Mademoiselle Tinne était terminé, au détriment des chameliers arabes,
sur lesquels les Touareg avaient eu l’adresse de se décharger
entièrement. Six d’entre eux avaient été condamnés, et l’on avait acquis
la présomption que c’était Hadch Brahim Ben Aloua qui les avait incités
au meurtre. Aussi ce dernier avait-il été mandé à Tripoli avec son père,
et tous deux avaient reçu leur châtiment, puis avaient péri à peu de
temps de là, empoisonnés, disait-on. Cette nouvelle de la mort de mes
meilleurs amis de Mourzouk me causa une profonde émotion ; on me la
donnait en termes si précis, qu’il ne m’était point possible d’en
douter, encore que, pas un instant, je ne voulusse croire à leur
culpabilité.
II
Tout cela me faisait désirer encore plus vivement de rentrer à Kouka.
J’avais arraché à mon hôte la promesse qu’il m’y ramènerait après l’Id-
el-fatra, et de fait, nous devions partir le septième jour après la
fête ; mais, cette date n’ayant point paru, après discussion, être
suffisamment propice pour le commencement d’un voyage, nous ne nous
mîmes en route que le dimanche 23 décembre. Au val Tchinti, le
surlendemain, nous fûmes rejoints par les Mghârba, qui voulaient se
rendre avec nous au Bornou. Là, nous apprîmes que les Wandala, dont nous
avions atteint la frontière, avaient pris, eux aussi, la même direction,
émigrant avec leurs familles, pour échapper à la tyrannie de Hallouf.
Dans l’enneri Tchanga, nouvel arrêt, pendant lequel nous reçûmes la
visite des dames du douar des Wandala que nous avions rejoint. C’étaient
des créatures de belle corpulence, et quelques-unes jolies de visage.
Leur teint variait du noir au brun foncé. Chez beaucoup d’entre elles le
cylindre de corail, à l’aile du nez, était remplacé par un petit clou
d’argent épointé, et leurs colliers de fausses perles rouges étaient
entremêlés de perles d’ambre, selon la mode des femmes choas. Tout
d’abord, ces belles curieuses se contentèrent d’admirer mon petit stock
d’objets européens, montre, brosses, miroir, photographies, etc ; mais
ensuite, devenant plus hardies, elles s’attaquèrent sans trop de gêne à
ma personne ; elles m’ôtèrent mon tarbousch, palpèrent mes cheveux, y
passèrent les doigts, et se mirent à m’inspecter la peau,
particulièrement aux endroits où, sous le vêtement, elle avait gardé sa
teinte naturelle. Bien que cet épiderme avec sa finesse et la
transparence bleuâtre des veines leur fît l’effet de quelque chose
d’inachevé, et leur rappelât l’aspect embryonnaire du jeune animal qui
n’a pas encore de poils ou de plumes, elles ne furent pas, en somme,
trop mécontentes de leur examen. Non seulement elles aboutirent à cette
conclusion que, bizarrerie à part, je n’étais pas le moins du monde un
échantillon aussi repoussant de l’espèce humaine qu’on le leur avait
dit, mais encore l’une d’entre elles poussa son empressement auprès de
moi jusqu’à me faire des propositions d’hyménée, et l’autre me déclara
que, dans ce cas, elle n’éprouverait aucune répugnance à partager le
sort de sa compagne.
Le 31 décembre seulement, nous reprîmes notre voyage. Après avoir
cheminé, six heures et demie durant, au travers d’un district
irrégulièrement accidenté, nous arrivâmes à l’enneri Borodi, — le Bir
Seboul de mes Arabes. Cette vallée a cela de remarquable que son sol
depuis fort longtemps, est en ignition. Le foyer d’incendie se trouve à
sa partie nord-ouest, non loin d’un petit étang desséché. Le terrain,
grisâtre à la surface, se colore en noir dès la couche immédiatement
inférieure, où la température augmente d’une manière sensible ; un demi-
pied plus avant, la chaleur devient considérable ; la fiente sèche se
carbonise instantanément ; enfin, si l’on descend d’un pied, du bois
mort se consume non moins vite. Çà et là se sont formées des crevasses
qui dégagent, avec une faible fumée, une très forte quantité de
calorique, et le sol d’alentour est très noir. A certains points
superficiels où se trouvent des amoncellements de sable, il pousse des
plantes herbacées. Il paraît que cet embrasement souterrain dure depuis
six années, et, un peu plus à l’ouest, dans le val Kourna, on observe
depuis plus longtemps encore le même phénomène.
