marchands importateurs, que, des rives du Nil au Soudan, on désigne sous
l’appellation de _Djellâbi_. Doud — c’était le nom de ce visiteur —
habitait Mondo, dans le sud-est du Kânem. Il allait faire ses achats au
Bornou, dans l’Ouadaï, les États d’Haoussa ; puis, de temps à autre, il
portait ses denrées au Caire, d’où il revenait muni d’un stock
d’articles d’échange qui lui suffisaient pour plusieurs années. Ses
parents et ses amis formaient avec lui une petite colonie de
trafiquants, dont la plupart des membres étaient constamment par monts
et par vaux. Pour le moment, Doud se proposait d’offrir aux Arabes des
marchandises provenant du Bornou, pour tâcher de les troquer contre des
chameaux, des dattes et des peaux d’autruches. Par malheur, on l’a vu,
mes nomades ne possédaient absolument que des dattes. Quant à moi, je ne
saurais oublier jamais l’apparition de cet homme à notre campement, car
il était chargé de me remettre, de la part de mon ami et fondé de
pouvoirs à Kouka, le chérif Ahmed de Médine, une lettre qui m’apporta la
première nouvelle des victoires remportées par l’Allemagne, ma patrie.
Le 22 novembre, après un séjour d’une semaine au Sommèze, nous reprîmes
notre route au travers d’un district appartenant à la tribu des Haddad,
et où se voyaient de nombreuses traces de culture. Là, Hâzaz et moi,
nous nous séparâmes de la caravane, pour infléchir un peu plus au sud-
ouest, vers un certain nombre d’enneris à dattiers que je voulais
visiter, entre autres l’enneri Baladi, que les Arabes nomment wadi el-
Ghazâl. Cette vallée, profondément entaillée, et longue d’une heure et
demie environ, est la propriété des Dogorda, mais possède aussi une
population sédentaire d’_Hammedj_, comme on appelle les gens du Kânem
qui habitent les terres des nomades et qui s’y livrent à l’agriculture
en quelque sorte sous l’égide et l’autorité de ceux-ci.
A chaque pas que nous faisions vers le sud, la végétation devenait plus
belle et plus variée. Au Baladi, je vis des kournas et quelques
dattiers ; plus loin, sur une éminence légèrement boisée, se montrèrent
à moi des troupes de gazelles ; plus loin encore, au val Gissegui, je me
trouvai en présence d’une flore réellement luxuriante. Le fond de la
dépression n’était que dattiers, kournas, bouquets de siwaks, hyphènes,
sans compter les inévitables mimosas et les serrahs ; autour se voyaient
des plantations de coton et, sur les pentes, des champs de douchn. Nous
nous arrêtâmes un instant à l’ombre d’arbres magnifiques tout
enguirlandés de plantes grimpantes, où se trouvaient déjà, en train de
se reposer, quelques Dâza de la tribu des Wandala, qui portaient
justement une provision de beurre à des amis qu’ils avaient parmi nos
Arabes. Puis, arrivés au bout de la vallée, nous tournâmes à l’ouest,
pour couper en travers l’enneri Ako, et rejoindre notre caravane sur la
hauteur qui sépare ce val de celui d’Afo.
Le lendemain, 23 novembre, fut pour nous un jour de fête, grâce à
l’arrivée du brave Bou Alak qui nous rallia, avec une troupe de chameaux
et d’esclaves, fruit de ses razzias à droite et à gauche. Les devoirs de
salutation accomplis envers tous les siens et ce, dans l’ordre
obligatoire, car l’Arabe appartient avant tout à sa tribu, cet excellent
homme me donna des nouvelles de l’Ouadaï, pays où, l’on s’en souvient,
je me proposais de pénétrer par la suite. Ces nouvelles n’étaient rien
moins que favorables, à tel point que Bou Alak, après une conférence
avec un des hauts officiers locaux, s’était abstenu de présenter à Ali
la lettre que je lui avais remise pour ce prince. Le susdit officier
l’avait en effet tout bonnement engagé à faire en sorte, s’il était
réellement mon ami, de me détourner du voyage en question, non pas tant
par la crainte que je devais avoir du sultan, qu’à cause de l’état de
surexcitation fanatique des habitants et des dignitaires, auxquels le
prince, lui-même, un chaud séïde des Snousis, ne pourrait que pardonner
le meurtre d’un chrétien.
