En ce moment, et comme pour donner raison à mon argumentation, un

bouillonnement se fit à l'arrière de cet étrange appareil, dont le

propulseur était évidemment une hélice, et il se mit en mouvement.

Nous n'eûmes que le temps de nous accrocher à sa partie supérieure qui

émergeait de quatre-vingts centimètres environ. Très heureusement sa

vitesse n'était pas excessive.

«Tant qu'il navigue horizontalement, murmura Ned Land, je n'ai rien à

dire. Mais s'il lui prend la fantaisie de plonger, je ne donnerais pas

deux dollars de ma peau!»

Moins encore, aurait pu dire le Canadien. Il devenait donc urgent de

communiquer avec les êtres quelconques renfermés dans les flancs de

cette machine. Je cherchai à sa surface une ouverture, un panneau, «un

trou d'homme,» pour employer l'expression technique; mais les lignes de

boulons, solidement rabattues sur la jointure des tôles, étaient nettes

et uniformes.

D'ailleurs, la lune disparut alors, et nous laissa dans une obscurité

profonde. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de pénétrer

à l'intérieur de ce bateau sous-marin.

Ainsi donc, notre salut dépendait uniquement du caprice des mystérieux

timoniers qui dirigeaient cet appareil, et, s'ils plongeaient, nous

étions perdus! Ce cas excepté, je ne doutais pas de la possibilité

d'entrer en relations avec eux. Et, en effet, s'ils ne faisaient pas

eux-mêmes leur air, il fallait nécessairement qu'ils revinssent de

temps en temps à la surface de l'Océan pour renouveler leur provision

de molécules respirables. Donc, nécessité d'une ouverture qui mettait

l'intérieur du bateau en communication avec l'atmosphère.

[Illustration: Nous étions sur le dos d'un vaisseau sous-marin.

(Page 46.)]

Quant à l'espoir d'être sauvé par le commandant Farragut, il fallait y

renoncer complétement. Nous étions entraînés vers l'ouest, et j'estimai

que notre vitesse, relativement modérée, atteignait douze milles à

l'heure. L'hélice battait les flots avec une régularité mathématique,

émergeant quelquefois et faisant jaillir l'eau phosphorescente à une

grande hauteur.

Vers quatre heures du matin, la rapidité de l'appareil s'accrut. Nous

résistions difficilement à ce vertigineux entraînement, lorsque les

lames nous battaient de plein fouet. Heureusement, Ned rencontra sous

sa main un large organeau fixé à la partie supérieure du dos de tôle,

et nous parvînmes à nous y accrocher solidement.

Enfin cette longue nuit s'écoula. Mon souvenir incomplet ne permet

pas d'en retracer toutes les impressions. Un seul détail me revient

à l'esprit. Pendant certaines accalmies de la mer et du vent, je crus

entendre plusieurs fois des sons vagues, une sorte d'harmonie fugitive

produite par des accords lointains. Quel était donc le mystère de

cette navigation sous-marine dont le monde entier cherchait vainement

l'explication? Quels êtres vivaient dans cet étrange bateau? Quel agent

mécanique lui permettait de se déplacer avec une si prodigieuse vitesse?

[Illustration: Notre prison s'éclaira soudain. (Page 51.)]

Le jour parut. Les brumes du matin nous enveloppaient, mais elles ne

tardèrent pas à se déchirer. J'allais procéder à un examen attentif de

la coque qui formait à sa partie supérieure une sorte de plate-forme

horizontale, quand je la sentis s'enfoncer peu à peu.

«Eh! mille diables! s'écria Ned Land, frappant du pied la tôle sonore,

ouvrez donc, navigateurs peu hospitaliers!»

Mais il était difficile de se faire entendre au milieu des battements

assourdissants de l'hélice. Heureusement, le mouvement d'immersion

s'arrêta.

Soudain, un bruit de ferrures violemment poussées se produisit à

l'intérieur du bateau. Une plaque se souleva, un homme parut, jeta un

cri bizarre et disparut aussitôt.

Quelques instants après, huit solides gaillards, le visage voilé,

apparaissaient silencieusement, et nous entraînaient dans leur

formidable machine.

CHAPITRE VIII

MOBILIS IN MOBILE.