Le 4 janvier, après avoir coupé diverses anses et de petits épanchements
du lac Tsâd (_ridchoul_), nous nous mîmes à côtoyer de tout près le
bassin, dont on apercevait les reliefs insulaires. Comme nous venions
d’établir notre campement de nuit près d’une large baie, nous vîmes
passer quelques cavaliers koumosoalla, qui revenaient de faire une
razzia au nord du Bornou, et que suivit bientôt toute une troupe armée.
Cette apparition jeta l’alarme parmi nous. Mes compagnons s’imaginant
avoir affaire aux Touareg, dont la présence avait été signalée dans le
pays, se hâtèrent de rentrer les chameaux, et tout le monde de sauter en
selle et de prendre les armes. Mais on ne tarda pas à reconnaître dans
la troupe en question d’inoffensifs habitants de Nguigmi que les
Koumosoalla venaient de molester, et qui, fort ingénûment, s’étaient mis
à pied à la poursuite de l’escadron de pillards. Leur ardeur de
vengeance ne tint pas longtemps contre la fatigue ; ils repassèrent au
milieu de la nuit, rebroussant chemin, et dans un tel état d’épuisement,
qu’ils nous supplièrent de leur donner gîte et restauration.
Le lendemain 5 janvier nous gagnâmes notre précédent campement au nord
de Nguigmi, et, le 6, nous atteignîmes cette localité. J’allai aussitôt
chez mon hôte le Sôma Mohammedou pour reprendre ma chienne Saïda, que je
lui avais confiée en venant. Dès l’entrée du logis, mon œil la
découvrit, au milieu d’un parc, avec des chèvres et des moutons ; la
pauvre levrette, jadis si fringante, était dans l’état le plus
lamentable. Ses camarades d’enclos eux-mêmes semblaient non seulement
avoir perdu tout respect devant elle, mais on voyait que cette
malheureuse bête efflanquée leur faisait pitié. Elle était étalée
tristement, et ce ne fut qu’en nous apercevant que, soit la joie de nous
revoir, soit le pressentiment d’un sort plus humain, elle retrouva la
force de quitter son lit de douleur. Le maître de la maison, accouru en
hâte, ne se contenta pas de m’expliquer par une grave maladie le fâcheux
état de sa pensionnaire ; il vanta par surcroît la sollicitude qu’il
avait déployée envers l’animal, énumérant les sacrifices de beurre et de
viande devant lesquels il n’avait pas reculé, et, pour achever de forcer
ma reconnaissance, il me fit cadeau d’un mouton maigre. Faute de mieux,
et provisoirement, je lui donnai en retour ma marmite de fer, qui, lors
de mon premier passage, lui avait déjà tiré l’œil, et je lui promis qu’à
sa prochaine visite à Kouka je le gratifierais par-dessus le marché d’un
foulard (_tourkedi_) ; après quoi, ladite brebis devant moi sur ma
selle, je rejoignis la caravane.
Nous nous remîmes à côtoyer le lac, dont les eaux étaient à peu près
aussi hautes qu’au mois de mars de l’année précédente, et je trouvai
plus de charme que jamais à regarder grouiller sur ses bords et les
grands troupeaux d’antilopes et les innombrables oiseaux aquatiques.
Quant à la gent des hippopotames, elle était visiblement atteinte d’une
épidémie qui avait déjà fait force victimes, et qui ne semblait pas le
moins du monde être en décroissance. Presque chaque jour nous
rencontrions des cadavres frais, ou à demi réduits en squelettes, de ces
bêtes énormes ; chaque jour aussi nous apercevions de ces amphibies
atteints par le mal, et qui, couchés sur les îlots de sable émergeant du
bassin, paraissaient attendre, entourés de leurs parents et amis,
l’heure de la guérison ou de la mort. Des que je poussais mon cheval
dans l’eau pour marcher sur eux, le groupe se disloquait aussitôt ; le
gros du tas, à mon approche, plongeait au sein de l’élément liquide ;
mais un certain nombre d’individus, sans doute les plus proches parents
du malade, se postaient au devant de celui-ci comme pour le défendre, en
ouvrant d’un air de menace leurs énormes mâchoires.
