Ces Bouddouma passent pour être en majeure partie mahométans ; néanmoins

ils ont conservé nombre d’us païens, plus en crédit souvent chez eux que

les rites de l’Islam. C’est ainsi qu’une calebasse sacrée, une pierre

historique (les pierres sont rares dans les îles du Tsâd) et un glaive

national jouent chez eux un rôle tout particulier. Une sorte de prêtre a

la garde de ces objets, et s’en sert pour solliciter l’assistance du

grand être en cas de maladie, de disette ou d’autres calamités de ce

genre. Mais la puissance souveraine paraît surtout attribuée à un être

fabuleux qui, sous la forme d’un gigantesque serpent, passe pour habiter

l’eau du lac ; c’est en quelque sorte le Génie du Tsâd, et, en toutes

les graves occurrences, on ne manque jamais d’implorer de lui conseil et

appui. La seule prescription de l’Islam qui soit scrupuleusement

observée, c’est celle de la circoncision ; des prières quotidiennes et

du jeûne, on en prend fort à l’aise ; quant à la polygamie, c’est à qui

la pratiquera le mieux.

Les filles se marient généralement entre douze et quinze ans. Le

prétendu donne un repas à la famille de la fiancée, et gratifie le beau-

père de dix, vingt ou trente têtes de bétail, suivant ses moyens ; puis

le père, en effectuant la livraison de l’épouse, rend, sous forme de

dot, autant et souvent plus qu’il n’a reçu. Les mariages sont très

féconds, ce qu’on attribue, ici comme en d’autres pays, à l’habitude de

se nourrir de poisson ; le divorce est assez fréquent. Entre personnes

alliées, même réserve que chez les Toubou ; et, comme chez ceux-ci

également, les forgerons forment une caste de parias.

Les Bouddouma, en fait d’industries, se bornent, cela va sans dire, à

celles qui leur sont indispensables : tressage de nattes et de

corbeilles, fabrication de cordes végétales, et surtout, en leur qualité

d’insulaires, construction de chaloupes et de batelets. Ils ont des

embarcations de plusieurs sortes ; les unes au museau redressé, longues

d’une quinzaine de mètres, sur un mètre et demi de largeur, sont faites

avec le bois dur de la mourrayà (en kanouri _kâguem_) ; d’autres sont de

petites nacelles en bois de phôgou ou de mélissa pour le passage des

simples bras d’eau. Pour leurs vêtements et leurs objets de parure, les

Bouddouma se les procurent sur le continent.

Retranchés dans leurs demeures presque inaccessibles, principalement du

côté du Bornou, dont les sépare une vaste nappe d’eau, ces insulaires

sont devenus, je l’ai dit, d’effrontés brigands. Ce n’est pas seulement

contre les voyageurs isolés ou les petites caravanes qu’ils exécutent

leurs fructueux coups de main, c’est aussi contre tous les villages

d’alentour. A l’époque des grosses eaux, alors qu’ils peuvent, sans être

remarqués, arriver de nuit aux portes mêmes des bourgades riveraines,

celles-ci sont constamment sur le qui-vive ; encore, malgré toute la

vigilance du monde, ne se passe-t-il point d’hiver, sans que les gens de

la terre ferme ne soient victimes de ces malandrins. C’est ainsi que,

dans les derniers jours de décembre 1870, un gros village schôa fut

surpris par les Bouddouma, qui massacrèrent une partie de la population

mâle, et emmenèrent le reste, femmes et enfants, en captivité. Et cela,

impunément, car, une fois dans leur domaine lacustre, ils défient toute

poursuite. Ajoutons qu’entre eux et leurs voisins d’archipel, les

querelles sanglantes ne semblent pas rares. Tous les ans, durant mon

séjour à Kouka, nous avons eu vent à plusieurs reprises de batailles

navales entre Bouddouma et Kouri, où, de chaque côté, il avait bien une

centaine de chaloupes engagées.

La langue des Bouddouma est proche parente de celle du Logon ; entre les

deux la transition est formée par les dialectes de la province bornouane

de Kotoko (Afadé, Goulfeï, Ngâla, etc.), qui eux-mêmes se rapprochent

plus de l’idiome logonien que de celui du Tsâd[114].

