CROQUEMITAINE

_Ubique dæmon!_

Salvien.

Lorsque le jeune Hervé fut sur le point de naître, sa mère dit un jour:

--Si c’est un garçon, je ne veux pas qu’on l’effraie avec des contes de

nourrice. Ces fables ridicules font des enfants peureux. J’élèverai le

mien sans le secours ni de Croquemitaine ni du père Fouettard.

Ce fut un garçon qu’envoya le ciel et sa mère tint parole. Déjà, pour

Hervé, un sens s’attachait aux mots. Déjà il connaissait les chiens qui

aboient et qui mordent, les chats qui griffent, les vaches qui meuglent,

les ânes qui ruent, la ronce qui déchire et la cuisante ortie, tout ce

qui, dans la nature, entoure l’homme de périls et lui enseigne la

prudence. Mais il ignorait les divinités de la Peur.

Cependant les filles de la Nuit et de l’Erèbe visitaient parfois sa

poitrine. Tantôt elles lui conseillaient de résister par la violence à

la servante Léonie qui, armée d’une éponge, se disposait à l’asperger

d’une eau lustrale et savonneuse. Tantôt, sombre, muet, méditant les

affronts et l’injustice, il se retirait, tel le fils de Pélée, dans le

coin où le vigilant Cyrille range les plumeaux et l’encaustique. En vain

deux ambassades se succédaient auprès de l’opiniâtre Myrmidon. Les

Furies lui inspiraient de répondre aux douces prières par des

trépignements et des clameurs aiguës.

Alors, contre Tisiphone et Alecto, la servante Léonie, consultant la

sagesse des siècles, invoqua d’autres puissances. D’une voix sinistre et

caverneuse, qu’elle accompagnait de coups violents frappés au mur de la

cuisine, elle annonça l’arrivée de l’Être terrible qui emporte et mange

les petits enfants. Ainsi se révéla le prince des ténèbres.

L’historien véridique doit reconnaître que cette ruse obtint une

victoire complète. Sortant de sa tente, le fils de Pélée se montra

soumis et repentant. Même il accepta d’une âme résignée une assiette

d’épinards pour lesquels il ressentait un violent dégoût, mais qui sont,

disait la servante Léonie, le balai de l’estomac, car elle abondait en

recettes, proverbes et métaphores.

Et la vérité oblige encore à dire que le lieutenant de Belzébuth fut

accueilli sans honte par celle qui, ayant mis Hervé au jour, voulait lui

donner une âme forte et le garder des terreurs vaines. Auxiliaire de la

police, Croquemitaine fut apprécié pour les services qu’il rendait. On

eut ainsi la preuve que le gouvernement des cités ne saurait se passer

de fictions, et, pour le jeune Hervé, l’âge mythologique s’ouvrit.

Le passé de Croquemitaine est un grand mystère. Ce personnage puissant

et redoutable n’a pour références que de mauvais contes de fées. Son nom

même ne figure pas dans les lexiques anciens. Il ne se traduit ni en

italien, ni en anglais, ni en allemand, langue éminemment symbolique.

Littré, qui a cherché une étymologie, reste hésitant devant l’énigme,

car, s’il admet le sens de «croquer», il se perd en conjectures sur

cette «mitaine». Il y a peu d’apparence, en effet, que, pour effrayer

les petits enfants, les nourrices leur représentent un ogre qui aurait

la coutume bizarre de dévorer des moitiés de gants. Et quant à voir dans

«mitaine» une altération du flamand _metjien_ ou de l’allemand

_mædchen_, qui veut dire petite fille, il y faut beaucoup de bonne

volonté. J’ai donc sollicité sur ce sujet difficile la science de mon

ami M. Cyprien Leborgne qui, après quatre mois de réflexions et de

recherches, m’a porté la note suivante:

«Pour obtenir, avec quelque approximation, une étymologie incertaine et

obscure, il importe d’aller du connu à l’inconnu. En ce qui touche

_Croquemitaine_, nous possédons, grâce au substantif _croquignole_, une

indication précieuse. Ces deux mots éveillent également, par simple

analogie, la fausse idée de dents qui mordent avec force. Dans le bon et

authentique langage, _croquignole_, avant d’être une petite pâtisserie

sèche et dure, signifie un coup qui se donne avec le doigt replié, en

très bas latin _curcinodula_. Ici, «croque» offre nettement le sens

d’objet courbé, de jointure. Ce premier résultat étant acquis,

demandons-nous ce que signifie, en vieux français, «mitaine», ou

«miton», d’où est venue l’expression «c’est miton mitaine»

qu’aujourd’hui nous remplaçons volontiers par _kif-kif_, déformation de

l’arabe. «Miton» désignait tout espèce d’ouvrage de mercerie et de

tricot avant de s’appliquer, sous la forme «mitaine», à une sorte de

gant. Dès lors, il devient facile de discerner que le monstre

grossièrement figuré, que l’on compose avec de vieilles défroques et que

l’on place dans les arbres à fruits pour en écarter les corbeaux et

autres oiseaux pillards, a dû s’appeler dans nos campagnes

_croquemiton_, autrement dit chiffon plié ou noué. De là est venu tout

naturellement _croquemitaine_, puisque miton égale mitaine. Ne vous

étonnez donc pas que ce personnage fabuleux soit privé de généalogie,

qu’il ne descende d’aucun héros historique ou légendaire et qu’il ne se

traduise dans les idiomes étrangers que par son vrai nom, qui est

épouvantail à moineaux.»

