fois un de ces chrétiens, desquels, comme peuple et comme secte, ils
avaient ouï dire tant de mal, ils m’accueillirent d’abord avec une
politesse empressée, et le Kachella Hasan répondit d’un air placide et
intelligent à mes questions touchant la peuplade et ses centres
d’habitation. Il me dit, reprenant une tradition dont j’avais déjà
entendu parler à Métalla, que les Danoa étaient parents des Manga, mais
qu’en eux se mélangeait un autre élément, dominant d’ailleurs, qui
devait être le sang des Boulala. Bien que restée presque indépendante de
l’Ouadaï, la tribu avait subi une première sujétion, en ce sens que son
chef recevait l’investiture de l’Alifa de Mâo, représentant de l’État
limitrophe. Cette amabilité communicative du Kachella disparut soudain,
quand il vit que j’insistais sur cette question des rapports politiques
avec l’Ouadaï, et que, tout en prenant quelques notes, je l’interrogeais
sur la situation des vallées et sur le nombre des guerriers. Il devint
soupçonneux et se tut ; puis, comme je continuais à le presser de
questions, il se mit à échanger avec les siens des regards tellement
significatifs, que Bou Alak dut intervenir pour tâcher de remettre les
choses en expliquant d’une façon essentiellement fantaisiste les raisons
de ma conduite. Il dépeignit au chef la puérile manie que les chrétiens
ont de voyager, leur curiosité à l’égard des peuples et des pays ; mais
il dit en même temps quelle était leur puissance, et comme quoi ma
patrie particulièrement entretenait les meilleurs rapports avec le grand
seigneur de Constantinople, le haut commandeur des Croyants. Il réussit
par là à tranquilliser quelque peu le Kachella ; mais c’en fut fait de
mes questions innocentes et des réponses ingénues du Haddad.
J’eusse désiré gagner Dibelontji, localité importante des Nguidjem,
située à trois heures plus au sud-ouest, tout près de la rive du lac
Tsâd ; mais je ne pus réaliser mon projet. Cette ville, d’un millier de
huttes environ, est séparée de Ngouri par six vallées, dont les trois
plus septentrionales appartiennent aux Dânoa, et les trois autres aux
Nguidjem, restes probables des Boulala mêlés de nombreux éléments
kanembou. Hasan, Bou Alak et moi, nous allâmes à cheval jusqu’à la
frontière du district en question ; mais, là, mes deux compagnons
refusèrent de pousser plus avant. D’un seuil assez élevé de notre route,
ils prétendaient apercevoir le lac Tsâd ; pour mon compte, je ne
discernai rien.
De retour à Ngouri, j’allai faire un tour au marché, qui se tenait juste
en ce moment, et où il y avait bien une affluence de cinq cents
visiteurs. Là, je fis la connaissance d’un chef insulaire du Tsâd, qui
m’invita à venir visiter ses îles, sans me montrer pourtant moins de
défiance que les Danoa présents. Ces derniers semblaient me regarder
d’un air de plus en plus soupçonneux, si bien que je finis par craindre
que ces façons ombrageuses ne se transformassent en hostilité. Pour
détourner le cours de leurs idées et les placer, en ce qui me
concernait, sur un terrain quelque peu pratique, je leur dis que j’étais
médecin. Le biais fit merveille pour l’instant. Incontinent, l’on me
mena chez diverses personnes malades, dont l’une, entre autres, une
femme atteinte d’une inflammation suppuratoire du thymus, présentait un
cas fort avantageux pour la renommée d’un docteur de passage.
L’ouverture d’un abcès, qui n’est pas trop superficiel, au moyen d’une
belle incision, est chose qui manque rarement son effet. J’essayai
également de regagner les bonnes grâces du Kachella, en lui promettant
une recette contre l’action vénéneuse des flèches, — car il paraît
qu’entre certaines fractions de la tribu il existe des haines à longue
portée ; mais je ne parvins pas, malgré cela, à ressaisir complètement
le personnage. Bou Alak lui-même finit par se sentir mal à l’aise, et il
me confessa son inquiétude à l’oreille, de sorte que, le plus vite qu’il
se put, sans risquer de trop attirer l’attention, nous allâmes au pâtis
où étaient nos chevaux, et, sautant en selle, nous prîmes congé en beau
style et d’un air tout à fait cordial de nos problématiques amis. Une
fois à Metalla, nous dîmes également adieu, au passage, à Besché notre
hôte, et galopâmes de là vers Jagoubberi, où nous trouvâmes le Fugobo
Setta rentré de la veille, complètement bredouille, de son expédition
contre les Kreda.
