leurs voisins, offrent aussi à peu près le même type que ceux-ci, un
tantinet plus foncés de teint peut-être, à les prendre en bloc, mais
aussi maigres, presque identiques de corps et de visage, s’habillant, se
coiffant et se logeant d’une façon analogue. Seulement, comme ils vivent
moins retirés du monde, et que, demeurant dans un pays de plaines, ils
ont des rapports avec le Kânem, l’Ouadaï et le Bornou, ils sont un peu
moins frustes de manières. Ils ont le renom d’être gens sans foi,
poltrons, cruels et rusés ; toutefois il ne faut pas oublier que cette
réputation leur est faite par des peuplades qui, elles-mêmes, se
permettent contre eux toutes sortes de violences et de félonies. Somme
toute, je crois qu’au point de vue moral, ils peuvent être assimilés aux
Tedâ.
Dans les relations sociales, ils affectent, comme ces derniers, une
politesse très cérémonieuse, bien que leurs salutations ne soient pas
tout à fait d’aussi longue haleine que celles qui sont en honneur dans
le Tou (Tibesti). Le matin, quand ils se rencontrent, ils échangent
volontiers cette formule : « _Laha nizzeda ?_ Le soleil s’est-il bien
levé pour toi ? » L’après-midi, ils se disent : « _Laha ntougouda ?_
T’es-tu bien trouvé du repos de midi ? » Et lorsqu’ils sont restés
quelques jours sans se voir, ils s’enquièrent de la façon dont ils se
sont portés pendant les divers moments de l’intervalle, et spécialement
durant la nuit. Ce n’est que lorsque l’absence a été un peu longue,
qu’on se tend la main et qu’on se demande : « _Laha intscheda ?_ Comment
cela va-t-il ? » Souvent aussi, toutes ces questions et formules de
souhait s’enchevêtrent les unes dans les autres et se répètent un nombre
infini de fois, sans pourtant être accompagnées de ces modulations
minutieuses de voix qui, en dépit de la dignité avec laquelle
s’accomplit la chose, paraissent si drôles chez les Tedâ.
Même réserve scrupuleuse du reste dans les rapports entre parents et
alliés ; même attention à ne jamais désigner par son nom propre un chef
de famille. Ajoutons qu’au Borkou comme au Tibesti, les forgerons
constituent une caste de parias, et que, grâce aux enseignements
réguliers des missionnaires snousis, le fanatisme y est des plus
accentués[86].
Pour la vie politique, elle est, dans ce petit pays, encore plus
émiettée que dans le Tou. Chaque tribu de nomades obéit à son chef
traditionnel, chaque localité vit à part, sans nul lien avec la voisine.
Tout au plus, de temps à autre, le chef de l’une des peuplades acquiert-
il un peu d’autorité sur les autres groupes ; c’est ainsi qu’il y eut un
moment où, sous le titre de _Derdê_[87], Kêdela Agrê, chef des Boultoa,
jouit d’une certaine influence personnelle parmi la tribu des Boulgeda,
et, conséquemment, parmi une partie des tribus établies au sud du
Borkou ; mais c’est un fait qui, depuis longtemps, ne s’est plus
produit ; lors de mon passage dans le pays, les personnages un peu
dominants étaient, non pas deux chefs de tribu, mais deux fils de chefs
de tribu, appelés l’un et l’autre Adama.
La population sédentaire (Dongosâ) a, de son côté, ses _Kodmouls_ ou
chefs à turban héréditaires[88], dans les vals Jin, Boudou, Tiggi et
Zarda. La dignité de Derdê, au lieu de passer au fils aîné, reste au
plus ancien de la famille, ou, à défaut de proches parents, est dévolue
à l’élection. Il arrive aussi assez souvent que le Derdê légitime se
voit relégué dans l’ombre par un de ses concitoyens plus intelligent et
plus énergique, qu’on reconnaît volontairement pour chef effectif. J’en
ai cité ci-dessus un exemple, et je rappellerai, à cette occasion, le
rôle singulièrement effacé que Tafertemi joue au Tou.
