ils ont conservé nombre d’us païens, plus en crédit souvent chez eux que
les rites de l’Islam. C’est ainsi qu’une calebasse sacrée, une pierre
historique (les pierres sont rares dans les îles du Tsâd) et un glaive
national jouent chez eux un rôle tout particulier. Une sorte de prêtre a
la garde de ces objets, et s’en sert pour solliciter l’assistance du
grand être en cas de maladie, de disette ou d’autres calamités de ce
genre. Mais la puissance souveraine paraît surtout attribuée à un être
fabuleux qui, sous la forme d’un gigantesque serpent, passe pour habiter
l’eau du lac ; c’est en quelque sorte le Génie du Tsâd, et, en toutes
les graves occurrences, on ne manque jamais d’implorer de lui conseil et
appui. La seule prescription de l’Islam qui soit scrupuleusement
observée, c’est celle de la circoncision ; des prières quotidiennes et
du jeûne, on en prend fort à l’aise ; quant à la polygamie, c’est à qui
la pratiquera le mieux.
Les filles se marient généralement entre douze et quinze ans. Le
prétendu donne un repas à la famille de la fiancée, et gratifie le beau-
père de dix, vingt ou trente têtes de bétail, suivant ses moyens ; puis
le père, en effectuant la livraison de l’épouse, rend, sous forme de
dot, autant et souvent plus qu’il n’a reçu. Les mariages sont très
féconds, ce qu’on attribue, ici comme en d’autres pays, à l’habitude de
se nourrir de poisson ; le divorce est assez fréquent. Entre personnes
alliées, même réserve que chez les Toubou ; et, comme chez ceux-ci
également, les forgerons forment une caste de parias.
Les Bouddouma, en fait d’industries, se bornent, cela va sans dire, à
celles qui leur sont indispensables : tressage de nattes et de
corbeilles, fabrication de cordes végétales, et surtout, en leur qualité
d’insulaires, construction de chaloupes et de batelets. Ils ont des
embarcations de plusieurs sortes ; les unes au museau redressé, longues
d’une quinzaine de mètres, sur un mètre et demi de largeur, sont faites
avec le bois dur de la mourrayà (en kanouri _kâguem_) ; d’autres sont de
petites nacelles en bois de phôgou ou de mélissa pour le passage des
simples bras d’eau. Pour leurs vêtements et leurs objets de parure, les
Bouddouma se les procurent sur le continent.
Retranchés dans leurs demeures presque inaccessibles, principalement du
côté du Bornou, dont les sépare une vaste nappe d’eau, ces insulaires
sont devenus, je l’ai dit, d’effrontés brigands. Ce n’est pas seulement
contre les voyageurs isolés ou les petites caravanes qu’ils exécutent
leurs fructueux coups de main, c’est aussi contre tous les villages
d’alentour. A l’époque des grosses eaux, alors qu’ils peuvent, sans être
remarqués, arriver de nuit aux portes mêmes des bourgades riveraines,
celles-ci sont constamment sur le qui-vive ; encore, malgré toute la
vigilance du monde, ne se passe-t-il point d’hiver, sans que les gens de
la terre ferme ne soient victimes de ces malandrins. C’est ainsi que,
dans les derniers jours de décembre 1870, un gros village schôa fut
surpris par les Bouddouma, qui massacrèrent une partie de la population
mâle, et emmenèrent le reste, femmes et enfants, en captivité. Et cela,
impunément, car, une fois dans leur domaine lacustre, ils défient toute
poursuite. Ajoutons qu’entre eux et leurs voisins d’archipel, les
querelles sanglantes ne semblent pas rares. Tous les ans, durant mon
séjour à Kouka, nous avons eu vent à plusieurs reprises de batailles
navales entre Bouddouma et Kouri, où, de chaque côté, il avait bien une
centaine de chaloupes engagées.
La langue des Bouddouma est proche parente de celle du Logon ; entre les
deux la transition est formée par les dialectes de la province bornouane
de Kotoko (Afadé, Goulfeï, Ngâla, etc.), qui eux-mêmes se rapprochent
plus de l’idiome logonien que de celui du Tsâd[114].
