SYMMAQUE

... dum Capitolium

Scandet cum tacita virgine pontifex.

Horace.

... quoique la vierge ne monte plus, silencieuse, derrière le

pontife, au Capitole.

Carducci.

SYMMAQUE.--Que l’existence était belle autrefois, Flamininus! Qu’elle

était calme et ordonnée! Nous n’avons pas assez goûté la douceur de

vivre et nous nous sommes préparé des regrets jusqu’à la fin de nos

tristes jours. Nous voici sur la terre africaine, errants et misérables.

Hélas! Mon père possédait trois palais à Rome, quinze villas à travers

l’Italie. Je dois me contenter de deux petites chambres que je partage

avec ma famille. Et pour que nous mangions du pain, mon épouse vend

l’une après l’autre les perles de son collier.

FLAMININUS.--Il est de plus grands sujets d’affliction pour nos âmes.

Pourquoi pleurer les temps qui ont précédé notre exil? Ceux qui sont

morts avant l’arrivée du barbare Alaric ont été plus à plaindre que

nous. Je désespérais dans Rome. J’espère à Carthage.

SYMMAQUE.--Veux-tu dire, Flamininus, que de l’excès du mal sortira le

bien? C’est une maxime consolante à laquelle je ne crois plus.

FLAMININUS.--Homme de peu de foi, la cité agréable au ciel et protégée

des astres est éternelle. Les calamités passagères que lui infligent les

dieux sont un juste châtiment. Elles présagent un avenir plus beau. Nous

nous purifions par l’épreuve et le malheur. Souviens-toi, Symmaque, de

ce siècle de décadence qui reniait les traditions. Souviens-toi de ton

père chéri et des luttes qu’il soutint pour les choses sacrées. Tous les

jours, c’était une injure nouvelle, un temple qu’une loi inique fermait,

un des nôtres qui passait au Galiléen. Les empereurs eux-mêmes

s’acharnaient contre l’antique religion de Rome. Ils en persécutaient

les serviteurs. Le moment vint où, au sein des familles, il ne fut plus

permis d’honorer les dieux lares. Quels temps furent plus tristes que

ceux où la vestale Claudia s’agenouillait devant le gril ridicule de

Laurent! Albe, cependant, voyait une autre gardienne du feu qui ne doit

pas s’éteindre manquer à son vœu de chasteté sans être enterrée vivante,

selon l’usage millénaire et toujours suivi. Est-ce à toi que je

rappellerai encore l’insulte la plus cruelle qu’ait subie la religion

des Romains? L’année où fut enlevé l’autel de la Victoire était plus

funèbre que celle où nous avons dû fuir et où la Ville a été pillée.

Alors le successeur de Trajan et de Marc-Aurèle, qui avait abandonné

pour Milan les sept collines, restait sourd aux adjurations de ton père.

Gratien refusait même de l’admettre en sa présence. La divinité

protectrice s’est retirée de l’Empire dès l’instant que le Sénat a cessé

de l’honorer. Rome est punie comme l’avaient annoncé les livres

sibyllins. Mais les Romains entendront les avis du ciel. Ils

s’éloigneront des églises, et, sur les ruines qu’aura laissées le

barbare Alaric, l’ordre des jours anciens refleurira.

SYMMAQUE.--Je voudrais en avoir l’assurance. Mais je ne puis me défendre

d’envier le sort de ceux qui n’ont pas connu la condition où nous sommes

réduits. Rome, alors, semblait encore invincible. Et si la religion de

nos ancêtres était mourante, elle expirait du moins lentement. Les vieux

Romains pouvaient croire que les choses qu’ils aimaient dureraient

toujours. Au milieu de ses amis, qui partageaient ses façons de penser,

mon père avait l’illusion que tout restait en place. Les conservateurs

vivent entre eux. Ainsi ils n’aperçoivent pas ce qui tombe et disparaît

à chaque heure et c’est ce qui soutient leur courage. Mais nous! Le fond

de l’abîme est touché. Rome, si jamais nous y revenons, sera plus

changée qu’en un siècle. Tu te trompes, Flamininus, quand tu supputes un

retour à nos croyances. Les catastrophes ne ramènent pas le passé. Elles

sont comme les tempêtes qui achèvent de renverser les vieux murs. Elles

dispersent ce qui ne subsistait que par la force de l’habitude. Elles

donnent un élan irrésistible aux novateurs. Peut-être, un moment, dans

la communauté de l’infortune, auront-ils quelque attendrissement et

quelque pitié pour ceux qui restent fidèles aux dieux. Chez les

révolutionnaires eux-mêmes il paraît alors comme un regret de ce qui va

périr. Ce moment ne dure pas. La sagesse est d’en profiter. N’attaquons

plus les chrétiens. Ne raillons plus leur Christ, leurs apôtres et leurs

martyrs. Gardons les images des dieux immortels vivantes dans nos cœurs,

mais faisons-nous oublier et tolérer s’il se peut.