Je recueillis, par la même occasion, de la bouche des Arabes qui étaient
allés en députation vers le lac Fitri, un certain nombre de détails
curieux sur l’itinéraire qu’ils avaient suivi. Ces gens, partis de Mondo
dans la direction du sud-est, avaient atteint, le troisième jour, le
Bahar el-Ghazâl, en un endroit où d’ordinaire son lit ne présente qu’un
marécage couvert de roseaux. Quelle n’avait donc pas été leur surprise
de trouver toute la vallée transformée en une nappe liquide qu’ils
n’avaient pu franchir qu’à grand’peine, et avec de l’eau jusqu’à la
moitié du poitrail de leurs chevaux ? Bien que l’abondante végétation de
la plaine riveraine empêchât l’onde fluviale de former un véritable
courant, on voyait cependant que le charriage se faisait dans la
direction du nord-est, ce qui confirmait l’inclinaison de la vallée dans
ce sens. Au mois de mai, quand Bou Alak revint de l’Ouadaï, il ne lui
fut plus du tout possible d’opérer la traversée à ce même point, et il
dut chercher au nord-est un emplacement plus favorable. Ajoutons que,
depuis lors, les eaux avaient gardé leur niveau, de sorte qu’on
inclinait de plus en plus à croire que le Bahar el-Ghâzal allait
reprendre possession de son ancien domaine jusqu’au Bodelê.
Le jour même de l’arrivée de Bou Alak, mes malandrins avaient conçu
l’abominable projet de dévaliser une caravane de marchands bornouans qui
était campée dans le voisinage. Bien qu’il y eût avec ceux-ci quelques
Oulâd Sliman, les Arabes n’en exécutèrent pas moins leur dessein, et je
dois dire qu’Housein Ngomati, malgrés les velléités de résipiscence dont
il avait fait montre avec moi, fut un des plus ardents au pillage. En se
chamaillant au sujet d’une prise avec un de ses congénères, il avait
même reçu quelques mauvais coups qui l’obligèrent à rester dans sa hutte
pendant quelques jours, à la grande joie de ceux qui le jalousaient.
L’affaire rapporta à mes nomades un stock de plus d’un demi-millier de
tobes. A la suite de ce joli coup de main, je me décidai à ouvrir à Bou
Alak mon cœur tout entier ; je lui peignis les déboires et les ennuis de
toutes sortes que j’avais éprouvés durant le retour, ma déception de
n’avoir pu pousser jusqu’à l’Ennedi, les soucis sans nombre que m’avait
causés l’insuffisance de mes moyens de transport, et mes vains efforts
pour obtenir qu’Hazâz m’aidât à rentrer au Bornou. Je m’exprimai en
termes si indignés, que l’excellent homme se fâcha tout de bon, et que,
pour me dédommager de son mieux, il s’offrit à faire avec moi une petite
excursion dans la partie sud-est du Kânem. J’acceptai la proposition
avec d’autant plus de reconnaissance, que ni Barth ni Overweg n’avaient
pu atteindre la susdite région, et que je considérais comme un devoir
d’aller voir la place où mon devancier et compatriote Maurice de
Beurmann avait été traîtreusement assassiné par un officier ouadaïen ;
peut-être me serait-il donné de recueillir de nouveaux détails sur sa
fin tragique et de découvrir l’endroit où il reposait.
EXCURSION AU SUD DU KANEM
* * * * *
CHAPITRE X
Le groupe des oasis d’Alâli. — Arrivée à la bourgade de Mâo. —
Particularités de ma réception chez l’_Alifa_. — La tribu des Dalatoa. —
Jagoubberi. — Excursion à Mondo. — Ngouri et la tribu des Haddâd
(Danoa). — Départ précipité. — Détails sur l’assassinat de Maurice de
Beurmann au val Djougou. — Tentative des indigènes de Gala pour me
convertir. — Retour à l’enneri Medeli.
I
Notre voyage n’exigeait point de grands préparatifs. Bou Alak n’était
rien moins qu’un raffiné, et il était sur, en sa qualité de membre
d’élite de la redoutée tribu des Oulâd Sliman, de trouver partout
réception à son gré. Néanmoins, comme, au plaisir de me faire faire une
promenade, il entendait joindre une visée pratique, à savoir un acquêt
de grain pour les siens, il emmena deux chameaux à vide. Je me bornai,
de mon côté, à n’emporter que les provisions de bouche essentielles,
avec quelques couvertures de nuit, dont Hammou chargea mon unique
monture.
