une région absolument plate où, pour peu que survienne une crue, on voit
s’emplir d’eau tel _ridchel_, ou bien telle baie s’agrandir ; l’onde
avance de ce côté, pour se retirer ensuite jusqu’au moment des pluies
estivales. Tout d’abord les chutes d’eau céleste suppléent à peine aux
pertes provenant de l’évaporation ; ce n’est que dans la seconde moitié
de la période, quand le Chari déverse au lac un volume liquide toujours
grossissant, que les riverains s’aperçoivent de l’enflure de la nappe
lacustre, et celle-ci n’atteint sa hauteur maximum que bien après la
saison des pluies, c’est-à-dire vers la fin de novembre. Toute la rive
sud-ouest se change alors en un vaste marécage, et il arrive souvent que
nombre des villages qui s’y trouvent ne peuvent plus communiquer entre
eux que par le moyen d’embarcations. Jusqu’à la fin de janvier, parfois
même jusqu’en février, les chemins qui contournent le littoral sud sont
impraticables, de sorte que, quatre mois après que les pluies ont pris
fin, il est plus difficile d’y passer qu’au cœur même de la mauvaise
saison. Ainsi, continuellement, les contours du bassin se modifient, et
ce ne serait qu’en observant pendant une longue suite d’années les
points extrêmes de progression et de recul, qu’on parviendrait à établir
une fixation satisfaisante des berges.
II
Le Tsâd est alimenté par des affluents lui arrivant de l’ouest, du sud
et du sud-est. Du nord et du nord-est, c’est-à-dire du steppe et du
désert, il ne reçoit aucun apport. A l’est, on l’a vu, il existe un
barrage d’intumescences qui détourne vers le lac Fitri les eaux de
l’Ouadaï central.
Le tributaire de l’ouest, nous le savons déjà, est le komodougou[111]
Yoôbé, qui, issu de la partie orientale des États d’Haoussa, a un cours,
calculé en ligne droite, d’environ six cents kilomètres, et, non loin de
son embouchure, un lit de quatre-vingts mètres de largeur à peu près,
où, durant une grande fraction de l’année, l’eau ne coule pas d’une
manière continue. Quand je l’ai franchi pour la première fois, venant du
nord, — c’était au début de la saison des pluies, — on pouvait partout
le passer à pied sec ; il n’y avait que dans les bas-fonds qu’il se
trouvait des flaques d’eau isolées. En mars, quand j’allai au Kânem, le
courant liquide avait quinze pas de large, sur un demi-mètre de
profondeur. Enfin, au moins de janvier de l’année suivante, lors de mon
retour à Kouka, la masse fluviale au même endroit était de vingt mètres
environ, avec une profondeur quelque peu accrue. Je n’ai jamais eu
occasion de voir cette rivière à son maximum de niveau ; mais Denham,
Barth et Overweg y ont trouvé à certains moments assez d’eau pour être
obligés de la passer en barque.
A la partie sud-ouest du lac débouche le komodougou Mboulou, qui sort du
territoire des Margui, à la frontière sud du Bornou, et a, ce semble, un
cours de deux cents kilomètres environ. A une trentaine de kilomètres en
deçà du Tsâd, il reçoit lui-même un tributaire qui lui arrive de
l’ouest, du district d’Oudchê, au pays des Gamergou. Lorsque je le
franchis, au commencement de mars, à dix ou quinze kilomètres de son
embouchure, son lit, large d’une trentaine de mètres, était rempli à peu
près au tiers, et le volume liquide avait un mètre de tranche. Quand je
revins du Baguirmi, dans les premiers jours de septembre, il avait
submergé ses rives, et offrait un courant de soixante mètres de largeur
qui nous obligea à faire usage d’embarcations. Toutefois, un peu avant
la saison des pluies, il n’est plus, lui aussi, qu’une suite de flaques
d’eau bourbeuses. La pente y est si faible, que des objets que nous y
fîmes flotter au printemps ne purent, par le vent d’est régnant, filer
en aval du côté du lac.