Le 8, à midi, nous campions sur la rive sud de la rivière de Yoo, non
loin de Beri, et à l’est de Joa Kourra. Là, j’achetai en toute hâte un
peu de grain pour mon cheval, et, escorté d’Ali ez-Zedani et du Jitima
de Joa Kourra, je piquai des deux vers Kouka, car plus j’approchais de
cette ville, moins j’étais maître de mon impatience. Il y avait deux ans
que j’étais sans nouvelles de l’Europe, où il se passait de si graves
événements ; aussi, tout en causant avec mes deux compagnons, je me
régalais en imagination des monceaux de lettres et de journaux qui
devaient m’attendre là-bas. Obligé toutefois de coucher à Arêgué, j’en
repartis le lendemain dès avant l’aurore pour fournir ma dernière étape,
et le soir, à l’heure de l’_Ascha_, j’entrais par la porte nord de la
cité ouest, dans la capitale du Bornou.
Il me semblait me retrouver chez moi. Près d’une année s’était écoulée,
depuis que j’avais quitté la ville ; aussi le cœur me battait-il pendant
que je galopais vers ma demeure. J’avais appris, de différentes parts,
que Bou Aischa n’était pas encore retourné au Fezzan, et je pouvais par
conséquent compter retrouver chez moi et mon brave Mohammed de Gatroun,
et le fidèle Hadch Brêk, et mon jeune cheval qui promettait tant, et
tous mes singes, et mes perroquets.
Il était nuit noire lorsque j’arrivai, et tous les hôtes du logis
étaient déjà partis se coucher, comme ils avaient coutume de le faire,
après le repas du soir. J’eus beau frapper à ma porte habituelle, point
de réponse. Enfin un voisin qui rentrait chez lui m’informa qu’Ahmed le
propriétaire avait, en mon absence, repris, pour son usage personnel,
cette partie de la maison, et qu’on avait percé dans la cour où
s’élevait l’hedjilidj une nouvelle porte donnant sur le _Dendal_ (Grande
Rue). J’allai donc heurter de ce côté, et, cette fois, Bouï Mohammed
entendit aussitôt. Il vint ouvrir avec le phlegme que je lui
connaissais ; mais, en s’apercevant que c’était moi, il sortit de son
calme ordinaire, et poussa de tels cris, que Hadch Brêk s’éveilla à son
tour et que le cheval lui-même se mit à hennir. « Grand Dieu ! c’est le
médecin (_tabib_) ! (_El Hamd Lillah !_) Dieu soit loué ! Dieu soit
loué ! » Et le bonhomme, si taciturne d’ordinaire, ne se lassait point
de répéter cette exclamation.
III
Tandis que j’examinais, d’un rapide coup d’œil, mon logis, Mohammed et
Hadch Brêk, avec une loquacité inusitée chez l’un et chez l’autre, me
racontaient comme quoi, il y avait déjà longtemps, une caravane était
arrivée du Fezzan, et avait apporté pour moi des charges entières de
paquets, de caisses et de lettres, plus une grosse somme d’argent ; mais
que tout cela se trouvait encore aux mains du porteur, par suite du
bruit qui s’était bientôt répandu que j’avais été tué dans une razzia
des Arabes contre l’Ennedi. Le cheik Omar, ajoutaient-ils, avait été
fort marri de la nouvelle ; néanmoins il avait toujours conservé
l’espérance de la voir démentir. Quant à eux, Mohammed et Hadch Brêk,
ils se portaient bien ; le chérif de Médine avait soigneusement pourvu à
leur entretien, et était, lui aussi, demeuré convaincu que je
reparaîtrais sain et sauf. Pour ce qui était du départ de Bou Aischa,
et, conséquemment, du leur, c’était chose remise à l’été suivant. Mes
bêtes, elles, avaient été moins heureuses ; la mort avait fait des vides
parmi elles. Mes singes avaient été atteints presque simultanément d’une
laryngite, et en quelques jours ils avaient tous péri. Un des perroquets
avait aussi trépassé. Seul, le cheval avait prospéré à merveille, et
c’était maintenant une des plus jolies bêtes qu’il y eût au Bornou, le
pays des beaux chevaux.
