articulés, par cinq classes des mollusques, par trois

classes des vertébrés, les mammifères, les reptiles et ces innombrables

légions de poissons, ordre infini d'animaux qui compte plus de treize

mille espèces, dont un dixième seulement appartient à l'eau douce. La

mer est le vaste réservoir de la nature. C'est par la mer que le globe

a pour ainsi dire commencé, et qui sait s'il ne finira pas par elle! Là

est la suprême tranquillité. La mer n'appartient pas aux despotes. A sa

surface, ils peuvent encore exercer des droits iniques, s'y battre, s'y

dévorer, y transporter toutes les horreurs terrestres. Mais à trente

pieds au-dessous de son niveau, leur pouvoir cesse, leur influence

s'éteint, leur puissance disparaît! Ah! monsieur, vivez, vivez au sein

des mers! Là seulement est l'indépendance! Là je ne reconnais pas de

maîtres! Là je suis libre!»

Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui

débordait de lui. S'était-il laissé entraîner au-delà de sa réserve

habituelle? Avait-il trop parlé? Pendant quelques instants, il se

promena, très-agité. Puis, ses nerfs se calmèrent, sa physionomie

reprit sa froideur accoutumée, et, se tournant vers moi:

«Maintenant, monsieur le professeur, dit-il, si vous voulez visiter le

_Nautilus_, je suis à vos ordres.»

CHAPITRE XI

LE _NAUTILUS_.

Le capitaine Nemo se leva. Je le suivis. Une double porte, ménagée

à l'arrière de la salle, s'ouvrit, et j'entrai dans une chambre de

dimension égale à celle que je venais de quitter.

C'était une bibliothèque. De hauts meubles en palissandre noir,

incrustés de cuivres, supportaient sur leurs larges rayons un grand

nombre de livres uniformément reliés. Ils suivaient le contour de

la salle et se terminaient à leur partie inférieure par de vastes

divans, capitonnés de cuir marron, qui offraient les courbes les

plus confortables. De légers pupitres mobiles, en s'écartant ou se

rapprochant à volonté, permettaient d'y poser le livre en lecture.

Au centre se dressait une vaste table, couverte de brochures, entre

lesquelles apparaissaient quelques journaux déjà vieux. La lumière

électrique inondait tout cet harmonieux ensemble, et tombait de quatre

globes dépolis à demi engagés dans les volutes du plafond. Je regardais

avec une admiration réelle cette salle si ingénieusement aménagée, et

je ne pouvais en croire mes yeux.

«Capitaine Nemo, dis-je à mon hôte, qui venait de s'étendre sur un

divan, voilà une bibliothèque qui ferait honneur à plus d'un palais des

continents, et je suis vraiment émerveillé, quand je songe qu'elle peut

vous suivre au plus profond des mers.

—Où trouverait-on plus de solitude, plus de silence, monsieur le

professeur? répondit le capitaine Nemo. Votre cabinet du Muséum vous

offre-t-il un repos aussi complet?

—Non, monsieur, et je dois ajouter qu'il est bien pauvre auprès du

vôtre. Vous possédez là six ou sept mille volumes...

—Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me

rattachent à la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour où mon

_Nautilus_ s'est plongé pour la première fois sous les eaux. Ce

jour-là, j'ai acheté mes derniers volumes, mes dernières brochures,

mes derniers journaux, et depuis lors, je veux croire que l'humanité

n'a plus ni pensé, ni écrit. Ces livres, monsieur le professeur, sont

d'ailleurs à votre disposition, et vous pourrez en user librement.»

Je remerciai le capitaine Nemo, et je m'approchai des rayons de la

bibliothèque. Livres de science, de morale et de littérature, écrits

en toute langue, y abondaient, mais je ne vis pas un seul ouvrage

d'économie politique; ils semblaient être sévèrement proscrits du bord.

Détail curieux, tous ces livres étaient indistinctement classés, en

quelque langue qu'ils fussent écrits, et ce mélange prouvait que le

capitaine du _Nautilus_ devait lire couramment les volumes que sa main

prenait au hasard.