Les Kouri, dont le dialecte n’offre que peu de différence avec celui des
Bouddouma, entretiennent, par suite de leur position à l’angle sud-
oriental du lac, des relations plus étroites avec les gens de la terre
ferme, et sont aussi un peu plus haut placés dans l’échelle de la
civilisation. Ils se subdivisent en Ariguâ, Mediâ, Kadiwâ, Tescheâ,
Kourawâ et Kaleâ. L’agglomération très tassée des îles qu’ils habitent
porte le nom général d’îles _Karka_. Citons, parmi elles, Mourschilata,
Youbberim, Killiram, Yurtegou, Massowa, résidence du chef ou _Koukou_,
et le siège principal des Kôleâ, puis Kournoya, Dêra, Koulbou, Omm esch-
Schôra, Djezirat en-Nam (îles des Autruches). A ce groupe de Karka
appartiennent aussi les établissements des Schoa (Assâla et Degguena),
situés plus au sud, à l’est de l’embouchure du Chari, et ceux des tribus
kânembou et kanouri (Maniyaou, Kadjiti, Korio, Koukinna, etc.) qui
vivent près de là, partie sur le lac, partie à la lisière du Kânem. Tout
compte fait de ces divers appoints, l’ensemble de la population du Tsâd
peut être évalué à 30,000 âmes environ.
IV
Pour en revenir au Bahar el-Ghazâl, tous les habitants du groupe
insulaire de Karka et des alentours s’accordent dans l’affirmation qu’il
a été jadis un écouloir du lac Tsâd ; mais ils ne savent donner de son
desséchement aucune explication satisfaisante. Cet immense _oued_ qui
semble s’étendre, à vol d’oiseau, sur une longueur de plus de cinq cents
kilomètres, est déchiqueté par une infinité de baies et de bras latéraux
qui se dirigent en tous sens, et où les fontaines à fleur de sol comme
les flaques d’eau permanentes se rencontrent en grand nombre ; souvent
même à l’extrémité de ses embranchements, l’eau de pluie se conserve des
mois durant.
Du lac à son ancien canal d’écoulement, la transition n’a rien de bien
marqué ; on ne voit pas nettement où l’un finit, où l’autre commence ;
la région de Karka n’a point le caractère lacustre, ni le Bahar celui
d’une vallée fluviale, dans l’acception ordinaire de ce mot. La station
d’Alimâri paraît encore faire partie de Karka, n’être qu’une île
aujourd’hui déserte ; à quelques heures plus à l’est, celle de Serreâch
peut également être rattachée au domaine du Tsâd ; ce n’est qu’à partir
de Tegâga, la station suivante, qu’on peut se croire à peu près sûrement
dans le sillon de l’oued. Puis viennent les aiguades d’Haschimi, d’el-
Beyâda, d’esch-Schalôba, d’Omm Dokân, de Mâda es-Srhîr et d’el-Kara,
échelonnées dans la même direction, sauf peut-être un léger écart vers
le sud, sur quelques heures seulement d’étendue, et coïncidant la
plupart avec des entailles latérales du Bahar. El-Kara, la dernière
nommée, semble être à deux jours de marche au sud-sud-est de Mondo. De
là, le sillon s’infléchit peu à peu au nord-est, et présente
successivement les stations d’el-Lidjegnim, de Mezrâk, de Torôro, el-
Dougguel, Scheddera, Hadeba et Haroup. Toute cette région appartient aux
Krêda, qui vivent mêlés à la tribu schoa des Oulâd Hamêd ; les Degguena,
cantonnés un peu plus au sud, la visitent aussi partiellement.
Plus au nord-est, on trouve Chérib, Endrêp, el-Grêk, Omm Basour, el-
Komandjer, Chôal et Choâch, cette dernière à deux jours environ au sud-
est de ce val Zommêze (enneri Kou) où je campai lors de mon voyage dans
le Kânem ; puis, une quinzaine encore, notamment Solâdo, Asounga, Alô,
Algaba et Birkiat, celle-ci à deux jours et demi des fontaines les plus
sud-orientales de l’Egueï. Tout ce district est occupé par les
Sakerdâ[115]. Enfin, la dernière section du Bahar (de Birkiat à Kourri
Torrâo), qui va se dépouillant peu à peu de son luxuriant caractère
d’amont, et où les aiguades deviennent rares, est aux mains des
Norêa[116] ; cette région terminale participe déjà du désert proprement
dit.