Cet enlèvement, si brutalement exécuté, s'était accompli avec la

rapidité de l'éclair. Mes compagnons et moi, nous n'avions pas eu le

temps de nous reconnaître. Je ne sais ce qu'ils éprouvèrent en se

sentant introduits dans cette prison flottante; mais, pour mon compte,

un rapide frisson me glaça l'épiderme. A qui avions-nous affaire? Sans

doute à quelques pirates d'une nouvelle espèce qui exploitaient la mer

à leur façon.

A peine l'étroit panneau fut-il refermé sur moi, qu'une obscurité

profonde m'enveloppa. Mes yeux, imprégnés de la lumière extérieure,

ne purent rien percevoir. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux

échelons d'une échelle de fer. Ned Land et Conseil, vigoureusement

saisis, me suivaient. Au bas de l'échelle, une porte s'ouvrit et se

referma immédiatement sur nous avec un retentissement sonore.

Nous étions seuls. Où? je ne pouvais le dire, à peine l'imaginer. Tout

était noir, mais d'un noir si absolu, qu'après quelques minutes, mes

yeux n'avaient encore pu saisir une de ces lueurs indéterminées qui

flottent dans les plus profondes nuits.

Cependant, Ned Land, furieux de ces façons de procéder, donnait un

libre cours à son indignation.

«Mille diables! s'écriait-il, voilà des gens qui en remontreraient

aux Calédoniens pour l'hospitalité! Il ne leur manque plus que d'être

anthropophages! Je n'en serais pas surpris, mais je déclare que l'on ne

me mangera pas sans que je proteste!

—Calmez-vous, ami Ned, calmez-vous, répondit tranquillement Conseil.

Ne vous emportez pas avant l'heure. Nous ne sommes pas encore dans la

rotissoire!

—Dans la rotissoire, non, riposta le Canadien, mais dans le four, à

coup sûr! Il y fait assez noir. Heureusement, mon «bowie-knife[4]» ne

m'a pas quitté, et j'y vois toujours assez clair pour m'en servir. Le

premier de ces bandits qui met la main sur moi...

[4] Couteau à large lame qu'un américain porte toujours sur lui.

—Ne vous irritez pas, Ned, dis-je alors au harponneur, et ne nous

compromettez point par d'inutiles violences. Qui sait si on ne nous

écoute pas! Tâchons plutôt de savoir où nous sommes!»

Je marchai en tâtonnant. Après cinq pas, je rencontrai une muraille de

fer, faite de tôles boulonnées. Puis, me retournant, je heurtai une

table de bois, près de laquelle étaient rangés plusieurs escabeaux.

Le plancher de cette prison se dissimulait sous une épaisse natte de

phormium qui assourdissait le bruit des pas. Les murs nus ne révélaient

aucune trace de porte ni de fenêtre. Conseil, faisant un tour en sens

inverse, me rejoignit, et nous revînmes au milieu de cette cabine, qui

devait avoir vingt pieds de long sur dix pieds de large. Quant à sa

hauteur, Ned Land, malgré sa grande taille, ne put la mesurer.

Une demi-heure s'était déjà écoulée sans que la situation se fût

modifiée, quand, d'une extrême obscurité, nos yeux passèrent

subitement à la plus violente lumière. Notre prison s'éclaira soudain,

c'est-à-dire qu'elle s'emplit d'une matière lumineuse tellement vive

que je ne pus d'abord en supporter l'éclat. A sa blancheur, à son

intensité, je reconnus cet éclairage électrique, qui produisait autour

du bateau sous-marin comme un magnifique phénomène de phosphorescence.

Après avoir involontairement fermé les yeux, je les rouvris, et je

vis que l'agent lumineux s'échappait d'un demi-globe dépoli qui

s'arrondissait à la partie supérieure de la cabine.

«Enfin! on y voit clair! s'écria Ned Land, qui, son couteau à la main,

se tenait sur la défensive.

—Oui, répondis-je, risquant l'antithèse, mais la situation n'en est

pas moins obscure.

—Que monsieur prenne patience,» dit l'impassible Conseil.

Le soudain éclairage de la cabine m'avait permis d'en examiner les

moindres détails. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux.

La porte invisible devait être hermétiquement fermée. Aucun bruit

n'arrivait à notre oreille. Tout semblait mort à l'intérieur de

ce bateau. Marchait-il,se maintenait-il à la surface de l'Océan,

s'enfonçait-il dans ses profondeurs? Je ne pouvais le deviner.