FLAMININUS.--Tolérance est le mot des tièdes. C’est aussi la

supplication des vaincus. Les chrétiens nous disent déjà que nous

invoquons la tolérance depuis que nous sommes persécutés. Nous serons

perdus le jour où nous accepterons l’égalité des cultes et où nous

cesserons de rappeler que l’adoration des dieux est la religion de

l’État. La politique des concessions n’est pas seulement honteuse et

lâche. Elle est inepte. Est-ce à l’heure où le maître du monde manifeste

si clairement sa colère que nous allons renoncer à la lutte? Notre

vieille religion a passé par d’autres épreuves et c’est quand on la

croyait morte qu’elle a eu ses plus belles renaissances. Quand

parut-elle plus bas qu’à la fin de la République, au temps où la Grèce

vaincue nous donnait, par une sorte de vengeance, le poison de sa

philosophie? Alors l’impiété fut si grande que l’athéisme était professé

par les poètes et les consuls. Auguste vint. Il releva les autels et

Virgile honora pour toujours ce que Lucrèce avait souillé. Souviens-toi

encore du noble Julien avec qui notre culte remonta sur le trône après

un exil de quarante ans. L’éclatante conversion du neveu de Constantin

ne prouve-t-elle pas que les dieux sont immortels? Si nous ne les

trahissons pas, ils ne peuvent nous trahir.

SYMMAQUE.--Je le sais. Et il y eut aussi Eugène, cet empereur que nous

avaient donné Arbogaste et Ricomer, généraux d’une si vive piété.

FLAMININUS.--Il est vrai que les généraux se signalent presque tous par

leur zèle pour la religion. Mais pourquoi me parles-tu du rhéteur

Eugène?

SYMMAQUE.--Parce que, loin de lui être reconnaissants, loin de lui

élever des statues, nous l’avons justement renié. Si le zèle des

militaires est certain, il est rare qu’il se manifeste, ce qui vaut

mieux car il est encore plus rare qu’il soit fécond. En apportant à

Eugène la robe pontificale que Gratien avait repoussée, Arbogaste et

Ricomer ont hâté notre décadence. Rien n’est pire, pour une cause comme

la nôtre, qu’un réacteur intempestif et maladroit. Il agit comme ces

médecins qui tuent les vieillards pour leur rendre quelques mois de

jeunesse. Et Julien, Julien lui-même, le restaurateur des temples, ne

nous a-t-il pas fait plus de mal que de bien? Il méconnaissait Rome et

les dieux indigètes. L’a-t-on vu sacrifier au Capitole une seule fois?

Il demandait sa doctrine aux sophistes d’Alexandrie et à ces Hellènes

dont tu dénonçais tout à l’heure la corruption. En voulant réformer la

religion des dieux, il l’a affaiblie. Sa malheureuse tentative n’a servi

qu’à exalter l’audace des chrétiens. Son règne de vingt mois nous a

causé des dommages plus irréparables que ceux de Constantin et de

Constance et j’aime mieux ces prudents empereurs qui, du moins, nous

ménageaient, tout en cédant aux idées du jour.

FLAMININUS.--Je te plains, Symmaque, L’excès de nos souffrances

t’accable et te réduit au désespoir. Prie les dieux qu’ils te rendent le

courage. L’homme qu’ils soutiennent de leur force sait que rien n’est

impossible et qu’il n’est pas de courant qui ne se puisse remonter.