LE BORNOU ET SON HISTOIRE
* * * * *
CHAPITRE XIV
Variétés d’aspect, de flore et de faune. — Activité agricole et
productive des habitants. — Charme harmonieux que présente l’ensemble de
la contrée. — Complexité de physionomie de la population. — Les annales
kânemo-bornouanes. — Translation du siège du gouvernement au Bornou
actuel. — Invasion des Fellata. — Comment le fakir Mohammed el-Amin-el-
Kânemi devint le fondateur d’une nouvelle dynastie. — Le Bornou sous le
cheik Omar ; symptômes de décadence.
I
Le Bornou actuel a pour frontières : à l’est, le Tsâd et le Châri ; au
nord, les steppes sahariens qui appartiennent aux Touareg du sud-est ; à
l’ouest, le territoire d’Haoussa et les régions plus ou moins
indépendantes des Beddé, des Nguizzem, des Kerrikerri ; au sud enfin,
une ligne allant, d’ouest en est, des districts occupés par les tribus
Bâbir et Margui aux petits États tributaires de Mandara et de Logon, et
coupant, dans l’intervalle, le pays des Mousgo.
Ces limites, là où la nature ne les a point nettement fixées, sont assez
vagues et ondoyantes, comme par exemple du côté du désert, ou
essentiellement arbitraires et variables, comme vers les régions mal
soumises qu’habitent des peuplades païennes ou demi-païennes. Ces
réserves faites, on peut dire que la ligne frontière va au nord de la
pointe supérieure du Tsâd (soit, par 14° 30′ de latitude nord, et 13°
20′ de longitude est, Greenwich), à la marge septentrionale des pays
vassaux de Mounio et de Zinder (soit au 14e parallèle, et par 8° 30′ de
longitude est) ; à l’ouest, la limite longe les pays susnommés, en
courant plus ou moins au sud-est jusque vers le point d’intersection du
onzième parallèle et du onzième degré de longitude ; au sud enfin, le
tracé, encore plus indécis, passe au travers d’une région habitée par
des Fellata (Foulbé) et diverses tribus païennes, en laissant en dehors
l’État de Mandara : soit, pour le Bornou tout entier, une étendue, en
chiffre rond, de 150,000 kilomètres carrés.
Le pays est absolument plat, sauf en quelques points de sa frontière ; à
l’ouest par exemple, où se trouvent les quelques montagnes du Mounio
(altitude maximum, 1,000 mètres), les petits reliefs du Zinder, et les
menues inégalités de terrain des Kerri-kerri ; puis au sud, où la région
des Margui et le Mandara dressent également des intumescences qui
peuvent atteindre à mille mètres de hauteur. De ces districts
limitrophes, le territoire bornouan tout entier s’incline
imperceptiblement vers le Tsâd, qui lui-même, je l’ai déjà dit, est à
270 mètres environ au-dessus du niveau de la mer. La pente générale est
si faible, que c’est à peine, on s’en souvient, si la direction de
certaines rivières se peut observer : de là, après la saison des pluies,
ces flaques d’eau persistantes (_koulougou_), dont les rayons intenses
du soleil ne déterminent que lentement l’évaporation, et, pendant la
période pluvieuse (_ningueli_), la difficulté que l’on éprouve à
traverser nombre de districts, par suite du manque d’écoulement.
Certaines régions telles que par exemple les abords du Tsâd et les rives
du Yoobê, où le sable est assez heureusement mélangé pour pouvoir
absorber l’eau du ciel, développent, dans les années favorables, une
fécondité qui n’exige qu’un faible effort de culture ; en revanche,
quand les pluies périodiques viennent à y manquer, adieu le plus souvent
toute récolte.