Nous partîmes le 29 novembre, et traversant d’abord, au sud-ouest, les
enneris Afi et Medeli, puis un autre val, voisin de l’oued Djabor, dont
mon guide ne savait pas le nom, nous atteignîmes, au bout de trois
heures, le groupe d’Alali, composé de trois vallées en éventail que
séparent d’étroits reliefs de terrain. Nous campâmes dans la principale,
celle qui se trouve au sud. Sur la hauteur médiane, située entre les
trois dépressions, j’aperçus des murs de terre, restes d’un ancien
village kanouri. Cette triple oasis, perdue au milieu des steppes
d’alentour, était bien le coin le plus ravissant qu’il fût possible
d’imaginer, et ce qui en rendait l’aspect encore plus enchanteur, c’est
que l’éden se déployait brusquement à l’œil, sans que rien en eût
annoncé l’approche. Le voyageur qui chemine au désert distingue
d’ordinaire de fort loin la ligne récréante de l’oasis, qui monte peu à
peu au-dessus de l’horizon ; ici, au contraire, nulle espèce d’indice,
nul avant-goût des îlots de verdure : on ne les aperçoit qu’au moment où
on les a tout entiers sous ses pieds dans leur magnificence tropicale.
Dans une autre vallée voisine, celle de Ngadeggi, je vis encore un
village abandonné de Kânembou. Plus loin enfin, nous pénétrâmes dans le
principal district dattifère du Kânem, lequel appartient à
l’intéressante tribu des Koumosoalla, et se divise en deux parties, le
Delfea (ou Delfeanga) au nord, et le Jigi au sud. Dans l’un commandait
le chef Brahim, dans l’autre le chef Tjôwandê. A la végétation, de plus
en plus belle, se joignait une faune de plus en plus abondante. Dans le
fourré de dattiers pourvu d’une épaisse sous-futaie apparaissaient de
place en place de superbes tamariniers à l’ample crinière, et dans les
clairières s’ébattaient d’innombrables cercopithèques au corps roux et
gris. De la hauteur terminale au sud, nous aperçûmes devant nous un
groupe de trois villages ; le plus considérable, où nous allâmes
coucher, était la résidence du chef de tribu, dont le titre est _Koumo_,
mais que les Arabes, dans leur manie d’estropier tous les noms,
appellent _Kaigamma_. Il se composait d’environ quatre-vingts huttes de
chaume sans haie de clôture, comme en habitent les Bornouans peu aisés.
Au centre de la localité, se dressait un vaste toit-abri sous lequel les
gens de l’endroit ont coutume de se rassembler et aussi de loger les
étrangers.
A peine y étions-nous installés pour la nuit, que le Koumo parut, avec
un grand nombre d’indigènes du sexe mâle, tant pour nous saluer que pour
satisfaire leur curiosité. Ces hommes avaient en général le teint foncé
et tirant au rouge des Toubou du sud, couleur assez fréquente d’ailleurs
chez les Kânembou ; mais leurs physionomies comme leurs personnes
présentaient une très grande variété. Il va sans dire que nous fûmes
accueillis avec toute la déférence due par le chef d’une petite peuplade
au représentant d’une puissante tribu. Dans l’espoir d’obtenir de ces
gens un souper un peu plus confortable, car nous étions en temps de
carême, je tâchai de me faire bien venir d’eux en leur exhibant
patiemment et les merveilles mystérieuses de mon révolver, et celles de
ma carabine qui se chargeait par la culasse, et celle de ma montre et de
mon compas ; mais j’en fus pour mes essais de captation, car, au coucher
du soleil, c’est-à-dire à l’heure où le musulman civilisé et le riverain
de la Méditerranée ingurgitent leur café ou leur limonade en mangeant un
morceau, à l’heure où le nègre islamisé s’octroie la jouissance d’une
bouillie quelconque, on se contenta de nous apporter de l’eau, et
encore, vu la distance où se trouvait la fontaine, n’en eûmes-nous pas
notre suffisance. Un peu plus tard, au moment de l’_ascha_, on ne songea
nullement à réparer cet oubli, car l’unique mets que l’on nous servit
fut une pâtée de douchn grossière, qui n’avait pour sauce que du lait
outrageusement additionné d’eau. Les indigènes s’excusèrent en alléguant
leur pauvreté et une péripneumonie qui leur avait enlevé les trois
quarts de leurs bêtes à corne.
