mes Arabes gratifiés à souhait, il me restait, après un séjour d’un mois
à Kouka, cinq cents francs environ qu’il allait me falloir laisser pour
l’entretien de ma maison pendant ma nouvelle absence. De plus, je me
trouvais sans personnel d’escorte. J’avais payé et congédié mon
domestique Soliman, qui était, je l’ai dit, un coureur incorrigible du
beau sexe. Mon ex-serviteur Ali de Mandara s’en était retourné chez lui,
après mon départ pour le Kânem. Restaient mes Marocains, Hammou et Hadch
Housein, car Hadch Brêk, à proprement dire, ne faisait plus partie de
mes gens. Je les avais traités en serviteurs, sur leur promesse de
m’accompagner jusqu’à mon retour définitif, et à la condition que je ne
les payerais qu’à notre arrivée sur un point quelconque de la côte
africaine. Or, ils trouvaient à présent que mon retour menaçait de se
trop faire attendre. Mon excursion au Borkou avait duré près d’une
année, et je parlais maintenant de m’enfoncer vers le sud, dans des
contrées païennes habitées, disait-on, par des cannibales. Cette
dernière perspective, avec laquelle Houseïn surtout ne pouvait se
familiariser, acheva de décider mes deux acolytes à demander leur congé.
En toute autre circonstance, je me fusse hâté de les prendre au mot ;
mais, dans la gêne pécuniaire où j’étais, leur départ me contrariait
sérieusement. Avec la meilleure volonté du monde, il m’était impossible
de sacrifier plus de cent thalers Marie-Thérèse. L’offre même, repoussée
par eux, de leur payer la moitié de leur salaire, me mettait dans un
grave embarras. La solution de la difficulté, à laquelle Bou Aïscha et
le chérif de Médine s’étaient d’abord employés sans succès, sortit enfin
de la grandeur d’âme ou de la bonne volonté d’Hammou, qui, pour
permettre à Houseïn son ami, lequel le dominait complètement, de toucher
son dû tout entier, s’offrit à m’accompagner chez les païens
anthropophages ; sacrifice que l’autre accepta sans trop se faire prier.
Ce fut ainsi que je recouvrai un domestique dévoué, à vrai dire, mais de
tous points incapable.
La fâcheuse expérience que je venais de faire des serviteurs « libres »,
de leurs exigences intéressées, de leur répugnance à s’acquitter de
travaux qui, proprement, reviennent à des esclaves, de leur mauvaise
grâce à se soumettre aux ordres d’un chrétien, et en outre ma pénurie de
ressources me déterminèrent à prier le cheik Omar de me prêter une
couple d’esclaves de sa maison. Je lui dis que s’il voulait me céder
deux garçons d’âge à me servir déjà utilement et assez jeunes pour
s’attacher à ma personne, il pouvait être convaincu, sachant quelles
étaient les idées de mon pays, que, plus tard, lorsqu’ils seraient
devenus hommes, je les traiterais absolument au gré de leur volonté.
Le cheik déféra obligeamment à mon vœu. Il m’envoya d’abord un garçonnet
d’une douzaine d’années, de la tribu des Gamergou, peuplade apparentée
aux gens de Mandara et qui habite le sud du Bornou. Celui-ci arriva tout
craintif et chagrin au logis du « chrétien » dont on lui avait fait une
si noire peinture, et il m’en coûta, le premier jour, bien de la peine
pour venir à bout de ses effarouchements. Il s’appelait Billama, un nom
fort commun au Bornou (c’est aussi un titre d’officier local) ; il était
très petit pour son âge, avec une physionomie intelligente et aimable,
en dépit de son prognathisme et de son nez exigu et camard. Ce nez fut
pour lui plus tard, quand nous eûmes réussi, non sans mal, à atteindre
le Caire, la source de bien des tourments ; les médecins de là-bas,
étonnés d’un organe si rudimentaire, étaient toujours à le lui tâter, ce
qui lui causait un grand déplaisir ; et je me souviens de la façon
indignée avec laquelle un jour le garçon se plaignit à moi de
l’incivilité d’un docteur allemand qui lui avait sans cérémonie fourré
son petit doigt dans les narines.
