Les Koumosoalla et les Oulâd Sâlim, confondus par les Arabes sous le nom

de gens du Kaigamma (c’est le titre que porte le chef), offrent un

nouvel exemple curieux de mélange de races. Physiquement, et surtout

pour la couleur de la peau, ils sont plus près des Dâza que des

Kânembou ; ils parlent la langue dâza, ont des Hammedjs pour cultiver le

sol, possèdent une petite cavalerie de chameaux, et mènent une vie

errante, quoique se mouvant dans un cercle restreint. Ce qui prouve

qu’en eux l’élément dâza est prépondérant, ce n’est pas seulement leur

idiôme, c’est aussi le titre de _kedela_ que porte le chef d’un de leurs

groupes, les Delfeâ, et la tradition qui les fait venir du Bahar el-

Ghâzal ; mais ce qui démontre, d’autre part, que leur sang s’est trouvé

mélangé, c’est, outre l’opinion générale de leurs voisins, ce titre

nullement dâza de _koumo_ (à l’origine _kima_, dit-on) que porte le chef

de toute la tribu, et qui a valu à celle-ci son nom de _Koumosoalla_.

J’incline à croire, pour mon compte, que la peuplade est issue d’un

mélange de Dâza et de Boulâla.

IV

C’est au sud des Koumosoalla et des Oulâd Sâlim qu’est situé le district

proprement dit de Mâo. Sa localité principale, Mâo, est peuplée de

Dalatôa, lesquels, on l’a vu, sont de souche esclave, mais n’en jouent

pas moins un rôle important au Kânem. Outre Mâo, ils habitent encore

Jagoubberi, Metalla et Mortofou, au sud-ouest.

La région au sud de Mâo est loin d’être aussi bien partagée en vallées

que le pays de Lilloa. Celles qu’elle renferme sont plates, et, sauf

une, l’enneri Koulolo, laissent à désirer comme fertilité. Au midi, du

côté de Mondo, se trouvent, outre le val Koulolo susnommé, les vallées

de Kaliloua, d’Allôri et de Sougoullé, habitées par des Dâza de la tribu

des Bakaroa. A l’est, à un bon jour de marche de Mâo, sont les deux

vallées de Goudjer, peuplées de Kouka, originaires de l’Ouadaï et venus

au Kânem avec les Boulala. C’est entre Mâo et le groupe de Goudjer que

s’élevait jadis la capitale du pays, la fameuse Ndjimi. Près du petit

Goudjer, sont trois vallées, Hanga, Kournaka et Sajâl, qu’occupe la

tribu des Beni Waïl, probablement de souche chôa. Quant à la région qui

s’étend plus à l’est, jusqu’au Bahar el-Ghâzal, elle est dépourvue

d’habitants.

A l’ouest de Mâo, nous rencontrons une suite de bassins fertiles, les

uns allongés du nord au sud, tels que le val Djougou, les autres de

forme arrondie, avec un lac natron au milieu, comme Rôjendou, Mapal,

Billangâra et Agrârem. Seule, la longue vallée de Gâla, où s’élève la

ville du même nom, possède une lagune d’eau douce où croissent des

roseaux. Presque toutes d’ailleurs sont marécageuses et pourvues de

puits qui y facilitent la culture des céréales, du coton, des légumes.

La ville de Gâla est une colonie koubouri (Kânembou), passée ensuite

sous la domination des Mâgomi (Kanouri). Plus au nord, la population

semble composée mi-partie de Kânembou (sous l’alifa), mi-partie de

Koumosoalla.

