On voit par les deux nomenclatures que l’auteur de la dynastie actuelle

est un certain Sêf, réputé fils du roi arabe Dou-Yasan, le dernier des

Himyarites de la Mecque. Bien que la chronique d’Ahmed, sur laquelle se

fonde l’autorité de Barth, dise expressément que ce Sêf émigra à Ndjimi

au Kânem, et qu’il y fonda un royaume, l’assertion ne paraît acceptable

que sous toutes réserves. Il se peut qu’aux temps du Prophète, alors que

les peuplades arabes étaient engagées dans des luttes violentes, des

restes de la monarchie himyaritique (de la Mecque) aient été poussés en

Afrique, qu’ils soient venus au pays des Bardoa (l’oasis de Koufara ou

le Tou), que là, ils aient grandi en puissance et en considération, et

se soient peu à peu avancés jusqu’au sud du Désert ; mais cela a dû

demander plusieurs siècles, et le cycle entier de l’exode n’a pu être

fourni par Sêf lui-même.

Barth croit pouvoir placer à la fin du dixième siècle de notre ère

l’établissement d’un empire régulier au Kânem ; cependant, déjà

auparavant, d’après la susdite chronique d’Ahmed, nous trouvons Ibrahim,

fils de Sêf, mentionné avec le titre de « père du Sultan » ; c’est son

fils Dounama (ou Dougou) Ben Ibrahim qui est regardé comme le véritable

fondateur de la dynastie ; c’est lui le premier qui, sur ma liste,

figure avec le titre de _maina_ (prince), non décerné à ses devanciers.

On remarquera aussi qu’Ayoma, que Barth considère comme le premier

prince authentique du Kânem, n’est point enregistré dans ma liste,

tandis que son successeur, d’après la chronique de Barth, Boulou, dit

Ayomâmi (cette dernière forme est de la langue kanouri), est néanmoins

indiqué dans ma source comme fils d’Ayoma. A mon compte, à moi, le règne

de ce Boulou tomberait au milieu du dixième siècle, ce qui reporterait à

la première moitié du même siècle celui d’Ayoma.

Quoi qu’il en soit de ces obscurités d’origine, le grand mouvement

d’essor du jeune royaume eut lieu à la suite de l’établissement de

l’Islam au Kânem, établissement dû au roi Oumê, dans la première moitié

du douzième siècle, selon moi, du onzième, au calcul de Barth. C’est cet

Oumê que les gens instruits du Bornou considèrent généralement comme

ayant été le premier prince mahométan du pays, encore que l’historien

Makrisi mentionne en cette qualité un certain Mohammed Ben Dchlil. La

nouvelle religion paraît avoir fait de rapides progrès, car nous voyons

Dounama, le successeur d’Oumê, faire trois fois, avec une nombreuse

suite, un pèlerinage à la Mecque, et Birni, le prince qui vient après,

est qualifié par le chroniqueur Ahmed de « savant docteur ».

Organisée et fixée, d’après les principes de l’Islam, la puissance du

Kânem fit bientôt contraste avec ce monde indiscipliné et nomade du Tou,

sur lequel elle avait commencé par prendre son point d’appui principal.

Dès Dounama, c’est-à-dire une centaine d’années après l’introduction du

mahométisme, l’extension du royaume devient énorme, et la lutte

séculaire commence avec les anciens alliés du Désert. Dounama soumet au

nord les Toubou et le Fezzan, et entame, au sud, les premières

expéditions contre le Bornou actuel ; bientôt, nous dit la chronique

d’Ahmed, il commande à l’est jusqu’au Nil, et à l’ouest jusqu’au delà du

Niger.

