apparu que tardivement, c’est que toujours il est employé au sens
collectif, et jamais pour désigner la race ou la nationalité. Dès le
principe, en effet, il y a bien une population mixte de Kanouris, mais
point de tribu de ce nom. C’est du mélange complet de divers éléments et
de leurs destinées historiques communes, qu’est sortie insensiblement
une nation une de Kanouris, laquelle a fini par prendre une place à
part, en face des tribus restées pures dont elle était comme la
résultante. Aussi, pour en bien saisir la physionomie, importe-t-il de
l’étudier dans ses parties constitutives d’origine.
Ces Kânembou qui, à la fin du treizième siècle et pendant tout le
quatorzième, accomplirent leur exode au sud du fleuve Yoô et conquirent
à la longue le Bornou, étaient un composé, d’abord de ces émigrés du
nord, gens originairement au teint clair, dont descendaient les rois du
pays, puis de Kânembou, de Toubou, et de divers éléments mixtes issus de
la cohabitation avec les primitifs habitants du Kânem. Les premiers, qui
se prétendaient de souche arabe, ne sont plus représentés au Bornou
actuel que par les Magomi et les Ngalma Doukko, qui, réunis, forment
bien un tiers de l’ensemble de la population kanouri.
De ces deux éléments, les Magomi, qui comprenaient la famille autrefois
régnante, et, par suite, ont fourni des rois au Bornou, sont les plus
nombreux de beaucoup. Ils se subdivisent en Magomi Oumêwa, M. Tsilimwa,
M. Dougwa, M. Biriwa, M. Dalâwa (de Dala ou Abdallah), et autres. Ils
sont répartis en petits groupes sur toute la surface du territoire, et
habitent tant les provinces de Mounio et de Zinder, que les districts
voisins du Tsâd, ceux de la rivière de Yoô, des Ngazir, ou des Gamergou.
Toutefois, leur centre principal est la ville de Magommeri, au cœur du
pays.
Les Ngalma Doukko, dont nous avons déjà rencontré une fraction sur les
bords du Tsâd, descendent d’un cadet de l’ancienne famille royale, aux
premiers temps de la dynastie, et sont disséminés dans toutes les
parties du Bornou.
Les Toubou, non moins nombreux, sont représentés dans l’élément kanouri
par leurs tribus des Kai, des Toura et des Tomaghera.
Les Kai, Daza d’origine (une de leurs fractions porte encore aujourd’hui
le nom de Kai Borkoua), sont identiques avec les Kijê, branche à
laquelle appartenait déjà la mère de ce Dougou ou Dounama, que beaucoup
regardent comme ayant été le premier roi du Kânem[122]. Ils se sont
tenus plus agglomérés au Bornou que tous les autres émigrés du nord ;
ils habitent surtout, à quelques journées à l’ouest et au nord-ouest de
Kouka, le district important de Kojam, ou des _Koyam_, comme l’appellent
les Bornouans, et y vivent mêlés à d’autres Toubou arrivés plus tard
dans le pays, tout en formant non loin de là, au nord de la rivière de
Yoô, quelques agglomérations en commun avec les Kânembou.
Les Toura, tribu tedâ originaire du Tou qui vinrent peupler Dirki, au
Kawar (d’où le titre de _Dirkêma_ que leur chef porte encore), sont, de
même que les Mâgomi, quoique en plus petit nombre, répartis sur tout le
territoire bornouan ; nulle part cependant ils ne constituent, comme les
Kojam précités, le gros de la population d’une province.
Quant aux Tomaghera, dont sortent les princes de Mandara et de Mounio,
on les trouve surtout aux parties périphériques du royaume. Ce sont des
Tedâ d’origine, qui étaient devenus entièrement kânembou, lorsque, en
compagnie des Magomi, ils ont émigré en terre bornouane.
Parmi les peuplades kânembou proprement dites qui ont fourni leur
contingent à la population kanouri, je citerai les Koubouri, éparpillés
un peu partout, et subdivisés en plusieurs groupes, K. Borkoubou, K.
Amsa, K. Limanoa et K. Djilloua[123] ; — les Ngallaga (ou Ngellega),
établis à l’ouest, dans le district de Ngallatati, puis aux environs de
Magommeri ; et les Dibbiri, peu nombreux, et répartis dans le pays
entier, sauf à l’ouest.