SYMMAQUE.--Mon plus grand malheur est de voir les choses telles qu’elles

sont. Dans mon jeune âge, ma confiance était fière et ardent mon goût de

la lutte. C’est maintenant que j’ai le plus de courage parce que je n’ai

plus d’illusions. Sois tranquille, je n’abandonnerai pas la foi de mes

aïeux et je mourrai dans la croyance où je suis né. Mais comment

fermerais-je les yeux à ce qui se passe autour de moi? Je sais que je

sers une cause condamnée. Tout ce qu’on a essayé pour combattre les

progrès du christianisme a été inutile et n’a eu d’autre effet que de

dénaturer la religion des Romains. Ce ne sont pas seulement les cultes

étrangers que l’on a appelés à son aide, les divinités de l’Égypte, de

la Perse et de la Phrygie qu’on a introduites dans le Panthéon. Ce sont

les doctrines des disciples de Platon et les philosophies à la mode.

Tantôt on flattait le goût de l’archaïsme et tantôt celui des

nouveautés. Par là on a répandu dans les esprits le doute et

l’incertitude. Déjà nos mystères ne sont plus compris de ceux qui

viennent encore dans les temples. A la fin, on oubliera jusqu’aux règles

des sacrifices. Je suis pénétré de cette vérité amère: le rite ethnique

n’a plus pour lui que la coutume et les mœurs. Seul l’usage lui permet

encore de durer. Gardons-nous d’ébranler ce qui reste, soit par des

innovations dangereuses, soit en demandant trop à la nature et aux

hommes.

FLAMININUS.--Ton père l’a dit, Symmaque, le respect de la coutume est

une chose grande. Se soutient-il sans les institutions? C’est en vain

qu’auprès du prince l’éloquent auteur de tes jours, réduisant ses

demandes à la plus modeste mesure, avait invoqué la liberté de

conscience. C’est en vain que, se fondant sur le caractère sacré des

testaments, il avait revendiqué les biens injustement retenus par le

fisc, quoiqu’ils eussent été donnés aux vierges et aux pontifes par la

volonté légale des mourants. Cette tactique aussi, les tiens l’ont

loyalement essayée. Elle nous a conduits à des reculs toujours plus

étendus. Elle ne nous a valu que des déceptions. Et qui donc répondit

alors à ton père? Son propre cousin, l’évêque Ambroise, car il y avait

déjà des contempteurs des dieux parmi les plus illustres familles.

Ambroise prétendait qu’en réclamant le bénéfice du droit commun ton père

voulait pour les fidèles de notre religion un privilège et une faveur. A

nous faire humbles, à mendier une petite place dans l’État dont nous

sommes les plus fermes soutiens, nous n’avons rien obtenu et nous nous

sommes déshonorés.

SYMMAQUE.--Le jour où il s’éleva contre la touchante requête des

sénateurs, mon cousin Ambroise ne vit pas loin dans le temps. Par une

suite immanquable, sa thèse se retournera contre sa propre secte. Notre

cause est perdue sans doute. Ce qui me console, c’est la certitude que

la sienne ne triomphera pas éternellement. Elle aura aussi de suprêmes

défenseurs qui penseront tout ce que nous avons pensé et souffriront

autant que nous avons souffert. Les raisons dont les chrétiens nous

accablent les blesseront à leur tour. Tout tombe en désuétude, tout se

flétrit, tout meurt. C’est nous qui sommes aujourd’hui l’antique

observance. Pour que ce soient les chrétiens, combien de siècles

faudra-t-il? A peu près ce qu’il s’en est écoulé depuis l’âge où la

louve allaitait les divins jumeaux. Imprudent Ambroise! Un jour viendra

où son Église sera combattue avec les armes qu’il a aiguisées contre

nous. Alors elle ramassera les arguments dont nous nous sommes servis.

Avant que les fils aient succédé quarante fois aux pères, d’autres

impies diront aux chrétiens ce qu’ils nous jettent à la face: «Vous êtes

le passé. Nous sommes l’avenir. Vous vous attardez aux superstitions et

à l’erreur. Ce n’est pas dans son enfance que l’humanité a connu la

raison. Ce n’est pas à son lever que le soleil a le plus d’éclat. Nous

sommes la vérité, la lumière et le progrès.»

FLAMININUS.--Tu parles de ces choses comme si déjà tu étais mort au

monde ou comme si tu les voyais d’un astre lointain. Laissons ces

vengeances posthumes à d’inutiles rêveurs. Travaillons plutôt, grâce aux

conjonctures, à rétablir dans sa primauté la religion qui a fait la

grandeur de Rome.