[Illustration : Billama.]
[Illustration : Mohammedou.]
Quelques jours plus tard, je reçus le second esclave, un adolescent de
seize à dix-sept ans, dont le père était un métis fellata, et dont la
mère appartenait à la tribu des Margui. Comme ses parents vivaient
libres dans le district de Mâgommeri, Mohammedou — c’était le nom du
jeune homme — n’avait eu aucun soupçon de sa condition servile, jusqu’au
jour où on l’avait transporté à Kouka. Il ne parlait que la langue
kanouri, savait quelque peu lire et écrire, et était un mahométan
fanatique. Tandis que, chez Billama le teint était d’un noir gris, il
tirait chez lui au rougeâtre. Son prognathisme, sa large bouche lippue,
ses grandes oreilles, ne produisaient pas un effet absolument
déplaisant, grâce à son corps bien pris, à son front parfaitement
conformé et à ses yeux vifs et intelligents. Ces deux garçons étaient en
somme ce qu’on appelle au marché de jolis esclaves.
Le cheik me prêta en outre un ancien domestique d’Édouard Vogel, qui
était demeuré à son service après le meurtre de son maître dans
l’Ouadaï. C’était un homme dans la force de l’âge, natif de Mandara, au
sud du Bornou, qui avait d’abord vécu comme esclave à Constantinople, et
qui, plus tard, avait accompagné Rohlfs dans les expéditions que ce
voyageur entreprit de Kouka. Il s’appelait Almas, c’est-à-dire _la
Perle_ : un garçon pratique du reste, entreprenant, plein de courage,
connaissant parfaitement les pays d’alentour, et, de plus, excellent
cuisinier. Le revers de la médaille, c’est que dans la fréquentation des
gens de la cour bornouane, il avait pris leur goût du plaisir, leurs
mœurs dépravées, leur infatuation et leur égoïsme.
Je finis également par résoudre la question d’argent, grâce à un
marchand de Tripoli, Hâdch Mohammed-el-Tarâboulsi, qui m’avança cent
cinquante thalers Marie-Thérèse (sept cent cinquante francs), contre une
reconnaissance d’une valeur double. Dès lors, sûr de pourvoir à mon
équipement, j’employai le temps qui me restait avant mon départ à lire
mes journaux, à rédiger la relation de mon voyage au Borkou et à
recueillir de nouveaux documents pour l’histoire de la région où
j’étais. Malgré l’exiguité de mes ressources, je payai même, dans cette
dernière vue, deux lettrés besoigneux chargés de rechercher
particulièrement la vieille chronique bornouane connue sous le titre
inexpliqué de _Chronique de Masfarma_. Tout le monde avait entendu
parler de ce document ; chacun en affirmait l’existence ; mais personne
ne l’avait vu. Le cheik lui-même eut l’obligeance d’écrire, à propos du
livre souhaité, à quelques vieilles familles du pays qui avaient été
étroitement liées avec la précédente dynastie ; je fis faire, de mon
côté, des investigations à droite et à gauche, offrant de payer la
découverte le prix relativement élevé de cinq thalers : tout fut
inutile. Chacun prétendait n’avoir pas l’ouvrage.
Février touchait à sa fin, quand mes préparatifs se trouvèrent
terminés ; mon départ était fixé au dernier jour du mois. Grande était
ma joie, à l’idée d’un voyage qui promettait de me conduire dans des
régions à peine soupçonnées de l’Europe, car nous avions appris par des
envoyés de Mohammedou que celui-ci venait de transférer son quartier
général à Bousso, la localité la plus méridionale du Baguirmi proprement
dit, et que, de là, il comptait descendre encore plus au sud.