Le sens de ce nom de _Bornou_, qui apparaît pour la première fois chez

l’historien Ibn Saïd, pour désigner une partie du Kânem, demeure, selon

moi, douteux, encore que les Kanouri et les Arabes vivant avec eux

s’accordent pour le faire venir de _Barr Nôah_ (pays de Noé). Il paraît

effectivement s’être écrit autrefois en deux mots dans le Fezzan et la

Tripolitaine. Peut-être les conquérants, qui venaient du Désert et du

steppe, ont-ils donné ce nom de _Pays de Noé_ aux régions situées au-

dessous de la rivière de Yoô, à cause de leur fertilité insolite pour

eux ; et peut-être fut-ce cette désignation qui amena plus tard les

habitants du Bornou à l’idée fantaisiste que c’était chez eux que

l’arche de Noé avait abordé après le déluge ; et comme ils étaient

embarrassés de trouver dans leurs parages aussi plats que la main une

éminence où la nef du patriarche eût pu attérir, ils s’en tirèrent en

assignant ce rôle à un rocher modestissime de la rive gauche du Tsâd,

lequel porte le nom d’Hadjer Teous[118].

Quand l’Arabe Ibn Chaldoun raconte dans son _Histoire des

Berbères_[119], qu’en l’an 655 le roi de Tunis reçut une ambassade d’un

roi du Kânem ami et allié, qu’il ne nomme pas, cette assertion concorde

parfaitement (sauf la date) avec l’expansion de puissance de Dounama,

qui, maître, au nord, du Fezzan, a fort bien pu entrer en rapports

étroits avec le prince en question. D’autres mentions encore militent en

faveur de cette hypothèse. Sans y insister, je dirai que le règne

brillant de ce Dounama fut suivi d’une période néfaste de deux siècles

environ, durant laquelle le royaume, désagrégé à l’intérieur par des

compétitions anarchiques, ne cessa d’être en butte aux attaques du

dehors. Les premiers princes de cette période continuèrent contre les

peuplades au sud de la rivière de Yoô les entreprises guerrières de

Dounama. Parmi ces peuplades, les Sô surtout, dont le renom est resté

légendaire au Bornou, se distinguaient par leur énergie et leur

résistance. La tradition populaire parle d’eux comme de vrais géants. On

montre encore à Ngala, sur la rive orientale du Tsâd, des vases

gigantesques, cruches et plats, qui leur servaient d’ustensiles usuels.

Ces Sô, aujourd’hui, sont complètement disparus[120] ; traqués

successivement par quatre gouvernants du Kânem, ils se virent à la fin

réduits ; car, à partir des dernières années du quinzième siècle, ils

cessent de figurer dans la chronique au nombre des ennemis du royaume,

et lorsque les princes du Kânem évacuèrent le pays, ce fut entre

Goudjeba et Oudjè, dans le district de Kagha (Mabani), c’est-à-dire au

sud du Bornou, dans le voisinage immédiat des Sô, qu’ils purent

transférer leur résidence.

Cette émigration des rois du Kânem fut l’œuvre des Boulala, qui avaient

fondé une domination dans le district de la tribu des Kouka, sur le bas

Batha, et aux bords du lac Fitri. Cette peuplade qui, à la faveur de

querelles intestines de l’État voisin, avait grandi en force et en

influence, prit à son tour l’offensive contre lui et ne tarda pas

d’achever sa ruine. Le roi Daoud le premier (lequel ne figure pas dans

ma liste, comme n’ayant pas eu sans doute assez d’importance) fut chassé

de Ndjimi, sa capitale, et tué sur le champ de bataille par le prince

boulala Abd el-Dchlil ; ses successeurs eurent un sort analogue, si bien

qu’à la fin du quatorzième siècle, le quatrième d’entre eux se vit forcé

de dire adieu au Kânem et de transporter le siège du gouvernement en

terre bornouane.