Il y a en outre les Ngoma, sang-mêlé d’indigènes et de conquérants, qui
occupent presque exclusivement le district de Ngomati[124], entre
Ngornou et Dikoa, et qu’on rencontre aussi aux extrémités ouest et sud-
ouest du royaume ; — les Kâwa, qui ne sont sans doute autres que les
Kaghâ mentionnés par la chronique de Barth comme habitant entre Oudjê et
Goudjêba, c’est-à-dire dans la région de Mabani ; — les Ngazir,
installés à la partie sud-ouest du pays, c’est-à-dire dans la province
de Goudjêba (l’ancien district de Deia), qu’environnent à l’ouest et au
sud les tribus païennes des Kerrikerri, des Fika, des Bâbir.
II
Il va de soi qu’une population aussi mélangée que l’est la population
kanouri ne peut guère offrir de type physique original, d’autant plus
qu’aux facteurs susnommés il faut ajouter l’apport de sang païen dû aux
esclaves femelles importées du sud. Le caractère distinctif de certains
des éléments primordiaux (arabe, toubou et kanembou) s’est
insensiblement effacé sous les influences du climat, et de la
pénétration réciproque des parties constituantes de l’ensemble il est
résulté une race bâtarde, sans cachet d’unité, et vilaine en somme ; un
peuple de taille moyenne, au corps assez mal proportionné, au teint
noir-gris ou noir-rougeâtre, n’ayant ni l’élasticité ni la vigueur des
Toubou et des Kânembou. Les femmes surtout sont bien loin d’offrir
l’harmonie de formes et l’agrément de traits de leurs congénères de race
pure.
Les Kanouris n’ayant pu, on le conçoit, refouler ou absorber
complètement les habitants originaires du Bornou, on retrouve, en divers
districts du pays, des groupes compacts de population indigène qui ont
gardé leur empreinte d’unité, avec leur langue et leurs mœurs. Tels sont
les Makari au sud-est, les Manga, au nord-ouest, les Gamergou, les
Mobber, et aussi les Keribina, sorte de tziganes demeurés réfractaires à
toute assimilation.
Les Makari ou Kotoko, — car ils portent ces deux noms, dont l’étymologie
n’est pas connue, — constituent la population de la province bornouane
de Kotoko et celle du royaume vassal de Logon ; ils sont islamisés et
proches parents des insulaires du lac Tsâd, de la peuplade païenne des
Mousgo, de celle des Gamergou et des gens du Mandara. On prétend
généralement qu’ils sont venus des districts moyens du Chari, et ont
occupé la région qu’ils habitent, après en avoir refoulé ou absorbé
l’élément indigène, entre autres les Sô (ou Keribina ?). A Ngala,
ancienne cité sô, se trouve un grand mausolée de terre, formant un carré
de deux mètres et demi de hauteur environ, où sont enterrés, dit-on,
trente-cinq de leurs rois. Les morts sont inhumés assis, chacun sous un
cône de terre cuite qui lui fait un monument funéraire. Ce mausolée
tombe de plus en plus en ruines, et l’on voit de toutes parts saillir au
dehors les ossements royaux et s’émietter les tertres d’argile.
Les Makari, physiquement, diffèrent beaucoup des Kanouris. Ils sont, en
général, plus foncés de teint que ceux-ci, massifs de forme, de traits
peu réguliers, et, dans leur pays de marécages, très enclins à
l’embonpoint. Ils se livrent avec ardeur à l’agriculture, à l’industrie
et à la pêche. Leurs bourgades principales, dans la province de Kotoko,
sont Missené, Ngâla, Afadé, Maffaté, Goulfeï, Kousseri, Tillam et
Sangaia, chacune ayant à sa tête un chef indigène ou roi, à côté duquel
se trouve, pour le surveiller, un gouverneur bornouan (_alifa_), qui, la
plupart du temps, ne lui laisse qu’une autorité nominale. Seul, le
Logon, bien que tenu dans les liens d’une étroite vassalité, a un chef
jouissant, dans son ressort, de pouvoirs pléniers.
Les Keribina, qu’on regarde à tort ou à raison comme un reste des Sô,
habitent en petit nombre dans la même région, où ils mènent une
existence un peu déconsidérée de forestiers et de chasseurs. Plus d’une
fois, au cours de mon voyage, j’ai aperçu les enclos ou parcs en manière
de cernes où ils acculent et tuent le gibier. Ils ont cependant aussi
quelques centres d’agglomération, tel que la petite ville de Koultchi,
où j’ai eu occasion de séjourner au milieu d’eux. Ceux que j’ai vus là
parlaient uniquement la langue logonienne[125], et je ne leur ai rien
trouvé de particulier, si ce n’est qu’ils portaient tous un arc et des
flèches, et que, quoique sectateurs de l’Islam, ils mangeaient sans
scrupule la chair du cochon et du sanglier, gibier qui abonde dans leurs
districts.