Parmi ces ouvrages, je remarquai les chefs-d'œuvre des maîtres anciens

et modernes, c'est-à-dire tout ce que l'humanité a produit de plus

beau dans l'histoire, la poésie, le roman et la science, depuis

Homère jusqu'à Victor Hugo, depuis Xénophon jusqu'à Michelet, depuis

Rabelais jusqu'à madame Sand. Mais la science, plus particulièrement,

faisait les frais de cette bibliothèque; les livres de mécanique,

de balistique, d'hydrographie, de météorologie, de géographie, de

géologie, etc., y tenaient une place non moins importante que les

ouvrages d'histoire naturelle, et je compris qu'ils formaient la

principale étude du capitaine. Je vis là tout le Humboldt, tout

l'Arago, les travaux de Foucault, d'Henry Sainte-Claire Deville, de

Chasles, de Milne-Edwards, de Quatrefages, de Tyndall, de Faraday,

de Berthelot, de l'abbé Secchi, de Petermann, du commandant Maury,

d'Agassis, etc., les mémoires de l'Académie des sciences, les bulletins

des diverses sociétés de géographie, etc., et, en bon rang, les

deux volumes qui m'avaient peut-être valu cet accueil relativement

charitable du capitaine Nemo. Parmi les œuvres de Joseph Bertrand, son

livre intitulé les _Fondateurs de l'Astronomie_ me donna même une date

certaine; et comme je savais qu'il avait paru dans le courant de 1865,

je pus en conclure que l'installation du _Nautilus_ ne remontait pas

à une époque postérieure. Ainsi donc, depuis trois ans, au plus, le

capitaine Nemo avait commencé son existence sous-marine. J'espérai,

d'ailleurs, que des ouvrages plus récents encore me permettraient de

fixer exactement cette époque; mais j'avais le temps de faire cette

recherche, et je ne voulus pas retarder davantage notre promenade à

travers les merveilles du _Nautilus_.

«Monsieur, dis-je au capitaine, je vous remercie d'avoir mis cette

bibliothèque à ma disposition. Il y a là des trésors de science, et

j'en profiterai.

—Cette salle n'est pas seulement une bibliothèque, dit le capitaine

Nemo, c'est aussi un fumoir.

—Un fumoir? m'écriai-je. On fume donc à bord?

—Sans doute.

—Alors, monsieur, je suis forcé de croire que vous avez conservé des

relations avec la Havane.

—Aucune, répondit le capitaine. Acceptez ce cigare, monsieur Aronnax,

et, bien qu'il ne vienne pas de la Havane, vous en serez content, si

vous êtes connaisseur.»

Je pris le cigare qui m'était offert, et dont la forme rappelait celui

du londrès; mais il semblait fabriqué avec des feuilles d'or. Je

l'allumai à un petit brasero que supportait un élégant pied de bronze,

et j'aspirai ses premières bouffées avec la volupté d'un amateur qui

n'a pas fumé depuis deux jours.

«C'est excellent, dis-je, mais ce n'est pas du tabac.

—Non, répondit le capitaine, ce tabac ne vient ni de la Havane ni

de l'Orient. C'est une sorte d'algue, riche en nicotine, que la mer

me fournit, non sans quelque parcimonie. Regrettez-vous les londrès,

monsieur?

—Capitaine, je les méprise à partir de ce jour.

—Fumez donc à votre fantaisie, et sans discuter l'origine de ces

cigares. Aucune régie ne les a contrôlés, mais ils n'en sont pas moins

bons, j'imagine.

—Au contraire.»

A ce moment, le capitaine Nemo ouvrit une porte qui faisait face à

celle par laquelle j'étais entré dans la bibliothèque, et je passai

dans un salon immense et splendidement éclairé.

C'était un vaste quadrilatère, à pans coupés, long de dix mètres,

large de six, haut de cinq. Un plafond lumineux, décoré de légères

arabesques, distribuait un jour clair et doux sur toutes les merveilles

entassées dans ce musée. Car, c'était réellement un musée dans lequel

une main intelligente et prodigue avait réuni tous les trésors de la

nature et de l'art, avec ce pêle-mêle artiste qui distingue un atelier

de peintre.

[Illustration: Un vaste quadrilatère à pans coupé. (Page 77.)]