On se demande même comment, en proie à d’incessantes agressions de

l’extérieur, et miné, pendant un demi-siècle encore, au dedans, par

toutes sortes de révoltes, de compétitions et de luttes civiles, l’État

ainsi déplacé parvint à se maintenir en vie. Toujours est-il que, dans

la dernière période du quinzième siècle, c’est-à-dire sous le règne

d’Ali Ben Dounama, commence une ère de relèvement pour ce pays tant

éprouvé. Ce prince s’applique d’abord à restaurer l’ordre à

l’intérieur ; il restreint le pouvoir de certains dignitaires qui, tels

que le _Kaigamma_, ou chef de guerre supérieur, se posaient volontiers

en rivaux du souverain lui-même ; après quoi, il rend un centre fixe au

royaume par la fondation d’une capitale (_birni_), le Kasr Eggomo, porte

ses armes à l’ouest, où il atteint et dépasse même, dit-on, le Niger

(_Kouara_), puis reprend l’offensive au Kânem. Après lui, son fils Idris

Ben Ali rentre triomphalement dans Ndjimi, l’antique chef-lieu de ses

aïeux, et, durant vingt-trois ans de règne, achève, au prix de deux

campagnes glorieuses, la réduction des Boulala. Ses deux successeurs

continuent son œuvre, et enfin, sous Abdallah, la tribu renonce à se

soulever. C’est sous ce dernier prince, s’il en faut croire la chronique

d’Ahmed, que les premiers _Fellata_ ou _Foulbê_, peuplade paisible de

pasteurs qui, de leurs cantonnements du Niger, s’étaient peu à peu

avancés vers l’est, s’établirent au Bornou.

III

La seconde moitié du seizième siècle est remplie en majeure partie par

le règne glorieux de cet Idris Ben Ali Ben Idris, surnommé Amsâmi[121],

celui auquel se rapporte la chronique où Barth a puisé ce que nous

savons de plus clair sur le passé du Bornou. Il paraît avoir régné soit

trente-trois ans, selon Barth (1571-1603), soit cinquante-trois

(1563-1614), selon mes informations personnelles ; malheureusement, le

récit en question n’embrasse que les douze premières années de son

règne.

Ce prince est, dans ma nomenclature, le premier qui ait le titre de

_sultan_, au lieu de celui de _maina_ attribué à ses devanciers : une

preuve du vif souvenir qu’il a laissé dans l’esprit du peuple. Il a le

renom d’avoir été également grand dans la paix et la guerre, aussi juste

que brave, aussi doux qu’énergique. Après avoir réprimé une dernière

velléité agressive des Sô, incorporé le district des Gamergou leurs

voisins, il se tourna à l’ouest vers la province de Kano, tailla en

pièces les Touareg, au nord des districts de Mounio et de Zinder,

s’avança jusqu’à Ahir, assura sa domination sur Kawâr (_Dirki_ ou

_Dourkou_, dans la chronique), conquit Agram tout à côté, et séjourna un

moment à Bilmâ. Quant à la suzeraineté sur le Fezzan, les rois bornouans

de cette époque semblent y avoir renoncé. A peine de retour, ce prince

infatigable s’occupe de conquérir une portion du territoire des Margui

et du Mandara ; puis il soumet tour à tour les Nguizzem de l’est et de

l’ouest, profite d’un intervalle de repos pour aller à la Mecque

acquérir le titre de _pèlerin_ (_Hâdsch_), et ne revient que pour partir

en guerre contre les Makari et les Boulala du Kânem, alliés à une partie

des Toubou : multiplicité d’entreprises qui ne l’empêche pas de songer,

entre temps, à la prospérité intérieure du pays. Enfin, il meurt des

suites d’une blessure reçue dans une campagne ultérieure.

Après lui, l’État recommence à décliner sous la série de princes sans

vigueur qui règnent dans les deux siècles suivants, et cette fois, ce

sont les Fellata qui consomment la ruine de son royaume et celle de son

antique dynastie. Cette peuplade, demeurée une énigme aussi bien pour

les habitants du Soudan que pour les ethnographes de l’Europe, s’était

jusqu’alors contentée de s’installer pastoralement dans quelques

districts médians de la contrée ; mais, vers la fin du dix-huitième

siècle et au commencement de celui-ci, on la vit, prise d’un accès de

fanatisme religieux, bousculer soudainement toutes choses autour d’elle.