Les Gamergou sont établis à la partie méridionale du Bornou proprement
dit, au nord du Mandara et du territoire des Margui ; localités
principales : Yaloé, Gâwa, Gouëgué, etc. Ils ressemblent absolument à
leurs voisins les gens du Mandara, si ce n’est qu’ils parlent un
dialecte un peu différent. D’indépendance politique, de chefs propres,
cette peuplade n’en a point. Ses communautés se gouvernent tout à fait à
la manière bornouane. On dit que le paganisme n’a point entièrement
disparu de chez elle.
La petite tribu des Mobber, cantonnée dans le district de Bakâra, à
trois journées environ de Kouka, et sur la rive gauche de la rivière de
Yoô, est, suivant les uns, un dernier reste des Beddé, installés jadis à
la frontière du Bornou, suivant les autres, un sang-mêlé de Kânembou et
de Beddé, ou de Sô et de Kânembou. Elle s’adonne à l’élève des bœufs
kouri et à la culture du coton.
Plus nombreux sont les Manga, qui occupent les districts de même nom,
sur deux cents kilomètres environ d’étendue, au nord du cours supérieur
de la rivière de Yoô. Bien que parlant le kanouri, ils n’ont aucun
rapport avec les principaux éléments constitutifs de la population
bornouane. On est surpris, vu leur importance, de ne les point trouver
mentionnés dans les chroniques dont j’ai parlé ci-dessus. Barth en
conclut qu’ils sont sans doute une tribu sang-mêlé ; mais, ce qui
contredit l’hypothèse, c’est qu’ils ont, paraît-il, un idiome à part, se
rapprochant de celui des Beddé, et que leur extérieur, leurs mœurs, leur
genre de vie offrent un cachet d’unité remarquable. C’est une race
vigoureuse, d’assez haute taille, mais lourde, vilaine de traits, qui
n’a pour tout vêtement qu’un tablier de peau, et porte, en sus de l’arc,
une petite hache de combat à l’épaule. Ce genre d’armement, joint à sa
façon d’enclore ses bourgades de fourrés protecteurs, ainsi qu’à
l’habitude des femmes de se voiler le visage à la mode toubou, donnerait
à penser que les Manga du Bornou pourraient être un rameau détaché de
ces Danoa qui semblent avoir peuplé originairement le district kânemois
du Manga ; mais, d’un autre côté, la similitude de noms peut fort bien
être ici toute fortuite ; l’identité des Danoa avec les Manga est
d’ailleurs loin d’être démontrée, et une tribu aussi nombreuse n’aurait
guère pu émigrer du Kânem au Bornou sans qu’il en fût fait mention par
les chroniques ou la tradition. J’inclinerais plutôt, s’il est vrai
qu’il y a analogie de langues entre les Manga et les Beddé, à voir dans
les premiers une peuplade indigène soumise par les Kanouris, et dont le
nom, au lieu d’avoir rien de national, serait alors une appellation
décernée après coup, — le fait est fréquent, — par les conquérants. Ce
qui militerait dans ce sens, c’est que j’ai entendu dire à plusieurs
reprises par des Kanouris que ce mot _Manga_ n’a pas été à l’origine un
nom de tribu, mais que c’est une corruption de _Madinga_, terme qui
signifie « gens difficiles ». Ce qui prouve, en tout cas, que cette
peuplade ne peut être englobée dans les Kanouris, ce n’est pas seulement
son caractère typique, c’est aussi cette circonstance, qu’elle-même
considère les Kanouris comme des étrangers, et qu’à l’instar des gens
d’Haoussa, elle les désigne par le nom de _Bâlé_. Ses localités
principales sont Golbagoroum, Mammari, Dounou, Defoa, Kâfi, Sourrikolo,
Boundi, Ngourou, Malam, Bensâri, etc.