Le soir même, j’allai voir Ahmed mon hôte, que je trouvai, comme
toujours, en compagnie de quelques favorites, occupées à masser sa
grasse personne. Il envoya aussitôt prévenir le cheik de mon arrivée ;
mais, avant que son messager eût eu le temps de faire la commission, il
parut un esclave dépêché du palais pour savoir justement ce qu’il y
avait de fondé dans le bruit de mon retour. Cet homme, frappé surtout de
la vue de mon accoutrement déguenillé, alla faire à son maître, touchant
ma personne et celle de ma monture efflanquée, un rapport tellement
lamentable, que, dès le lendemain, au petit jour, le factotum de
l’excellent prince vint m’apporter trois costumes superfins, pour que je
pusse recevoir décemment mes visites. Ce ne fut pas tout. Une heure
après, le même fonctionnaire reparut avec tout un complément de garde-
robe, y compris une paire de bas gigantesques qui ne pouvaient m’être
d’aucun usage, mais qui prouvaient combien le brave Omar prenait à cœur
mon heureux retour.
Presque en même temps, mon ex-compagnon de voyage Bou Aischa me fit
tenir, en manière de bienvenue, une belle tobe de Nifé, un tarbousch et
une paire de chaussures fezzanaises brodées de soie ; après quoi eurent
lieu les visites de félicitation de mes amis et voisins, et, enfin,
survinrent, à la file, les Arabes arrivés du Fezzan avec la dernière
caravane précitée. L’un apportait un paquet de lettres et une grande
caisse, l’autre, la missive officielle d’Hâdch Brahim Ben Aloua, le
gouverneur de Mourzouk, un troisième une immense liasse de journaux, et
ainsi de suite ; mais aucun, à ma grande surprise, ne soufflait mot
d’argent à me remettre ; et cependant le chérif de Médine m’avait parlé
d’une grosse somme, quinze cents thalers Marie-Thérèse pour le moins,
arrivée pour moi.
Surexcité comme je l’étais, j’eus besoin de faire quelque effort pour
recevoir et entretenir mon monde avec toute la convenance voulue. Au
lieu de pouvoir me plonger dans la lecture des lettres si vivement
attendues, je dus prendre le café avec ces messieurs, écouter tout ce
qu’ils me dirent du Fezzan et de Tripoli, et pérorer avec eux sur l’état
de marasme où se trouvait le commerce du Bornou. Vers midi enfin, je
restai seul, et ayant condamné ma porte pour tout le monde, excepté pour
mon ami le chérif, je me mis au dépouillement de ma correspondance. Les
nouvelles de l’Europe et de la Tripolitaine étaient vieilles au moins
d’une année ; elles roulaient exclusivement sur les graves événements de
1870, qui, à la date que portaient les lettres, n’avaient pas atteint
leur plein dénouement. L’impression en fut grande sur moi, et, à la
pensée qu’en six mois de temps une révolution aussi radicale avait pu
s’accomplir là-bas, je ne pus songer sans confusion au peu que j’avais
fait, durant les trois années révolues depuis que j’avais quitté
Tripoli, et à la déplorable lenteur qui présidait à mes entreprises.
Saisi d’une sorte d’inquiétude fébrile, je me mis dès lors, sans plus de
retard, à préparer de nouveaux plans de voyage.
Le point sombre pour moi, c’était, momentanément, la question d’argent.
De toutes parts, il est vrai, il n’était bruit que des quinze cents
thalers qu’on m’avait envoyés, si bien que nos Arabes et mon hôte Ahmed
redoublaient d’amabilité envers moi ; néanmoins, à part une lettre de
Gerhard Rohlfs qui m’annonçait que la Société de géographie de Berlin
m’avait cautionné de cinq cents thalers près de M. Rossi, consul à
Tripoli, je ne découvrais dans toute ma correspondance d’Allemagne
aucune allusion à un envoi. Encore, vis-je par les lettres de M. Rossi,
qu’antérieurement à l’arrivée des cinq cents thalers en question, il
avait eu l’intention de me faire passer pareille somme ; mais,
finalement, il en demeurait là, et ne me parlait de rien de plus. Bref,
sans un ami, qui, avec la collection du _Times_, de l’_Indépendance
belge_ et de la _Gazette de Cologne_, pour l’été et l’automne de 1870,
m’avait expédié 300 thalers à Tripoli, je n’aurais pas même été en état
de payer le chameau que j’avais acheté à crédit.