III
Du côté de l’est, la limite du Borkou est la route qui mène de Benghâzi,
c’est-à-dire du nord-est de la Grande-Syrte, aux districts nord de
l’Ouadaï, en passant par les oasis d’Oudjilah (Désert de Libye) ; au
sud-est, la frontière est le chemin qui relie l’oasis de Woun à cette
même partie du royaume ouadaïen. De ces deux routes, la première n’a
encore été parcourue en entier par aucun voyageur européen[89] ; mais,
depuis un certain nombre d’années, elle est régulièrement fréquentée par
les Medjâbra, habitants de l’oasis de Djâlo, du groupe Oudjilah.
Excessivement pauvre en aiguades, elle représente un trajet très long,
d’une monotonie extrême, et, vu la platitude du terrain, à peu près
constamment en droite ligne, le long du 21e degré de longitude est
(méridien de Greenwich).
Entre Djalo et Koufarah s’étend un plateau tout à fait aride, auquel
succède jusqu’au Wanjanga une plaine déserte, également dénuée d’eau ;
mais à partir de Wanjanga, les points aquifères deviennent plus
nombreux, et, à l’hattija Arâda des Mahamid, on atteint le territoire
ouadaïen. Le vaste groupe des oasis de Koufarah, recolonisé dans ces
derniers temps par les Snousis, et le petit pays de Wanjanga, situé
entre le 18e et le 19e parallèle[90], sont donc les principales stations
de cette route. Son point terminal au sud est Abesché, capitale de
l’Ouadaï, qui semble se trouver au 14e degré de latitude nord[91]. De
Jarda, le val borkouan le plus au nord-est, on gagne, je l’ai dit, en
quatre jours de marche, la partie nord-ouest du Wanjanga, à savoir
l’oasis de Jôa. Les stations aquifères du chemin sont Oguï, Eddeki et
l’hattija Omm es-Sôda. De Jôa à Teli, le point le plus au sud-est du
même pays, et où se trouve, paraît-il, un lac salé, on compte une longue
journée de marche. Ces deux localités sont les seuls centres de
population de cette petite contrée, fort surfaite jusqu’ici, et dont les
habitants paraissent parents, non point des Toubou, mais des gens de
l’Ennedi.
La région, que les Tedâ du Tou appellent _Ennedi_, les Dâza _Eï Annanga_
(rochers de l’Anna), les Oulâd Sliman _Beled el-Terâwia_, les Arabes du
Soudan _Beled el-Bidêjât_, et ses habitants, de leur propre nom, _Baelé
Bê_ ou pays des Baelé, est située, à l’est de l’Ouadaï, à la même
distance à peu près qu’en est le Borkou à l’ouest. Pas un Européen n’y a
jusqu’à ce jour pénétré ; moi-même j’ai dû renoncer à la visiter ; mais
j’ai pu, par bonheur, me procurer sur elle certains renseignements que
je transcris ici.
Pour s’y rendre du Borkou, mes nomades pillards ne mirent pas moins de
dix jours, en passant par diverses stations, dont la plus connue est au
val Bidâdi (ou Badâdi), situé à quatre journées de marche encore de la
vallée ouest la plus fréquentée de l’Ennedi, celle de Nikaoulé. Mais on
y va d’ordinaire par Woun et le lac salé de Fôdi (ou Woudi) en sept ou
huit jours.
Du val Nikaoulé, on atteint en huit jours, par Teli, la vallée
ouadaïenne d’Harâda au sud-ouest, cette station ci-dessus mentionnée de
la route qui relie Benghâsi au Soudan, et qui est encore à quatre jours
d’Abesché. De Woun au même point, le trajet est plus court d’une
journée ; stations par cette voie : Djourâb, Bokâlia, Oschim (arabe Bou
Haschim) Harâ et Argâné.