A l’ouest et au nord-ouest des Manga, se trouvent les provinces de
Goummel et de Zinder, peuplés d’Haoussans, de Touareg et de Kanouris ;
plus au nord, est celle de Mounio, où aux éléments précités se mêlent en
outre des Fellata. Sur cette même frontière occidentale du Bornou, au-
dessous des Manga, habitent, je l’ai déjà dit, les Beddé (bourgades :
Dâdegir, Massaba, Dôyo, Fititi, etc.) ; au sud des Beddé, les Nguizzem
de l’est (bourgades : Bagari, Lurgoum, Lafia et autres) ; plus bas, se
rencontrent les Kerrikerri, puis viennent successivement les Fika et les
Bâbir (ou Bâbor), avec lesquels nous touchons au fleuve Binoué, près
duquel ils se mélangent aux Fellata et aux Batta. Le territoire de ces
tribus est à six ou sept jours environ de Kouka. A l’est des Bâbir, au
dessous du district de Mabani, habitent les Margui, dont, les districts
les plus orientaux sont gagnés à l’Islam et soumis effectivement au
Bornou. A leur suite, du côté de l’est, et au sud des Gamergou, se
trouve le petit pays vassal et mahométan de Mandara (ou des Wandala),
et, entre celui-ci et la frontière ouest du Logon, s’étendent les
groupes septentrionaux de la peuplade païenne des Mousgo, dont quelques
chefs ont embrassé la religion du prophète et reconnu la suzeraineté du
Bornou.
La période principale d’émigration des Magomi et de leurs congénères
s’ouvre au milieu du treizième siècle et va jusqu’à la fin du
quatorzième, époque où les rois du Kânem transplantèrent leur siège au
Bornou, et durent naturellement entraîner avec eux un fort contingent de
population, désireux de se soustraire à la domination des Boulala. Mais
il y eut, à diverses dates ultérieures jusqu’à un temps très rapproché
de nous, de nouveaux exodes, composés surtout de Toubou et de Kânembou.
III
Les Arabes sont aussi représentés au Bornou, quoiqu’ils y soient
beaucoup moins nombreux qu’au Dâr-Fôr et dans l’Ouadaï. Ils semblent y
être venus principalement de l’est, et, pour la plupart, assez tard. Il
y a même certains groupes d’entre eux dont la parenté avec les tribus du
Soudan oriental est chose facile à prouver. Je ne parle ici, bien
entendu, que de ces Arabes de longue main domiciliés dans le pays, qui,
en kanouri, portent le nom de _Schoa_, et sont essentiellement distincts
de ceux qui viennent en passant, à titre de guerriers ou de trafiquants,
du littoral nord de l’Afrique, et que les Bornouans appellent _Wassili_.
Ces Schoa présentent un type physique qui varie selon le degré de
mélange avec l’élément local. Là où ils forment des agglomérations un
peu importantes et ont pour voisins des peuplades de même sang, ils ont
conservé le teint clair et la physionomie de leurs ancêtres ; ailleurs,
ils sont devenus plus ou moins semblables aux indigènes ; et, en ce cas,
la dégénérescence s’accuse d’abord dans la couleur de la peau, puis dans
les traits du visage ; l’idiome, chez eux, ne se laisse entamer qu’en
tout dernier lieu, à tel point que j’ai vu, au Bornou, des Arabes qui,
bien qu’établis avec leurs familles, depuis nombre de générations, à
quelques journées seulement de Kouka, connaissaient fort mal la langue
kanouri ; c’était moi, étranger, qui étais obligé de leur servir de
truchement. Somme toute, les Schoa ne paraissent pas prospérer très bien
au Bornou ; sous ce climat humide et malsain par endroits, leur race
dépérit peu à peu, à moins qu’ils ne renoncent à leur individualité,
pour se sauver par le croisement avec l’indigène.
Les premiers contingents arabes sont venus, dit-on, en conquérants dans
le pays, en même temps que les Magomi : tels sont les Djôama et les
Asela, qui, dès l’époque des rois du Kânem, ont valeureusement combattu
contre les Sô. Les Djôama prétendent être un rameau détaché des Oulad
Raschid de l’Ouadaï ; le soin qu’ils ont mis à se conserver, autant que
possible, purs de tout mélange (leur teint en général semble être resté
clair) est cause que leur nombre a beaucoup décru. Ils habitent les
districts de Mâgommeri et de Karagouâro, et se subdivisent en Hamediya
et Sawarima. Tous réunis, ils ne sont pas plus de deux milliers.
Les Asela, la plupart foncés de peau, sont six mille environ, répartis
en Serâdjiya et Oulad Aïna, et demeurent dans le district d’Oudjé.