A une douzaine de kilomètres à l’est de l’embouchure du Mboulou, se
jette également dans le Tsâd le komodougou de Gambarou, qui vient, dit-
on du territoire marécageux des Mousgo, où il n’est vraisemblablement
qu’une branche détachée du Chari de l’ouest ou Chari de Logon. Dans ce
cas, il ne faudrait voir en lui qu’un des innombrables canaux de
dérivation par lesquels le grand fleuve baguirmien se déverse au lac. A
quinze ou vingt kilomètres en deçà de son embouchure, cette rivière de
Gambarou reçoit, disent les uns, un autre komodougou, le Ferendouma ;
d’autres affirment, au contraire, que ce dernier cours d’eau vient
directement de l’ouest du Logon ; il y a même des gens qui prétendent
qu’il se jette aussi à part dans le lac. Pour cela, je ne le crois pas,
car, en revenant du Baguirmi, je franchis la rivière de Gambarou ainsi
que le Mboulou tout près de leurs embouchures, et je n’ai nullement
aperçu le Ferendouma, que, lors de l’aller pourtant, j’avais traversé à
dix-huit ou vingt kilomètres plus au sud. De même, il me paraît
improbable que ce fleuve ait sa source propre, attendu qu’au milieu de
mars, alors que tous les autres affluents du Tsâd nés dans la même
région étaient presque à sec, il charriait, lui, une masse liquide plus
considérable que la rivière de Gambarou elle-même, à savoir de dix
mètres de large sur un mètre de profondeur, je suis plutôt porté à le
prendre pour un bras de ce dernier cours d’eau, qu’il rallie de nouveau
avant l’embouchure.
A l’ouest du Mboulou se trouvent encore les deux rivièrettes Missénéram
et Lébâ, qui ont, elles aussi, une déclivité fort insignifiante, au
point que les uns prétendent qu’elles courent du sud au nord, pour
aboutir soit au Tsâd, soit à l’embouchure du Mboulou, tandis que les
autres les représentent comme de simples dépressions de terrain, des
_Ridchoul_ que le lac remplit lors de ses grandes crues. Toujours est-il
que, à l’époque de notre retour, alors que les deux petites rivières (à
sec en mars) contenaient un volume liquide d’un mètre et demi à deux
mètres de profondeur, il me fut impossible d’y découvrir le moindre
courant.
C’est à l’est ou au nord-est de l’embouchure du fleuve de Gambarou que
se trouvent les nombreux bras de décharge du Chari, lesquels s’irradient
vers le lac un peu en aval du confluent du Chari de l’ouest ou Chari
proprement dit et du Chari de l’ouest ou rivière de Logon. Cette
jonction a lieu à dix ou quinze kilomètres au nord de Kousseri, et le
courant unique qui en résulte fournit encore près de quatre-vingts
kilomètres au nord-ouest jusqu’au point extrême du delta terminal.
Presque toutes les bouches secondaires se trouvent à l’ouest du tronc
principal ; il n’y a, de l’autre côté, que quelques petits bras
d’écoulement. Plus loin enfin, dans cette même direction, vers le point
de sortie du Bahar el-Ghâzal, qui n’est lui-même qu’un immense
_ridchoul_, la rive du lac, tout à fait aplatie, a donné naissance à
divers gauchissements du même genre qui vont pénétrant au sud dans les
terres. Le Bahar el-Ghâzal lui-même, au sortir du Tsâd, court, sur un
espace d’une quinzaine de kilomètres, dans une direction est et nord-
est, pour s’infléchir peu à peu au septentrion.
La rivière de Yoô et le Mboulou, grossissant vite au moment des pluies,
mais prompts ensuite à se tarir, ne contribuent en somme que
médiocrement à remplir le Tsâd ; le tribut d’eau le plus considérable
est celui qu’apporte le Chari, dont le volume et l’impétuosité varient
beaucoup selon la saison. C’est en septembre et en octobre que ce fleuve
acquiert son maximum de grosseur et de vitesse ; c’est au printemps ou
un peu avant la période des pluies que, chez lui, l’une et l’autre sont
au plus bas. Denham, qui l’a franchi au mois de juin, à quarante
kilomètres de l’embouchure, en a évalué la largeur à mille mètres et la
rapidité à un mètre et demi par seconde (cinq ou six kilomètres à
l’heure). Barth, lui, n’en a vu que les deux bras séparés. Pour moi, qui
ai passé le Chari en mars, à soixante-dix kilomètres environ de
l’embouchure, c’est-à-dire tout de suite en aval du confluent, je lui ai
trouvé huit cents mètres à peu près de largeur, avec une vitesse d’un
mètre à la seconde (quatre kilomètres à l’heure). Le bras oriental que,
dans mon voyage au Baguirmi, j’ai parcouru sur une longueur de plus de
cent cinquante kilomètres, n’avait partout, dans une moitié de son lit,
qu’une profondeur d’eau d’un à deux mètres, tandis que, dans l’autre
moitié, la tranche liquide mesurait quelquefois jusqu’à sept mètres. Il
va sans dire que ces proportions changent sensiblement lors des pluies
et surtout lorsqu’elles sont abondantes.