Au sud-est du pays est Mondo, le centre du district des Toundjer, où

finit, de ce côté, le Kânem habité. Ce district renferme de nombreuses

vallées, avec une centaine de bourgades, me disait un Toundjer, de la

famille du chef de tribu. Peut-être le renseignement vient-il de source

quelque peu suspecte ; mais, dans tous les cas, le pays est, à coup sûr,

bien peuplé, et la population s’y égrène en hameaux minuscules et épars,

dont l’un, entre autres, porte le nom de _Tunis_, en souvenir, dit-on,

du dernier lieu de résidence des Toundjer, avant leur émigration au pays

des nègres. Cette peuplade, de souche arabe, est devenue entièrement

sédentaire et s’est, mieux que toute autre, pliée au genre de vie des

Kânembou, comme le prouve du reste l’application de _fougobo_ qu’elle

donne, elle aussi, à son chef.

Poussons maintenant vers la région sud-ouest du Kânem. Voici d’abord, en

deçà de Ngouri, un petit district, d’une demi-journée de marche de

traversée, avec ses deux centres de population visités par moi, Antjâli

et Metalla, le premier occupé par le groupe kanouri des Antjâlibou (gens

d’Antjâli), le second en majeure partie aux mains de Dalatoa. Dans le

voisinage habitent encore d’autres peuplades ou restants de peuplades

kânembou, les Hameraja, les Fôrebou, les Biriwa, les Melemmia, les

Galabou, etc. Voici, plus loin, le « pays de Bari », habité par des

fractions de Dânoâ et de Boulâla ; Ngouri, le chef-lieu des Dânoâ, est

séparé par trois vallées (Waja, Riguima, Bâri, Kallem) du populeux

district de Dibelontji, appartenant aux Nguidjem, encore un reste au

Kânem de cette tribu des Boulala qui a émigré vers le lac Fitri[105].

Avec le pays de Bari, nous avons atteint la rive orientale du Tsâd, dont

je n’ai pu, malheureusement, relever moi-même le contour exact, ce qui

est d’autant plus regrettable, que la marge lacustre de ce côté paraît

encore sujette à plus de variations, grâce à l’incessante formation de

lagunes, que ne l’est le littoral nord.

Tout ce que je puis dire, pour compléter cette notice géographique et

ethnique, c’est que si, de la baie de Daboua, au nord du bassin, point

touché par nous lors de notre voyage au Kânem, on longe vers l’est la

rive, on arrive d’abord à Beri, localité des Sougourti, où Barth a

passé, puis à Maten el-Milah, un autre point de mon itinéraire. A une

demi-journée, puis à une journée plus à l’ouest, se trouvent Kologo,

autre village sougourti, et Kiskâwa, la principale résidence des

Koubouri du Kânem. A partir de là, le rivage s’infléchit de plus en plus

au sud-est, et l’on rencontre, dans cette direction, à un fort jour de

marche de Kiskâwa, Talnguim, qu’une autre bonne journée et demie sépare

du val schitâti de Tjanga. Entre Talnguim et Fouli, qui semble être à

quelques heures de la rive, s’étend le pays de Soulou, souvent cité dans

les chroniques bornouanes comme étant au pouvoir des Nguellega,

subdivision de la tribu kânembou des Kounkinna. De Fouli, on atteint,

paraît-il, Mojo en deux jours, et Gala en un jour et demi.

Tout le reste de la rive sud-orientale, avec les localités qui s’y

trouvent, semble être une grande partie de l’année au sein des lagunes.

Citons, parmi les lieux plus ou moins habités, Manija, Djigguel,

Ngallala, siège du chef bouddouma, qui a le titre de _kachella kimè_,

Maltê, où réside un autre chef bouddouma, puis Killiram, et Massowa, où

demeurent les Kouri. Au sud de ce dernier centre de population, le lac

est tout rempli par le semis des îles des Koukinna. A tous ces villages

plus ou moins insulaires, il faut ajouter, un peu plus à l’est, le

groupe de hameaux des Aredda (el-Asâga, Deleât, Medelê, Kaïra, Benetti).

V

Tel est, dans son ensemble, le Kânem, ce vieil État mahométan de

l’Afrique centrale, qui a été le berceau du Bornou. Il se divise, on l’a

vu, en deux parties, l’une qu’occupent les nomades, l’autre, le Kânem du

travail et de la production, aux mains d’habitants sédentaires.