Les Kouri, dont le dialecte n’offre que peu de différence avec celui des

Bouddouma, entretiennent, par suite de leur position à l’angle sud-

oriental du lac, des relations plus étroites avec les gens de la terre

ferme, et sont aussi un peu plus haut placés dans l’échelle de la

civilisation. Ils se subdivisent en Ariguâ, Mediâ, Kadiwâ, Tescheâ,

Kourawâ et Kaleâ. L’agglomération très tassée des îles qu’ils habitent

porte le nom général d’îles _Karka_. Citons, parmi elles, Mourschilata,

Youbberim, Killiram, Yurtegou, Massowa, résidence du chef ou _Koukou_,

et le siège principal des Kôleâ, puis Kournoya, Dêra, Koulbou, Omm esch-

Schôra, Djezirat en-Nam (îles des Autruches). A ce groupe de Karka

appartiennent aussi les établissements des Schoa (Assâla et Degguena),

situés plus au sud, à l’est de l’embouchure du Chari, et ceux des tribus

kânembou et kanouri (Maniyaou, Kadjiti, Korio, Koukinna, etc.) qui

vivent près de là, partie sur le lac, partie à la lisière du Kânem. Tout

compte fait de ces divers appoints, l’ensemble de la population du Tsâd

peut être évalué à 30,000 âmes environ.

IV

Pour en revenir au Bahar el-Ghazâl, tous les habitants du groupe

insulaire de Karka et des alentours s’accordent dans l’affirmation qu’il

a été jadis un écouloir du lac Tsâd ; mais ils ne savent donner de son

desséchement aucune explication satisfaisante. Cet immense _oued_ qui

semble s’étendre, à vol d’oiseau, sur une longueur de plus de cinq cents

kilomètres, est déchiqueté par une infinité de baies et de bras latéraux

qui se dirigent en tous sens, et où les fontaines à fleur de sol comme

les flaques d’eau permanentes se rencontrent en grand nombre ; souvent

même à l’extrémité de ses embranchements, l’eau de pluie se conserve des

mois durant.

Du lac à son ancien canal d’écoulement, la transition n’a rien de bien

marqué ; on ne voit pas nettement où l’un finit, où l’autre commence ;

la région de Karka n’a point le caractère lacustre, ni le Bahar celui

d’une vallée fluviale, dans l’acception ordinaire de ce mot. La station

d’Alimâri paraît encore faire partie de Karka, n’être qu’une île

aujourd’hui déserte ; à quelques heures plus à l’est, celle de Serreâch

peut également être rattachée au domaine du Tsâd ; ce n’est qu’à partir

de Tegâga, la station suivante, qu’on peut se croire à peu près sûrement

dans le sillon de l’oued. Puis viennent les aiguades d’Haschimi, d’el-

Beyâda, d’esch-Schalôba, d’Omm Dokân, de Mâda es-Srhîr et d’el-Kara,

échelonnées dans la même direction, sauf peut-être un léger écart vers

le sud, sur quelques heures seulement d’étendue, et coïncidant la

plupart avec des entailles latérales du Bahar. El-Kara, la dernière

nommée, semble être à deux jours de marche au sud-sud-est de Mondo. De

là, le sillon s’infléchit peu à peu au nord-est, et présente

successivement les stations d’el-Lidjegnim, de Mezrâk, de Torôro, el-

Dougguel, Scheddera, Hadeba et Haroup. Toute cette région appartient aux

Krêda, qui vivent mêlés à la tribu schoa des Oulâd Hamêd ; les Degguena,

cantonnés un peu plus au sud, la visitent aussi partiellement.

Plus au nord-est, on trouve Chérib, Endrêp, el-Grêk, Omm Basour, el-

Komandjer, Chôal et Choâch, cette dernière à deux jours environ au sud-

est de ce val Zommêze (enneri Kou) où je campai lors de mon voyage dans

le Kânem ; puis, une quinzaine encore, notamment Solâdo, Asounga, Alô,

Algaba et Birkiat, celle-ci à deux jours et demi des fontaines les plus

sud-orientales de l’Egueï. Tout ce district est occupé par les

Sakerdâ[115]. Enfin, la dernière section du Bahar (de Birkiat à Kourri

Torrâo), qui va se dépouillant peu à peu de son luxuriant caractère

d’amont, et où les aiguades deviennent rares, est aux mains des

Norêa[116] ; cette région terminale participe déjà du désert proprement

dit.