III
Dès que Bou Alak eut réuni sa provision de grain, nous nous remîmes en
route pour Mâo, et, après une nuit passée dans ce bourg, nous tournâmes
à l’ouest, le lendemain 8 décembre, pour nous diriger vers Gala, une des
principales localités de l’ancien royaume du Kânem. Chemin faisant, nous
décrivîmes un crochet pour aller visiter l’endroit où le voyageur
Maurice de Beurmann avait été assassiné.
La chose s’était passée près d’un petit hameau de l’enneri Djougou,
longue vallée couverte de dattiers superbes. Bou Alak y connaissait la
personne qui, spontanément, avait rendu les derniers devoirs à mon
malheureux compatriote. C’était un Dâza, du nom de Derbé, que nous eûmes
la chance de trouver dans sa hutte. Cet homme l’habitait déjà à l’époque
du tragique évènement, et il pouvait narrer tous les détails de
l’affaire.
Non loin de là, dans la cour intérieure de l’Alifa Mousa, se dressait le
beau kourna à l’ombre duquel l’explorateur avait installé sa case. Au
rapport tout à fait digne de foi de Derbé, l’auteur initial du meurtre
n’était point du reste Mousa, mais bien l’Akid Chommi, de l’Ouadaï, qui
se trouvait justement au Kânem, et qui, ardemment désireux d’empêcher le
Chrétien de pénétrer dans son pays, extorqua le consentement de l’Alifa
à cet acte honteux. Il n’avait pas été difficile de trouver les trois
exécuteurs dont j’ai déjà parlé ci-dessus. Un jour, à la tombée de la
nuit, ceux-ci avaient pénétré dans la hutte de Beurmann, pour le tuer à
coups de lance.
La victime avait tâché de vendre chèrement sa vie. Empêché par la
soudaineté de l’attaque de faire usage de ses armes à feu, il avait du
moins empoigné son épée. Les autres se jetèrent sur lui, et il y eut une
lutte corps à corps où le désespoir semble avoir prêter des forces
inouïes à l’assailli. Les assassins, désespérant d’avoir raison de lui à
coups de lance et de coutelas, et s’imaginant que, par sa magie, il
était à l’épreuve des armes blanches, lui jetèrent une corde autour du
cou et consommèrent leur crime par strangulation. Aujourd’hui encore,
tant le surnaturel trouve de créance aux régions de l’Islam, surtout
lorsqu’il s’agit des chrétiens, c’est une idée universellement répandue
au Kânem que Maurice de Beurmann était invulnérable aux coups de
poignard. Le cadavre fut incontinent traîné hors du village et abandonné
en curée aux hyènes et aux vautours du pays. Mais, par un double
prodige, ajoutait le Dâza Derbé, pas une bête fauve n’osa y toucher, et
la décomposition ne s’y mit pas. Ce fut alors que lui, Derbé, ayant
trouvé après de longs jours le corps de ce brave toujours intact au
milieu du désert, avait reconnu, à n’en point douter, que c’était un
signe que Dieu lui-même réprouvait l’acte ignominieux commis sur
l’étranger sans défense, et voulait qu’il eût sépulture honnête. En
conséquence, dans la nuit même, il lui avait donné le repos éternel au
sein de la terre, et, à peine ce pieux devoir était-il accompli, qu’une
pluie dès longtemps désirée était venue féconder la contrée. Derbé
m’assura, lui aussi, que les meurtriers avaient tous fait une fin
malheureuse, ce qui avait achevé d’éclairer sur cet événement la foule
de ceux qui n’y avaient eu aucune part. La place où Beurmann avait été
inhumé se trouvait à la lisière de la vallée ; mais, depuis longtemps,
la végétation l’avait rendu méconnaissable. Je remerciai le Dâza pour
son acte d’humanité, qui, après tout, dénotait de sa part un certain
courage, et ce fut pour moi une vraie confusion de ne le pouvoir
récompenser à mon gré. Néanmoins, comme il comptait se rendre au Bornou,
je lui promis une tobe kororobchi, l’idéal du costume pour un Dâza.