Cependant, le globe lumineux ne s'était pas allumé sans raison.

J'espérais donc que les hommes de l'équipage ne tarderaient pas à

se montrer. Quand on veut oublier les gens, on n'éclaire pas les

oubliettes.

Je ne me trompais pas. Un bruit de verrous se fit entendre, la porte

s'ouvrit, deux hommes parurent.

L'un était de petite taille, vigoureusement musclé, large d'épaules,

robuste de membres, la tête forte, la chevelure abondante et noire, la

moustache épaisse, le regard vif et pénétrant, et toute sa personne

empreinte de cette vivacité méridionale qui caractérise en France les

populations provençales. Diderot a très-justement prétendu que le geste

de l'homme est métaphorique, et ce petit homme en était certainement

la preuve vivante. On sentait que dans son langage habituel, il devait

prodiguer les prosopopées, les métonymies et les hypallages. Ce que,

d'ailleurs, je ne fus jamais à même de vérifier, car il employa

toujours devant moi un idiome singulier et absolument incompréhensible.

Le second inconnu mérite une description plus détaillée. Un disciple

de Gratiolet ou d'Engel eût lu sur sa physionomie à livre ouvert. Je

reconnus sans hésiter ses qualités dominantes,—la confiance en lui,

car sa tête se dégageait noblement sur l'arc formé par la ligne de ses

épaules, et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance;—le

calme, car sa peau, pâle plutôt que colorée, annonçait la tranquillité

du sang;—l'énergie, que démontrait la rapide contraction de ses

muscles sourcilliers;—le courage enfin, car sa vaste respiration

dénotait une grande expansion vitale.

J'ajouterai que cet homme était fier, que son regard ferme et calme

semblait refléter de hautes pensées, et que de tout cet ensemble, de

l'homogénéité des expressions dans les gestes du corps et du visage,

suivant l'observation des physionomistes, résultait une indiscutable

franchise.

Je me sentis «involontairement» rassuré en sa présence, et j'augurai

bien de notre entrevue.

Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans, je n'aurais pu

le préciser. Sa taille était haute, son front large, son nez droit,

sa bouche nettement dessinée, ses dents magnifiques, ses mains

fines, allongées, éminemment «psychiques,» pour employer un mot de

la chirognomonie, c'est-à-dire dignes de servir une âme haute et

passionnée. Cet homme formait certainement le plus admirable type

que j'eusse jamais rencontré. Détail particulier, ses yeux, un peu

écartés l'un de l'autre, pouvaient embrasser simultanément près d'un

quart de l'horizon. Cette faculté,—je l'ai vérifié plus tard,—se

doublait d'une puissance de vision encore supérieure à celle de Ned

Land. Lorsque cet inconnu fixait un objet, la ligne de ses sourcils

se fronçait, ses larges paupières se rapprochaient de manière à

circonscrire la pupille des yeux et à rétrécir ainsi l'étendue du champ

visuel, et il regardait! Quel regard! comme il grossissait les objets

rapetissés par l'éloignement! comme il vous pénétrait jusqu'à l'âme!

comme il perçait ces nappes liquides, si opaques à nos yeux, et comme

il lisait au plus profond des mers!...

Les deux inconnus, coiffés de bérets faits d'une fourrure de loutre

marine, et chaussés de bottes de mer en peau de phoque, portaient

des vêtements d'un tissu particulier, qui dégageaient la taille et

laissaient une grande liberté de mouvements.

Le plus grand des deux,—évidemment le chef du bord,—nous examina avec

une extrême attention, sans prononcer une parole. Puis, se retournant

vers son compagnon, il s'entretint avec lui dans une langue que je ne

pus reconnaître. C'était un idiome sonore, harmonieux, flexible, dont

les voyelles semblaient soumises à une accentuation très-variée.

L'autre répondit par un hochement de tête, et ajouta deux ou trois mots

parfaitement incompréhensibles. Puis du regard il parut m'interroger

directement.

Je répondis, en bon français, que je n'entendais point son langage;

mais il ne sembla pas me comprendre, et la situation devint assez

embarrassante.

«Que monsieur raconte toujours notre histoire, me dit Conseil. Ces

messieurs en saisiront peut-être quelques mots!»

Je recommençai le récit de nos aventures, articulant nettement toutes

mes syllabes, et sans omettre un seul détail. Je déclinai nos noms et

qualités; puis, je présentai dans les formes le professeur Aronnax, son

domestique Conseil, et maître Ned Land, le harponneur.