LE BORNOU ET SON HISTOIRE

* * * * *

CHAPITRE XIV

Variétés d’aspect, de flore et de faune. — Activité agricole et

productive des habitants. — Charme harmonieux que présente l’ensemble de

la contrée. — Complexité de physionomie de la population. — Les annales

kânemo-bornouanes. — Translation du siège du gouvernement au Bornou

actuel. — Invasion des Fellata. — Comment le fakir Mohammed el-Amin-el-

Kânemi devint le fondateur d’une nouvelle dynastie. — Le Bornou sous le

cheik Omar ; symptômes de décadence.

I

Le Bornou actuel a pour frontières : à l’est, le Tsâd et le Châri ; au

nord, les steppes sahariens qui appartiennent aux Touareg du sud-est ; à

l’ouest, le territoire d’Haoussa et les régions plus ou moins

indépendantes des Beddé, des Nguizzem, des Kerrikerri ; au sud enfin,

une ligne allant, d’ouest en est, des districts occupés par les tribus

Bâbir et Margui aux petits États tributaires de Mandara et de Logon, et

coupant, dans l’intervalle, le pays des Mousgo.

Ces limites, là où la nature ne les a point nettement fixées, sont assez

vagues et ondoyantes, comme par exemple du côté du désert, ou

essentiellement arbitraires et variables, comme vers les régions mal

soumises qu’habitent des peuplades païennes ou demi-païennes. Ces

réserves faites, on peut dire que la ligne frontière va au nord de la

pointe supérieure du Tsâd (soit, par 14° 30′ de latitude nord, et 13°

20′ de longitude est, Greenwich), à la marge septentrionale des pays

vassaux de Mounio et de Zinder (soit au 14e parallèle, et par 8° 30′ de

longitude est) ; à l’ouest, la limite longe les pays susnommés, en

courant plus ou moins au sud-est jusque vers le point d’intersection du

onzième parallèle et du onzième degré de longitude ; au sud enfin, le

tracé, encore plus indécis, passe au travers d’une région habitée par

des Fellata (Foulbé) et diverses tribus païennes, en laissant en dehors

l’État de Mandara : soit, pour le Bornou tout entier, une étendue, en

chiffre rond, de 150,000 kilomètres carrés.

Le pays est absolument plat, sauf en quelques points de sa frontière ; à

l’ouest par exemple, où se trouvent les quelques montagnes du Mounio

(altitude maximum, 1,000 mètres), les petits reliefs du Zinder, et les

menues inégalités de terrain des Kerri-kerri ; puis au sud, où la région

des Margui et le Mandara dressent également des intumescences qui

peuvent atteindre à mille mètres de hauteur. De ces districts

limitrophes, le territoire bornouan tout entier s’incline

imperceptiblement vers le Tsâd, qui lui-même, je l’ai déjà dit, est à

270 mètres environ au-dessus du niveau de la mer. La pente générale est

si faible, que c’est à peine, on s’en souvient, si la direction de

certaines rivières se peut observer : de là, après la saison des pluies,

ces flaques d’eau persistantes (_koulougou_), dont les rayons intenses

du soleil ne déterminent que lentement l’évaporation, et, pendant la

période pluvieuse (_ningueli_), la difficulté que l’on éprouve à

traverser nombre de districts, par suite du manque d’écoulement.

Certaines régions telles que par exemple les abords du Tsâd et les rives

du Yoobê, où le sable est assez heureusement mélangé pour pouvoir

absorber l’eau du ciel, développent, dans les années favorables, une

fécondité qui n’exige qu’un faible effort de culture ; en revanche,

quand les pluies périodiques viennent à y manquer, adieu le plus souvent

toute récolte.