Hadch Brahim m’informait que le porteur de cette modeste somme était le
marchand fezzanais Hadch Bou Bekr Bou Aïma. Celui-ci, chose étrange, ne
soufflait mot de sa commission. Au bout de quelques jours, j’envoyai mon
vieux Gatrounois le prier de me remettre mon dû. Il me répondit tout
bonnement qu’il n’était pas en mesure de le faire ; il convenait bien
avoir touché à Mourzouk trois cents thalers qui m’étaient destinés ;
mais il prétendait qu’Hadch Brahim l’avait autorisé, au cas où je serais
mort ou définitivement parti du Bornou, à considérer cette somme comme
un prêt applicable à ses propres affaires. Il ajoutait que, sur
l’assurance que tout le monde lui avait donnée de ma mort, il s’était
cru le droit de convertir mon argent en esclaves et en marchandises,
lesquels, pour l’instant, se trouvaient en route pour Kâno et d’autres
marchés. Il concluait en me disant qu’il chercherait, nonobstant, les
moyens de satisfaire à mes justes réclamations.
Il y avait de quoi se décourager. La créance générale était toujours que
la caravane de l’année précédente avait apporté pour moi de grosses
sommes, et j’avais beau interroger chacun des membres de ladite
caravane, je ne découvrais absolument rien qui fût de nature à confirmer
ce bruit. La chose la plus vraisemblable, c’était qu’un certain
Batteïch, fonctionnaire du gouvernement tripolitain, qui était parti
avec la caravane, pour aller recueillir au Bornou la succession d’un
parent défunt, avait reçu de M. Rossi mandat de me faire toutes les
avances que je demanderais. Un passage d’une lettre du consul et
certaines paroles que l’on me rapportait de Batteïch militaient bien en
faveur de cette hypothèse ; par malheur, cet homme était mort dans
l’intervalle, sans laisser aucune indication écrite sur ce point.
Dès le premier jour de mon arrivée, j’avais rendu visite au cheik Omar,
qui m’avait reçu plus cordialement que jamais. Tout en lui narrant les
ennuis de ma longue pérégrination, je n’avais pas manqué de lui dire de
quelle façon vraiment amicale m’avaient traité les Oulâd Sliman, et quel
attachement, en dépit même de leurs brigandages, ceux-ci conservaient
pour lui dans leur cœur.
Comme les Arabes devaient arriver d’un moment à l’autre, je m’occupai
diligemment de régulariser ma situation financière, car mon honneur
exigeait que je payasse immédiatement le chameau que j’avais acheté à
crédit. Les cent thalers que j’avais laissés, lors de mon départ, aux
mains du chérif de Médine, avaient passé à diverses dépenses et à
l’entretien de ma maison, durant les neuf mois de mon absence. Mon
unique ressource était donc dans le recouvrement des trois cents thalers
que me devait le marchand fezzanais Bou Aïma. Ce ne fut qu’à grand’peine
que, partie en espèces, partie en pièces d’étoffe, je parvins à lui
arracher la somme, sur laquelle encore je perdis deux pour cent.
Le 14 janvier, la caravane de nos nomades arriva à Daouergo, et le
lendemain eut lieu l’entrée solennelle du cortège, à laquelle
j’assistai, monté sur mon superbe coursier. Le cheik fit à ses
incommodes voisins un accueil plus aimable à coup sûr qu’ils ne le
méritaient ; il les traita de son mieux, et, glissant avec sa
bienveillance habituelle sur leurs coquetages avec l’Ouadaï, il leur dit
que, malgré tout, il avait foi dans leur dévouement, dont je lui avais
moi-même rendu témoignage. Cette révélation acheva de me gagner l’amitié
entière des Oulâd Sliman, et lorsque, par surcroît, j’eus payé mon
chameau et distribué à la ronde de menus cadeaux, je fus auprès d’eux en
une telle estime, que c’était à qui m’exprimerait son regret de n’avoir
pu m’aider davantage à « voir le monde ». Quant à Hazaz en particulier,
pour reconnaître sa loyale assistance, je lui donnai mon beau cheval
bornouan. Le cheik me dédommagea presque aussitôt de ce sacrifice, en
m’envoyant deux bêtes excellentes, et j’eus le bonheur, de mon côté, de
pouvoir être agréable au prince en lui faisant cadeau d’une lanterne
magique, avec tout son appareil ingénieux, qu’on venait de m’expédier
d’Europe.