Je quittai mélancoliquement cet enneri Djougou, pour continuer mon
chemin vers Gala, où j’arrivai le jour même avec Bou Alak. La ville est
sise au val Sara, sur la rive gauche d’un petit lac d’eau douce encombré
de roseaux. Toute la région en deçà est glabre et fort peu boisée ; on
est loin ici de la flore luxuriante des districts plus à l’est. Comme
nous abreuvions nos chevaux au lac, l’officier urbain, qui a conservé de
l’époque bornouane son titre de _Dima_, vint pour nous saluer. C’était
un jeune homme de bonne mine qui nous fit l’accueil le plus cordial dans
sa résidence. La ville de Gala, composée de cent cinquante huttes de
chaume, est habitée en majeure partie par des Magomi, tribu kanouri de
souche royale. Ces gens s’attroupèrent aussitôt, et ils parurent presque
aussi étonnés de me voir que l’avaient été les Danoa. Ils palpaient d’un
air émerveillé mes vêtements, comme si c’eussent été des produits
mirifiques de l’industrie de mon propre pays, et non des articles du
marché de Kouka. Ils tâtaient et examinaient de toutes parts ma peau
blanche, comme s’ils n’en eussent point vu de pareille à leurs
connaissances les Arabes, et ne se lassaient point d’exprimer, à leur
mode loquace et ingénue de kanouris, leur admiration au sujet de mes
armes et de mes instruments, dont je dus leur expliquer mille et mille
fois le mécanisme.
Ils n’avaient du reste qu’une très vague idée de la religion chrétienne,
car ils se crurent tout de suite obligés de travailler à l’édification
d’un pauvre païen tel que moi, qui s’en allait à travers le monde sans
soupçonner l’existence de Dieu et de son prophète. Je me prêtai, comme
toujours, à ces essais de haute moralisation, non sans chercher à
prendre ma revanche, en tâchant de leur démontrer à mon tour l’inanité
de toutes leurs pratiques, lesquelles étaient purement extérieures, et
négligeaient l’objet essentiel, l’amélioration de l’homme. A l’occasion
de la prière du Dohor, ils avaient fait tout spécialement des apprêts
solennels pour imposer à ma nature de païen endurci. Leur Fakir et leur
Iman apparurent, celui-ci coiffé d’un tarbousch rouge, objet rare en ce
coin du Kânem, et revêtu d’une tobe rayée de jaune et de blanc, par-
dessus laquelle il avait endossé un vêtement bleu foncé d’Haoussa,
présent du roi de l’Ouadaï. C’était sur ce personnage que l’on comptait
particulièrement pour conjurer en moi le malin. Néanmoins après m’avoir
salué tout d’abord avec défiance et indécision, il ne tarda pas à
s’humaniser et finit par se montrer fort aimable. Il me dit qu’il
connaissait parfaitement les insulaires du Tsâd, et qu’il était allé
plusieurs fois les visiter chez eux avec le Dima, tant pour y lever les
taxes que pour essayer d’agir par son action spirituelle sur ces
farouches malandrins.
Le soir, je me retirai dans la hutte fort propre qu’on m’avait arrangée,
et où l’on nous servit un souper très convenable. Ensuite parut toute la
population féminine de l’endroit, qui nous régala jusque vers minuit
d’un concert de flûtes et de tambours, accompagné de chants et de
danses.
Le lendemain matin, 9 décembre, nous remontâmes à cheval pour regagner
les cantonnements des Arabes. Nous prîmes d’abord notre course au Nord,
au travers d’une vallée quelque peu marécageuse, où j’aperçus le premier
spécimen de l’arbre (_kigelia pinnata_) que les Kanouri appellent
_bolongo_ et les Arabes du pays _omm schatoura_ ou _bedindjân el-Fil_
(c’est-à-dire _aubergine à éléphant_). C’est une magnifique essence, aux
fleurs rouges et campaniformes, avec des fruits oblongs et melonnés qui
lui ont valu sa seconde appellation arabe. Infléchissant ensuite vers
l’est, nous gagnâmes l’enneri Bagalâja, puis les enneris Adjelim, Berâra
et Mafal, ces deux derniers avec un lac central, et de là, continuant
notre route par diverses dépressions de plus en plus profondes et de
plus en plus riches en eaux, nous arrivâmes à la vallée de Ngaddegui,
que nous n’avions vue, en venant, que de loin, et, passant entre les
deux Alâli, nous atteignîmes enfin, après une chevauchée de onze heures,
les quartiers des nôtres près de l’enneri Medeli.