Dans d’autres parties du pays, spécialement au centre et au sud, où

l’argile est à la surface du sol, la bénédiction céleste risque aisément

de devenir excessive et de nuire au développement des fruits jardiniers,

des pois de terre et aussi du coton. Les régions riches en bois du sud

et du sud-est contiennent nombre de bas-fonds qui demeurent submergés

pendant une moitié de l’année, et qui, une fois desséchés, n’offrent

plus qu’un sol marécageux et noir, de toutes parts fendillé ; cette

dernière sorte de terrain porte dans le pays le nom de _firki_. Ailleurs

enfin, tout à fait au nord, à distance du moins du Tsâd et des bords du

komodougou Yoobê, c’est le steppe qui domine, et vainement, dans la

saison sèche, l’étranger arrivant du nord y chercherait-il ces

splendides déploiements de nature tropicale dont son regard a soif. Là

le bois d’acacias, d’hedjilidjs, de kournas, alterne avec des espaces

dénudés dont quelques bouquets de siwaks, des broussailles d’hyphènes

atténuent parfois la monotonie, mais où d’ordinaire domine l’oschar,

avec son feuillage blafard et mortellement déplaisant à l’œil. Les

pluies de la saison prêtent, il est vrai, une grâce passagère à ces

paysages foncièrement ennuyeux ; elles donnent une teinte printanière

aux arbres et aux buissons, étalent sur le sol un tapis de fraîche

verdure, et raniment la vie animale à un point qu’on n’aurait pas

soupçonné ; mais cette diffusion d’attraits ne dure pas assez de temps

pour ôter au site local son empreinte générale d’uniformité.

En quelques endroits favorisés de la zone bornouane qui confine au

Désert, dans les provinces de Mounio et de Zinder, le dattier (_debîno_)

prospère, et le sol est, par places, assez riche en natron. L’hyphène

(_Kirzim_) et le tamarinier (_temsoukou_) y viennent également, dans les

fonceaux bien arrosés. Enfin, les districts voisins du Tsâd, ainsi que

les bords du Yoobê où se trouvent des arrière-cours d’eau marécageux,

ont une végétation forestière très épaisse ; l’hyphène y forme des bois

entiers, et le palmiste y couvre le sol. Le tamarinier, le sycomore

(_djêdja_) et autres ficoïdées, l’acacia sajal, le karad (_acacia

nilotica_), l’harâza (_acacia albida_), le savonnier ou hedjilidj, le

baobab à feuilles digitées (_Adansonia digitata_), y dressent leurs fûts

majestueux.

Sur cette marge septentrionale, exposée volontiers et à la sécheresse et

aux incursions des hordes touareg, l’homme dispute peu l’espace aux

bêtes du Désert ; la rapide autruche (_kirgeko_), la svelte girafe

(_kindjer_), y courent à leur gré ; le karagan ou renard des steppes

(_kelelegou_) y bâtit ses villages souterrains ; le chacal (_delâ_) et

le chien hyénoïde s’y livrent à leurs expéditions nocturnes ; gazelles,

antilopes-mohor et bubales y paissent par bandes et à leur aise les

pelouses de gazon ; çà et là même on fait partir un petit lièvre

(_targona_) ou lever une perdrix (_kougouk_), et aux alentours des lieux

habités rôdent des vautours (_kôgo_) et des corbeaux (_ngâgué_) en quête

de pâture. Puis, dans le voisinage du lac, l’éléphant (_kemâoun_) creuse

ses larges sentes et le buffle (_ngaran_) accomplit ses ravages, tandis

que dans les épais fourrés de la rivière de Yoô, le lion (_kourgouli_) a

ses cantonnements, et le sanglier (_gadou_) fouille le marécage. La

forêt regorge de pigeons (_katabora_), de poules perlées (_kâdji_), et

de toutes parts y retentit le ramage des oiseaux ; dans la ramée gambade

le mignon cercopithèque (_dâgel_) ; dans les clairières, rôdent les

boucs d’eau (_kelara_), puis, la nuit, à l’affût de leur proie, le

caracal (_soumoli_), le léopard (_djazirma_), et surtout l’hyène

(_boultou_).

[Illustration : Gazelles du steppe.]