L'homme aux yeux doux et calmes m'écouta tranquillement, poliment

même, et avec une attention remarquable. Mais rien dans sa physionomie

n'indiqua qu'il eût compris mon histoire. Quand j'eus fini, il ne

prononça pas un seul mot.

Restait encore la ressource de parler anglais. Peut-être se ferait-on

entendre dans cette langue qui est à peu près universelle. Je la

connaissais, ainsi que la langue allemande, d'une manière suffisante

pour la lire couramment, mais non pour la parler correctement. Or, ici,

il fallait surtout se faire comprendre.

«Allons, à votre tour, dis-je au harponneur. A vous, maître Land,

tirez de votre sac le meilleur anglais qu'ait jamais parlé un

anglo-saxon, et tâchez d'être plus heureux que moi.»

Ned ne se fit pas prier et recommença mon récit que je compris à

peu près. Le fond fut le même, mais la forme différa. Le Canadien,

emporté par son caractère, y mit beaucoup d'animation. Il se plaignit

violemment d'être emprisonné au mépris du droit des gens, demanda en

vertu de quelle loi on le retenait ainsi, invoqua _l'habeas corpus_,

menaça de poursuivre ceux qui le séquestraient indûment, se démena,

gesticula, cria, et finalement, il fit comprendre par un geste

expressif que nous mourions de faim.

Ce qui était parfaitement vrai, mais nous l'avions à peu près oublié.

A sa grande stupéfaction, le harponneur ne parut pas avoir été plus

intelligible que moi. Nos visiteurs ne sourcillèrent pas. Il était

évident qu'ils ne comprenaient ni la langue d'Arago ni celle de Faraday.

Fort embarrassé, après avoir épuisé vainement nos ressources

philologiques, je ne savais plus quel parti prendre, quand Conseil me

dit:

«Si monsieur m'y autorise, je raconterai la chose en allemand.

—Comment! tu sais l'allemand? m'écriai-je.

—Comme un flamand, n'en déplaise à monsieur.

—Cela me plaît, au contraire. Va, mon garçon.»

Et Conseil, de sa voix tranquille, raconta pour la troisième fois les

diverses péripéties de notre histoire. Mais, malgré les élégantes

tournures et la belle accentuation du narrateur, la langue allemande

n'eut aucun succès.

Enfin, poussé à bout, je rassemblai tout ce qui me restait de mes

premières études, et j'entrepris de narrer nos aventures en latin.

Cicéron se fût bouché les oreilles et m'eût renvoyé à la cuisine, mais

cependant, je parvins à m'en tirer. Même résultat négatif.

Cette dernière tentative définitivement avortée, les deux inconnus

échangèrent quelques mots dans leur incompréhensible langage, et se

retirèrent, sans même nous avoir adressé un de ces gestes rassurants

qui ont cours dans tous les pays du monde. La porte se referma.

«C'est une infamie! s'écria Ned Land, qui éclata pour la vingtième

fois. Comment! on leur parle français, anglais, allemand, latin, à ces

coquins-là, et il n'en est pas un qui ait la civilité de répondre!

—Calmez-vous, Ned, dis-je au bouillant harponneur, la colère ne

mènerait à rien.

—Mais savez-vous, monsieur le professeur, reprit notre irascible

compagnon, que l'on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de

fer?

—Bah! fit Conseil, avec de la philosophie, on peut encore tenir

longtemps!

—Mes amis, dis-je, il ne faut pas se désespérer. Nous nous sommes

trouvés dans de plus mauvaises passes. Faites-moi donc le plaisir

d'attendre pour vous former une opinion sur le commandant et l'équipage

de ce bateau.

—Mon opinion est toute faite, riposta Ned Land. Ce sont des coquins...

—Bon! et de quel pays?

—Du pays des coquins!

—Mon brave Ned, ce pays-là n'est pas encore suffisamment indiqué sur

la mappemonde, et j'avoue que la nationalité de ces deux inconnus est

difficile à déterminer! Ni Anglais, ni Français, ni Allemands, voilà

tout ce que l'on peut affirmer. Cependant, je serais tenté d'admettre

que ce commandant et son second sont nés sous de basses latitudes. Il

y a du méridional en eux. Mais sont-ils Espagnols, Turcs, Arabes ou

Indiens, c'est ce que leur type physique ne me permet pas de décider.