Le matin suivant, 30 novembre, nous nous remîmes en route, et, après
avoir franchi le val Firi, enneri très boisé, mais où il n’y avait ni
habitants ni dattiers, puis une autre dépression riche en céréales, dont
j’ignore le nom, et enfin une plaine de deux heures de long, nous
arrivâmes au groupe d’oasis de Lougguera. Là encore se trouvait un
hameau environné de quelques cultures ; mais la végétation y était bien
moins belle que plus haut. Une demi-heure plus loin, nous apparurent
deux autres villages, habités par des Oulad Salim, branche sédentaire de
la tribu des Daza. De là, continuant au sud, nous dépassâmes une
troisième agglomération de huttes, et atteignîmes les enneris Watchami
et Youno, dont le premier, très riche en dattes, appartient à la
peuplade des Moallemin[97], et dont le second est habité par des Dâza
purs.
II
Mâo, la bourgade maîtresse du Kânem, n’était plus qu’à une heure de
chevauchée à peu près (soit six kilomètres) ; nous y arrivâmes par une
vaste plaine, contrastant avec le district essentiellement mamelonné que
nous venions de traverser, plaine dont, à perte de vue, rien ne semblait
interrompre la monotonie. La localité, vue de l’extérieur, ne répondait
guère à l’idée qu’on était porté à se faire d’une ancienne capitale des
rois du Kânem. La ville, dépourvue d’enceinte, renfermait cent cinquante
habitations environ, la plupart de simples cabanes de chaume. Nous
allâmes camper au cœur de la place, devant la demeure du chef local ou
_Alifa_, lequel s’appelait Mohammedou. Celui-ci, un homme de quelques
cinquante-cinq ans, était assis par terre devant sa porte, entouré des
siens, à la façon de ces _Kokenawa_ de la cour bornouane, fantômes
mélancoliques d’un passé plus brillant. Il nous salua avec d’autant plus
d’empressement que, quoique représentant du haut suzerain de l’Ouadaï,
le plus gros de son pouvoir reposait sur l’amitié des Oulâd Sliman.
En ce même lieu où, quelques années auparavant, et malgré les plus
chaudes recommandations du sultan du Bornou, mon compatriote Maurice de
Beurmann avait été indignement égorgé, je pouvais, sous l’escorte de Bou
Alak, me présenter en toute sécurité, encore que je n’eusse nul cadeau à
faire au maître de céans, et qu’avec mon accoutrement misérable, mon
cheval efflanqué, n’ayant pas même de tente avec moi, je fusse bien loin
de faire belle figure. Aussi, à l’offre que nous fit l’Alifa de vouloir
bien prendre gîte en son propre logis, ne me gênai-je pas pour lui
répondre, devant toute la troupe de ses courtisans, que j’aimais mieux
coucher sous le plafond du ciel que chez des gens qui, tout récemment,
n’avaient pas rougi de tuer en traîtrise un étranger isolé et n’ayant
d’autre égide que Dieu et la sainte loi de l’hospitalité. Par cette
vivacité de répartie, je n’avais pas, bien entendu, pour objet de me
brouiller avec le gouverneur et de me priver, par là, de toute
information sur le pays et ses habitants ; je voulais tout bonnement
montrer que nous étions parfaitement informés en Europe des détails de
ce lamentable événement, et que les Arabes, en cette circonstance,
prenaient complètement fait et cause pour nous. L’Alifa me répliqua sans
s’émouvoir qu’il ne pouvait être personnellement rendu responsable d’un
acte commis à une époque où il ne se trouvait pas en fonctions ; après
quoi ses Kokenawa me jurèrent par ce qu’il y a de plus sacré que pas un
d’eux avait trempé en aucune manière dans le crime en question ; de
sorte que, sans plus résister, je me laissai aller à pénétrer avec les
autres dans la modeste résidence du gouverneur.
Le logis consistait en une clôture moitié de terre, moitié de _siggedi_,
entourant une construction d’argile et quelques cases de chaume. Le
maître de la maison portait une tobe crasseuse, teinte en bleu foncé,
avec un bonnet de Kanembou (_djoka_) de même qualité. Ses officiers,
tous tête nue, comme c’est l’usage de cour à Kouka, étaient habillés de
la façon la plus misérable. Il est vrai que pour le moment la plupart
des dignitaires locaux étaient partis faire une razzia contre les Krêda
du Bahar el-Ghâzal.