Après avoir conquis les États d’Haoussa, elle se mit à battre, dès 1808,

les frontières du Bornou. Le sultan alors régnant dans ce pays était

Ahmed Ben Ali, prince pieux, éclairé et bon, mais sans énergie et sans

volonté, qui ne sut pas réagir contre le péril. Flanqué de sa triste

camarilla, il se tint coi dans sa capitale qu’il semblait croire

inexpugnable. Qu’arriva-t-il ? c’est que ses troupes furent défaites non

loin de la ville, et que tandis que les Fellata victorieux entraient par

la porte de l’ouest, il n’eut que juste le temps de s’échapper, avec sa

meute de dignitaires aux abois, par la porte opposée.

Le Bornou était perdu, s’il n’eût trouvé à point un sauveur dans le

fakir Mohammed el-Amin-el-Kânemi, personnage inspiré et résolu qui, avec

quelques amis de souche arabe animés du même esprit que lui, réussit à

électriser les gens du Kânem, ses congénères. Ses partisans, d’abord une

poignée, se montèrent bientôt à plusieurs milliers, si bien que l’on put

opposer une digue au flot envahissant des Foulbé et conserver son

indépendance à la partie orientale du royaume. Le sultan fugitif et ses

courtisans n’eurent alors, dans leur détresse, d’autre ressource que

d’appeler à leur aide ce vaillant homme. Ils lui confièrent le soin de

la défense nationale et, grâce aux succès de ses armes, ils purent

reprendre encore une fois possession de la capitale.

Sur l’entrefaite (1810), le roi Ahmed Ben Ali mourut ; son fils, Dounama

Ben Ahmed, parut d’abord en état de soutenir seul, avec quelque succès,

la lutte qui se continuait toujours contre les Foulbé ; néanmoins, au

bout de quelques années, il se vit, lui aussi, chassé de sa résidence,

et réduit à tenir sa cour çà et là ; à la fin, quelque dépit qu’il en

eût, ainsi que sa camarilla, il dut se mettre à son tour sous la

protection du fakir kânembou et abandonner à celui-ci une part notable

des revenus du pays. Le fakir résidait, avec le titre de _cheik_, à

Ngornou, tandis que le fantôme de monarque trônait non loin de là, à

Berberoua, avec son ridicule entourage. Cette tutelle pesait à Dounama,

qui résolut, pour s’en affranchir, d’aller s’installer à Woudi, localité

moins proche de Ngornou. Le fakir alors le déposa tout bonnement, et

choisit à sa place un de ses oncles ; mais celui-ci, ne s’étant pas

montré plus docile, se vit bientôt mis de côté à son tour, de sorte que

Mohammed el-Amin-el-Kânemi resta le seul maître effectif du Bornou. La

dynastie des Sêfija avait vécu.

Immédiatement, pour indiquer par un signe extérieur le changement

survenu dans les choses, Mohammed el-Amin fonde Kouka, la capitale

actuelle du pays ; puis il se tourne avec ardeur contre les ennemis du

dehors. En première ligne venait le Baguirmi, État relativement de

fraîche date, et jusqu’alors tributaire du Bornou, qui s’était mis sur

un pied d’hostilité dangereux. De concert avec le roi de l’Ouadaï, Abd

el-Kerim, surnommé Saboun, Mohammed essaye d’abord d’avoir raison du

vassal arrogant, lequel s’appelait Bourgomanda ; mais Saboun profite de

sa victoire pour placer le Baguirmi sous sa propre suzeraineté, et peut-

être même favorise-t-il les visées hostiles de Bourgomanda contre

l’usurpateur bornouan. Celui-ci alors appelle à son aide les Fezzanais,

toujours prêts en ce temps-là à guerroyer au loin, ravage avec eux le

nord du Baguirmi qui se trouvait démuni de soldats, car ses défenseurs

s’étaient repliés au-delà du Chari ; mais lui-même se fait battre,

l’année suivante (1817), près de Ngala, au cœur du Bornou. Dans ce

combat périssent, et le fils aîné du cheik, et le roi nominal Dounama,

auquel succède son frère Ibrahim.