LE KANEM ET SES HABITANTS
* * * * *
CHAPITRE XII
Le Kanem proprement dit et le Manga. — Éléments nomades et fixes de
population. — Kadawa, Jouroa, Wandala, Dogorda, Dalatoa. — Les districts
de Lilloa et de Mâo. — Caractère des vallées méridionales. — Notice
historique sur le pays. — Oulâd Sliman, Kanembou et Kanouris. —
Statistique.
I
Avant de quitter de nouveau le Bornou et son aimable population, pour
nous enfoncer plus avant dans le Soudan, il convient de jeter un coup
d’œil d’ensemble sur le Kânem et le bassin du lac Tsâd.
Le Kânem, au sens le plus étendu du mot, est borné à l’ouest, par la
route qui relie l’oasis de Kawar à la pointe septentrionale du Tsâd ; au
nord, il a pour limite une ligne allant de la station de Belgajifari,
sur la route précitée, à l’aiguade de Birfo, touchée par nous lors de
notre voyage au Borkou. De Birfo, la frontière s’infléchit à l’est, à
peu près parallèlement à la dépression de l’Egueï, puis, passant par
l’aiguade de Billori (en arabe Bou Foumin), court au sud-est dans la
direction du Bahar el-Ghâzal, sans toutefois l’atteindre, et revient, de
là, sur la gauche, toucher la rive nord-est du lac Tsâd. La région ainsi
délimitée figure un pentagone de soixante-dix à quatre-vingt mille
kilomètres de superficie environ, englobant, avec les vallées qu’occupe
la population sédentaire, les points aquifères et les pâtis que visitent
périodiquement les nomades.
Quant à la portion de pays habitée d’une façon permanente, elle se
réduit à un tiers au plus du territoire total du Kânem, c’est-à-dire
qu’elle a pour limites, au nord, la marge extérieure des districts de
Schitati et de Lilloa, à l’est, une ligne courant vers le Bahar el-
Ghâzal, et, au sud-ouest, le tracé de celui-ci ; elle dessine ainsi un
triangle dont la base s’appuie au lac, et dont la partie sud-est
seulement porte, dans la langue locale, le nom que nous appliquons à la
contrée tout entière. Au nord de ce Kânem proprement dit et restreint,
s’étend le district de Manga, où l’on arrive en montant peu à peu depuis
le lac Tsâd, et d’où l’on redescend insensiblement dans la région basse
de l’Egueï, au nord-est. Ce Manga constitue une vaste croupe de terrain
aplati formant la démarcation naturelle du Kânem pris au sens limité du
mot.
A la frontière nord, Birfo est à peu près à la latitude de Belgajifari,
station toute voisine de Bedouâram sur la route du Bornou[100] ; les
aiguades intermédiaires sont Bîr si Ali, Firkaji, Kêderi et Dira. Entre
le district de Manga et l’Egueï se trouve, comme zone intermédiaire, un
steppe herbu, mais sans arbres, faiblement mamelonné, d’un développement
approximatif de cent kilomètres. Il y a la même distance à peu près
entre la fontaine de Kedela Woati (au Manga) et la station éguéïenne de
Solado ; la même aussi entre Hadjo, autre aiguade éguéïenne, et Killori,
également au Manga. Par la nature de son sol et de sa flore, cette marge
de séparation appartient au Désert, tandis que le district de Manga,
large de soixante-dix à quatre-vingts kilomètres, présente des accidents
de terrain plus vifs et de longs enneris encaissés où croissent quelques
acacias ; cette dernière région est coupée de biais par le quinzième
parallèle, qui forme à peu près limite entre le steppe pur et les
parages boisés, quoique encore participant du steppe, du Kânem
proprement dit : c’est, on le voit, de la zone du désert à celle où
règnent des pluies estivales, la même transition insensible que nous
avons déjà observée sur le chemin de Kawar au Bornou.
Les fontaines nord-ouest du Manga sont visitées au passage par des
tribus errantes qui habitent d’ordinaire plus au sud, dans le voisinage
de la route de Kouka ; celles du sud-est le sont par les nomades du
district de Lilloa ; quelques vallées seulement, où l’eau se rencontre
plus à souhait, sont de temps à autre mises en culture par les Danoa.