Ces messieurs remirent spontanément l’entretien sur la fin malheureuse
de Beurmann ; ils m’affirmèrent et me réaffirmèrent que tous les gens
bien pensants avaient sévèrement réprouvé cet acte, et, du reste,
ajoutèrent-ils, le Tout-Puissant s’était chargé lui-même de le punir,
car les trois meurtriers avaient, à très peu de temps de là, péri d’une
mort qui n’était pas naturelle.
Les habitants de Mâo appartiennent à la tribu des Dalatôa, issue d’un
gouverneur bornouan du Kânem. Quand le siège du pouvoir royal fut
transféré du Kânem au Bornou, les sultans confièrent d’abord aux
Toundjer l’administration et la garde de cette province frontière ;
mais, ceux-ci ayant laissé voir des velléités d’indépendance, le prince
éleva à ce poste d’honneur un esclave d’Haoussa, du nom de Dala, auquel
il remit des pouvoirs suffisants pour qu’il pût tenir les Toundjer en
respect. Dès lors, l’administration locale resta aux mains des
descendants de ce Dala, et les rois de l’Ouadaï eux-mêmes, quand ils se
furent emparés du pays, confirmèrent ces droits historiques, en se
contentant de substituer au titre bornouan d’_Alifa_ l’appellation
ouadaïenne d’_Akid_ ; ce qui n’empêche point que les gouverneurs du
Kânem continuent aujourd’hui encore d’être connus principalement sous
leur titre initial, et que, après comme devant, les Dalatoa soient de
cœur avec le royaume du Bornou. La subordination à l’Ouadaï n’est guère,
du reste, que nominale ; chacun, ici, vit dans le passé, et c’est une
chose presque touchante de voir les dignitaires quasi en guenilles de
l’entourage de Mohammedou se décerner mutuellement ces titres pompeux de
_Kaigamma_, de _Djerma_, de _Dougma_, de _Jérima_ et autres, qui leur
rappellent une époque de grandeur éteinte.
De Mâo, le 1er décembre, nous reprîmes, Bou Alak et moi, notre chemin
dans la direction du sud-est, pour gagner l’enneri Jagoubberi, où mon
guide avait l’intention de se munir d’une provision de grain. Cette
vallée, où nous arrivâmes par une chevauchée de cinq ou six heures,
avait le fond très richement boisé, et j’y remarquai, entre autres
essences, l’arbre appelé en arabe _koulkoul_[98], dont le bois sert à
bâtir des huttes, et l’acacia _kittir_, que les Bornouans nomment
_kouloul_ et les Dâza _tôai_. Nous descendîmes là, chez un chef, hôte et
ami de la famille de Bou Alak, qui, de son nom, s’appelait Setta, et
portait le titre kanembou de _Fougobo_, lequel correspond à celui de
_Kachella_ chez les Kanouris et à celui de _Kedela_ chez les Dâza. Je
retrouvai dans cette maison le train entier de la vie bornouane, dont
j’étais déshabitué depuis près de neuf mois, et qui me fit quasi
l’impression d’une rentrée au pays. La façon dont les femmes
s’occupaient au logis, même en présence d’un étranger, le teint foncé
des gens de l’endroit, l’emploi exclusif de l’idiome kanouri, tout me
transportait à Kouka. Le maître de la maison était parti lui aussi, pour
l’expédition du Bahar el-Ghâzal ci-dessus mentionnée ; mais on
l’attendait d’un moment à l’autre. Cette absence ne nous empêcha point
d’élire domicile sous le grand abri intérieur de sa cour, et ses femmes
et ses filles ne manquèrent pas non plus de nous tenir société à la mode
tout à fait sans gêne des dames de Kouka.
La bourgade de Jagoubberi comptait une centaine de huttes, plus
avenantes que celles de Mâo, et était peuplée presque exclusivement de
Dalatoa. Le soir, on nous donna pour souper le plat ordinaire de
bouillie de farine, avec un extra de petits pains rôtis dans du beurre,
et, comme le Fougobo n’était pas encore de retour, nous nous retirâmes
devant la porte de l’habitation, tant par discrétion à l’égard des
femmes, que pour veiller sur nos montures, à cause des voleurs de
chevaux qui foisonnent, dit-on, dans le district. Pour plus de sûreté,
nous attachâmes même les pieds de nos bêtes à des chaînes de fer dont
l’autre extrémité était assujettie à nos propres personnes, précaution
qui, on le comprend, ne laissa pas que de troubler quelque peu notre
repos de la nuit.