Il est probable que les Kânembou, les maîtres historiques de la région,

y sont venus autrefois du nord. Le mot _Kânem_ en effet signifie « Pays

du sud »[106] ; il est composé du terme toubou _anem_ (ou _anum_) qui

veut dire « du sud », et du préfixe _K_, qui sert à former le

substantif. On a vu plus haut que les tribus toubou sont

vraisemblablement originaires du Tou (Tibesti), et que c’est là ou à

Koufara qu’il faut chercher le point de départ de la domination de ces

Bardoa, qui, avec d’autres peuplades émigrées du nord, ont travaillé à

la fondation du royaume de Kânem. Mais les Kânembou étaient établis

avant eux dans ce dernier pays, car la chronique d’Ahmed mentionne le

légendaire roi Sêf (Saef) comme ayant fondé une dynastie régnant « sur

les Berbères, les Toubou, les Kânembou et autres ». A quelle époque y

ont-ils émigré ? On n’a point là-dessus de données précises. Peut-être,

avant de prendre possession du Kânem, ont-ils résidé quelque temps dans

les contrées qui l’avoisinent à l’orient, à savoir l’Egueï et le Bodelê,

alors mieux arrosées qu’aujourd’hui. Toujours est-il qu’en dehors du

sens de ce mot Kânem, leur origine septentrionale semble ressortir de la

parenté de leur idiome, le _kanouri_, avec celui des Toubou[107]. Une

autre preuve d’affinité primordiale et étroite entre l’une et l’autre

peuplade, et un indice que les Kânembou ont dû émigrer du nord, c’est

l’extension surprenante de la tribu toubou des Tomaghera, et ce fait

qu’une fraction du groupe kânembou des Koubouri porte le nom de « gens

du Borkou », _Borkoubou_ : ce qui indique bien un mouvement du nord vers

le sud. Les Tomaghera sont mentionnés dans la chronique bornouane, dès

les premiers temps du royaume de Kânem, sous le nom de « Gens de

Kera »[108], et on les voit dès lors vivant avec les Kânembou ou devenus

eux-mêmes Kânembou. Joignez qu’on les retrouve au Bornou actuel, à titre

de tribu kânembou reconnue, quoique ayant gardé une certaine notion de

leur parenté avec le groupe toubou du même nom, et qu’il est constant

dans le pays que les princes de Mandara, à l’extrême sud du royaume,

comme ceux de Mounio, à l’extrême nord, tirent d’eux leur origine. Barth

tient même pour certain qu’ils ont donné leur nom au district bornouan

de Demaguerim[109].

Une autre tribu de souche toubou, les Kojam, se trouvait, elle aussi,

établie au Kânem, dès la période initiale du royaume ; le reste de la

peuplade paraît y être venue à des époques postérieures ; mais ses

éléments ont dû y être de bonne heure très nombreux, puisqu’on voit dans

la chronique bornouane découverte par Barth et qui remonte jusqu’au

commencement du treizième siècle, à l’époque de Tsilim Ben Bekrou

(Bikorou) que les mères des rois étaient presque toutes des femmes

toubou : circonstance qui contribue à expliquer que la noble famille des

_Sêfija_, qui était originaire d’Arabie, et aux mains de laquelle

demeura le pouvoir, put conserver assez longtemps son teint clair. C’est

précisément Tsilim Ben Bekrou, dont la mère était une femme de la tribu

kânembou des Dibbiri, qui est expressément mentionné comme le premier

prince à la peau foncée. On reconnaît également l’influence des Toubou

dans cet usage des rois du Kânem, signalé par Ibn Batouta, de se voiler

le visage, à l’aide du _Litham_, et dans cette constitution

aristocratique du royaume, dont la forme extérieure s’est maintenue

jusqu’à ces derniers temps au Bornou.