RETOUR A KOUKA
NOUVEAUX APPRÊTS DE VOYAGE
* * * * *
CHAPITRE XI
Barka Hallouf et ses alliés les Arabes. — Nouvelles de Mourzouk. —
Incidents de ma rentrée à Kouka. — Paquets et lettres d’Europe. — Soucis
d’argent. — Mes projets de voyage au Baguirmi. — Apprêts de départ. —
Mes nouveaux serviteurs. — Une _Chronique_ introuvable.
I
Une grande animation régnait pour l’instant au campement des Oulâd
Sliman. Il s’agissait de se procurer de quoi manger pour l’hiver, car,
d’abord, la provision de dattes rapportée ne constituait pas, à elle
seule, un fonds d’alimentation suffisant, et ensuite il en fallait
troquer les trois quarts contre des vêtements et autres objets dont il
était impossible de se passer. On a vu que, d’autre part, le sort
n’avait pas favorisé mes amis, lesquels rentraient au Kânem sans leur
butin habituel de chameaux, ce qui était d’autant plus grave, que les
détenteurs de grains étaient résolus à ne livrer leur denrée qu’en
échange de bétail. Aussi était-il à prévoir que les nomades, dans leur
dénûment, allaient brigander plus que jamais aux dépens des paisibles
agriculteurs et éleveurs du pays, et c’est pourquoi, à notre retour,
nous les avions trouvés en train de se concerter avec des représentants
des Dâza leurs alliés sur les mesures à prendre en la circonstance.
L’orateur principal de la réunion était Barka Hallouf, l’énergique chef
des Kadawa et le plus ancien ami des Oulâd Sliman au Kânem. C’était un
homme relativement extraordinaire, qui, à une force et à une prestance
de corps remarquables, joignait un courage, une décision et un sens
intellectuel des plus rares. Il avait lié son sort à celui des Arabes,
et, depuis plus de vingt années, leur était resté fidèlement uni. Par
eux, il jouait le rôle prééminent parmi les tribus indigènes du Kânem ;
par eux, il était assuré contre l’hostilité des Touareg du sud-est ; par
eux enfin, il avait réussi à maintenir provisoirement son indépendance
en face de l’expansion toujours croissante de l’État ouadaïen. Il était,
d’autre part, pour les Arabes un allié indispensable et un auxiliaire
maintes fois éprouvé. En sa qualité de chef d’une des plus importantes
peuplades du Kânem, il leur prêtait, en cas de guerre, une assistance
souvent décisive, et, comme ses Kadawa possédaient abondance de
chameaux, de bêtes à cornes et de grains, il était fréquemment venu en
aide à ses paresseux amis, qui ne vivaient qu’au jour la journée.
Il est vrai que cette conduite avait eu pour effet de l’isoler, ainsi
que les siens, au milieu des indigènes du Kânem. Les autres tribus dâza
étaient blessées des façons arrogantes avec lesquelles il cherchait à
prédominer sur tout le monde. Les peuplades kanembou (Danoa, Bouddouma,
Kouri, Dalatôa, etc.), et les habitants du Bahar el-Ghâzal haïssaient en
lui un ennemi irréconciliable qui excitait contre eux ces redoutés Oulâd
Sliman, ses complices. Tout cela n’empêchait pas ces derniers, qui
étaient des gaillards exigeants, de se plaindre souvent de leur fidèle
allié. Il s’était justement produit, un peu avant notre rentrée au camp,
un incident qui leur avait échauffé la bile contre Hallouf. Des chevaux
et des esclaves, que les Arabes députés vers Ali avaient ramenés avec
eux de l’Ouadaï, avaient, paraît-il, disparu, et on les avait retrouvés,
partie chez les Kadawa, partie chez d’autres amis d’Hallouf. Aussi
celui-ci était-il venu non seulement pour offrir encore une fois son
concours aux Oulad Sliman, mais encore pour se remettre en bonne odeur
auprès d’eux.