SYMMAQUE.--Et de quels moyens disposons-nous pour une si grande

entreprise? La noblesse romaine, généreux appui des antiques croyances,

est dispersée. Elle est misérable. En perdant la Ville, elle a tout

perdu et des familles patriciennes s’éteignent tous les jours. Celles

qui subsistent ne retrouveront qu’une faible portion de leurs richesses.

Que leur restera-t-il pour nourrir nos prêtres sans traitement, pour

entretenir nos temples privés de l’annone? Les dons et les offrandes

vont se tarir par la ruine des particuliers. Une religion qui a

possession d’ancienneté étend son empire sur les âmes, et les lois ne

parviendraient pas à l’abolir. Mais, quand elle a perdu l’aide et les

subsides du prince, détruire ceux qui la font vivre par leurs

libéralités c’est la détruire elle-même. Alors une révolution sociale

est encore plus grave qu’une révolution religieuse. Et ce que l’invasion

des Goths nous a apporté, ne nous y trompons pas, Flamininus, c’est une

révolution sociale. Je le sens, notre civilisation va périr.

FLAMININUS.--Toujours ces images d’abîme, ces idées de mort. Sais-tu

d’où elles te viennent? A ton insu, tu les as prises des chrétiens et

des juifs et de ce forcené qui, à Patmos, au bord de la mer féconde,

annonçait l’extermination du genre humain.

SYMMAQUE.--Non, Flamininus, je n’ai point de goût pour ces imaginations

fumeuses et sanglantes. Je crois à l’éternité du monde, mais à son

perpétuel renouvellement. C’est pourquoi les conservateurs sont destinés

à perdre toujours, car ils s’attachent aux formes des choses, qui sont

changeantes et périssables. Mais ils triomphent dans leur défaite parce

que les révolutionnaires, à leur tour, doivent conserver, avec les lois

essentielles des sociétés, les résultats de leur révolution. Un

Symmaque, un Flamininus poursuivent leur dialogue depuis la naissance

des religions et des cités et le poursuivront longtemps après nous.

FLAMININUS.--Que veux-tu dire?

SYMMAQUE.--Que nos dieux en avaient détrôné d’autres auxquels leurs

adorateurs n’ont renoncé qu’après de longues luttes et un cruel

déchirement.

FLAMININUS.--Je t’en prie, n’égale pas à nos dieux souriants et affables

ce barbare Christus au nom duquel le fanatisme brise les statues, brûle

les livres et jette un voile funèbre sur la vie. Notre religion

généreuse embrasse toutes celles qui ne refusent pas elles-mêmes de

l’embrasser. Elle ne connaît pas le fléau des schismes et des hérésies.

Ne la compare pas à ces mystères sombres et jaloux qui engendrent la

discorde et dont les fidèles se déchirent pour un mot dépourvu de sens

ou pour une lettre changée de place. Leur dieu est l’ennemi des nôtres.

Il n’y a pas de commune mesure entre les chrétiens et nous.

SYMMAQUE.--Le plus grand ennemi de nos dieux, Flamininus, ce n’est pas

le Christ. C’est la vulgarité. Que ne fera-t-elle pas de sa religion!

Depuis longtemps, elle a déformé la nôtre. Elle a rabaissé nos symboles

à son niveau. Bacchus est devenu le dieu des ivrognes et Mercure celui

des voleurs. Dire que c’est par là que Bacchus et Mercure ont le plus de

chances de durer! Étrange force qui ramène le ciel vers la terre. Le

christianisme ne la vaincra pas. Déjà les foules, incertaines entre les

autels, le corrompent, mais en lui apportant ce que nos traditions ont

de moins noble et nos rites de plus grossier. Augustin, cet enragé, se

désole parce que ses convertis ne renoncent pas à s’envoyer de petits

cadeaux pour les calendes de janvier, et, aux Saturnales, mettent des

masques et se travestissent en femmes ou en bêtes. Il ne détruira pas

ces vieux usages par lesquels nous nous perpétuerons dans les siècles

lointains.

FLAMININUS.--Ton esprit chagrin s’obstine à ne pas voir ce qu’il y a de

grand dans les choses religieuses. Ta palingénésie elle-même est

pessimiste. Ta sinistre hypothèse découronne à la fois l’Olympe et

l’humanité. Comptes-tu pour rien la figure rayonnante de nos déités

confondues avec le monde céleste? Apollon et Diane échapperont toujours

aux atteintes du vulgaire. Nous avons pour nous la pensée, l’art et la

poésie qui rendent notre religion immortelle.