Une trentaine de tableaux de maîtres, à cadres uniformes, séparés par

d'étincelantes panoplies, ornaient les parois tendues de tapisseries

d'un dessin sévère. Je vis là des toiles de la plus haute valeur,

et que, pour la plupart, j'avais admirées dans les collections

particulières de l'Europe et aux expositions de peinture. Les diverses

écoles des maîtres anciens étaient représentées par une madone de

Raphaël, une vierge de Léonard de Vinci, une nymphe du Corrège, une

femme du Titien, une adoration de Véronèse, une assomption de Murillo,

un portrait d'Holbein, un moine de Velasquez, un martyr de Ribeira,

une kermesse de Rubens, deux paysages flamands de Teniers, trois

petits tableaux de genre de Gérard Dow, de Metsu, de Paul Potter, deux

toiles de Géricault et de Prudhon, quelques marines de Backuysen et

de Vernet. Parmi les œuvres de la peinture moderne, apparaissaient

des tableaux signés Delacroix, Ingres, Decamp, Troyon, Meissonnier,

Daubigny, etc., et quelques admirables réductions de statues de marbre

ou de bronze, d'après les plus beaux modèles de l'antiquité, se

dressaient sur leurs piédestaux dans les angles de ce magnifique musée.

Cet état de stupéfaction que m'avait prédit le commandant du _Nautilus_

commençait déjà à s'emparer de mon esprit.

«Monsieur le professeur, dit alors cet homme étrange, vous excuserez le

sans-gêne avec lequel je vous reçois, et le désordre qui règne dans ce

salon.

—Monsieur, répondis-je, sans chercher à savoir qui vous êtes, m'est-il

permis de reconnaître en vous un artiste?

—Un amateur, tout au plus, monsieur. J'aimais autrefois à

collectionner ces belles œuvres créées par la main de l'homme. J'étais

un chercheur avide, un fureteur infatigable, et j'ai pu réunir quelques

objets d'un haut prix. Ce sont mes derniers souvenirs de cette terre

qui est morte pour moi. A mes yeux, vos artistes modernes ne sont déjà

plus que des anciens; ils ont deux ou trois mille ans d'existence, et

je les confonds dans mon esprit. Les maîtres n'ont pas d'âge.

—Et ces musiciens? dis-je, en montrant des partitions de Weber, de

Rossini, de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, de Meyerbeer, d'Herold,

de Wagner, d'Auber, de Gounod, et nombre d'autres, éparses sur un

piano-orgue de grand modèle qui occupait un des panneaux du salon.

—Ces musiciens, me répondit le capitaine Nemo, ce sont des

contemporains d'Orphée, car les différences chronologiques s'effacent

dans la mémoire des morts,—et je suis mort, monsieur le professeur,

aussi bien mort que ceux de vos amis qui reposent à six pieds sous

terre!»

Le capitaine Nemo se tut et sembla perdu dans une rêverie profonde.

Je le considérais avec une vive émotion, analysant en silence les

étrangetés de sa physionomie. Accoudé sur l'angle d'une précieuse table

de mosaïque, il ne me voyait plus, il oubliait ma présence.

Je respectai ce recueillement, et je continuai de passer en revue les

curiosités qui enrichissaient ce salon.

Auprès des œuvres de l'art, les raretés naturelles tenaient une place

très importante. Elles consistaient principalement en plantes, en

coquilles et autres productions de l'Océan, qui devaient être les

trouvailles personnelles du capitaine Nemo. Au milieu du salon, un

jet d'eau, électriquement éclairé, retombait dans une vasque faite

d'une seule tridacne. Cette coquille, fournie par le plus grand des

mollusques acéphales, mesurait sur ses bords, délicatement festonnés,

une circonférence de six mètres environ; elle dépassait donc en

grandeur ces belles tridacnes qui furent données à François Ier par la

République de Venise, et dont l'église Saint-Sulpice, à Paris, a fait

deux bénitiers gigantesques.

Autour de cette vasque, sous d'élégantes vitrines fixées par des

armatures de cuivre, étaient classés et étiquetés les plus précieux

produits de la mer qui eussent jamais été livrés aux regards d'un

naturaliste. On conçoit ma joie de professeur.

L'embranchement des zoophytes offrait de très curieux spécimens de

ses deux groupes des polypes et des échinodermes. Dans le premier

groupe, des tubipores, des gorgones disposées en éventail, des

éponges douces de Syrie, des isis des Molluques, des pennatules, une

virgulaire admirable des mers de Norwége, des ombellulaires variées,

des alcyonnaires, toute une série de ces madrépores que mon maître

Milne-Edwards a si sagacement classés en sections, et parmi lesquels je

remarquai d'adorables flabellines, des oculines de l'île Bourbon, le

«char de Neptune» des Antilles, de superbes variétés de coraux, enfin

toutes les espèces de ces curieux polypiers dont l'assemblage forme

des îles entières qui deviendront un jour des continents. Dans les

échinodermes, remarquables par leur enveloppe épineuse, les astéries,

les étoiles de mer, les pantacrines, les comatules, les astérophons,

les oursins, les holoturies, etc., représentaient la collection

complète des individus de ce groupe.