Les pâtis et les aiguades de la région sont aussi, cela va sans dire,
fréquentés par les nomades du Schitati, lesquels poussent parfois leurs
visites pastorales ou leurs courses guerrières jusqu’à l’Egueï.
Mais les maîtres reconnus du pays, ce sont diverses tribus ou fractions
de tribus qui y ont en quelque sorte leur patrie. Tels sont, au nord-
ouest, les Gounda, un rameau de la peuplade tibestienne du même nom,
lesquels possèdent quelques chameaux, avec un petit avoir de bœufs et de
chevaux, et visitent les pâtis voisins de la route du Bornou jusqu’à
Agadem, au nord. Ils avaient pour chef, au moment de mon passage, un
certain Koussouo Kôremi, dont les Arabes mutilaient le nom en celui de
_Kôsa_. Avec eux pâturent, et un détachement des Aterêta, tribu que j’ai
déjà mentionnée comme ayant jadis possédé l’oasis de Jin au Borkou, et
des fractions de Worda-Kouja et de Worda-Neddia, dont les frères, les
Worda-Soukkoma, habitent aux alentours de Mondo.
Plus loin, dans la même partie du Manga, sont établis les Ozima (une
subdivision des Jouroa), qui exploitent surtout, comme étant leurs, les
pâtis de Louro, de Rehi, de Jounko et de Maderdé, dont je n’ai pu
déterminer d’une manière précise l’emplacement, et qui se tiennent le
plus volontiers dans le voisinage de Belgajifari ; puis les Jorumma,
détachement des Daza Sakerda, qui se disent venus autrefois du Bahar el-
Ghâzal et de l’Egueï, et qui se composent de deux groupes, les Tommulma
et les Kadjeloa.
Ces tribus précitées pénètrent rarement au Kânem proprement dit, dont
nous nous occupons surtout ici, ce Kânem dont le sol privilégié de la
nature fournit de quoi nourrir une population sédentaire, ce Kânem qui,
jadis, dans l’histoire du centre de l’Afrique, a joué un rôle
prééminent, et qui a été le berceau de l’État bornouan. Ce Kânem-là
n’appartient que pour sa partie nord (Schitati, Lilloa, etc.) à
l’élément nomade ; tous ses districts sud, à partir du 14e degré de
latitude à peu près, possèdent un noyau fixe d’habitants ; et ces
districts, plus ou moins dépendants de l’Ouadaï, et dont Mâo est la
capitale, constituent justement la région que, dans le pays, on désigne
spécialement sous ce nom de Kânem.
II
Examinons-en d’abord la section nord-ouest, celle qui commence, à l’est,
au 15e degré de longitude (Greenwich), et finit, à l’ouest, en deçà de
la pointe nord du lac Tsâd[101]. C’est un territoire ovale, d’un
diamètre longitudinal de cent kilomètres au moins, que, lors de notre
retour du Borkou nous avons traversé de l’est à l’ouest, de Bîr-el-Barka
à Borodi. Il s’y trouve nombre de vallées, la plupart dirigées du nord-
nord-est au sud-sud-ouest (Waguim, Beldjidji, Nouko Adi, Dosa, Tchanga,
Borô, Tchinti, Fedderké, Kaou, Belindé, et autres). Les Arabes leur
donnent à toutes le nom de wadi (oued), les Daza, celui d’enneri ; mais
ces désignations sont impropres, car ces vallées sont des coupures
fermées de toutes parts.
Plus on avance vers l’est, plus ces sillons de terrain se multiplient ;
plus aussi l’eau terrestre abonde, et, partant, la facilité de culture,
qu’on favorise aussi, lorsqu’il se peut, au moyen de puits à poulie
(_chattatir_). La partie la plus profonde de la dépression contient les
puisards ; cependant, beaucoup de ces vallées, telles que Jigui, Borô et
autres, ont à leur centre un lac à natron renfermant plus ou moins
d’eau, selon la quantité de pluie tombée et le niveau liquide du Tsâd.
