En dépit de ses talents militaires et de ses victoires qui avaient si
souvent interdit aux Barbares le chemin de Rome, le général Stilicon
n’avait pas l’estime de l’armée. Les légats, les tribuns et les
centurions lui reprochaient son athéisme, car il avait osé détruire les
livres sibyllins. Le corps des officiers, attaché à la tradition, ne lui
pardonnait non plus le jour où, par un odieux sacrilège, il avait
dépouillé les portes du Capitole de l’or qui les recouvrait. Cependant
la foule des légionnaires, où les adeptes du Crucifié étaient nombreux,
murmurait:
--Quelle apparence y a-t-il qu’un grand chef soit dévoué au Christ?
Stilicon n’est qu’un ambitieux. Il affecte notre croyance parce qu’il
aspire au pouvoir suprême, mais il ne la partage pas. Et, d’ailleurs, il
élève son fils dans l’idolâtrie des païens.»
Il est vrai qu’un doute subsiste sur la foi du général Stilicon, puisque
le poète Claudien l’a chanté. Et Claudien, fidèle aux dieux de Rome,
méprisait le christianisme. C’est que bien des cœurs hésitaient, en ces
temps où la victoire du Galiléen n’était pas encore complète. Plus d’un,
retenu par le respect humain dans l’observance ancienne, était tenté de
passer à la religion de l’État. Et plus d’un regrettait de s’être
converti au Christ quand paraissaient les signes d’une réaction.
S’il n’est pas certain que le général Stilicon ait été un chrétien
sincère, Serena, son épouse, nièce de l’empereur Théodose par qui le
paganisme fut durement persécuté, était ardente pour la foi nouvelle.
C’était une femme sûre d’elle-même à cause de son intelligence et de sa
beauté. Elle aimait à railler la superstition et les adorateurs attardés
des idoles. C’est ainsi que l’annaliste Zosime rapporte d’elle et des
causes de sa mort tragique une histoire qui se répéta longtemps chez les
derniers païens comme une preuve de l’existence des célestes déités.
* * * * *
Il y avait à Rome un temple que l’antique piété vénérait entre tous.
C’était celui de Cybèle, la bérécynthienne, la vierge mère des dieux,
que les Romains nommaient encore Rhéa.
Mais la désolation était grande, en ce temps-là, dans les édifices
sacrés. Les collèges des flamines et des pontifes étaient dissous. Le
feu de Vesta avait cessé de brûler. Les frères Arvales ne faisaient plus
entendre leurs chants liturgiques qui émouvaient les vieux Romains. Et
le temple de Rhéa restait privé de cérémonies.
Il prit fantaisie à Serena d’y entrer, un jour qu’elle se promenait sur
le Palatin avec une suite brillante de jeunes femmes et de jeunes
hommes, familiers de sa maison. La générale avait toujours des idées
neuves et hardies. Et la gracieuse Poppée battit des mains en s’écriant
que ce serait très drôle de visiter un temple païen.
--Figure-toi, disait-elle à l’aimable Curculio en montant les marches,
que je ne sais même pas comment c’est à l’intérieur.
--Il n’y a pas grande différence avec nos basiliques, répondit Curculio.
Mais c’est un endroit curieux. Ma mère m’y menait encore lorsque j’étais
petit. Alors je ne comprenais guère l’histoire de Cybèle que je vous
expliquerai si je peux.
--Qu’y a-t-il donc à expliquer? demanda la blonde Lucilla. Nous
connaissons ces fables ridicules.
--On ne vous a pas tout dit, fit Curculio avec mystère.
Il s’efforçait d’ouvrir devant Serena la lourde porte de bronze dont les
gonds grinçaient et il pria son ami Vibullius de l’aider. Mais
Vibullius, triste et soucieux, restait à l’écart.
--Qu’as-tu donc, Vibullius? lui demanda Serena de son ton impérial.
--J’avoue, répondit le jeune patricien, que je n’aime pas cette partie
de plaisir. Moi aussi je suis venu dans ce lieu au temps de mon enfance.
Mon père m’y conduisait. Il est resté attaché aux vieilles croyances
jusqu’à son dernier jour. J’aurais peur d’offenser sa mémoire en entrant
ici. Ne jouons pas avec des choses qui restent sacrées pour d’autres si
elles ne le sont plus pour nous.
Vibullius avait hésité longtemps avant d’abandonner la foi des ancêtres.
Il y tenait encore par des fibres cachées. Jeune garçon, il était
remarqué pour sa piété exacte et il composait, en l’honneur des dieux,
des hymnes qui lui valurent les éloges du grammairien Cornificius. Il se
moquait alors des chrétiens. C’était lui qui avait dessiné sur le mur du
Pædagogium son camarade Alaxamène agenouillé devant un âne mis en croix.
Les archéologues ont retrouvé cette image et ils en ont disputé
longuement.
Cependant, Vibullius ayant évoqué son père, l’élégant Aurélius s’écria
avec un grand rire:
--Allons donc! Et mon oncle qui était pontife suprême! Où en
serions-nous si nous nous arrêtions à nos souvenirs? Nous savons tous
que, dans nos familles, on a adoré les dieux. Mon cher Vibullius,
n’ayons pas de ces scrupules surannés.
Il poussa la porte avec Curculio et la société pénétra dans le temple
désert.
Il est vrai que le silence et la majesté du lieu gênèrent d’abord les
profanateurs. Une voix secrète murmurait au fond de leur conscience que
ce qu’ils faisaient n’était pas bien. Et la déesse couronnée de tours
semblait les regarder avec une muette douleur. Serena s’aperçut du
trouble de ses compagnons parce qu’elle le ressentait elle-même. Et elle
voulut leur rendre le courage par un sarcasme impie.
--Voyez, dit-elle, l’amante d’Athys a l’air de regretter sa virginité
éternelle et ses amples charmes sans emploi.
L’agréable Curculio, à qui la gaîté était revenue, s’empressa d’ajouter
que Cybèle regrettait aussi l’idée funeste qu’elle avait inspirée au
berger phrygien et Lucilla voulut savoir sur-le-champ quelle était cette
idée.
--Je n’oserais le dire à voix haute, fit le jeune chrétien. Et je
manquerais à la décence si je le disais à l’oreille d’une de vous.