Si longue que soit la démonstration de M. Cyprien Leborgne, j’ai cru

devoir la reproduire et je suis prêt à m’en contenter à défaut d’un

autre. Il est d’ailleurs important, pour l’étude des mythes et comme

contribution aux célèbres travaux de Sir James Frazer, de savoir que,

logé d’abord par un paysan dans un cerisier, conduit à la ville par des

nourrices, Croquemitaine a pris tant d’empire sur l’esprit des humains.

Car sa réalité est aussi certaine que celle du gendarme et du

commissaire, dont il a l’utilité. A son nom, au bruit horrible de ses

pas, l’ordre se rétablit et les tumultes cessent. On reconnaît sa voix.

On peut décrire son visage. Il ne constitue même pas une dérogation aux

lois de la nature puisqu’il n’est ni plus noir, ni plus sonore, ni plus

intermittent que le ramoneur. Enfin, non seulement des nourrices et des

cuisinières, mais des personnes graves, savantes et dignes de foi, des

pères et des mères pour tout dire, affirment que le monstre emporte les

enfants, qu’elles ont vu sa hotte pleine et le traitent comme un génie

obéissant et familier qui ne manque jamais de répondre à leur appel.

Ainsi se trouve démontrée l’existence objective de Croquemitaine. Mais

si l’on veut bien me permettre de parler comme M. Cyprien Leborgne,

auquel nul pédantisme n’est étranger, rien n’est plus certain que son

existence subjective, comme on en jugera par le témoignage de Guy, fils

du voisin et compagnon des jeux d’Hervé.

Mûri par l’expérience et par deux saisons de plus écoulées sur cette

terre, l’esprit de Guy s’ouvrait à des notions équivoques et confuses.

Déjà il accédait au doute, sinon quant à la présence, du moins quant à

l’activité, dans le monde sensible, des ogres qui enlèvent à domicile

les petits enfants. Des invocations non suivies d’effets, des menaces

qui ne s’étaient pas accomplies l’avaient lentement convaincu qu’il

était en quelque sorte tabou aux yeux des puissances infernales.

Cependant Guy concevait que cette immunité ne fût pas universelle. Il

inclinait à la regarder comme un privilège de la raison. Et du moment

qu’Hervé croyait à Croquemitaine, il était logique et nécessaire que

Croquemitaine, inoffensif pour Guy, fût dangereux pour Hervé. Aussi,

lorsqu’il s’agissait de passer un de ces couloirs pleins d’embûches et

de mystères, où se dissimulent les puissances de l’ombre, Guy, sans

frémir, marchait en avant, tel le pieux Énée protégé par le rameau d’or.

Puis, ayant inspecté le profond labyrinthe:

--Croquemitaine n’y est pas, s’écriait-il. Tu peux venir!

Cependant de sourds progrès du rationalisme firent qu’à l’âge où Guy

avait cessé de craindre Croquemitaine, Hervé commença à ne plus le

redouter. Il lui parut que l’Être avait une voix peu virile et fort

semblable à l’aigre fausset de Léonie. Il garda pour lui le secret de

cette découverte. Mais quand il fut de nouveau menacé du justicier et du

punisseur, il prononça hardiment ces paroles calculées:

--D’abord, ça n’existe pas, Croquemitaine!

Bien que ce jour fût inévitable, comme celui de toute séparation, le

père et la mère furent tristes et soucieux. Ils regrettaient

Croquemitaine à l’égal d’une bonne domestique dont la conduite a été

irréprochable et qui annonce son mariage prochain. Aussi, et sans

mesurer l’étendue de leur humiliation et de leur déchéance,

s’efforcèrent-ils de retenir l’intègre serviteur des familles. Et ils

n’hésitèrent pas à recourir à la fraude pour ménager une utile fiction.

La servante Léonie ayant été avertie de l’événement, son sang ne fit

qu’un tour.

--Ah! Ah! dit-elle au révolté, tu ne crois pas à Croquemitaine? Eh!

bien, quand tu voudras, je te montrerai sa maison.

Hervé releva le défi avec une anxiété secrète et suivit Léonie qui

marchait à grands pas vers le bourg, car, l’été étant venu, on habitait

la campagne.

... Semblable à l’antre du Cyclope, l’échoppe du savetier Ulmer se

dresse au bout d’une impasse entre de vieilles masures. Bien qu’il porte

la couleur du fer et l’odeur du cuir, Ulmer est doux et paisible. Il

nourrit des sentiments conservateurs. Il cultive les traditions. Aussi

garde-t-il sur sa muraille une image qui représente le président

Fallières, ce qui lui donne l’impression de vivre avec l’Histoire. Mais,

sauf l’ornement de cette tête majestueuse et fleurie, un noir

amoncellement de bottes prête à ce lieu un aspect sinistre qu’aggravent

les coups frappés sur les douves par un tonnelier du voisinage. Et il se

trouva qu’au moment où la commission d’enquête chargée de contrôler

l’existence de Croquemitaine s’engageait dans le cul de sac, des cris et

des gémissements retentirent, tandis qu’une voix de tonnerre jetait cet

oracle:

--Si ça continue, vous allez recevoir sur la figure!

En entendant ces mots épouvantables, Hervé serra fortement la main de

Léonie et l’entraîna vers la lumière du jour, jugeant qu’il était trop

facile de descendre aux enfers.

Il est attesté qu’à la suite de cette expédition audacieuse

Croquemitaine fut restauré dans son prestige et dans son pouvoir. Mais

les restaurations sont fragiles et durent peu. Revenu triomphant de

l’échoppe d’Ulmer Croquemitaine n’acheva même pas ses Cent-Jours.

--Heureusement, dit la mère, il nous reste le Diable!

La tasse de saxe · 第 7 / 16 题