Pour pouvoir évaluer approximativement la quantité d’eau que le Chari
déverse dans le Tsâd, il faudrait l’observer, aux moments de l’étiage et
de la crue maximum, immédiatement au-dessous de la jonction de ses deux
courants primordiaux, et en amont de la bifurcation de ses bras
multiples d’embouchure. Que si néanmoins nous calculons sur une largeur
de neuf cents mètres, avec deux mètres seulement de profondeur, et une
vitesse d’un mètre à la seconde, nous trouvons que le volume liquide
apporté annuellement au lac par le fleuve serait d’environ soixante
kilomètres cubes. Quant aux affluents secondaires, leur tribut, évalué
_grosso-modo_, peut être de dix kilomètres cubes ; ajoutons à cela la
contribution fournie par les pluies, un mètre et demi d’eau par an sur
une superficie de 27000 mètres, soit trente kilomètres cubes,
défalcation faite des îles du bassin, et nous arrivons à un chiffre
total de cent kilomètres cubes à peu près.
Quelle quantité en absorbent les rives et aussi les dérivations
souterraines, cela, on ne saurait le calculer. J’ai dit que jadis le
Bahar el-Ghâzal conduisait les eaux du lac dans les immenses dépressions
du Bodelê, de l’Égueï et du Borkou sud, et aujourd’hui que l’écoulement
a cessé de se faire en dessus, il est à supposer qu’il continue de se
faire en dessous vers les régions susnommées, dont le niveau est
inférieur à la coupe bornouane, et que c’est là la source de leur
richesse en eaux terrestres. Et ce qui milite en faveur de cette
hypothèse, c’est que, tout compte fait de l’évaporation, il reste encore
un surcroît d’apport liquide de trente kilomètres cubes par an, qui
s’ajouterait d’une façon continue au volume de la masse lacustre, s’il
n’était utilisé autrement.
Il est certain que le desséchement complet du Bahar el-Ghâzal ne date
pas de bien longtemps ; en 1870 encore, année qui fut très pluvieuse,
cet écouloir, nous l’avons vu, se remplit d’eau sur un espace de plus de
100 kilomètres, ce qui fit croire aux riverains qu’il allait de nouveau
inonder le Bodelê. Il garda même, au moins dans la partie sud-est, son
contenu liquide plusieurs années de suite, car, en 1873, j’ai retrouvé
son sillon fluvial submergé à 80 kilomètres environ de sa sortie du lac
Tsâd.
Maintenant, d’où vient que ce sillon fluvial, qui jadis inondait une si
vaste région, a cessé ses fonctions d’émissaire ? On a voulu attribuer
le phénomène à la formation d’un barrage de dunes interceptant ses
communications avec le lac Tsâd ; mais, même sans cette hypothèse, la
cessation de l’écoulement s’explique par des causes ordinaires, à savoir
des niveaux médiocres de l’onde lacustre et des modifications
insensibles dans la partie est de la coupe. Dans le réseau aquatique de
la contrée, c’est le Chari qui joue le rôle prépondérant, et qui, par
suite, contribue le plus aux alluvions régionales. Il y a telles
portions de terrain que les inondations annuelles transformaient en de
véritables îles, inhabitables et inhabitées, et qui, aujourd’hui,
exhaussées sur tout leur pourtour, portent des villages. Par contre, il
est vrai, il y en a d’autres qui se sont peu à peu abîmées dans l’eau et
qui, partant, ont été délaissées, quoique ces phénomènes, en définitive,
paraissent plus fréquents à la partie ouest du lac, où l’action des eaux
est plus intense.
C’est, en effet, vers la partie sud-ouest du bassin que le Chari dégorge
son tribut d’eau principal, et c’est là aussi, conséquemment, qu’il
s’est formé le moins d’îles et que le rivage dessine le gauchissement le
plus vaste. De là des changements incessants dans le littoral adjacent.