Au cœur du Bornou, c’est-à-dire entre 13° et 11° 30′ de latitude nord,

apparaissent, entre autres essences nouvelles, la mourraya au riche

feuillage (_kaguem_), et l’espèce de _kigelia_ longipétiolée que dans le

pays on nomme _bolongo_. Le fier palmier delêb (_borassus æthiopum_), —

_kemiloudou_, — a ici sa station extrême du côté du nord. Dans les cours

d’eau vivaces grouillent des légions d’hippopotames (_ngouroutou_), et

la région tout entière est le paradis des oiseaux aquatiques (hérons,

canards, cigognes noires et grives couronnées). Grâce à la fréquence des

habitations et à l’activité agricole de l’homme, les grands carnassiers

sont, dans cette zone, moins nombreux que plus au nord ; néanmoins le

lion, le léopard, le lynx et l’hyène s’y rencontrent encore. Les

insectes surtout y pullulent. A chaque instant, dans les forêts, on

découvre de gigantesques constructions de termites et de fourmis,

bestioles qui sont la plaie de l’étranger. Le miel aussi, dans les

districts sud, est en abondance. Puis, dès que commence la saison des

pluies, les arbres se couvrent de chenilles innombrables, le sol de vers

de toute sorte, et le voyageur a une lutte sans trêve à soutenir contre

les mouches et les moucherons, ennemis plus redoutables pour lui que les

bêtes fauves et les reptiles ; sans compter les armées de sauterelles

qui, après avoir dévoré le fruit des labeurs de l’homme, prétendent, par

surcroît, goûter de sa personne.

Enfin, à la lisière méridionale du pays, surgissent l’arbre à beurre

(_butyrospermum_, — _tôso_), le cotonnier (_eriodendron_, — _rimi_), et

le _parkia biglobosa_ (_rounno_), auxquels se mêlent quelques palmistes

épineux. Le figuier des Indes (_carica papaya_, — _gounda_) devient

aussi plus fréquent, et le magnifique palmier flabelliforme commande

souvent la futaie. Aux acacias de formes rigides et maigres en feuillage

que nous avons vus plus au nord, succèdent insensiblement de superbes

essences à l’ample couronne qui se groupent en épais bosquets séparés

par des espaces gazonnés. Dans ces districts intermédiaires entre les

régions de l’Islam et les contrées demeurées païennes, la faune sauvage

recommence à gagner le terrain que perd l’homme. Les villages, derechef

plus espacés, laissent arène ouverte aux girafes, aux éléphants, aux

antilopes, aux autruches, et aux grands félins ; en outre apparaissent

des hôtes nouveaux : le rhinocéros (_birni_ ou _kerkedan_), le crocodile

(_karam_), la marmotte des rochers (_hyrax_), le babouin

(_cynocephalus_), et çà et là le maqui. En même temps se multiplient la

mangouste (_herpestes fasciatus_, — _tchiroma_) et l’ichneumon

(_herpestes ichneumon_, — _dourban_) ; parfois aussi, dans les haltes de

nuit, on rencontre le putois (_putorius zorilla_, — en arabe _abou

afen_), sans préjudice de l’oryctérope, mangeur de fourmis.

Pris d’ensemble, le Bornou est, dans la bonne saison de l’année, un pays

d’une extrême beauté, et qui, au point de vue de la flore et de la

faune, surpasse tous ses voisins de l’est. L’activité ses habitants a

couvert une grande partie de sa surface de champs de rapport et de

jardins qu’anime et embellit une surabondance d’animaux domestiques. Il

y a certes beaucoup de régions tropicales à qui la majesté de leurs

fleuves, leur variété accidentée de sites, leur végétation plus

luxuriante, prêtent un caractère plus grandiose ; il n’en est peut-être

pas, dans l’Afrique centrale, qui offre une pareille harmonie entre le

développement des richesses naturelles et l’effort du travail humain. Ce

n’est plus ce contraste décevant entre la vigueur spontanée d’un sol

vierge d’où jaillissent des trésors mirifiques et la lamentable et

féroce sauvagerie à laquelle hommes et bêtes condamnent cet éden ; c’est

une région de vie facile, d’institutions relativement stables, où une

population d’humeur inoffensive et aimable parvient, sans se donner trop

de mal, à pourvoir aux besoins de son existence. Aussi, en dépit des

symptômes d’affaissement que présente politiquement le Bornou,

l’Européen qui y a voyagé en conserve-t-il un souvenir agréable.

L’agriculture occupe l’habitant une grande partie de l’année. Au

commencement de la saison des pluies, on arrache et on brûle les herbes

et broussailles desséchées qui encombrent les champs destinés à la

culture, et, dès que le sol est quelque peu ameubli par l’humidité, on

vaque aux semailles. Bien que la terre n’exige pas un labour compliqué,

et que dans quelques districts même on se contente d’en béquiller la

surface, l’insuffisance des instruments aratoires et la variété multiple

des objets cultivés ne laissent pas que de nécessiter un certain labeur.

