à Koufarah, au Borkou ou au Tibesti. Or Koufarah est un point par trop
excentrique, pour qu’une peuplade ait pu dominer de là, à travers la
plus grande partie du Sahara de l’est, jusqu’au Soudan. Le Borkou et le
Tou sembleraient un peu mieux placés ; mais il ne s’y retrouve aucune
trace de l’établissement en question. J’incline à penser, pour ma part,
que la soi-disant tribu berbère des Bardoa n’était autre qu’une tribu
Teda établie sur la pente orientale du Tarso, dans l’enneri
_Bardaï_[95], et qui, plus tard, a rayonné de là vers les oasis de
Koufarah, dont nous savons que, jusqu’à notre siècle, les occupants ont
été des Teda. Si Léon l’Africain et bien d’autres ont donné aux
habitants de la contrée en question ce nom de Berbères, c’est sans doute
par l’unique raison que ceux-ci ne ressemblent ni à des Arabes, ni à des
nègres, mais présentent le type toubou-touareg, que les auteurs dont je
parle ne connaissaient pas suffisamment pour pouvoir le distinguer
nettement de ce type berbère qui leur était beaucoup plus familier.
Une chose certaine, c’est que les Toubou comme les Touareg, si
semblables entre eux à tous les égards (extérieur, mœurs et coutumes),
diffèrent profondément des Bornouans. Il est vrai que le climat et le
genre de vie, dans le Sahara central, ont pu imprimer aux tribus qui
l’habitent une sorte d’effigie d’uniformité ; mais, entre le désert
aride et les fertiles contrées du Soudan, la transition n’en reste pas
moins assez ménagée, et l’on ne passe point d’un bond d’un type ethnique
à un autre. De même qu’il est impossible d’établir nettement la
démarcation des Égyptiens du nord aux Berâbra et de ceux-ci aux nègres
du Nil, de même, grâce au climat et aux mélanges du sang, il n’y a pas
un saut brusque des Touareg du sud-est, des Dâza et des Zoghâwa aux
populations soudaniennes.
Que si maintenant nous observons les idiomes, nous voyons que la langue
des Toubou n’a que fort peu d’affinité avec celle des Berbères, tandis
qu’elle en a au contraire beaucoup avec celle des Kanouris. Cela vient
sans doute de ce qu’à une époque reculée il s’est produit une certaine
poussée des tribus du désert vers le riche et pluvieux bassin du lac
Tsâd, et que le Tibesti a dû être, selon moi, le point de départ ou de
ralliement des premiers immigrants connus du Kânem. La séparation des
deux idiomes kanouri et têda paraît toutefois être bien antérieure à ce
mouvement d’invasion, et date peut-être de l’époque où les vieux
Kanembou, occupants primitifs du pays précité, mais venus eux aussi du
nord, comme j’essayerai de le démontrer en son lieu, ont établi leur
siège au Bornou[96].
Somme toute, nous trouvons actuellement les Toubou, en leurs deux
branches Tedâ et Dâza, maîtres exclusifs de l’immense territoire
saharien qui s’étend, d’une part, entre le 24e et le 25e degré de
latitude nord, et, de l’autre, entre le 12e et le 20e degré de longitude
est (méridien de Greenwich). Ils débordent même ce cadre vers les quatre
points de l’horizon : au Fezzan, où ils forment la majeure partie de la
population du district méridional de Gatroun ; dans l’Ennedi, dont ils
occupent les vallées ouest ; puis, au Kânem, au Bahar el-Ghazâl, dans le
Bornou septentrional, et en plus d’un point de l’Ouadaï.
Voici, approximativement, comment leurs contingents se répartissent :
1o _Tedâ_.
Dans le Tibesti ou Tou 12,000
Dans le district fezzanais de Gatroun 2,000
A Kawâr 4,000
Dans le nord-ouest de l’Ennedi 2,000
Au Kânem, au Borkou et dans les oasis voisines de 8,000
Kawâr
------
Total 28,000
2o _Dâza_.
Au Borkou et dans ses districts fourragers, y 13,000
compris l’élément Daza des Nakazza
Au Kânem 15,000
Dans le Bahar el-Ghazâl 10,000
Dans le nord-ouest de l’Ennedi 3,000
Au Bornou et dans le nord de l’Ouadaï 10,000
------
Total 51,000
Soit 80,000 âmes, comme chiffre d’ensemble. Les Baelé, eux, tant dans
l’Ennedi (15,000) que dans le Wanjanga, le Gourô et le Woun, peuvent
être au nombre d’une vingtaine de mille.