SYMMAQUE.--J’en demeure d’accord. Homère et Virgile vivront plus

longtemps dans la mémoire des hommes que Jean de Patmos, Ambroise et

Augustin. Une littérature impérissable, modèle de quiconque voudra

écrire, source où l’inspiration se rafraîchira, est notre palladium le

plus sûr. Aujourd’hui même, c’est par les lettres et les lettrés que se

soutient notre religion. Les chrétiens n’échappent pas à ce prestige par

lequel ils accèdent malgré eux à nos sentiments et à nos idées.

Connais-tu ce Pescennius qui a composé jadis des libelles contre nous?

Ce n’est un barbare ni par l’esprit ni par le cœur. S’il n’a pas renié

la superstition chrétienne,--et je doute qu’il la renie jamais,--il a

compris ce que le culte national avait de grand et de beau. Les malheurs

de la patrie l’ont touché. Il est devenu notre auxiliaire. J’ai lu de

lui de nobles pages où il évoque le Génie du peuple romain qui, triste

et le visage baigné de larmes, apparut une nuit au césar Julien. J’en ai

lu d’autres où, accusant le funeste et sacrilège enlèvement de l’autel

de la Victoire, il demandait que, pour le salut commun, la déesse fût

rappelée dans le Sénat et avec elle les vertus qui avaient rendu Rome

puissante et redoutée. J’honore l’œuvre et le courage de Pescennius.

Puisse-t-il avoir des disciples nombreux!

FLAMININUS.--Quoi! Tu consentirais à prendre pour allié cet impie? Je

connais Pescennius. Ses livres ambigus et qui te réjouissent n’ont fait

que trop de mal parmi nous. C’est un disciple de Tatien et d’Athénagore

et surtout de ce hideux Hermias qui a couvert nos pontifes de ridicule

et versé sur nos croyances son acide ironie. Et c’est à cet homme-là que

nous irions demander secours? Mais il flotte lui-même entre les

élégances du sophiste et l’apologie utilitaire de notre religion. Il la

méprise et il en répand le mépris quand, la vidant de son contenu divin,

il l’emploie à la conservation des cités. Loin de nous un tel

panégyriste! Si la chose était en mon pouvoir, c’est aux lions du cirque

que je livrerais Pescennius.

SYMMAQUE.--Crois-tu, Flamininus, que nos affaires soient dans un état si

florissant que nous puissions nous passer de semblables défenseurs?

Parce qu’il est lui-même chrétien, Pescennius parle peut-être un langage

plus propre que le nôtre à toucher les impies, à leur faire sentir, non

seulement qu’il est honteux d’abuser de leur victoire, non seulement que

la religion des ancêtres mérite d’être respectée, mais encore que le

fanatisme et la haine des dieux sont indignes des sages et déshonorent

l’esprit. Nous n’avons pas tant d’amis dans le monde. Prenons garde, en

rejetant Pescennius, de décourager ceux qui s’offrent. Prenons garde de

fournir une arme à ceux qui prétendent que nous voulons mourir renfermés

en nous-mêmes et de donner raison à ceux qui disent: «Ce Pescennius est

insensé, lui qui ne croit pas aux dieux, de consacrer ses talents à la

défense d’une cause qui n’est pas la sienne et qui n’a pas d’avenir.»

FLAMININUS.--Tu ne m’ébranleras pas. J’opposerai une intransigeance

salutaire à toutes les tentations que la faiblesse de ton âme prétend

m’apporter. Il n’est pas d’abandon que tu ne sois prêt à consentir. Tu

parles de cause sans avenir, et, par là, tu m’ouvres le fond de ton

cœur. Mais une religion qui souffre que des athées prennent sa défense

et qui invoque leur témoignage n’est plus qu’un cadavre impur.

SYMMAQUE.--Nos points de départ sont trop éloignés. Je sens que nous

n’arriverons pas à nous convaincre. Fidèle à l’exemple de mon père,

J’aurai du moins tenté de sauver quelques vestiges des choses sacrées.

FLAMININUS.--Moi j’ai l’espoir de relever partout les autels, et, jusque

dans le palais impérial, de restaurer le lararium du prince. Les grandes

tâches n’effraient que les âmes timides. Les dieux te gardent, Symmaque!

SYMMAQUE.--Que la Fortune t’assiste, Flamininus!

La tasse de saxe · 第 8 / 16 题