Dans d’autres parties du pays, spécialement au centre et au sud, où
l’argile est à la surface du sol, la bénédiction céleste risque aisément
de devenir excessive et de nuire au développement des fruits jardiniers,
des pois de terre et aussi du coton. Les régions riches en bois du sud
et du sud-est contiennent nombre de bas-fonds qui demeurent submergés
pendant une moitié de l’année, et qui, une fois desséchés, n’offrent
plus qu’un sol marécageux et noir, de toutes parts fendillé ; cette
dernière sorte de terrain porte dans le pays le nom de _firki_. Ailleurs
enfin, tout à fait au nord, à distance du moins du Tsâd et des bords du
komodougou Yoobê, c’est le steppe qui domine, et vainement, dans la
saison sèche, l’étranger arrivant du nord y chercherait-il ces
splendides déploiements de nature tropicale dont son regard a soif. Là
le bois d’acacias, d’hedjilidjs, de kournas, alterne avec des espaces
dénudés dont quelques bouquets de siwaks, des broussailles d’hyphènes
atténuent parfois la monotonie, mais où d’ordinaire domine l’oschar,
avec son feuillage blafard et mortellement déplaisant à l’œil. Les
pluies de la saison prêtent, il est vrai, une grâce passagère à ces
paysages foncièrement ennuyeux ; elles donnent une teinte printanière
aux arbres et aux buissons, étalent sur le sol un tapis de fraîche
verdure, et raniment la vie animale à un point qu’on n’aurait pas
soupçonné ; mais cette diffusion d’attraits ne dure pas assez de temps
pour ôter au site local son empreinte générale d’uniformité.
En quelques endroits favorisés de la zone bornouane qui confine au
Désert, dans les provinces de Mounio et de Zinder, le dattier (_debîno_)
prospère, et le sol est, par places, assez riche en natron. L’hyphène
(_Kirzim_) et le tamarinier (_temsoukou_) y viennent également, dans les
fonceaux bien arrosés. Enfin, les districts voisins du Tsâd, ainsi que
les bords du Yoobê où se trouvent des arrière-cours d’eau marécageux,
ont une végétation forestière très épaisse ; l’hyphène y forme des bois
entiers, et le palmiste y couvre le sol. Le tamarinier, le sycomore
(_djêdja_) et autres ficoïdées, l’acacia sajal, le karad (_acacia
nilotica_), l’harâza (_acacia albida_), le savonnier ou hedjilidj, le
baobab à feuilles digitées (_Adansonia digitata_), y dressent leurs fûts
majestueux.
Sur cette marge septentrionale, exposée volontiers et à la sécheresse et
aux incursions des hordes touareg, l’homme dispute peu l’espace aux
bêtes du Désert ; la rapide autruche (_kirgeko_), la svelte girafe
(_kindjer_), y courent à leur gré ; le karagan ou renard des steppes
(_kelelegou_) y bâtit ses villages souterrains ; le chacal (_delâ_) et
le chien hyénoïde s’y livrent à leurs expéditions nocturnes ; gazelles,
antilopes-mohor et bubales y paissent par bandes et à leur aise les
pelouses de gazon ; çà et là même on fait partir un petit lièvre
(_targona_) ou lever une perdrix (_kougouk_), et aux alentours des lieux
habités rôdent des vautours (_kôgo_) et des corbeaux (_ngâgué_) en quête
de pâture. Puis, dans le voisinage du lac, l’éléphant (_kemâoun_) creuse
ses larges sentes et le buffle (_ngaran_) accomplit ses ravages, tandis
que dans les épais fourrés de la rivière de Yoô, le lion (_kourgouli_) a
ses cantonnements, et le sanglier (_gadou_) fouille le marécage. La
forêt regorge de pigeons (_katabora_), de poules perlées (_kâdji_), et
de toutes parts y retentit le ramage des oiseaux ; dans la ramée gambade
le mignon cercopithèque (_dâgel_) ; dans les clairières, rôdent les
boucs d’eau (_kelara_), puis, la nuit, à l’affût de leur proie, le
caracal (_soumoli_), le léopard (_djazirma_), et surtout l’hyène
(_boultou_).
[Illustration : Gazelles du steppe.]