RETOUR AU KANEM
* * * * *
CHAPITRE IX
L’Amanga et la « ville fantastique ». — Trombe de sable. — Comment mon
domestique Hammou disparut, et comment Houseïn Ngomati le retrouva, sans
le voir. — Marche de colimaçon. — Où Houseïn Ngomati et moi nous sommes
sur le point de prendre les devants. — Rêves de razzia toujours déçus. —
Au val Zommèze. — Nouvelles notions sur le sillon du Bahar el-Ghazâl. —
Offre de Bou Alak de me conduire au sud du Kânem.
I
Le moment était venu enfin de quitter la source de Galakka pour
reprendre le chemin du Kânem. Je prévoyais bien les nouvelles épreuves
que me réservait cette série d’étapes, car on m’avait averti que les
Arabes, en possession de leur approvisionnement de dattes, ne se
montreraient point pressés d’arriver, mais s’occuperaient, par-dessus
toutes choses, de mettre à profit pour leurs chameaux les gras herbages
nés des pluies de la saison. C’était le 23 septembre que nous devions
partir, et, le 22, mes compagnons ne s’étaient pas encore entendus sur
la voie à suivre. Les uns voulaient se diriger au sud par Korôdi, Foukkê
et Tongour ; les autres insistaient pour qu’on revînt tout bonnement par
la même route, parce que c’était momentanément la plus riche en
fourrage. J’appuyai pour mon compte le premier avis, qui allait à me
faire voir de nouveaux parages et qui m’eût permis de visiter la partie
extrême du Bahar el-Ghazâl ; mais j’en fus pour mes frais d’éloquence :
on se décida à reprendre le chemin de l’ouest.
Comme Abd el-Dchlîl n’avait pu encore me fournir le chameau qu’il me
devait, je répartis, de mon mieux, mon bagage entre les bêtes de mes
compagnons, et notre férik s’ébranla. Le 24, nous nous engagions par
l’espace aride qui sépare le Borkou du Bodelê ; le lendemain, nous
passions le Teimanga, et, continuant de là au sud-ouest, nous
atteignions, le 28, l’Amanga. Ce dernier relief, vu du nord-est,
ressemblait moins à une montagne qu’à une arête à pic, se laissant choir
de trente mètres environ sur la plaine que nous allions traverser. A
l’escarpement de cette terrasse s’appuyaient de bizarres formations de
tuf calcaire où l’imagination de mes Arabes crut voir une sorte de ville
fantastique avec des murs, des files de maisons, des coupoles et des
tours. Cette masse sédimentaire était toute incrustée de coquillages et
faite d’une infinité de stratifications horizontales, ayant à peine
l’épaisseur de la main. Les passages et les brèches qui trouaient cet
amas singulier étaient disposés régulièrement en forme de rues, et
remplis d’une couche de sable dure et unie à sa surface. On eût dit
effectivement, à distance, d’une série de constructions humaines dont la
teinte sombre tranchait d’une façon caractéristique sur la claire arène
des coupures transversales.
Nous venions de franchir cette étrange fortification pour descendre dans
la plaine du Bodelê, quand le vent qui, depuis le matin, soufflait avec
force, se changea en une trombe de poussière et de sable. De nouveau, il
fallut que chacun s’appliquât à ne point perdre de vue son voisin ; le
son de la voix s’entendait à peine ; les traces des bêtes de la caravane
s’effaçaient au fur et à mesure sur le sol, et bientôt même nos guides
si experts en topographie furent désorientés. Où se trouvait la fontaine
d’Edinga, but de notre étape ? L’un voulait la chercher au nord-ouest,
l’autre soutenait qu’elle était au sud-ouest. Enfin, au bout de cinq
heures de marche, nous nous arrêtâmes harassés, et, renonçant à trouver
de l’eau, nous campâmes au milieu du désert.
Là, à mon grand effroi, je m’aperçus de l’absence d’Hammou, mon
incorrigible traînard. Le matin, de bonne heure, je l’avais vu faire
halte, pour se reposer, au pied de l’Amanga, et je l’avais vivement
exhorté à ne point s’attarder dans des parages où il courait tant de
risques de se perdre. Des gens expérimentés l’avaient en outre, au
moment où s’était élevé l’ouragan, averti de serrer de près ses
voisins ; puis, chacun étant occupé de soi-même, on n’avait plus fait
attention à lui. Tant que la bourrasque dura, il fut impossible de se
mettre à sa recherche ; d’ailleurs, le soin le plus pressant était de
trouver de l’eau, et, bêtes et gens, tout le monde avait besoin de
repos.