Le lendemain, comme on ne savait pas encore si le maître du logis
rentrerait, nous poussâmes une pointe jusqu’à Mondo, la bourgade des
Toundjer, située à quelques heures au sud-est de Jagoubberi. Toute cette
région du Kânem est couverte de champs de douchn qui font d’elle le
grenier de tout le pays environnant. Nous reçûmes, dans la hutte où nous
descendîmes, un traitement des plus confortables, et ce fut avec un vif
intérêt que j’examinai ces Toundjer, originaires, paraît-il, du Kordofan
et des rives du Nil, et qui, tout en ne se servant entre eux que de
l’arabe, n’en connaissaient pas moins le kanouri, et quelques-uns même
l’idiome dâzaga. En revenant à Jagoubberi, nous rencontrâmes un certain
Besché, qui était cousin de l’Alifa en fonctions, et qui lui-même avait
tenu quelque temps le poste d’administrateur à Mâo. Cet homme nous
engagea à lui rendre visite à Metalla, et comme le Fougobo continuait de
se faire attendre, nous déférâmes, dès le lendemain 4 décembre, à
l’invitation.
Metella est une bourgade dalatoa de cent feux environ, dont les
habitations ressemblent à celles de Jagoubberi. Non content de nous
recevoir de son mieux, notre hôte nous procura un guide pour que nous
pussions aller à Ngouri, village occupé par un fort contingent de cette
tribu des Haddâd, qui, seule au Kânem, depuis plus de trente ans, a
résisté avec succès aux Oulâd Sliman. La localité est d’ailleurs
favorisée à cet égard par son site au milieu de fourrés vierges composés
de futaies de toute beauté. A l’approche de l’ennemi, les habitants
escaladent ces hauts remparts naturels, et, de leurs casemates de
branchage, font pleuvoir des flèches empoisonnées. Un fait digne de
remarque, c’est que cette tribu est la seule du Kânem qui use presque
uniquement de ce genre d’engin. Son nom arabe d’_Haddad_, qui veut dire
_Forgerons_, n’est du reste que la traduction exacte de celui d’_Azoa_
(ou Aza), sous lequel elle est connue des Dazza. Elle-même n’attache
aucun sens spécial à cette dénomination singulière ; non seulement elle
n’exploite point particulièrement le fer, mais rien, dans ses mœurs et
coutumes, ne l’assimile, aux yeux des peuplades voisines, à la caste
méprisée des sidérurgistes. Quant au nom de _Danoa_ (ou _Danawa_)
qu’elle se donne à elle-même, il n’y a rien à en conclure, attendu
qu’elle se sert exclusivement de la langue kanouri.
[Illustration : Carquois et flèche des Haddad.]
Ngouri, sa localité, se compose d’environ six cents huttes. Nous
trouvâmes, en y arrivant, toute une partie de la population mâle, tant
Haddad que Kanembou leurs cohabitants, rassemblée, à l’ombre d’un
majestueux kourna, autour du chef Hasan, lequel porte le titre kanouri
de _Kachella_ (capitaine). Comme pour le moment, la tribu se trouvait en
paix avec les Oulâd Sliman, on nous fit une réception amicale. Le sieur
Hasan portait un arc avec un grand sac de cuir rempli de flèches ;
d’autres avaient leurs traits dans un carquois également de cuir, et de
la forme que représente le dessin ci-contre. Comme type physique, rien
de caractérisé chez ces gens, qui ressemblaient, soit à des Dâza, soit à
des Kânembou, soit à des sang-mêlé d’Arabes, et étaient vêtus, les uns
du costume bornouan, les autres d’un simple tablier de cuir. Leurs arcs,
de quatre pieds de long environ, étaient faits de morceaux de bois de
nabak recourbés et munis de grosses cordes en boyau de bœuf. Leurs
flèches, de deux pieds de longueur, étaient des hampes de roseau garnies
de grandes pointes de fer, ayant ordinairement des crochets. La matière
toxique employée est ou le suc laiteux de la _calotropis procera_, ou la
sève vénéneuse d’une euphorbe qu’en bornouan on appelle _gourourou_. Les
Arabes ont grand’peur de ces armes.
[Illustration : Arc des Haddad.]