Les tribus arabes les plus anciennes, après celles-ci, sur le territoire
bornouan, sont : 1o les Salâmât, beaucoup plus nombreux, mais demeurés
infiniment moins purs ; ils habitent exclusivement à la partie sud-est
du royaume, dans la province de Kotoko, le Logon, le district de Balgué
(au nord du Mandara), et sont trente mille environ, décomposés en une
quantité de groupes, dont les principaux sont les Darbiggueli et les
Beni Zeïd ; — 2o les Kawâlima, les Assala, les Beni Hasen et les Beni
Bedr, toutes peuplades parentes les unes des autres, et qui sont
établies, les Kawâlima (au nombre de vingt mille) à l’est de Ngala (Ren,
Woulegui, etc.) et dans le district de Ngomâti ; les Assala (quatre ou
cinq mille), dans la région de Mâgommeri et au Ngomati ; les Beni Hasen
(mille têtes environ), au nord-est du Mandara ; les Beni Bedr enfin
(plus nombreux), demi-nomades, demi-laboureurs, dans le pays d’Oudjé.
Tout récemment, paraît-il, sous le règne du cheik Mohammed el-Amin el-
Kânemi, deux autres tribus arabes ont émigré au Bornou : celle des
Chozzâm (deux mille), peuplade sang-mêlé, fixée toute entière dans le
district de Ngomâti, où elle va, de plus en plus, s’attachant à la
glèbe ; et celle des Oulâd Hamêd, très nombreuse, très prospère aussi,
qui habite, partie au Logon, partie dans le Ngomâti.
Tous ces Schoa réunis ne dépassent guère actuellement le chiffre de cent
mille âmes ; au temps du voyage de Barth, ils étaient, semble-t-il, plus
nombreux, car ils pouvaient fournir huit mille cavaliers, chiffre qui,
au moment de mon séjour à Kouka, était tombé à cinq mille à peu près. Il
est vrai que, dans l’intervalle, il s’était passé un événement sur
lequel je reviendrai plus loin, et qui avait sensiblement éclairci la
population arabe du Bornou : c’était le pèlerinage guerrier de ce
Fellata fanatique (Schefeddin), qui, parti des pays du Niger, traversa
le Bornou sud et le Baguirmi, en entraînant partout d’immenses
multitudes après lui. Des localités entières se trouvèrent vidées d’un
seul coup ; c’est ainsi qu’à Ren, cité sô naguère très peuplée, il ne
restait plus, lors de mon passage, qu’une cinquantaine d’habitants à
peine, et que la ville d’Afadé, où Barth avait trouvé huit mille âmes,
n’en renfermait plus que deux mille.
Au Bornou, les Schoa durent renoncer au chameau de leurs pères, pour se
faire pasteurs ; puis, faute d’espace suffisant, dans ce pays de
population dense, pour continuer leur train de vie nomade, force leur
fut de s’adonner à l’élève du cheval et aussi un peu à l’agriculture.
Une épizootie, qui a récemment décimé leurs troupeaux, les a même
obligés de se tourner de plus en plus vers la glèbe, si bien que mainte
tribu est devenue, depuis lors, entièrement sédentaire. C’est ce qui
explique le rôle économique important qu’ils jouent au Bornou. Ce sont
eux qui approvisionnent de grain, de beurre, de riz sauvage et de bœufs,
les principaux marchés du pays, et spécialement le grand marché du lundi
à Kouka. Je parlerai de leurs mœurs, de leurs habitations et de leur
costume, à propos de mon voyage à travers leur district ; pour le
moment, je ne veux que dire un mot de leur condition politique.
Chaque tribu est sous l’autorité d’un doyen (en arabe, _Basch-scheïch_),
et chaque groupe de tribu sous la direction d’un cheik, qui a lui-même
pour supérieur un dignitaire de Kouka. Comme impôt régulier, chaque
fraction des Kawâlima, des Assâla, des Beni Hasen, des Beni Bedr, des
Chozzâm et des Oulad Hamêd[126], livre tous les trois ans un quantum de
chevaux, de bœufs, de cruches de beurre, et, tous les ans, la dîme (en
arabe, _Aschour_) des céréales.
Les Djôama et les Asella sont soumis à des redevances analogues, sauf
qu’ils n’ont pas à faire de livraison régulière de chevaux, et que les
autres contributions sont, chez eux, non pas collectives, mais levées
sur chaque feu à part, et annuelles. D’autres tribus sont tenues de
fournir, qui, des bœufs, qui, des esclaves, qui, des vêtements, du miel,
du riz sauvage, des moutons.