En première ligne, naturellement, se placent les céréales : le douchn

(_penicillaria_, — _argoum môro_), le sorgho (_ngâberi_), le maïs

(_massarmi_), celui-ci plus long à mûrir ; puis viennent successivement

le coton (_kalkoutton_), l’indigo (_alim_ ou _nila_), le sésame, les

fèves (_ngâlo_), les pois de terre (_arachis_, — _koltschi_), le

_sorghum cernuum_ (_masakoua_), les melons (_bambous_), et les pastèques

(_fâli_). Vers la fin de la saison des pluies, on coupe les épis du maïs

et du douchn, les panicules de la dourra, du sabadou (_sorghum

saccharatum_) et de la masakoua, on les empile en tas à l’air et au

soleil, après quoi on en opère le battage, à la main ou à l’aide de

bœufs. Dans le voisinage des centres, et là où la nature s’y prête, on

sème en outre le grain d’hiver (blé et orge), qu’on a soin d’arroser

artificiellement.

Le temps de la moisson écoulé (_bigela_), et la période fraîche venue

(_binem_), on entame la série des travaux domestiques : préparation par

les femmes de l’huile d’_arachis_ et de sésame, trituration des noyaux

de l’hedjilidj, du kourna et de l’hyphène, lavage et filage du coton ;

quant au tissage et à la couture, ils sont du ressort exclusif des

hommes. Aux femmes encore revient le soin de tresser la paille en

corbeilles ; mais la fabrication des cordes, des brides, des bâts, de la

plupart des ustensiles agricoles (sauf les spécialités des forgerons),

des plats, coupes, vases d’argile, de même que la préparation du charbon

de terre et du sel, rentrent dans le domaine de l’homme. Au sexe faible,

en revanche, le soin de moudre la farine, de faire la cuisine, de traire

les vaches, de battre le beurre. On voit, que dans les ménages éloignés

de tout marché, le temps est bien rempli, et que les gens même peu aisés

ont absolument besoin de quelques esclaves. Parmi ceux-ci, les mâles

sont spécialement chargés de soigner les bêtes domestiques, de les mener

paître, de les affourager, tandis que les femelles assistent dans sa

besogne la maîtresse du logis.

L’hiver enfin, quand la campagne est suffisamment asséchée, c’est

l’époque des voyages ; marchands gros et petits parcourent le pays en

tous sens. On apporte aux marchés de Kouka et des localités importantes

les produits variés du sol et de l’industrie, et de ces centres de

négoce se répandent, par contre, dans toute la contrée, des articles de

fabrication européenne ou locale. De grosses caravanes de taureaux,

d’ânes et de chevaux de bât transportent dans les Nigrities le natron

des rives du Tsâd et de la province de Mounio, et rapportent, en

échange, des cotonnades, des cuirs et des noix de gouro. C’est aussi le

moment des razzias contre les païens du sud. Bref, durant presque toute

l’année, il règne dans le pays une activité qui ne s’interrompt que

pendant la période comprise entre les derniers mois de l’été et le

commencement de la saison des pluies.

II

La sociabilité des mœurs bornouanes est due certainement à l’Islam, qui,

implanté de bonne heure sur les bords du Tsâd, y a trouvé, dans un

mélange de peuples divers, le germe d’un État centralisé, qui a pris un

moment d’énormes développements, et qui, grâce à la religion nouvelle, a

pu faire œuvre d’assimilation entre ses éléments si multiples. Mais,

pour bien comprendre cette complexité de physionomies, que présente

aujourd’hui encore la population bornouane, il est nécessaire de jeter

un coup d’œil sur le développement historique du pays.

[Illustration : Scène de la rue à Kouka.]

Ce que nous en savons se borne jusqu’ici à ce que Barth nous en a

appris, d’après deux fragments de chroniques, l’une écrite par le

secrétaire d’État du roi Idris Amsami, qui régnait au milieu du dix-

septième siècle ; l’autre retrouvée par le voyageur lui-même et qui lui

a servi de contrôle. J’ai mentionné ci-dessus mes vains efforts pour me

procurer un autre document ancien, la chronique dite de Masfarma ; tout

ce qu’il m’a été donné de recueillir, c’est une liste fort incomplète

des rois bornouans qui va jusqu’en 1810 et que le lecteur trouvera ci-

après, transcrite en regard de celle de Barth[117].

Sahara et Soudan, tome premier · 第 41 / 46 段