Dans les années qui suivent et qui coïncident avec la présence du major

Denham au Bornou, le cheik est plus heureux, et enfin, en 1824, par une

brillante victoire, également près de Ngala, victoire dont le voyageur

anglais fut témoin, il réussit à réduire décidément ses ennemis au

repos. La sécurité du royaume assurée du côté de l’est, il reprend la

lutte, à l’ouest, contre les Fellata de plus en plus menaçants ; mais,

en dépit de plusieurs succès, il se trouve arrêté dans sa marche vers

les États d’Haoussa par les troupes victorieuses du fameux Bello, sultan

de ce pays (1826). C’est dans cette même période agitée que se placent

les luttes au sujet du Kânem, que les princes ouadaïens revendiquaient

comme une ex-possession des Boulala, et dont le Bornou perd

définitivement les districts sud-est.

En 1835, lors de la mort de ce vaillant cheik, fondateur d’une nouvelle

dynastie bornouane, le roi nominal, Ibrahim, portait encore le titre de

sultan. Il eût certainement été dangereux de laisser subsister les

derniers représentants d’une lignée ancienne et vénérée, à laquelle se

rattachaient tous les souvenirs populaires ; il n’y avait pas une

vieille et noble famille kanouri qui ne fût apparentée avec elle, et

qui, depuis que le péril national était conjuré, ne supportât avec

répugnance la domination du fakir parvenu. Aussi était-il à craindre que

cette aristocratie mécontente ne fomentât complots et révoltes pour

rétablir l’héritier légitime, et cela eût été d’autant plus fâcheux

qu’Omar, le fils aîné et le successeur du premier des Kânemjin, tout en

ayant l’intelligence et la rectitude morale de son père, était loin de

posséder la même dose d’énergie.

Aussi Omar se contenta-t-il, lui aussi, du modeste titre de cheik, en

laissant au sultan Ibrahim le vain apparat de la dignité, et chercha-t-

il, par tous les moyens, et conformément au fond de son humeur, à

maintenir la paix au dedans et au dehors. Il réussit d’abord du côté du

Baguirmi, pays d’où sa mère était native, puis, bientôt après, du côté

des Fellata. Malheureusement, les visées d’indépendance du prince de

Zinder, à l’ouest, vinrent fournir aux ennemis du cheik une occasion de

conjurer sa perte. La camarilla du régime déchu s’entendit avec le

sultan Ibrahim, et, profitant d’une absence d’Abd er-Rahman, un

énergique frère d’Omar, alors en train de guerroyer sur la frontière

ouest, ils appelèrent le roi de l’Ouadaï Mohammed chérif, qui,

immédiatement, envahit le Bornou. Omar, inférieur en forces, fut vaincu

près de Kousseri (1846). Le prince ouadaïen ravagea tout le pays jusqu’à

Kouka, détruisit cette capitale elle-même, et, avant de s’en retourner,

— car Abd er-Rahman rebroussait chemin à grands pas, — il installa comme

sultan à Birni el-Djedid (la nouvelle Birni) Ali, le fils d’Ibrahim, que

le cheik, au cours de ces événements, avait fait mettre à mort comme

traître au pays.

Mais, malgré l’appui de la camarilla, le jeune Ali ne put se maintenir,

encore qu’il payât bravement de sa personne : le peuple avait perdu

toute confiance en la dynastie héréditaire. Le prince trouva la mort sur

le champ de bataille, et dès lors aucun prétendant n’osa disputer le

pouvoir à Omar. Malgré sa douceur et sa bonté d’âme, celui-ci faucha

résolument parmi les partisans de la légitimité, détruisit la nouvelle

Birni et, après qu’il eût mis à la raison le sultan de Zinder et réprimé

un soulèvement des Manga, la paix parut enfin rétablie. Ce fut alors, on

l’a déjà dit, que Kouka, la capitale, fut rebâtie en deux villes

distinctes.