Au bout de quelques instants donc, Housein partit à la découverte. De
fontaine, nul vestige. Tout ce qu’il découvrit non loin de nous ce fut
une de ces dépressions argileuses (_Rhadir_) où l’eau du ciel se
conserve quelque temps. Le breuvage était d’une couleur gris-jaunâtre,
un peu fangeux, mais doux au goût, et nos animaux et nous, nous en eûmes
parfaitement notre suffisance. Le soir, quand le vent fut tombé, je
songeai au sauvetage d’Hammou, et, accompagné de l’esclave mahamid de
Bou Alak, j’enfourchai mon chameau et partis au plus vite.
Fouillant de l’œil le crépuscule et nous arrêtant de place en place,
nous arrivâmes, par un beau clair de lune, à cette terrasse de l’Amanga
où l’on avait aperçu Hammou pour la dernière fois. Il y avait lieu de
croire que l’indolent garçon, voyant la tempête, avait passé la journée
à dormir là, dans l’espérance que plus tard on le viendrait chercher.
Mais nous eûmes beau appeler, tirer des coups de feu, explorer chaque
recoin de la « cité fantastique », qui, aux reflets de la lune,
produisait une impression encore plus étrange que de jour, tous nos
efforts demeurèrent inutiles, et, après plusieurs heures de recherche,
force nous fut de retourner au campement, que nous n’atteignîmes que
fort tard dans la nuit.
Au matin, les investigations furent reprises par Housein Ngomati, et par
un autre de mes domestiques. Tous deux reparurent à midi sans ramener
Hammou, mais avec des informations si précises sur l’endroit où il
devait se trouver, que c’était comme s’ils l’avaient vu. C’est
réellement une chose merveilleuse que le flair de ces nomades du désert,
et mon Ngomati, en cette occasion, m’en fournit une preuve achevée. Il
avait pris comme point de départ de son exploration l’Amanga : d’abord,
du haut de son chameau, il avait examiné avec un grand soin toutes les
places un peu à l’abri du vent, en arrière des buissons rabougris et des
quelques touffes d’herbes du chemin, et, là, il avait bientôt découvert
quelques traces non encore effacées du passage de notre colonne. Dans ce
fouillis de pas de chameaux, de chevaux, d’hommes, où l’œil d’un
Européen n’aurait rien vu de bien perceptible, son regard perspicace
avait démêlé les empreintes du gros pied informe de mon Marocain avec sa
façon de marcher en dedans. Une fois sûr de cet indice, il était
descendu de sa monture, et s’était mis à étudier minutieusement et par
le détail la partie suivante de la route.
Plusieurs fois encore, il y avait retrouvé la trace caractéristique en
question, et finalement il avait pu déterminer l’endroit où l’absent
avait dû s’écarter de notre voie. Plus loin, en effet, sur un terrain
devenu plus favorable, les vestiges des autres membres de la caravane
demeuraient reconnaissables, mais on n’apercevait plus les grands pieds
d’Hammou. Mon chercheur de piste avait donc dévié de côté, et non
seulement il avait eu la chance de retrouver la trace, mais encore il
avait pu continuer à la suivre d’autant plus aisément qu’elle était
maintenant toute seule et que le vent plus faible de l’après-midi
l’avait beaucoup moins oblitérée.
A une certaine distance, l’égaré avait dû rencontrer deux personnes qui
menaient un chameau à la longe, et qui, à en juger par la direction peu
sûre de leurs pas, n’étaient pas mieux que lui-même au fait du chemin.
Tout cela, Houseïn Ngomati l’avait lu sur le sol aussi clairement que si
lui-même eût été en quart avec les personnages fourvoyés. Il avait alors
suivi ces nouvelles empreintes, qui étaient allées parfois s’effaçant
sur un espace assez long, puis tout à coup s’étaient perdues dans le
piétinement confus de tout un ferik, dont l’allure indiquait une marche
précise et qui devait se diriger vers la fontaine vainement cherchée par
nous-mêmes. C’était là encore une déduction sûre que le sieur Housein
avait tirée des vestiges multiples d’hommes et de bêtes examinées par sa
fine prunelle, et c’est pourquoi il était revenu nous dire
catégoriquement qu’Hammou se trouvait sain et sauf, en telle et telle
compagnie, à la station que nous avions manquée.