Les tribus qui vinrent plus tard, et que la chronique en question

désigne sous le nom générique de Tedâ, ne manquèrent pas, en leur

qualité de nomades indisciplinés, d’entrer bientôt en conflit avec le

gouvernement régulier du pays et sa population sédentaire ; de là de

longues hostilités, qui réduisirent peu à peu les Kânembou à une

complète subordination politique. Partout où les deux éléments,

travailleurs de la glèbe et nomades, se trouvaient en présence, la

prééminence resta aux seconds. Ultérieurement, il est vrai, les

victoires du roi Idri sur les Boulala, alliés des Toubou (fin du XIVe

siècle), firent un tort grave à ces derniers, et il semble qu’alors

beaucoup d’entre eux se soient vus forcés d’émigrer au Bornou. Depuis

lors, la situation politique ne s’était guère modifiée, quand l’arrivée

des Oulad Sliman, dans ces derniers temps, et leur prise de possession

violente du Kânem, sont venues donner une nouvelle impulsion au

mouvement d’émigration vers le sud.

Nous avons dit que, de ces tribus toubou, celles dont les cantonnements

participaient le plus du régime des pluies soudaniennes et qui s’étaient

mélangées d’éléments kanembou, ne menaient plus qu’une demi-existence de

nomades ; et que d’autres, établies tout près du Tsâd ou refoulés dans

les îles du lac, étaient devenues complètement sédentaires ; et cela se

comprend de soi. Là où le chameau cessait de prospérer, ils ont dû

s’adonner à l’élève du bétail, et lorsque, comme c’était le cas lors de

mon passage dans le pays, l’épizootie décimait le bétail, force leur

était de chercher un recours dans l’agriculture. Les Wandala eux-mêmes,

jusque-là de purs nomades, ont commencé ainsi de modifier leur train de

vie, et des huttes de chaume du genre kânembou se sont mises à se

grouper çà et là.

Que si nous comparons entre eux Kânembou et Toubou, nous voyons que les

premiers ont en général le teint quelque peu plus foncé, et que, dans

leurs humides parages du lac Tsâd et des provinces intérieures du

Bornou, ils ont perdu de la maigreur et de l’élasticité native des

premiers, pour gagner en muscles, en graisse, en stature, en plénitude

de visage, tout en ayant, eux aussi, les extrémités d’une finesse

remarquable. A ce point de vue physique, ils sont, à coup sûr, plus

distingués de formes que les Kanouri leurs voisins, dont ils diffèrent

également par le costume et les mœurs. Ils se coiffent volontiers d’un

haut bonnet (_Djoka_), auquel ils entortillent une bande de coton

(_aliâbou_), qu’ils ramènent souvent sur le bas de leur figure, par une

dernière réminiscence du turban et du litham. Les jeunes gens laissent

volontiers croître leur chevelure ; ils la tressent, ils l’enjolivent,

au lieu que les Kanouris ont soin de se raser le chef et d’aller nu-

tête. Les jeunes filles, elles, se rasent aux tempes et à l’occiput, ne

gardant qu’une touffe supérieure bellement nattée qu’elles séparent en

deux sur le front et qui leur retombe des deux côtés de la tête.

Entre Kanembou et Kanouris, la connexion n’en est pas moins très

étroite, grâce à la pénétration qui s’est faite entre les deux éléments,

et qui date surtout de l’époque où une partie de la population plus ou

moins homogène du Kânem reflua au sud de la rivière de Yoô, et se mêla

aux gens de ces districts plus méridionaux. De là est sortie la race

aujourd’hui dominante au Bornou, celle des Kanouris.