Barth a déjà remarqué que chaque localité riveraine de ce côté voit de
plus en plus l’eau échancrer son territoire, et il cherche la cause de
ce phénomène dans un affaissement de la couche calcaire qui se trouve
sous la tranche superficielle de terrain. Quant aux indigènes, ils
disent que le lac « dévore » sa rive ouest. J’ai noté ci-dessus l’émoi
causé à Kouka par les poussées périodiques du Tsâd dans cette direction,
progrès tels, que lorsque, au printemps de 1873, je quittai
définitivement le Bornou, le cheik Omar s’apprêtait justement à se faire
construire, près de la ville, une seconde résidence sur un site plus
élevé et hors des atteintes de l’onde lacustre.
La rive septentrionale semble sujette à des transformations analogues
dans la limite où le permet ici l’exhaussement rapide qui se fait du
terrain. On a vu que, d’année en année, les Arabes du Kânem, qui
prennent ce chemin pour aller à Kouka et en revenir, sont contraints de
décrire un circuit de plus en plus long du côté du nord. Or ces progrès
du lac au nord et à l’ouest pourraient bien être une compensation du
desséchement du Bahar el-Ghâzal et des alluvions qui se produisent dans
le delta du Chari et à la partie orientale du bassin, et il n’en faut
peut-être pas davantage pour expliquer le drainage subi par l’ancien
écouloir sud-est de la coupe.
Une autre particularité singulière du Tsâd, c’est que c’est un lac d’eau
douce. Tous les fleuves apportent du sel à la mer, et ceux qui affluent
à des récipients intérieurs finissent peu à peu par les transformer en
des lacs salés. La mer Caspienne, le plus grand des lacs méditerranéens
dépourvus d’émissaire, contient bien encore, dans sa partie nord, là où
elle reçoit l’énorme tribut des flots du Volga, de l’Oural et du Terek,
de l’eau qui, à la rigueur, se peut boire, mais, à sa partie médiane et
sud, la matière saline augmente d’une manière continue. L’eau du Tsâd,
au contraire, est aussi douce que peut l’être eau du monde. Et pourtant
tout le sol régional renferme énormément de sel. Les fontaines du Kânem
sont parfois saumâtres, celles du Bodelê et de l’Egueï le sont presque
toutes, et, à peu d’exceptions près, les petits étangs de fond des
vallées du Kânem contiennent également un liquide salin. Les rives et
îles du Tsâd sont riches en natron, et cette matière, qui s’extrait du
sol, constitue un article considérable d’exportation vers l’ouest de
l’Afrique. Le Chari, il est vrai, n’apporte sans doute au lac que peu de
sel, attendu qu’il vient de contrées qui, à cet égard, sont parmi les
plus pauvres ; mais la saveur extraordinairement douce des eaux du grand
bassin bornouan n’en reste pas moins un fait singulier, et qui, lui
aussi, semble indiquer que ce lac n’a pas encore de caractère défini.
III
L’archipel intérieur du Tsâd, qui n’est séparé de la terre ferme que par
un canal de peu d’étendue, a dû être, de tous temps, habité. Il y a là
un réseau aquatique qui forme une certaine défense naturelle. C’est dans
ces lagunes que les gens du Kânem, aujourd’hui encore, vont se mettre à
l’abri des incursions des Oulâd Sliman et des félonies des Dâza ; c’est
là aussi qu’à l’époque des premières immigrations des peuplades du nord,
les riverains de la contrée orientale se virent refoulés ; là encore,
que depuis longtemps, la tribu arabe des Assâla, établie sur le littoral
sud-est du lac, a trouvé protection et refuge contre les armes de
l’Ouadaï et du Baguirmi ; là enfin que, lors des changements de règne,
les princes ouadaïens ont soin de se sauver pour éviter qu’on ne leur
crève les yeux ou qu’on ne les égorge.
Les maîtres primitifs du lac ont été, paraît-il, les Kouri ou Kalea, qui
habitent la portion tout à fait orientale de l’archipel qu’on désigne
sous le nom de Karka. Ce n’est que plus tard, lorsque les riverains du
littoral ouest, au temps de la conquête kanouri, se sont aussi réfugiés
dans les îles, que s’est formée, par le mélange, la peuplade qui porte
le nom de Bouddouma. Cette dernière appellation se rattache à la
tradition que voici. Un jour, un esclave, du nom de Barka, appartenant à
la maison d’un roi bornouan, où il avait la direction des écuries, s’en
vint avec les palefreniers chercher du fourrage pour ses bêtes sur les
gras pâtis des bords du Tsâd. L’eau se trouvant très basse, il poussa
jusqu’à l’île Sejoroum, et là, il rencontra des gens inconnus qui le
firent prisonnier et l’emmenèrent dans d’autres îles où ils demeuraient.