Celle-ci, la fontaine d’Édinga, était, par le fait, au sud-ouest de
nous. Nous la brûlâmes, pour aller camper le jour suivant (29 septembre)
à l’aiguade de Tangour, située au milieu d’un tel chaos de dunes, qu’il
fallait, surtout par le vent régnant, avoir une connaissance achevée du
pays pour ne s’y point égarer à chaque pas. Le pis, c’est que loin de se
presser, mes Arabes, désireux de se dédommager de leurs razzias avortées
du Borkou, rêvaient sans cesse de nouveaux coups de main. Les Oulâd
Raschid et les Missirija étaient, disait-on, cantonnés pour l’heure dans
les pâtis voisins du Bahar el-Ghazâl, et les gens de Maramma et d’Oda,
qui cheminaient avec nous, excitaient les nôtres à les attaquer. Tout
cela me rendait fort perplexe. Heureusement que mes nomades ne se
sentirent pas suffisamment en force, ce qui fit que, cette fois, j’en
fus quitte pour l’appréhension.
Le 3 octobre, le vent du nord-est faiblit ; derechef des nuages
s’amoncelèrent vers l’est, et l’atmosphère fraîchit sensiblement. Le
lendemain soir, il y eut même un peu de pluie. Deux jours après
seulement, nous atteignions la hattija de Galasô, qui appartient encore
au groupe de Tiggi. Nous marchions, on le voit, à pas de tortue, faisant
des haltes interminables, et ces lenteurs me désespéraient. Rien de plus
misérable que l’existence de nomade à laquelle je me voyais condamné.
Pour toute nourriture, je n’avais plus que des dattes ; mes vêtements
tombaient en lambeaux, et ma tente n’était plus qu’une loque au bout
d’un bâton. C’était la faim aux dents et la rage au cœur que je
m’étalais le soir sur ma pauvre couchette ; puis, le matin, je me
relevais pour prendre ma misérable pitance, et, comme tout le monde,
j’attendais dans une muette résignation que, de nouveau, l’approche de
la nuit fît trêve à la trombe de sable. Que si, d’aventure, j’insistais
auprès de nos compagnons pour que l’on marchât de l’avant, quelque
notable de la tribu s’en venait trouver le chef de notre ferik, et lui
disait, avec un air de satisfaction que j’admirais : « Voyons, frère,
pourquoi tant de hâte ? N’avons-nous pas abondance de dattes pour les
gens, et d’excellent fourrage pour les bêtes ? Qu’est-ce que l’homme
peut souhaiter de plus ? » Aussi ne décolérais-je plus, et si Hazâz, à
l’occasion, n’eût interposé son flegme oriental, il est certain que, mes
nomades et moi, nous en serions venus à une rupture ouverte.
Un moment, je me crus sur le point de gagner l’alliance d’Housein
Ngomati. Le subtil chercheur de piste était un finaud qui, depuis
longtemps déjà, désirait s’emparer de ma personne et me ramener, en
qualité de guide, à Kouka. Quoique mon dénuement sautât aux yeux de
tous, il estimait encore la tâche suffisamment rémunératrice, et ce
n’était que la dépendance où il se trouvait à l’égard d’Hazâz qui
l’avait empêché de se mettre en avant. Il s’était contenté de me gagner
par toutes sortes de menues prévenances, et avait essayé d’obtenir mon
estime, en m’ouvrant son âme à plusieurs reprises, pour me dire qu’il
était las de cette vie de brigandage et qu’il aspirait après quelque
occupation agréable à Dieu où il pourrait vivre honnêtement de son
travail. Enfin, voyant, à mon impatience, que les circonstances
devenaient favorables, il se mit à grommeler, lui aussi, contre les
stations sans fin et sans but de la caravane. Je tâchai naturellement
d’entretenir en lui ces dispositions, car je n’aurais su trouver de
meilleur guide pour rentrer au Bornou, et, un jour même, je pus me
donner la satisfaction de dire à Hazâz, mon hôte, qu’il pouvait demeurer
où il lui plaisait, et que, le lendemain, je me mettrais en route avec
Housein. Hazâz daigna à peine me répondre, sachant bien, comme je devais
le savoir moi-même, que c’était là un trait d’indépendance que mon
complice ne pourrait jamais se permettre. Le matin suivant, en effet,
nous commençâmes à charger nos chameaux, sans que personne parût
s’inquiéter de ce que nous faisions ; seulement, quand nos préparatifs
furent achevés, Hallaba, la femme d’Houseïn s’avança sans mot dire,
remit les bêtes nues comme la main, puis se contenta en s’éloignant de
lancer à son époux l’épithète d’_imbécile_, à seule fin de le rappeler,
je pense, à la subordination qui était son lot, comme mari d’une Oulâd
Sliman.