Il est difficile d’évaluer exactement le chiffre total des habitants du

Kânem. Voici cependant, jusqu’à nouvel ordre, de quelle manière je le

décomposerais :

TOUBOU (_Tedâ et Dâza._)

1o Tribus restées pures et nomades (Gounda, 10,000

Aterêta, Worda, Jouroa, Mâda, Jorumma, Wandala,

Dogorda)

2o Tribus pures et sédentaires (Bekaroâ, Worda, 3,000

Nôreâ, Aredda)

3o Tribus mélangées et nomades (Kâdawa, Dibbiri, 4,000

Orabba)

4o Tribus mélangées, plus ou moins sédentaires 5,500

(Koumosoalla, Hawalla, Moallemin, Orabba)

KANEMBOU, KANOURIS, MAGOMI ET DALATÔA.

1o Kânembou (Tomâghera, Konkou, Galabou, 20,000

Koubouri, Sougourti, Tjiroa, etc.)

2o Kanouris (Boulloua, Ansjâlibou, Rogodobou, 5,000

Biradoull, Biriwa, Melemmia, Forêbou, Manijaou,

Ngalma, Magomi de Fouli, Gens du Dima de Gala)

DALATÔA.

A Mâo, Jagoubberi, Metalla, Mortofou, Djougou, 3,000

Goumso, etc.

BOULALA ET KOUKA (présumés).

Nguidjem, Reddé, Sarabou, Tirra, etc. 5,000

DANOA (en arabe _Haddâd_ ; en dâza, _Azâ_).

Darkaoua, Ariguimma ou Arigiwa, Amedija, Bekaroa 6,000

ÉLÉMENTS ARABES.

1o Toundjer : gens de Nâs, Gens de Yousef, Gens 5,000

d’Abid, Gens de Maina, Gens de Kagoustema, Gens

d’Akid, Gens d’el-Djellâbi, Gens d’el-Fokkera,

Gens de Bouloul)

2o Choa (Beni Hasen, Beni Waïl) 500

3o Wassili (en kanouri), Minneminé (en dâza) : 4,500

(Oulad Sliman du Schitati, Mghârba du Lilloa)

------

Total général 70,000

De combien cette évaluation s’écarte-t-elle de la vérité, c’est ce qu’il

est malaisé de dire. Beaucoup de localités sans doute ont échappé à ma

connaissance ; en revanche, pour d’autres, on a pu m’exagérer le chiffre

de la population ; mais, somme toute, je ne crois pas que le nombre des

habitants du Kânem dépasse 100,000 âmes, ce qui, pour une superficie de

soixante-dix à quatre-vingt mille kilomètres, ne donne guère plus d’un

individu par kilomètre carré.

LE LAC TSAD ET SA POPULATION INSULAIRE

* * * * *

CHAPITRE XIII

Caractère général du lac Tsâd. — Affluents du bassin : les rivières de

Yôo, de Mboulou et de Gambarou ; le fleuve Chari. — Le Bahar el-Ghâzal.

— Variations du rivage lacustre. — Les Kouri et les Bouddouma. — Les

îles du Tsâd ; leur groupement. — Mœurs et usages des insulaires. —

Géographie du Bahar el-Ghâzal ; habitants et stations aquifères de cet

oued.

I

Peut-être eût-il été plus logique de rejeter à la suite de mes autres

voyages dans les régions voisines du Tsâd la description d’ensemble de

ce curieux lac de l’Afrique centrale ; mais comme c’est ce bassin qui

donne son empreinte caractéristique à la région soudanienne du Bornou,

dont je me propose de parler ci-après, j’ai cru devoir en dire tout de

suite quelques mots, en utilisant, pour cette notice, les informations

supplémentaires que j’ai acquises dans mes tournées ultérieures au

Baguirmi et dans l’Ouadaï.