Il y resta à vivre avec eux. Or _Bouddou_ est un terme kanouri, qui
signifie « herbe sèche », et qui, en composition avec le suffixe _ma_,
désigne l’individu qui s’occupe d’herbe sèche, c’est-à-dire est préposé
au fourrage, et c’est ainsi que le mot _Bouddouma_, surnom de Barka,
devint et resta la dénomination collective, au pluriel comme au
singulier, de toute la peuplade insulaire[112].
Les Bouddouma se donnent à eux-mêmes le nom de _Yedina_, dont
l’étymologie demeure incertaine. Il se peut qu’il vienne, soit
directement de _Yedi_, ville située à la rive sud-ouest du Tsâd, et dont
les habitants primitifs, un groupe de la tribu des Sô, auraient fui dans
les îles la conquête bornouane, soit du mot kanouri, _Gedi_, qui
signifie Est.
A ces éléments de population du lac, s’ajoutent des fragments de tribus
kanembou, schoa, kanouri, dâza, boulala, qui, des districts orientaux du
bassin, se sont peu à peu retirés dans les îles ou y font des
apparitions périodiques. Je ne saurais, malgré toutes mes recherches, en
donner la nomenclature bien complète, non plus que dresser, d’une façon
rigoureuse, la topographie du lacis insulaire ; néanmoins, pour l’usage
des voyageurs à venir, je dirai ici ce que j’ai pu en apprendre.
Les Bouddouma occupent le groupe central d’îles qui avoisine la partie
médiane de la côte nord-est. Ils se partagent en douze groupes[113] :
Maidjoja, Maiboulloua, Boudjia, Gouria, Dalâ, Berêdja, Marganna,
Djilloua, Diremma, Orzôuguena, Kadjinguena et Bekarôa.
Les Boudjia demeurent dans la partie la plus occidentale de cet
archipel, et se subdivisent en Boudjia Mêdia, B. Kotoa, B. Aliâ et B.
Bouna. Trois de leurs îles, Sejoroum, Bogomaram, Kagoliram, sont
inhabitées ; elles ont peu d’arbres, mais il s’y trouve des pâtis
excellents. A leur suite, vient un groupe pressé d’îles, les unes
habitées, ce sont : Pirkeriram, Boullen, Kambê, Pirram Tjouroli,
Djilouâri, Kâiwa, Karamgoubboua, Pirram Dêkabê, pourvues pour la plupart
d’une assez riche végétation ; les autres sans population ; ce sont :
Bourbourgabê, Djabbala, Kindjiri, Deïram, Ngôrea et Mâdera, presque
dénuées d’arbres, et visitées seulement comme pacages. Mâdera seule est
cultivée, et, à ce titre, temporairement habitée.
Le groupe bouddouma des Maidjôja est, des douze, le plus important et le
plus nombreux. Ses îles habitées et les plus riches sont : Redjiwô,
Toumboulloua, Kemaguendoum, Nguirriwa, Kilâmi, Perguemi, Debâba,
Doguereram, Belarigué, Kâbia, Mâga, Kann, Karrarâwa, Moummo, Koumou,
Kadjila, Dôdji et Schi.
Le groupe des Maïboulloua, cantonné au nord du précédent, possède, entre
autres îles habitées : Piram, Bouni Kilwa, Korimâram, Gallâsa, Irribou,
Jâran, etc. Plus au nord-est, le long du Kânem, se trouvent les Gouria,
dont les îles habitées sont : Killi, Galômia, Schêram, Kama, Schêram
Ganna, Kasettia, Maïtjirou, Bougroumia, etc. Tout près du continent sont
les bourgades de Midi et de Midi Ganna, et la localité kanembou de
Ngallala, siège du chef des Gouria, lequel a le titre de _Kachella_.
Au sud-est des Gouria, habitent les Marganna (localités : Siguindea,
Malté, etc.), et, au nord-ouest de ceux-ci, ce semble, mais à plus
grande distance du rivage, les Diremma ; îles : Rêrênoa, Kamram, Margou,
Miram, etc., toutes habitées et bien boisées. Dans les mêmes parages est
le petit groupe des Djilloua ou Djilliwa, dont le principal centre
d’habitation serait l’île d’Iba. Ils en avaient encore un autre, l’île
Kangallam ; mais elle a disparu peu à peu dans l’eau, il y a quelques
années.