Le 13 octobre enfin, nous nous ébranlâmes derechef, et fournîmes une
étape de trois heures et demie, jusqu’à la fontaine d’el-Heimar. Là, je
me vis menacé d’une nouvelle station ; car, à peine y étions-nous, que
j’entendis le tambour d’Abd el-Dchlîl résonner sur un rhythme qui
indiquait des projets belliqueux. Le chef des Dâza venait effectivement
d’arriver, apportant la nouvelle qu’un détachement d’Arabes ouadaïens
faisait en ce moment route pour le Borkou ; c’était là une occasion de
butin que mes compagnons n’entendaient point perdre, et ce, malgré la
parole de paix que naguère les députés de la tribu avaient, on l’a vu,
donnée au sultan Ali.
Ce manque de foi acheva de m’exaspérer. Je leur fis des reproches les
plus amers, en leur remontrant, dans un parallèle injurieux, combien ils
étaient maintenant loin de leurs ancêtres, qui, pour rien au monde, ne
se fussent parjurés ; mais ce fut, de ma part, peine perdue : à tout,
ils avaient pour réponse ce sophisme, que leurs envoyés s’étaient
engagés sans avoir pris l’avis de la tribu, et que leur parole
n’obligeait qu’eux, de même qu’ils avaient gardé pour eux seuls les
présents que leur avait fait le roi Ali. Il y a plus : bien que le
hasard eût voulu que, le même jour, un oncle maternel d’Abd el-Dchlîl
fût arrivé du Bahar el-Ghazâl, et qu’il eût affirmé sous serment
qu’aucune caravane d’Arabes ne se trouvait en route pour le Borkou, nos
gens chez qui, après un long jeûne, on venait de réveiller l’appétit du
butin, refusèrent de démordre de leur dessein ; supposé qu’il n’y eût
point de caravane, on se dédommagerait, disaient-ils, par une incursion
contre le Woun. Sur quoi, un ban de guerriers rebroussa chemin à travers
le Bodelê.
Juste à ce moment, arriva la nouvelle que les Touareg Kelôwi méditaient
eux-mêmes de nous attaquer à l’une des prochaines stations du Bodelê.
Qu’y avait-il de fondé dans ce bruit, comme dans toutes les rumeurs du
même genre qui se répandent, en ces régions du désert, avec une rapidité
inconcevable, c’est ce que nul n’eût pu dire. Toujours est-il qu’on se
remit en route, pour gagner la fontaine de Korô, où l’on parvint le 15
octobre. Là, pour autre malchance, une sorte d’épidémie de grippe se
déclare parmi nos chameaux, et par surcroît, dès le lendemain 16
octobre, nos pillards revinrent les mains vides et de mauvaise humeur de
leur expédition en aval. De caravane d’Arabes ouadaïens, il n’y en avait
en effet pas l’ombre, et quant à l’attaque perfide contre le Woun, ils
avaient été forcés d’y renoncer, vu qu’elle s’était trouvée éventée.
Nous reprîmes donc notre marche de colimaçons au travers des plaines
basses du Torô, pour arriver le 22 octobre à la dernière station du
Bodelê. Là, comme je me flattais enfin de l’espérance que mes compagnons
en avaient fini avec leurs rêves malheureux de razzias, une nouvelle
information alléchante vint ranimer leur soif de butin. On venait
d’apprendre qu’une colonne d’Oulâd Raschid se trouvait aux pacages du
Bahar el-Ghazâl avec de grands troupeaux de chameaux. Comme on ignorait
cependant encore l’endroit exact où elle était, on dépêcha un éclaireur
chargé de rapporter des nouvelles précises, et, en attendant, on se
remit à pousser tout doucement au sud-ouest, pour atteindre, le 29,
l’aiguade d’Aumagguer, où il y eut encore de longs jours de halte. Le 8
novembre seulement, l’envoyé revint : il avait vu effectivement de ses
yeux la superbe caravane de chameaux des Oulâd Raschid ; par malheur,
ajouta-t-il, les Arabes sus-nommés présentaient une telle force
numérique, qu’une attaque contre eux demeurait chose très aléatoire. Là-
dessus, on tint une assemblée générale, et, après bien des supputations
de toute sorte, on finit par conclure qu’on n’était pas rigoureusement
en état de tenter le coup de main.