Un conchyliologue un peu nerveux se serait pâmé certainement

devant d'autres vitrines plus nombreuses où étaient classés les

échantillons de l'embranchement des mollusques. Je vis là une

collection d'une valeur inestimable, et que le temps me manquerait à

décrire tout entière. Parmi ces produits, je citerai, pour mémoire

seulement,—l'élégant marteau royal de l'Océan indien, dont les

régulières taches blanches ressortaient vivement sur un fond rouge

et brun,—un spondyle impérial, aux vives couleurs, tout hérissé

d'épines, rare spécimen dans les muséums européens, et dont j'estimai

la valeur à vingt mille francs,—un marteau commun des mers de la

Nouvelle-Hollande, qu'on se procure difficilement,—des buccardes

exotiques du Sénégal, fragiles coquilles blanches à doubles valves,

qu'un souffle eût dissipées comme une bulle de savon,—plusieurs

variétés des arrosoirs de Java, sortes de tubes calcaires bordés de

replis foliacés, et très disputés par les amateurs,—toute une série de

troques, les uns jaunes-verdâtres, pêchés dans les mers d'Amérique, les

autres d'un brun-roux, amis des eaux de la Nouvelle-Hollande, ceux-ci,

venus du golfe du Mexique, et remarquables par leur coquille imbriquée,

ceux-là, des stellaires trouvés dans les mers australes, et enfin, le

plus rare de tous, le magnifique éperon de la Nouvelle-Zélande;—puis,

d'admirables tellines sulfurées, de précieuses espèces de cythérées

et de Vénus, le cadran treillissé des côtes de Tranquebar, le sabot

marbré à nacre resplendissante, les perroquets verts des mers de

Chine, le cône presque inconnu du genre _Cœnodulli_, toutes les

variétés de porcelaines qui servent de monnaie dans l'Inde et en

Afrique, «la Gloire de la Mer», la plus précieuse coquille des Indes

orientales;—enfin des littorines, des dauphinules, des turritelles,

des janthines, des ovules, des volutes, des olives, des mitres, des

casques, des pourpres, des buccins, des harpes, des rochers, des

tritons, des cérites, des fuseaux, des strombes, des ptérocères, des

patelles, des hyales, des cléodores, coquillages délicats et fragiles,

que la science a baptisés de ses noms les plus charmants.

A part, et dans des compartiments spéciaux, se déroulaient des

chapelets de perles de la plus grande beauté, que la lumière électrique

piquait de pointes de feu, des perles roses, arrachées aux pinnes

marines de la mer Rouge, des perles vertes de l'haliotyde iris, des

perles jaunes, bleues, noires, curieux produits des divers mollusques

de tous les océans et de certaines moules des cours d'eau du Nord,

enfin plusieurs échantillons d'un prix inappréciable qui avaient été

distillés par les pintadines les plus rares. Quelques-unes de ces

perles surpassaient en grosseur un œuf de pigeon; elles valaient, et

au delà, celle que le voyageur Tavernier vendit trois millions au shah

de Perse, et primaient cette autre perle de l'iman de Mascate, que je

croyais sans rivale au monde.

Ainsi donc, chiffrer la valeur de cette collection était, pour ainsi

dire, impossible. Le capitaine Nemo avait dû dépenser des millions pour

acquérir ces échantillons divers, et je me demandais à quelle source il

puisait pour satisfaire ainsi ses fantaisies de collectionneur, quand

je fus interrompu par ces mots:

«Vous examinez mes coquilles, monsieur le professeur. En effet, elles

peuvent intéresser un naturaliste; mais, pour moi, elles ont un charme

de plus, car je les ai toutes recueillies de ma main, et il n'est pas

une mer du globe qui ait échappé à mes recherches.