A ce conseil s’étaient également rendus un notable wandala, du nom de
Soultan, autre ami dévoué des Arabes, et Kedela Akid, chef des Jouroa ;
on attendait en outre l’Alifa Mohammedou, de la tribu des Dagorda. Tous
ces personnages me visitaient fréquemment ; mais le plus intéressant, à
mes yeux, c’était, à coup sûr, Hallouf, dont je ne pouvais m’empêcher de
reconnaître les rares qualités. Je l’entendis un jour, à une grande
assemblée chez Abd el-Dchlîl, prononcer une harangue qui était un vrai
chef-d’œuvre de clarté, de logique et d’adresse. Il avait d’abord, en
manière d’exorde, rappelé aux Arabes comment, à l’époque où, en leur
qualité d’intrus étrangers, ils avaient contre eux le pays tout entier,
il avait embrassé leur parti, et, durant près d’un quart de siècle, les
avait fidèlement assistés dans le péril et le besoin. Depuis lors, entre
eux et lui, l’alliance était demeurée constante ; il leur devait de
régner dans sa sphère ; ils lui devaient de régner par toute la
contrée ; depuis lors, victorieux et redoutés, ils n’avaient plus à
craindre d’attaque extérieure. Il avait sur eux la supériorité de
connaître à fond le pays et les gens entre le lac Tsâd, le Bahar el-
Ghâzal et le nord de l’Ouadaï ; ils avaient, eux, la supériorité de leur
armement et un sens guerrier tout spécial. Le nœud qui les unissait
devait donc rester indissoluble, car, séparés, ils succomberaient sous
la coalition de leurs ennemis. A ces considérations d’ordre politique
s’en ajoutaient d’autres tirées de la sphère économique. Ils étaient,
eux, les maîtres de l’espace ; mais ils ne possédaient de chameaux,
qu’autant qu’ils en pouvaient conquérir : sa tribu, à lui, non seulement
était bien pourvue en bétail, mais renfermait un élément sédentaire qui,
pendant que le reste de la peuplade s’en allait pâturer ou guerroyer au
loin, s’occupait de produire du grain, l’aliment indispensable entre
tous. Or, c’étaient là deux sortes de biens qu’il avait toujours, en cas
de nécessité, partagés avec ses amis les Arabes, et aujourd’hui encore
il était prêt à le faire libéralement. Pour l’instant, il leur
promettait cinq cents têtes de gros bétail, et pour l’année suivante un
nombre égal, plus une provision considérable de douchn. Quant à cette
allégation d’un détournement de chevaux et d’esclaves, c’était là une
infâme calomnie, et la meilleure réponse qu’il y pût faire, c’était
celle-ci : pour chaque esclave, pour chaque cheval dérobé aux Arabes, et
dont la disparition pourrait être imputée à l’un des siens, il
promettait d’en rendre deux ; mais il fallait qu’en revanche on lui
garantît bonne et sûre alliance et qu’il pût compter sur ses amis contre
tous les gens au teint noir.
Ce qui faisait que les Arabes ne se pressaient point de se décider,
c’était la nouvelle qu’une colonne de nomades descendus de la
Tripolitaine se trouvait à la station de Bou Foumin. Elle se composait,
disait-on, d’une centaine d’hommes de diverses tribus (Ferdjan, Hasouna,
etc.), sous la conduite de Salim Ben Djabekallah, qui, à deux reprises
déjà, avait pénétré jusqu’au Kânem, et, chaque fois, y avait passé
quelques années avec les Oulad Sliman. On prétendait que ces pillards
avaient rencontré sur le chemin de Kawar une horde de Touareg marchant
contre les Tedâ du Tou et qu’ils l’avaient anéantie ; puis qu’eux-mêmes
s’étaient dirigés vers le Tibesti ; mais, d’après le petit nombre de
chevaux et de chameaux qu’ils avaient avec eux, il ne semblait pas que
cette expédition, non plus qu’ensuite une course au Borkou, région
épuisée, leur eût procuré un bien gros butin. Toujours est-il que si
leur apparition se confirmait, c’était là, pour les Oulad Sliman, une
perspective précieuse de renfort, qui leur permettait de tenir la dragée
haute à leurs amis et auxiliaires du Kânem, dont ils avaient des lors
moins besoin. Il est vrai que, d’un autre côté, ce gros surcroît de
bouches à nourrir était de nature à compliquer d’autant la question des
approvisionnements.
Sur l’entrefaite, 13 décembre, le Rhamadan vint à finir, et, le
lendemain, eut lieu, avec la pompe habituelle, la fête religieuse de
l’Id-el-Fatra, que solemnise joyeusement tout l’Islam. Néanmoins, la
sainteté du moment n’empêcha point mes compagnons de songer à leurs
petits brigandages. La nouvelle étant arrivée, le matin même, que les
susdits cousins de la Tripolitaine se trouvaient réellement au val
Sommêze, on convint immédiatement, en leur honneur, d’une petite razzia,
en manière de sport, et on leur en envoya faire la proposition. Dès le
soir, on eut leur réponse affirmative. Le tambour d’Abd-el-Dchlîl sonna
aussitôt la convocation, et, à l’entrée de la nuit, toute la horde sauta
en selle pour aller surprendre, en compagnie des gens de Djabekallah, un
détachement de Hawalla[99] établis dans le voisinage.