Un quart des revenus réguliers va au dignitaire de Kouka qui a la haute
main sur le groupe tributaire, et comme cet administrateur en titre ne
lève pas l’impôt en personne, mais charge de ce soin un procureur
qu’accompagne un messager d’État appelé _Kinguiam_, ces deux
représentants réclament en outre dans chaque village un « droit
d’hospitalité » (_Dijâfa_) en espèces, grains, bétail ou vêtements. De
plus, lors de la nomination d’un autre Basch-scheïch, le souverain exige
de la circonscription un certain nombre de chevaux, dont le nouvel
investi a sa part, sans préjudice, d’ordinaire, d’une esclave en sus.
Enfin, en cas d’expédition, toutes les tribus schoa sont astreintes au
service du ban ; chaque guerrier a droit à la moitié de sa prise, si
celle-ci consiste en esclaves, chevaux et bétail, au tout, si elle
consiste en objets inanimés (vêtements, joyaux, etc.) ; quant aux armes
conquises, elles sont exclusivement butin d’État.
Pour achever l’énumération des éléments constitutifs de la population
bornouane, il me faut dire un mot des Touareg, des Fellata, des
Baguirmiens et des Ouadaïens établis dans le pays.
Les Touareg (_Kindin_) sont représentés par les Keleti, qui occupent, en
commun avec la tribu sang-mêlé des Djatko (Koubouri, Tomâghera, Kai
Borkoua), le district de Doutschi, à une centaine de kilomètres à
l’ouest-nord-ouest de Kouka. Il y a des siècles qu’ils habitent cette
marche-frontière du royaume, car déjà Idris Amsâmi se servait d’eux
contre leurs congénères du désert[127]. On trouve encore des Touareg au
Zinder, quelques-uns aussi au Mounio, et l’on remarque que les habitants
de la ville de Dikoa passent pour descendre également de Kindin.
Les colonies de Fellata, on l’a vu plus haut, datent au Bornou du
seizième siècle, et, encore qu’elles aient dû diminuer, à l’époque où le
cheik el-Kânemi refoula les hordes de la tribu fanatique, il est resté
néanmoins, au centre, à l’ouest et au sud, quelques fragments de cette
intéressante peuplade. Quant aux émigrés du Baguirmi, qu’on désigne, ce
semble, sous le nom de _Kardé_, et à ceux de l’Ouadaï, ils ne figurent
que pour un très faible appoint. Somme toute, la population bornouane
que Barth a cru pouvoir évaluer à un chiffre minimum de cinq millions
d’âmes, me paraît se décomposer comme il suit :
Kanouris 1,500,000 âmes.
Kânembou, Koyam et Toubou 750,000
Makari du Bornou et du Logon, avec les Kerebina
et le groupe nord-est des Mousgo 750,000
Manga et fraction soumise des Beddé 750,000
Haoussans, Fellata du Mounio, du Zinder et du Goummel 500,000
Wandala (Mandara), Gamergou et Margui soumis 250,000
Arabes, Fellata, Touareg et autres étrangers 250,000
Nguizzem, Kerrikerri, Bâbir, etc. 250,000
Reste la question de philologie. En dehors du kanouri, j’ai eu occasion
de m’occuper quelque peu du dialecte logonien et de celui des Bouddouma
insulaires, et de comparer ces trois langues, d’une part, avec l’idiome
haoussan si soigneusement étudié par le missionnaire Schœn, et, de
l’autre, avec l’idiome baguirmien, dont j’ai pu aussi prendre une
teinture. Outre cela, les documents, non encore publiés, que Barth a
recueillis sur les dialectes intermédiaires des Wandala, des Mousgo, des
Margui, des Bâbir et autres, m’ont fourni de précieux éléments pour
l’ethnographie de ces peuplades ; mais, cette abondance de notions ne
pouvant trouver place dans une relation de voyage, je me bornerai à
donner plus loin un simple résumé des conclusions auxquelles je suis
arrivé[128].
IV
Le climat et les conditions sanitaires du Bornou ont été étudiés par moi
dans la capitale, où j’ai séjourné à trois reprises, de juin 1870 à mars
1871, de la mi-janvier à la fin de février 1872, et du milieu de
septembre de la même année à la fin de février 1873. Mes résultats les
plus fructueux se rapportent à la première de ces trois périodes, la
seule où j’ai pu disposer d’instruments de météorologie en parfait état,
et d’un stock pharmaceutique suffisant pour me livrer en grand à la
pratique de mon art médical.