Le lendemain 9, nous transférâmes notre campement près de la fontaine
d’Hâdcha (que l’on appelle aussi Bou Talha), et, de là il fut décidé
qu’on irait à marche forcée jusqu’à la première station du Kânem. De
razzias, ici, il ne pouvait plus en être question ; de plus, l’espace à
parcourir était absolument dénué d’eau ; force était donc d’aller en
avant. Il n’était que temps pour moi, car j’étais à peu près épuisé ;
sans un plat de bouillie d’_akresch_ que mes compatissantes amies et
voisines, Hallaba, Schwêcha et autres, daignèrent par-ci par-là
m’octroyer, j’ignore comment je me serais tenu debout.
Le 10 donc, nous sortîmes de l’Egueï, et, le surlendemain, nous
atteignions la première station du Kânem dans cette direction, à savoir
la fontaine de Bou Foumin, sise dans une vallée que les Dâza appellent
Killori. Mon cheval, affamé et tout en côtes, n’avait plus la force de
me porter, et j’étais obligé de le mener ou plutôt de le traîner à la
bride, sur les derrières extrêmes de la caravane. En dépit de notre
ferme propos d’aller vite, un caprice de nos dames, caprice dont je ne
pus savoir le motif, mais qui faillit causer une insurrection du sexe
mâle, nous fit perdre encore vingt-quatre heures en ce lieu, d’où nous
ne repartîmes que le 14. De là, filant toujours au nord-ouest, nous
traversâmes l’enneri Menou ou Monou, district couvert d’un gramen nommé
Askanit, dont les capsules hérissées d’ardillons nous accrochaient, dès
que nous nous couchions, les vêtements et la peau. J’y vis aussi pour la
première fois une plante à la hampe charnue que je ne connaissais pas ;
on l’appelle _Damous_, et elle pousse après la saison des pluies sous le
couvert épais d’autres tiges herbacées de la zone. Cette plante se mange
et a la petite saveur amarescente de l’asperge verte qu’on arrange
d’ordinaire en salade dans le sud de l’Europe.
Nous étions rentrés dans la région du sanglier, du porc-épic, du
fourmilier, et surtout du chien hyénoïde, le « chien sauvage » (_Kelab
el-Chala_), comme l’appellent les Arabes. L’enneri Kou ou Zommèze, où
ensuite nous campâmes, est une vallée dans laquelle on trouve, en temps
ordinaire, de vastes champs de douchn ; mais, pour le moment, elle était
dévastée, et les habitants, sans doute à cause des derniers faits de
guerre, en avaient abandonné les cultures, sans y avoir même achevé la
récolte. L’aspect de ces plantations ne m’en donna pas moins l’espérance
de voir enfin cesser la longue diète de notre existence pastorale.
Nos gens, eux aussi, commencèrent à se sentir un peu plus chez eux. Les
plus avisés se mirent sans répit en quête des silos (en arabe
_matamir_), qui avaient pu d’aventure échapper aux Ouadaïens, et Houseïn
Ngomati notamment déployait en cette recherche une si étonnante
sagacité, qu’il passait le plus sérieusement du monde pour flairer la
provende sous terre. Il faut dire d’ailleurs que les indigènes ont un
art extraordinaire pour dissimuler leurs silos, et qu’ils excellent à
replacer si bien, sur le trou une fois rempli, la couche de terre
correspondante avec toute sa végétation de gramens, que, pour un
observateur ordinaire, il ne reste nulle trace de l’opération. Mais
Houseïn, lui, découvrait toujours quelques indices accusateurs, qui,
pour les autres, ne signifiaient rien : tantôt, c’était une
imperceptible différence de fraîcheur entre les herbes ; tantôt, c’était
une plante que le fouisseur avait un peu endommagée ou une touffe de
chaumes légèrement pincée. Chaque jour le fin limier explorait ainsi le
sol d’alentour, taisant soigneusement ses trouvailles, afin de n’avoir,
le cas échéant, à partager avec personne.