Au cœur du Bornou, c’est-à-dire entre 13° et 11° 30′ de latitude nord,
apparaissent, entre autres essences nouvelles, la mourraya au riche
feuillage (_kaguem_), et l’espèce de _kigelia_ longipétiolée que dans le
pays on nomme _bolongo_. Le fier palmier delêb (_borassus æthiopum_), —
_kemiloudou_, — a ici sa station extrême du côté du nord. Dans les cours
d’eau vivaces grouillent des légions d’hippopotames (_ngouroutou_), et
la région tout entière est le paradis des oiseaux aquatiques (hérons,
canards, cigognes noires et grives couronnées). Grâce à la fréquence des
habitations et à l’activité agricole de l’homme, les grands carnassiers
sont, dans cette zone, moins nombreux que plus au nord ; néanmoins le
lion, le léopard, le lynx et l’hyène s’y rencontrent encore. Les
insectes surtout y pullulent. A chaque instant, dans les forêts, on
découvre de gigantesques constructions de termites et de fourmis,
bestioles qui sont la plaie de l’étranger. Le miel aussi, dans les
districts sud, est en abondance. Puis, dès que commence la saison des
pluies, les arbres se couvrent de chenilles innombrables, le sol de vers
de toute sorte, et le voyageur a une lutte sans trêve à soutenir contre
les mouches et les moucherons, ennemis plus redoutables pour lui que les
bêtes fauves et les reptiles ; sans compter les armées de sauterelles
qui, après avoir dévoré le fruit des labeurs de l’homme, prétendent, par
surcroît, goûter de sa personne.
Enfin, à la lisière méridionale du pays, surgissent l’arbre à beurre
(_butyrospermum_, — _tôso_), le cotonnier (_eriodendron_, — _rimi_), et
le _parkia biglobosa_ (_rounno_), auxquels se mêlent quelques palmistes
épineux. Le figuier des Indes (_carica papaya_, — _gounda_) devient
aussi plus fréquent, et le magnifique palmier flabelliforme commande
souvent la futaie. Aux acacias de formes rigides et maigres en feuillage
que nous avons vus plus au nord, succèdent insensiblement de superbes
essences à l’ample couronne qui se groupent en épais bosquets séparés
par des espaces gazonnés. Dans ces districts intermédiaires entre les
régions de l’Islam et les contrées demeurées païennes, la faune sauvage
recommence à gagner le terrain que perd l’homme. Les villages, derechef
plus espacés, laissent arène ouverte aux girafes, aux éléphants, aux
antilopes, aux autruches, et aux grands félins ; en outre apparaissent
des hôtes nouveaux : le rhinocéros (_birni_ ou _kerkedan_), le crocodile
(_karam_), la marmotte des rochers (_hyrax_), le babouin
(_cynocephalus_), et çà et là le maqui. En même temps se multiplient la
mangouste (_herpestes fasciatus_, — _tchiroma_) et l’ichneumon
(_herpestes ichneumon_, — _dourban_) ; parfois aussi, dans les haltes de
nuit, on rencontre le putois (_putorius zorilla_, — en arabe _abou
afen_), sans préjudice de l’oryctérope, mangeur de fourmis.
Pris d’ensemble, le Bornou est, dans la bonne saison de l’année, un pays
d’une extrême beauté, et qui, au point de vue de la flore et de la
faune, surpasse tous ses voisins de l’est. L’activité ses habitants a
couvert une grande partie de sa surface de champs de rapport et de
jardins qu’anime et embellit une surabondance d’animaux domestiques. Il
y a certes beaucoup de régions tropicales à qui la majesté de leurs
fleuves, leur variété accidentée de sites, leur végétation plus
luxuriante, prêtent un caractère plus grandiose ; il n’en est peut-être
pas, dans l’Afrique centrale, qui offre une pareille harmonie entre le
développement des richesses naturelles et l’effort du travail humain. Ce
n’est plus ce contraste décevant entre la vigueur spontanée d’un sol
vierge d’où jaillissent des trésors mirifiques et la lamentable et
féroce sauvagerie à laquelle hommes et bêtes condamnent cet éden ; c’est
une région de vie facile, d’institutions relativement stables, où une
population d’humeur inoffensive et aimable parvient, sans se donner trop
de mal, à pourvoir aux besoins de son existence. Aussi, en dépit des
symptômes d’affaissement que présente politiquement le Bornou,
l’Européen qui y a voyagé en conserve-t-il un souvenir agréable.
L’agriculture occupe l’habitant une grande partie de l’année. Au
commencement de la saison des pluies, on arrache et on brûle les herbes
et broussailles desséchées qui encombrent les champs destinés à la
culture, et, dès que le sol est quelque peu ameubli par l’humidité, on
vaque aux semailles. Bien que la terre n’exige pas un labour compliqué,
et que dans quelques districts même on se contente d’en béquiller la
surface, l’insuffisance des instruments aratoires et la variété multiple
des objets cultivés ne laissent pas que de nécessiter un certain labeur.