Le terrain d’alentour, plus ou moins accidenté, offre une couche
supérieure de sable, sous laquelle, dans les vallées, on aperçoit une
argile grise. Les parties sèches de la dépression sont garnies d’une
épaisse végétation arborescente, et, vues du rebord de la vallée, font
absolument l’effet des oasis au désert ; seulement, le terrain
d’alentour, au lieu d’être complètement chauve, présente une maigre
végétation d’acacias sajal, de karads, d’hedjilidjs, de siwaks,
d’oschars et de toundoubs. A ces essences s’ajoutent, dans les vallées,
des hyphènes, des kournas, quelques ficoïdées, tous arbres revêtus de
convolvulacées et de plantes grimpantes.
Le district de Schitati compte plus de quinze vallées, renfermant une
population fixe ou temporaire. Celles de l’est, les plus nombreuses,
sont occupées principalement par les Kâdawa, à côté desquels on trouve
en outre des Jouroa, des Orabba, des Dânoa, sans parler, bien entendu,
des derniers venus, les Oulad Sliman, qui prétendent à la suzeraineté
sur tout le pays[102].
Les Kâdawa ou Kâdiwa sortent de la souche kânembou des Dibbiri,
lesquels, au lieu de suivre le mouvement d’émigration vers le sud de
leurs congénères, restèrent à vivre avec la tribu dâza des Jiré et en
prirent peu à peu les mœurs, le langage et le genre d’existence. Malgré
le mélange inévitable des deux races ainsi associées, la peuplade,
aujourd’hui encore, se divise en deux groupes distincts, formés, l’un,
d’éléments kânembou, l’autre, d’éléments dâza, et ayant chacun leur nom
distinctif : _Fougo Mea_, descendants de Fougo (en arabe Fougabou), — ce
sont les Kânembou, — et _Zezirtia_, gens de Zezirti, — ce sont les Dâza.
Des deux contingents, le plus nombreux est celui des Kânembou, qui
reconnaissent pour leur auteur un pieux homme de l’époque bornouane,
revêtu de la dignité de _Kadi_, d’où la désignation de _Kadiwa_
(_Kâdawa_) appliquée à l’ensemble de la tribu. Mais les Daza, plus
énergiques, en leur qualité de nomades, ont acquis peu à peu la
prépondérance, et leur langue est devenue celle de toute la peuplade. A
l’époque de mon passage, les Zezirtia avaient pour chef ce Barka
Hallouf, dont j’ai eu ci-dessus occasion de parler, et les Fougo Mea
obéissaient au _fougobo_ Kobber. Les Kadiwa, chez qui domine la fière
humeur des nomades, n’exploitent pas eux-mêmes le sol ; mais ils ont,
dans presque toutes les vallées, des parents ou des clients (en dâza,
_Mêlo_), de souche kânembou plus ou moins pure, qui vaquent aux travaux
d’agriculture nécessaires. Avec les Kâdawa vivent des fragments de la
petite tribu tedâ des Mâdâ, originaires du Tibesti, et de la tribu choa
des Beni Hasen, établis en grand nombre au Bornou.
Les Jouroa[103], issus, dit-on, des Dogorda du Woun (au Borkou),
possèdent, pour leur part, les vallées de Beldjidji, d’Erga, d’Oura, de
Kliten, de Ganaza et de Kailê. Les Orabba[104], tribu de souche daza
pure, mêlée de quelques éléments kânembou, et, avec le temps, devenue
sédentaire, cultivent et paissent les enneris Kaou, Koulâja, Dôza et
Ougueloum. Çà et là, quelques Kânembou sont restés dans leurs vallées
d’origine, et, sous le nom d’_Hammedj_, et la tutelle des Dâza, s’y
livrent à l’agriculture. De même, dans certaines vallées du Schitati et
dans le sud-est du Manga, on rencontre de petits groupes de Dânoa,
vivant dans des conditions analogues.