Fort heureusement, ceux-ci, avertis (probablement par les Dogorda),
avaient eu le temps de se mettre en sûreté avec leur bétail, de sorte
que les nôtres revinrent le lendemain avec un butin des plus maigres.
L’un rapportait un petit sac de grain, un autre une demi-douzaine de
poules ficelées à la selle de son chameau ; un troisième une douzaine de
poulets qu’il avait fourrés dans un sac, et qui, naturellement, y
avaient étouffé ; un quatrième n’avait déniché que quelques bouteilles
de paille vides (en kanouri, _korio_) ; un cinquième enfin avait dû se
contenter de quelques nattes sans valeur. La razzia eût donc
complètement échoué, si les Tripolitains, en s’en revenant avec les
Scheredat, n’eussent découvert une des cachettes des Hawalla, et n’y
eussent saisi quelques têtes de bétail et une demi-douzaine d’enfants,
en égorgeant dix malheureux qui se trouvaient là. Housein Ngomati,
décidément oublieux de ses pieux propos et de sa mésaventure toute
récente, était, quoique encore mal en point, parti à cheval, avec quatre
chameaux, pour quérir du butin. J’eus la satisfaction de le voir
reparaître bredouille, en vilain état, et son cheval boîtant. Je
l’accueillis toutefois avec compassion, ainsi que mon vieil ami Otman,
du groupe des Miaïssa, qui, bien qu’âgé de soixante-quinze ans, s’était
joint, lui aussi, à l’expédition, moins, il est vrai, par cupidité, que
parce que, comme il me l’avoua, ayant absolument besoin d’une natte, il
n’avait trouvé personne qui voulût à sa place, enfourcher son chameau.
Le vieillard était tombé avec sa monture, et le bois de sa selle l’avait
si gravement blessé au bas-ventre qu’on l’avait rapporté pour mort.
J’allais souvent voir ce pauvre bonhomme, qui aimait à me parler du
passé. Son cas était effectivement grave ; mais le genre de vie de ces
nomades a le don de cheviller l’âme au corps à ceux d’entre eux qui,
tout jeunes, y résistent. Le blessé se rétablit vite, et il eut par
dessus le marché le plaisir de recevoir la visite de deux neveux qui
étaient venus avec Djabekallah et que leur vieux père avait chargés de
lui ramener en Tripolitaine son frère cadet Otman, dans le cas où il
serait encore vivant. Le vieillard, à la vérité, ne put se résoudre à
obtempérer au désir de son aîné : il voulait terminer ses jours au
milieu des compagnons qu’il n’avait point quittés depuis un demi-
siècle ; mais c’était néanmoins chose touchante que de voir avec quelle
profonde émotion il accueillait, au terme de ses ans, ce message vivant
de la patrie lointaine et la chair et le sang de sa famille.
Un de ces neveux avait, peu de temps avant son départ pour le Kânem,
fait un séjour à Tripoli, et j’espérai un moment avoir par lui des
informations un peu plus précises touchant les événements militaires de
l’Europe : mais il ne put me renseigner en rien, et cela ne m’étonna
pas. Les classes illettrées, même dans les villes du littoral, demeurent
dans une ignorance profonde relativement à tout ce qui se passe en pays
chrétien. Je me souviens qu’un jour un capitaine tunisien, en compagnie
duquel je faisais la traversée de Tunis à son port natal, causait avec
les autres passagers de la guerre de Crimée, à laquelle il avait pris
part, et parlait des merveilles de Stamboul, de la puissance des Turcs
et de leurs victoires. Un loustic de la compagnie s’étant mis à dire que
c’était chose vraiment surprenante, que le Sultan, pour réduire la
Russie (_Moskou_), eût eu besoin des Anglais (_Inglis_) et des Français
(_Fransîs_), croira-t-on que le personnage, censé connaître à fond, _de
visu_, les choses de l’Europe, répondit fièrement : « Imbécile, ne
comprends-tu pas que l’_Emir-el-Moumenin_ (Commandeur des Croyants)
était bien forcé de faire appel à ses vassaux, afin d’épargner autant
que possible, dans cette guerre contre les rebelles moscovites, le sang
des Fidèles ? » Si tel est le langage d’un capitaine civilisé de la
côte, que pouvais-je attendre d’un Bédouin ?