En première ligne, naturellement, se placent les céréales : le douchn
(_penicillaria_, — _argoum môro_), le sorgho (_ngâberi_), le maïs
(_massarmi_), celui-ci plus long à mûrir ; puis viennent successivement
le coton (_kalkoutton_), l’indigo (_alim_ ou _nila_), le sésame, les
fèves (_ngâlo_), les pois de terre (_arachis_, — _koltschi_), le
_sorghum cernuum_ (_masakoua_), les melons (_bambous_), et les pastèques
(_fâli_). Vers la fin de la saison des pluies, on coupe les épis du maïs
et du douchn, les panicules de la dourra, du sabadou (_sorghum
saccharatum_) et de la masakoua, on les empile en tas à l’air et au
soleil, après quoi on en opère le battage, à la main ou à l’aide de
bœufs. Dans le voisinage des centres, et là où la nature s’y prête, on
sème en outre le grain d’hiver (blé et orge), qu’on a soin d’arroser
artificiellement.
Le temps de la moisson écoulé (_bigela_), et la période fraîche venue
(_binem_), on entame la série des travaux domestiques : préparation par
les femmes de l’huile d’_arachis_ et de sésame, trituration des noyaux
de l’hedjilidj, du kourna et de l’hyphène, lavage et filage du coton ;
quant au tissage et à la couture, ils sont du ressort exclusif des
hommes. Aux femmes encore revient le soin de tresser la paille en
corbeilles ; mais la fabrication des cordes, des brides, des bâts, de la
plupart des ustensiles agricoles (sauf les spécialités des forgerons),
des plats, coupes, vases d’argile, de même que la préparation du charbon
de terre et du sel, rentrent dans le domaine de l’homme. Au sexe faible,
en revanche, le soin de moudre la farine, de faire la cuisine, de traire
les vaches, de battre le beurre. On voit, que dans les ménages éloignés
de tout marché, le temps est bien rempli, et que les gens même peu aisés
ont absolument besoin de quelques esclaves. Parmi ceux-ci, les mâles
sont spécialement chargés de soigner les bêtes domestiques, de les mener
paître, de les affourager, tandis que les femelles assistent dans sa
besogne la maîtresse du logis.
L’hiver enfin, quand la campagne est suffisamment asséchée, c’est
l’époque des voyages ; marchands gros et petits parcourent le pays en
tous sens. On apporte aux marchés de Kouka et des localités importantes
les produits variés du sol et de l’industrie, et de ces centres de
négoce se répandent, par contre, dans toute la contrée, des articles de
fabrication européenne ou locale. De grosses caravanes de taureaux,
d’ânes et de chevaux de bât transportent dans les Nigrities le natron
des rives du Tsâd et de la province de Mounio, et rapportent, en
échange, des cotonnades, des cuirs et des noix de gouro. C’est aussi le
moment des razzias contre les païens du sud. Bref, durant presque toute
l’année, il règne dans le pays une activité qui ne s’interrompt que
pendant la période comprise entre les derniers mois de l’été et le
commencement de la saison des pluies.
II
La sociabilité des mœurs bornouanes est due certainement à l’Islam, qui,
implanté de bonne heure sur les bords du Tsâd, y a trouvé, dans un
mélange de peuples divers, le germe d’un État centralisé, qui a pris un
moment d’énormes développements, et qui, grâce à la religion nouvelle, a
pu faire œuvre d’assimilation entre ses éléments si multiples. Mais,
pour bien comprendre cette complexité de physionomies, que présente
aujourd’hui encore la population bornouane, il est nécessaire de jeter
un coup d’œil sur le développement historique du pays.
[Illustration : Scène de la rue à Kouka.]
Ce que nous en savons se borne jusqu’ici à ce que Barth nous en a
appris, d’après deux fragments de chroniques, l’une écrite par le
secrétaire d’État du roi Idris Amsami, qui régnait au milieu du dix-
septième siècle ; l’autre retrouvée par le voyageur lui-même et qui lui
a servi de contrôle. J’ai mentionné ci-dessus mes vains efforts pour me
procurer un autre document ancien, la chronique dite de Masfarma ; tout
ce qu’il m’a été donné de recueillir, c’est une liste fort incomplète
des rois bornouans qui va jusqu’en 1810 et que le lecteur trouvera ci-
après, transcrite en regard de celle de Barth[117].