—Je comprends, capitaine, je comprends cette joie de se promener au

milieu de telles richesses. Vous êtes de ceux qui ont fait eux-mêmes

leur trésor. Aucun muséum de l'Europe ne possède une semblable

collection des produits de l'Océan. Mais si j'épuise mon admiration

pour elle, que me restera-t-il pour le navire qui les porte! Je ne veux

point pénétrer des secrets qui sont les vôtres! Cependant, j'avoue que

ce _Nautilus_, la force motrice qu'il renferme en lui, les appareils

qui permettent de le manœuvrer, l'agent si puissant qui l'anime, tout

cela excite au plus haut point ma curiosité. Je vois suspendus aux murs

de ce salon des instruments dont la destination m'est inconnue. Puis-je

savoir?...

—Monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, je vous ai dit que

vous seriez libre à mon bord, et par conséquent, aucune partie du

_Nautilus_ ne vous est interdite. Vous pouvez donc le visiter en détail

et je me ferai un plaisir d'être votre cicérone.

—Je ne sais comment vous remercier, monsieur, mais je n'abuserai pas

de votre complaisance. Je vous demanderai seulement à quel usage sont

destinés ces instruments de physique...

—Monsieur le professeur, ces mêmes instruments se trouvent dans ma

chambre, et c'est là que j'aurai le plaisir de vous expliquer leur

emploi. Mais auparavant, venez visiter la cabine qui vous est réservée.

Il faut que vous sachiez comment vous serez installé à bord du

_Nautilus_.»

Je suivis le capitaine Nemo, qui, par une des portes percées à chaque

pan coupé du salon, me fit rentrer dans les coursives du navire. Il me

conduisit vers l'avant, et là je trouvai, non pas une cabine, mais une

chambre élégante, avec lit, toilette et divers autres meubles.

Je ne pus que remercier mon hôte.

[Illustration: La chambre du capitaine Nemo. (Page 82.)]

«Votre chambre est contiguë à la mienne, me dit-il, en ouvrant une

porte, et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter.»

J'entrai dans la chambre du capitaine. Elle avait un aspect sévère,

presque cénobitique. Une couchette de fer, une table de travail,

quelques meubles de toilette. Le tout éclairé par un demi-jour. Rien de

confortable. Le strict nécessaire, seulement.

Le capitaine Nemo me montra un siége.

«Veuillez vous asseoir,» me dit-il.

Je m'assis, et il prit la parole en ces termes:

CHAPITRE XII

TOUT PAR L'ÉLECTRICITÉ.

«Monsieur, dit le capitaine Nemo, me montrant les instruments suspendus

aux parois de sa chambre, voici les appareils exigés par la navigation

du _Nautilus_. Ici comme dans le salon, je les ai toujours sous les

yeux, et ils m'indiquent ma situation et ma direction exacte au milieu

de l'Océan. Les uns vous sont connus, tels que le thermomètre qui

donne la température intérieure du _Nautilus_; le baromètre, qui pèse

le poids de l'air et prédit les changements de temps; l'hygromètre,

qui marque le degré de sécheresse de l'atmosphère; le storm-glass,

dont le mélange, en se décomposant, annonce l'arrivée des tempêtes; la

boussole, qui dirige ma route; le sextant, qui par la hauteur du soleil

m'apprend ma latitude; les chronomètres, qui me permettent de calculer

ma longitude; et enfin des lunettes de jour et de nuit, qui me servent

à scruter tous les points de l'horizon, quand le _Nautilus_ est remonté

à la surface des flots.

—Ce sont les instruments habituels au navigateur, répondis-je, et j'en

connais l'usage. Mais en voici d'autres qui répondent sans doute aux

exigences particulières du _Nautilus_. Ce cadran que j'aperçois et que

parcourt une aiguille mobile, n'est-ce pas un manomètre?

—C'est un manomètre, en effet. Mis en communication avec l'eau dont il

indique la pression extérieure, il me donne par là même la profondeur à

laquelle se maintient mon appareil.

—Et ces sondes d'une nouvelle espèce?

—Ce sont des sondes thermométriques qui rapportent la température des

diverses couches d'eau.

—Et ces autres instruments dont je ne devine pas l'emploi?

—Ici, monsieur le professeur, je dois vous donner quelques

explications, dit le capitaine Nemo. Veuillez donc m'écouter.»

Il garda le silence pendant quelques instants, puis il dit:

«Il est un agent puissant, obéissant, rapide, facile, qui se plie à

tous les usages et qui règne en maître à mon bord. Tout se fait par

lui. Il m'éclaire, il m'échauffe, il est l'âme de mes appareils

mécaniques. Cet agent, c'est l'électricité.

Vingt mille lieues sous les mers · 第 6 / 37 段