La tranquillité fut de nouveau troublée, au commencement de 1850, par

des mésintelligences qui éclatèrent entre le cheik et son frère Abd er-

Rahman, et qui eurent en partie pour cause l’hostilité jalouse de ce

dernier contre le principal conseiller d’Omar, cet Hâdch Beschir que la

relation de Barth nous a fait connaître avantageusement. Le

dissentiment, d’abord assoupi, se réveilla trois années après, et

dégénéra en une lutte armée où le cheik eut le dessous, abandonné qu’il

fut par ses dignitaires, envieux du tout-puissant favori. Abd er-Rahman

entra en vainqueur à Kouka, fit exécuter Hâdch Beschir, dont il avait

pourtant épousé la fille et, quant au prince détrôné qui, par sa douceur

et sa faiblesse, ne lui paraissait pas redoutable, il le laissa vivre en

simple particulier dans la capitale. C’est pendant ce court règne d’Abd

er-Rahman qu’eut lieu l’arrivée de Vogel au Bornou.

Mais la piété, la justice et la bonté du cheik Omar lui avaient conquis

l’attachement du peuple, si bien que quand Abd er-Rahman, désespérant de

supplanter son frère dans le cœur du public, voulut le bannir de la

ville, les mécontents se réunirent autour du prince légitime et le

forcèrent de secouer son apathie pour recourir à la résistance ouverte.

Le débat fut tranché en un jour, dans les rues de Kouka, et sans grande

effusion de sang, ce qui prouve le peu de crédit qu’avait acquis Abd er-

Rahman. Ce dernier fut fait prisonnier et, en décembre de la même année,

mis à mort par raison d’État, quoi qu’en eût au fond l’excellent Omar.

Depuis lors, à part les coups de main habituels contre les voisins

remuants des frontières, Touareg, Beddé et autres, le cheik n’a cessé de

gouverner conformément à sa nature pacifique et contemplative. Les

intrigants de cour aussi bien que les peuplades tributaires rebelles

n’ont pas manqué de mettre à profit ces quelques trente ans de paix

continue et l’apathie toujours croissante du prince vieillissant ; aussi

le Bornou semble-t-il menacé de revenir au point d’affaissement où

l’avaient conduit les derniers représentants de l’ex-dynastie. Une chose

ferait croire néanmoins, qu’en dépit de son histoire déjà vieille, le

Bornou est un État resté jeune et dont la sève n’est point près de

tarir : c’est son abondance de ressources naturelles, jointe à son

excellente position géographique. Que le destin y fasse surgir un

nouveau Mohammed el-Kânemi, et que des débouchés multiples s’ouvrent aux

productions du pays, et on le reverra, pour sûr, jouer un rôle

prééminent parmi les États soudaniens. Par les qualités que j’ai dites,

sa population peut prêter un puissant appui aux visées civilisatrices de

l’Europe, pourvu que celle-ci, répudiant des excès de zèle trop hâtifs,

se borne à frayer peu à peu la voie à un développement normal des

principes commerciaux et économiques.

Quel est l’avenir du Bornou, c’est ce qu’il est malaisé de dire. Le

cheik Omar, au moment où nous écrivons ces lignes, gouverne toujours ;

néanmoins une grande part du pouvoir est passée, paraît-il, aux mains de

son fils aîné Abou Bekr, homme bon et intelligent comme son père, mais

avec plus de fermeté dans la poigne. L’hérédité est assurée dans la

dynastie des Kânemjin par nombre de rejetons mâles ; puisse-t-il se

trouver parmi ceux-ci des hommes capables de donner au pays le degré de

prospérité pour lequel la nature semble l’avoir destiné !