Quant à leur langage, il est absolument incompréhensible.

—Voilà le désagrément de ne pas savoir toutes les langues, répondit

Conseil, ou le désavantage de ne pas avoir une langue unique!

—Ce qui ne servirait à rien! répondit Ned Land. Ne voyez-vous pas que

ces gens-là ont un langage à eux, un langage inventé pour désespérer

les braves gens qui demandent à dîner! Mais, dans tous les pays de la

terre, ouvrir la bouche, remuer les mâchoires, happer des dents et des

lèvres, est-ce que cela ne se comprend pas de reste? Est-ce que cela ne

veut pas dire à Québec comme aux Pomotou, à Paris comme aux antipodes:

J'ai faim! donnez-moi à manger!...

—Oh! fit Conseil, il y a des natures si inintelligentes!...»

Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit. Un stewart[5] entra. Il

nous apportait des vêtements, vestes et culottes de mer, faites d'une

étoffe dont je ne reconnus pas la nature. Je me hâtai de les revêtir,

et mes compagnons m'imitèrent.

[5] Domestique à bord d'un steamer.

Pendant ce temps, le stewart,—muet, sourd peut-être,—avait disposé la

table et placé trois couverts.

«Voilà quelque chose de sérieux, dit Conseil, et cela s'annonce bien.

—Bah! répondit le rancunier harponneur, que diable voulez-vous qu'on

mange ici? du foie de tortue, du filet de requin, du beefteak de chien

de mer!

—Nous verrons bien!» dit Conseil.

[Illustration: Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans.

(Page 52.)]

Les plats, recouverts de leur cloche d'argent, furent symétriquement

posés sur la nappe, et nous prîmes place à table. Décidément, nous

avions affaire à des gens civilisés, et sans la lumière électrique

qui nous inondait, je me serais cru dans la salle à manger de l'hôtel

Adelphi, à Liverpool, ou du Grand-Hôtel, à Paris. Je dois dire

toutefois que le pain et le vin manquaient totalement. L'eau était

fraîche et limpide, mais c'était de l'eau,—ce qui ne fut pas du goût

de Ned Land. Parmi les mets qui nous furent servis, je reconnus divers

poissons délicatement apprêtés; mais, sur certains plats, excellents

d'ailleurs, je ne pus me prononcer, et je n'aurais même su dire à quel

règne, végétal ou animal, leur contenu appartenait. Quant au service

de table, il était élégant et d'un goût parfait. Chaque ustensile,

cuiller, fourchette, couteau, assiette, portait une lettre entourée

d'une devise en exergue, et dont voici le _fac-simile_ exact:

MOBILIS IN MOBILI

N

_Mobile dans l'élément mobile!_ Cette devise s'appliquait justement à

cet appareil sous-marin, à la condition de traduire la préposition _in_

par _dans_ et non par _sur_. La lettre N formait sans doute l'initiale

du nom de l'énigmatique personnage qui commandait au fond des mers!

[Illustration: Mes deux compagnons s'étendirent sur le tapis.

(Page 58.)]

Ned et Conseil ne faisaient pas tant de réflexions. Ils dévoraient, et

je ne tardai pas à les imiter. J'étais, d'ailleurs, rassuré sur notre

sort, et il me paraissait évident que nos hôtes ne voulaient pas nous

laisser mourir d'inanition.

Cependant, tout finit ici-bas, tout passe, même la faim de gens

qui n'ont pas mangé depuis quinze heures. Notre appétit satisfait,

le besoin de sommeil se fit impérieusement sentir. Réaction bien

naturelle, après l'interminable nuit pendant laquelle nous avions lutté

contre la mort.

«Ma foi, je dormirais bien, dit Conseil.

—Et moi, je dors!» répondit Ned Land.

Mes deux compagnons s'étendirent sur le tapis de la cabine, et furent

bientôt plongés dans un profond sommeil.

Pour mon compte, je cédai moins facilement à ce violent besoin de

dormir. Trop de pensées s'accumulaient dans mon esprit, trop de

questions insolubles s'y pressaient, trop d'images tenaient mes

paupières entr'ouvertes! Où étions-nous? Quelle étrange puissance

nous emportait? Je sentais,—ou plutôt je croyais sentir,—l'appareil

s'enfoncer vers les couches les plus reculées de la mer. De violents

cauchemars m'obsédaient. J'entrevoyais dans ces mystérieux asiles tout

un monde d'animaux inconnus, dont ce bateau sous-marin semblait être

le congénère, vivant, se mouvant, formidable comme eux!... Puis, mon

cerveau se calma, mon imagination se fondit en une vague somnolence, et

je tombai bientôt dans un morne sommeil.