IV
Cependant la situation politique au Bornou n’avait pas changé pendant
mon absence ; c’étaient toujours les mêmes symptômes d’affaissement
général, les mêmes influences néfastes à la cour, où Ahmed Ben Brahim,
mon hôte, continuait de faire la pluie et le beau temps. Le brave Lamino
n’avait point eu son remplaçant. Son fils Abâdchi que le cheik, en
souvenir du père, avait maintenu dans la plupart des gouvernements de ce
dernier, n’avait pas tardé à s’attirer par ses vilenies l’animadversion
générale, et le sultan avait fini par apprendre, ce qui était au su de
toute la ville, que le personnage était féru d’amour pour une de ses
filles, la princesse Mabrouka, laquelle, comme presque toutes les
Soudaniennes de la classe privilégiée, faisait en quelque sorte métier
de ses charmes, si bien que, pour satisfaire à ses exigences, Abâdchi se
livrait aux dissipations les plus folles. Ahmed Ben Brahim se
réjouissait en secret de voir sur quelle pente glissait le fils de son
ancien ennemi, car, de la sorte, il pouvait espérer se mettre peu à peu
en possession de la majeure partie des charges qu’il détenait.
L’année, peu pluvieuse, n’avait été que médiocrement féconde ;
l’épizootie n’avait pas encore disparu, les affaires languissaient ; les
marchés étaient vides. Les produits régionaux se transportaient à Kâno,
où, grâce à l’affluence des marchands du Nord ils trouvaient un débit
rapide et avantageux ; de là, en revanche, arrivaient à Kouka,
sensiblement renchéris par les frais de transport, les articles d’Europe
qui n’avaient pu se vendre sur les marchés de l’Haoussa. Il y avait des
moments où l’on ne trouvait pas à acheter sur la place une livre de café
ou de sucre, un tarbousch, un burnous, un rasoir, des ciseaux, tous
objets de pacotille qui abondent d’ordinaire sur les marchés soudaniens.
On cachait soigneusement cet état de choses à Omar ; il va de soi que ce
dont il avait besoin, on le lui procurait toujours, en le prenant au
besoin chez les grands. De là, au dedans du pays, un mécontentement qui
allait s’aggravant. Aux frontières, pour surcroît, régnait une rébellion
ouverte. On avait dû, en mon absence, marcher contre la tribu païenne
des Mousgos, et bien qu’à la suite de ce coup de main, qui n’avait
rapporté qu’un maigre profit, on eût affiché quelques airs triomphants,
on se racontait entre soi que le chef même de l’expédition ne s’était
tiré d’affaire que tout juste. Pour le moment, on préparait une autre
campagne, contre la tribu sédentaire des Bâbir ; mais on s’en promettait
d’autant moins de succès que la personne du commandant, le prince
Brâhim, n’était nullement propre à inspirer la confiance.
Pour en revenir à mes projets de voyage, je proposai de nouveau au cheik
de me laisser partir pour l’Ouadaï ; mais il n’y voulut pas consentir,
estimant l’entreprise encore dangereuse. La guerre des Ouadaïens contre
le Baguirmi semblait, il est vrai, terminée depuis la prise de Masségna
et la fuite du souverain légitime Mohammedou, à la place duquel le
sultan Ali avait installé Abd er Rahman ; mais la situation de l’État
vaincu était la plus triste qu’on pût imaginer. Ali, en s’éloignant,
avait dû laisser au Baguirmi un corps de troupes comme soutien de
l’anti-roi, car Mohammedou, fort de l’appui de ses sujets, n’avait pas
quitté les rives du Chari et reprenait de temps en temps l’offensive. Il
en résultait que le nord du pays était toujours le théâtre d’hostilités,
qui dégénéraient maintenant en une guerre civile, tandis que les steppes
situés au-dessus, jusqu’au lac Tsâd, étaient la proie de hordes
d’Arabes, qui profitaient de l’anarchie générale pour piller.
Au lieu de pousser vers l’Ouadaï, je me résolus donc, de l’aveu du
cheik, qui jugeait l’excursion parfaitement praticable, à me rendre dans
les régions baguirmiennes qui étaient encore au pouvoir de Mohammedou.
Celui-ci, qui s’était d’abord posté à Mandiafah (ou Maiza), avait dû,
ensuite, vu le manque de vivres, — car la guerre avait empêché la
culture, — se replier plus au sud, vers Bousso. L’occasion pour moi
était tentante d’aller lui rendre visite dans cette ville, et
d’atteindre, avec son aide, les territoires païens ses alliés, à savoir
le Somraï, le Ndam, la région de Sara et autres, et de gagner de là le
cours supérieur du Chari.