Il n’y a pas encore bien longtemps, le tracé du lac Tsâd, avec la marge

de terrain adjacente, était l’unique linéament qui interrompît le vaste

espace blanc laissé sur nos cartes en cette partie du continent

africain ; aussi était-il naturel que ce point attirât de bonne heure

l’attention des géographes européens. Depuis l’ère nouvelle

d’explorations, ouverte, à la fin du siècle dernier, par la fondation de

la Société africaine de la Grande-Bretagne, le Tsâd a été, en effet, à

plusieurs reprises, le point de mire des investigateurs dans ces parages

de l’ancien monde. Denham, Richardson et Barth y ont fait des

expéditions. Denham a franchi les affluents du bassin et a longé son

littoral sud jusqu’à sa suture avec le Bahar el-Ghâzal. Barth et Overweg

en ont contourné l’extrémité nord, et ce dernier voyageur, avant de

mourir prématurément, sur sa rive ouest, en a visité l’archipel en

canot. Vogel a passé toute une année sur ses bords ; Gerhard Rohlfs y

est allé également, et l’on a vu que Maurice de Beurmann a péri

tragiquement non loin de sa rive orientale. Moi-même enfin, en allant au

Kânem, puis en Ouadaï, j’en ai parcouru la courbure nord et sud.

Il est regrettable qu’Overweg, celui de tous les voyageurs qui a le

mieux exploré ce lac intéressant, et le seul qui fût en état de nous

bien renseigner sur sa configuration et ses îles, se soit montré si

avare de détails dans sa relation. Quant aux autres explorateurs, ils

n’en ont observé que les contours, et sur quelques points seulement, vu

l’impossibilité, en n’importe quelle saison de l’année, d’en côtoyer

aisément la rive, déchiquetée à chaque instant par des baies et des

canaux d’affluence, rendue inaccessible en beaucoup d’endroits par des

mares et des arrière-cours d’eau, et sans cesse métamorphosée par les

variations du niveau liquide. Celui qui a serré de plus près le bassin,

c’est Denham, qui avait pour objectif tout spécial d’en relever le

littoral. Tous les voyageurs venus après lui ne se sont occupés

qu’occasionnellement de cette étude. Pour moi, en allant au Kânem, j’ai

suivi, je le répète, le pourtour de ses anses septentrionales, et, dans

ma pointe au pays de Bari, j’ai approché de très près sa marge sud-est.

Plus tard, en me rendant au Baguirmi, j’en ai longé la côte sud-ouest,

puis, pour gagner l’Ouadaï, j’en ai contourné le bord méridional, mais à

une certaine distance, puisque j’ai passé le fleuve Chari près de

Goulféi, tout en atteignant le Bahar el-Ghâzal non loin de sa sortie du

lac, c’est-à-dire à 70 kilomètres environ au sud-sud-est de la ville de

Mondo, l’étape la plus méridionale de mon voyage au Kânem.

Ce nom de _Tsâd_, qu’on lui donne en langue kanouri, semble avoir, dans

le dialecte des anciens habitants de la région ouest, les Sô et les

tribus apparentées, la signification de « grand amas d’eau ». Quant aux

insulaires actuels, ils donnent au bassin le nom de « lac Koulou[110] ».

Situé à 270 mètres à peu près au-dessus du niveau de la mer, le Tsâd

reçoit les eaux du Bornou, du Baguirmi, des pays au sud de l’Ouadaï et

d’une partie du Dar-For. C’est une vasque plate, aux rebords très

irréguliers et formant des berges plus ou moins inclinées. Vers le

désert, le terrain s’élèverait assez régulièrement jusqu’au plateau

d’Ahir, jusqu’au mont Tummo sur la route du Fezzan, puis jusqu’aux

sommités du Tou et au relief rocheux des Baelé, n’était la rupture

produite, de ce côté, par les vastes dépressions de l’Eguéï et du

Bodelê, lesquelles sont inférieures au niveau du lac. Vers l’est, le

bord de la coupe se raccorderait à la lisière extrême de l’Ouadaï,

n’était un rempart d’intumescences qui vient dès l’abord se mettre en

travers, et empêcher les cours d’eau ouadaïens du centre de rejoindre le

Chari. Vers le sud-est, direction où l’on a pénétré jusqu’à 500

kilomètres environ, le sol ne semble s’élever que d’une pente

insensible. Au sud enfin, la ligne de faîte se trouve vers le Binoué, à

200 kilomètres à peu près ; à l’ouest, elle est vers le Niger, à 600

kilomètres, chiffre rond.