La partie ouest du Schitati appartient aux Wandala, la tribu nomade la
plus importante et la plus riche du Kânem avec celle des Kadiwa. Ils
avaient autrefois leurs cantonnements entre Birfo et Belgajifari. A
l’époque de mon voyage, ils se subdivisaient en gens du Kedela Zezirti,
et en gens du Kedela Tokoi. Ils errent, au nord, jusqu’au Manga, au sud,
jusqu’au bord du Tsâd, et, à l’ouest, jusqu’à la route du Bornou. Leur
ancien avoir exclusif en chameaux a beaucoup décru, pour faire place à
des troupeaux de bœufs ; leur humeur de nomades s’en est naturellement
ressentie, et, actuellement, ils semblent tendre çà et là à la vie
sédentaire. La situation de leurs cantonnements exposés aux incursions
des Touareg, le terrorisme des Oulad Sliman, la prépondérance acquise
par leurs voisins les Kadiwa sous Hallouf, et enfin l’attrait que
commencent à exercer sur eux les avantages d’une existence moins
vagabonde, tout cela a déterminé nombre de groupes de leur tribu à
rejoindre leurs cousins du district de Kâzel au Bornou.
III
Si, de la partie orientale du Schitati (Bîr-el-Barka), on se dirige à
l’est-sud-est, on gagne, en un jour moyen de marche, le district
oriental du Lilloa, à savoir le val Medeli. Viennent ensuite les vallées
d’Afo, d’Ako et de Guisségui ; puis, au nord-est, celles de Baladi, de
Kournaja, de Terêda et de Kou. Au sud de cette dernière, et séparée
d’elle par un simple pli de terrain, se trouve le val Kelenka ; de là,
on franchit un certain nombre de dépressions privées de population
sédentaire, et l’on atteint, en une journée, l’aiguade d’Elleni (en
arabe, Ezzeguei), puis, plus loin, les fontaines de Kara et d’Aourak.
Plus loin encore, on passe huit vallées semblables, au prix d’une demi-
journée de trajet, et enfin, en marchant une journée et demie de plus,
on débouche sur le Bahar el-Ghâzal, à quelques heures au sud-ouest de la
station de Solâdo Ouneki (en arabe, Solâl-el-Hâmi).
Quand je partis de l’enneri Medeli pour mon excursion au sud-est du
Kânem, je passai d’abord, au bout de quelques heures de marche vers le
sud, près du val Djabôr, à l’est duquel se trouve une suite de vallées
presque parallèles à celles que j’ai ci-dessus énumérées, et qui n’en
sont séparées que par une ligne étroite de hauteurs. C’est ainsi que de
la partie méridionale de Médeli on gagne, à l’est de Djâbor, le val
Bagalê ; que d’Afo, on descend dans l’enneri Mâong, et que, d’Ako et de
Guisségui, on atteint, au midi, Tillôri et Intjôna. Au sud de cet
ensemble de dépressions, sont les enneris Kougui et Kojollo, ce dernier
contigu au val Bagalê.
Tous ces enneris, qui constituent la partie nord du Lilloa,
appartiennent aux Dogorda, lesquels subissent la domination des Mghârba,
comme, au Schitati, les Kadiwa et les autres Dâza sont subordonnés aux
Oulad Sliman. Ici encore, l’agriculture est laissée soit aux mains de
Kanembou travaillant sous le protectorat de leurs cohabitants, soit à
l’élément sédentaire de la tribu. Les vallées de Lillôa sont renommées
pour leur abondance de dattiers ; néanmoins les plus au nord-est, parmi
celles que je viens de citer (Balâdi, Kournaja, Terêda, Kelenka et Kou),
ne participent point de cette richesse. Medeli, Afo et Ako sont
également peu favorisés à ce point de vue ; Guisségui a un peu meilleure
part ; mais c’est dans les autres enneris que la nature s’est montrée le
plus prodigue. Bien qu’inférieures en qualité à celles du Borkou, les
dattes lilloennes fournissent cependant un appoint alimentaire d’autant
plus précieux qu’il s’en fait deux récoltes par an, au commencement de
l’été et au printemps. En dehors des dattiers, il y a, dans tout le
district, abondance d’arbres à aiguillons, et principalement des
kournas. Enfin, aux céréales s’ajoutent, comme produits cultivés du sol,
le coton, le tabac et les fèves.