ETHNOGRAPHIE ET CLIMAT DU BORNOU

* * * * *

CHAPITRE XV

Éléments complexes de population. — Les Sô. — La race mixte des

Kanouris, et ses diverses parties constituantes, Magomi, Toubou,

Kânembou, Ngoma ; indigènes primitifs Makari, Keribina, Gamergou, Manga,

Mousgo. — Les Arabes (_Schoa_) établis au Bornou ; dénombrement de leurs

tribus. — Observations relatives au climat du pays. — Les trois saisons

de l’année. — Les pluies estivales. — Maladies locales ; la lèpre ; le

ténia et le ver de Guinée.

I

Le Bornou actuel représente un enchevêtrement qu’il n’est pas facile de

débrouiller. Les provinces et districts primitifs se sont disloqués ;

leurs limites se sont effacées, et leur administration a changé ; malgré

cela, les noms d’autrefois se sont conservés, tout comme ces titres de

dignitaires qui, pour la plupart, se tiraient anciennement de

circonscriptions administratives, mais qui aujourd’hui n’ont plus de

sens et ne correspondent plus à rien de réel. La nouvelle dynastie a

fait naturellement son possible pour révolutionner l’ordre de choses

antérieur, en bouleversant les vieilles délimitations, en nommant

d’autres gouverneurs locaux, et en cherchant à amoindrir, au profit de

nouveaux fonctionnaires, nombre de grands officiers de cour ; mais

l’organisation précédente tenait par trop de libres au souvenir

populaire, pour que l’extirpation fût aisée. Ajoutons à cela l’espèce de

chaos, difficile aussi à démêler, qu’ont créé, au cours des siècles,

dans le groupement de la population, les mélanges des tribus entre elles

ainsi que leurs déplacements multiples, et l’on comprendra jusqu’à quel

point ce serait une tâche compliquée que d’établir d’une manière précise

les divisions et les subdivisions politiques et ethnologiques du pays.

C’est pourquoi, ne pouvant entrer dans les menus détails, je me

contenterai de donner ici une esquisse sommaire du sujet.

On a vu que les districts du Bornou actuel situés au nord de la rivière

de Yoô ont fait de bonne heure partie du royaume de Kânem, tandis que la

région sise au-dessous appartenait en majeure partie aux Sô et aux

peuplades congénères. Ceux-ci avaient pour voisins à l’ouest les gens

d’Haoussa, qui peut-être s’étendaient plus vers l’est qu’aujourd’hui,

car, pour le Dâza, l’homme du Bornou s’appelle encore actuellement

_Aousé_ (singulier d’_Aousa_). Quand les conquérants eurent franchi la

rivière de Yoô et subjugué au loin le pays, les habitants primitifs se

virent ou refoulés au sud, à l’est (dans les îles du Tsâd), à l’ouest,

ou absorbés par les nouveaux venus, avec lesquels ils formèrent une race

mixte, celle des Kanouris.

Ce sont ces Kanouris qui composent à présent l’élément dominant de la

population bornouane. Leur nom viendrait de l’arabe _Nour_, qui signifie

_lumière_, et du préfixe _K_ qui, je l’ai déjà dit, sert à former le

substantif. Les Kanouris, seraient donc les « hommes de la lumière »,

ceux qui, en apportant l’Islam, ont dissipé les ténèbres du paganisme.

Cela semble résulter encore de l’analogie qui existe entre ce nom et le

sobriquet de _Kanâri_, « gens de feu », c’est-à-dire voués pour leurs

péchés au feu de l’enfer, que les _Fellatas_, ces zélés croyants,

appliquaient aux gens du Bornou. Néanmoins il est aussi très possible

que cette explication ne repose que sur un jeu de mots imaginé après

coup, et que primitivement (l’interprétation est plus scientifique), les

Bornouans n’aient été ainsi dénommés que par allusion à leur origine

kânembou, auquel cas, suivant les règles de la langue du pays, on a dû

d’abord les appeler _Kânemri_.

Sahara et Soudan, tome premier · 第 42 / 46 段