Le Tsâd affecte la forme d’un triangle à la pointe arrondie, dirigée

vers le nord-nord-est, et à la base tournée au sud-sud-est. Son côté

ouest, qui, par suite de l’embouchure de la rivière de Yoô, dessine une

saillie convexe vers le bassin, se trouve à peu près entre 12° 20′ et

14° 30′ de latitude nord, s’étendant ainsi en ligne droite sur un espace

de 230 à 240 kilomètres. Le côté est, (ou mieux nord-est), un peu plus

long, présente, au contraire, une concavité vers le lac. Quant à la

base, où le delta formé par le grand fleuve Chari, venant du sud-est,

produit un renflement sensible, elle peut avoir 170 kilomètres de

longueur, de 13° 40′ à 15° 10′ de longitude est (Greenwich) : superficie

totale de la coupe lacustre, 27,000 kilomètres carrés environ, soit à

peu près le développement de la Sicile. Seulement cette surface n’est

pas toute en eau ; un tiers en est pris par de nombreuses îles formant

archipel, et essaimant surtout à la partie orientale. A l’ouest même, la

nappe liquide est loin de se présenter d’ensemble ; presque partout le

regard s’y heurte à des traînées d’îlots nus ou garnis de végétation, ou

bien se perd sur des marécages couverts de roseaux.

Le Tsâd est situé dans la zone des pluies estivales qui durent de la fin

de juin au commencement d’octobre, et la majeure partie du sol riverain

a le caractère de steppe qui distingue la partie nord de cette région

africaine ; seuls, les bords de ses anses, de ses affluents et de ses

arrière-cours d’eau, offrent souvent une végétation d’une splendeur et

d’une abondance tropicales. Pendant la plus grande partie de l’année, le

vent qui souffle sur la région lacustre est l’alizé habituel de ces

parages ; au plus fort de l’été seulement semble y venir du golfe de

Guinée une mousson qui amène avec elle de l’Océan atlantique une dose

d’humidité suffisante pour déterminer des chutes de pluie. C’est alors

que le pays, tout saturé d’eau, devient malsain pour les étrangers et

engendre même nombre de maladies pour les indigènes. Heureusement que

les terrains d’argile, si dangereux en pareil cas, ne sont point

fréquents dans le voisinage immédiat du lac ; c’est le sable qui domine

ici ; seule, la marge sud-orientale de la cuve est exposée annuellement

à des inondations suivies ; aussi, avec le temps, et grâce à sa riche

végétation, s’est-elle transformée en un humus noir foncé.

[Illustration : Site du lac Tsad.]

La pointe nord du bassin est assez bien délimitée par des formations en

manière de dunes, du haut desquelles on a, çà et là, une plus vaste

perspective sur le lac que de tout autre point de la rive ouest ; mais

plus on s’en écarte pour longer le littoral kânemois, et plus les berges

deviennent indécises. Au lieu d’un lac à proprement dire, on a ici une

lagune, figurant un lacis de canaux, tantôt à sec, tantôt extravasés sur

le terrain environnant ; si bien que lorsqu’on s’enquiert d’une des

localités insulaires, on a coutume de la désigner tout simplement, dans

le pays, d’après le nombre des bras d’eau qu’il faut franchir pour y

arriver. L’ourlet sud-est du lac, entre l’embouchure du Chari et le

point de sortie du Bahar el-Ghâzal, semble être dans les mêmes

conditions, de sorte que les gens qui se rendent par là au Kânem, après

avoir franchi le Chari, vont droit au nord et parviennent au but, sans

se douter qu’ils ont traversé un lac : là encore, on a à couper de

nombreux canaux ; seulement dans la saison favorable, presque tous

peuvent être passés à gué par les bêtes de somme ou de selle.

Sahara et Soudan, tome premier · 第 39 / 46 段