C’est au sud des groupes susnommés qu’habitent les autres fractions de
Bouddouma, sur lesquelles je n’ai pu avoir de renseignements
particuliers. On remarquera que la plupart de ces îles et des peuplades
qui les occupent portent des noms bornouans ; mais il est probable
qu’elles en ont concurremment d’autres appartenant à l’idiome des
Bouddouma.
La situation exacte de ces îles demeure, je l’ai dit, des plus
incertaines. Tout ce que j’ai pu approximativement déterminer, c’est
l’emplacement de quelques-unes d’entre elles, en face de la côte nord-
ouest ou nord-est. C’est ainsi que Sejoroum paraît être à une trentaine
de kilomètres au large de Kaoua, village kânembou voisin de Kouka sur le
bord du lac ; de Sejoroum on arrive à Bôgomâram, puis à Pirram, et, le
soir du troisième jour, on atteint Belariguê, en allant, ce semble, au
nord-est. Près de la côte opposée, les localités des Gouria et des
Marganna doivent être au sud-est de Djigguel, et au nord-ouest des
Kouri, comme je l’ai dit à propos du Kânem. La plus peuplée des îles des
Bouddouma ne semble pas compter un millier d’habitants ; en évaluant à
deux cents âmes en moyenne la population de chacune, on arriverait à un
chiffre total de douze ou quinze mille têtes d’insulaires.
Les groupes n’ont entre eux aucune cohésion politique. Leurs chefs
portent le titre kanouri de _Kachella_. Quelques-uns sont dans une
certaine dépendance à l’égard du roi du Bornou, mais sans payer aucun
tribut, et on les traite avec beaucoup de ménagements, à seule fin
d’assurer la sécurité des quelques relations de trafic que l’on a avec
eux, et de garantir un peu de leurs coups de main les localités
riveraines du lac. Les insulaires, de leur côté, ont intérêt à
maintenir, autant du moins qu’il leur plaît, ces rapports tant soit peu
pacifiques, afin de ne pas se fermer les marchés bornouans voisins du
bord où ils se pourvoient des choses nécessaires.
Les îles inhabitées semblent n’être guère visitées, à titre de pacages,
que dans la saison sèche de l’année. A la fin de l’été, en automne, et
durant une partie de l’hiver, la plupart d’entre elles ne sont plus que
de vastes surfaces marécageuses, où croissent des herbes, des roseaux,
et le jonc du Nil. Quant aux îles habitées, elles offrent la flore
arborescente que nous avons observée au Kânem ; en fait de culture,
c’est celle du sorgho et du maïs qui y domine ; mais les insulaires sont
trop paresseux et trop vagabonds, pour tirer bon parti de leur sol
fertile ; aussi sont-ils obligés d’acheter leur grain sur leur
continent. Outre des céréales, on cultive encore en quelques endroits la
fève, la courge, l’indigo et le coton.
L’occupation principale des Bouddouma, c’est l’élève de la race bovine,
qui appartient à l’espèce dite _kouri_. Il y a aussi chez eux quelques
chèvres ; des moutons, fort peu ; des chevaux, en plus petit nombre
encore, et un âne par ci par là.
Ils ont, par contre, abondance d’hippopotames, de crocodiles et de
poissons, puis des antilopes, des hyènes, des sangliers, comme au
Bornou ; pas mal d’éléphants également, à ce qu’il paraît ; mais peu de
buffles, et point du tout de rhinocéros et de girafes.
La race insulaire est grande, forte, bien en muscles et en graisse,
assez noire de teint, offrant en somme le type makari, dont je parlerai
dans la seconde partie de ma relation. Les hommes s’habillent, comme les
Kânembou, de tobes bornouanes, quand ils trouvent à s’en procurer ;
sinon, ils portent des tabliers de peau. Leurs armes habituelles sont
l’épieu, le javelot, le bouclier en bois de phôgou, et toujours le long
poignard d’avant-bras ; rarement ils se servent d’arcs et de flèches.
Les femmes se partagent la chevelure en deux pelotes qu’elles ramassent,
l’une à la partie antérieure du crâne, l’autre sur le derrière de la
tête, et qu’elles grossissent au moyen de chignons ; chez elles, point
de cylindre à l’aile droite du nez ; mais des anneaux de cuivre ou de
laiton aux oreilles, et de nombreux bracelets de métal, jusqu’à dix et
plus parfois, au bras et à l’avant-bras, sans préjudice d’appendices
semblables au-dessus de la cheville du pied, et de colliers de fausses
perles ou de coquillages cauris au cou.
[Illustration : Le lac Tsâd (autre aspect).]