CHAPITRE IX

LES COLÈRES DE NED LAND.

Quelle fut la durée de ce sommeil, je l'ignore; mais il dut être long,

car il nous reposa complétement de nos fatigues. Je me réveillai le

premier. Mes compagnons n'avaient pas encore bougé, et demeuraient

étendus dans leur coin comme des masses inertes.

A peine relevé de cette couche passablement dure, je sentis mon cerveau

dégagé, mon esprit net. Je recommençai alors un examen attentif de

notre cellule.

Rien n'était changé à ses dispositions intérieures. La prison était

restée prison, et les prisonniers, prisonniers. Cependant le stewart,

profitant de notre sommeil, avait desservi la table. Rien n'indiquait

donc une modification prochaine dans cette situation, et je me demandai

sérieusement si nous étions destinés à vivre indéfiniment dans cette

cage.

Cette perspective me sembla d'autant plus pénible que, si mon cerveau

était libre de ses obsessions de la veille, je me sentais la poitrine

singulièrement oppressée. Ma respiration se faisait difficilement.

L'air lourd ne suffisait plus au jeu de mes poumons. Bien que la

cellule fût vaste, il était évident que nous avions consommé en grande

partie l'oxygène qu'elle contenait. En effet, chaque homme dépense,

en une heure, l'oxygène renfermé dans cent litres d'air, et cet air,

chargé alors d'une quantité presque égale d'acide carbonique, devient

irrespirable.

Il était donc urgent de renouveler l'atmosphère de notre prison, et,

sans doute aussi, l'atmosphère du bateau sous-marin.

Là se posait une question à mon esprit. Comment procédait le commandant

de cette demeure flottante? Obtenait-il de l'air par des moyens

chimiques, en dégageant par la chaleur l'oxygène contenu dans du

chlorate de potasse, et en absorbant l'acide carbonique par la potasse

caustique? Dans ce cas, il devait avoir conservé quelques relations

avec les continents, afin de se procurer les matières nécessaires à

cette opération. Se bornait-il seulement à emmagasiner l'air sous

de hautes pressions dans des réservoirs, puis à le répandre suivant

les besoins de son équipage? Peut-être. Ou, procédé plus commode,

plus économique, et par conséquent plus probable, se contentait-il

de revenir respirer à la surface des eaux, comme un cétacé, et de

renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d'atmosphère? Quoi

qu'il en soit, et quelle que fût la méthode, il me paraissait prudent

de l'employer sans retard.

En effet, j'étais déjà réduit à multiplier mes inspirations pour

extraire de cette cellule le peu d'oxygène qu'elle renfermait, quand,

soudain, je fus rafraîchi par un courant d'air pur et tout parfumé

d'émanations salines. C'était bien la brise de mer, vivifiante

et chargée d'iode! J'ouvris largement la bouche, et mes poumons

se saturèrent de fraîches molécules. En même temps, je sentis un

balancement, un roulis de médiocre amplitude, mais parfaitement

déterminable. Le bateau, le monstre de tôle venait évidemment de

remonter à la surface de l'Océan pour y respirer à la façon des

baleines. Le mode de ventilation du navire était donc parfaitement

reconnu.

Lorsque j'eus absorbé cet air pur à pleine poitrine, je cherchai le

conduit, «l'aérifère,» si l'on veut, qui laissait arriver jusqu'à nous

cette bienfaisante effluve, et je ne tardai pas à le trouver. Au-dessus

de la porte s'ouvrait un trou d'aérage laissant passer une fraîche

colonne d'air, qui renouvelait ainsi l'atmosphère appauvrie de la

cellule.

J'en étais là de mes observations, quand Ned et Conseil s'éveillèrent

presque en même temps, sous l'influence de cette aération revivifiante.

Ils se frottèrent les yeux, se détirèrent les bras et furent sur pied

en un instant.

«Monsieur a bien dormi? me demanda Conseil avec sa politesse

quotidienne.

Vingt mille lieues sous les mers · 第 4 / 37 段