Les Dogorda, qui ont opposé une si opiniâtre résistance à
l’établissement des Oulad Sliman au Kânem, se divisent en Mousou, en
Sendêma, en Kadjimma, en Abou Hâdjea, Abou Gorda, et Medelea. A côté
d’eux, vivent des Orabba, qui se sont détachés de leurs frères du
Schitâti, et qui sont devenus sédentaires.
Au sud du groupe d’Alâli, autre district traversé par moi lors de ma
pointe vers le sud-est du pays, se trouve la vallée de Bî, et, à l’est
de celle-ci, les oueds Faské et Doummel, qui, avec Tchira et Waschegui,
au midi, forment le district des Hawalla (ou Famalla, comme disent les
Arabes), très riche en dattiers. Les Hawalla sont également de souche
dâza, mais mélangés d’élément kanembou, et devenus, par suite, plus ou
moins sédentaires ; ils ont avec eux, comme agriculteurs, des Hammedjs
ou Kanembou restés purs ; néanmoins, eux-mêmes, depuis quelque temps,
ils semblent montrer quelque tendance à se fixer sur la glèbe. Ils se
partagent en Anna ou Anja, en Ankordeâ, et en Dôla, et ne parlent que
l’idiome dâza.
Au nord-est de l’enneri Doummel se rencontre une suite de vallées,
Altefou, Wogara, Dônko et Tchiri, où prospère encore passablement la
culture du dattier, et qui forment le district des Tchiroa, Kanembou
demeurés assez purs, et chez qui domine la langue kanouri. Ils ont pour
chef, en cette qualité, non un _Medelâ_, comme les tribus de sang mêlé
précédentes (d’où le nom de _Medelâ_ appliqué par les Arabes à celle-
ci), mais un _Fougobo_, et mènent une vie essentiellement sédentaire ;
outre leurs plantations de dattiers, ils possèdent un petit cheptel de
bétail ; toutefois, ils s’adonnent surtout à l’agriculture.
A une demi-journée de marche plus à l’est, on atteint une autre vallée
dattière du nom de Terêda, avec deux villages de Nôreâ (en arabe,
Nawârma), rameau détaché, et devenu sédentaire, de la tribu de même nom
qui habite le Bahar el-Ghâzal ; leur chef a le titre de _Marâ_. C’est le
dernier enneri habité, de ce côté oriental du Kânem. Plus loin, dans la
même direction, il n’y a plus que des stations aquifères, Tiné, Haddâra,
Schekkarâja, cette dernière à deux jours et demi de marche du val
Terêda, et à une demi-journée en deçà du Bahar el-Ghâzal.
Au sud de tous ces enneris se trouvent des districts qui, par leur
nature, se rattachent encore au groupe de Lilloa : les uns relèvent
immédiatement de l’autorité de l’alifa de Mâo, les autres sont la
propriété des Koumosoalla, qui eux-mêmes obéissent à l’alifa. Ce sont :
le val Koullakoulla, le groupe d’Alâli, le val Jigui-Delfeanga, siège
principal des Koumosoalla, l’enneri Mafal, qui leur appartient aussi, et
les oueds el-Dâgel, Garda et Ngadeggui, qu’occupent les Hammedjs de
l’Alifa. Ajoutons, plus au sud, et le fertile bassin de Korofou, et
celui de Firi, et les enneris Lugguera, et d’autres, à la suite,
appartenant aux Oulâd Sâlim.