Tout le territoire compris entre les contreforts des monts tibestiens au
nord et le district rocheux des Bidêjât à l’est, semble s’incliner à
l’ouest-sud-ouest, dans le sens où courent la plupart des vallées. C’est
à l’extrémité sud de cette région que se trouvent les cantonnements des
Arabes vivant sur la lisière nord de l’Ouadaï, savoir les Mahâmid, les
Oulâd Raschid et les Missirija. A l’automne, les deux premières de ces
tribus remontent au nord jusqu’à Hârâ et Oschim, et la troisième
s’avance au nord-est jusqu’au pays des Baelé. Par contre, à la même
époque de l’année, les Nakazza quittent Oschim et Harâ, pour descendre
au sud jusqu’au val Arâda.
Pour en revenir, l’Ennedi ou Baelé Bê est situé en bloc entre les 21e et
25e degrés de longitude est (Greenwich), et les 16e et 18e parallèles ;
la partie habitée de ce territoire ne dépasse guère, il est vrai, vers
l’ouest le 22e degré, et, vers le nord, ne semble pas atteindre le 18e ;
mais les Baelé eux-mêmes n’en calculent pas moins l’étendue comme allant
du Wanjanga, au nord, jusqu’à la route de l’Ouadaï, au couchant. Vers le
sud et l’est, la délimitation de la frontière demeure peu aisée, à cause
de la pénétration insensible qui se fait de ce côté entre les Baelé et
leurs congénères et voisins, les Zoghâwa ou Zaghâ. La région n’est point
du reste connue en détail même des peuples et des tribus limitrophes.
Pendant mon séjour chez les Oulâd Sliman, je n’ai pas rencontré un Arabe
ou un Dâza qui eût dépassé, à titre d’excursionniste pacifique, la
partie nord-ouest du pays, et plus tard, quand je suis allé au Darfour
et dans l’Ouadaï, je n’ai trouvé, même chez les gens qui avaient le plus
voyagé, qu’une notion toute superficielle des districts sud et sud-est
de cette contrée.
Disons pourtant que le val Nikaoulé, ci-dessus mentionné comme étant le
plus au nord-ouest de l’Ennedi, paraît avoir une journée et demie de
long, sur quelques kilomètres de large. Au milieu se trouve un lit
fluvial, de 50 mètres environ de largeur, issu du massif des monts Bêrê,
et qui en recueille les eaux à l’époque des pluies. Dans cette vallée,
en partie boisée, s’embrancheraient au sud-est les enneris Tebi et
Kourdi ; plus haut, dit-on, vers le nord-est, on rencontre l’enneri
Mourdo ou Mourdi, long de deux jours de marche, avec un lit fluvial de
plus de cent mètres de largeur, venant des roches des monts Adi Ming. De
la même chaîne arrivent du sud-est les enneris étroitement encaissés
d’Aga et de Goûra. Citons encore, à un jour à peu près par delà les
montagnes où s’amorce le val Kourdi, l’enneri Bosso, puis, au sud-ouest
de celui-ci, le petit val Beti, et, au sud-est, le val Borô, point où
s’arrêtaient, vers l’orient, les connaissances topographiques de ceux
qui me renseignaient.
Vers l’extrémité ouest du Nikaoulé, se placerait comme affluent, de
gauche, l’enneri Dougguerô, né dans le massif rocheux précité, lequel
semble se prolonger au sud-ouest ; plus à l’occident, à deux journées
environ du Nikaoulé, s’inclinerait vers l’ouest l’enneri Nou ou Nouï ou
Ndouï, long d’une journée et demie de marche à peine, mais très large et
pourvu d’une végétation luxuriante. A quelques heures de son point
d’origine, mes nomades pillards m’ont dit avoir débouché dans un autre
val, assez étroit et de peu de longueur, appelé l’enneri Wou, qu’une
intumescence de rocher sépare au nord-est du val Dougguerô. Enfin, à
deux journées au sud-est de l’enneri Wou, serait situé l’enneri Nêhi ou
Nôhi, très large aussi, courant parallèlement au premier, et sortant
d’un massif rocheux qui se prolonge au sud et donne naissance à un autre
val, fortement encaissé, l’enneri Arschê ou Aschê.
Mais la vallée maîtresse de tout le pays, celle qui est le centre du
trafic des Baelé entre eux et avec les Zoghâwa leurs voisins, c’est
l’enneri Billia, qui naît tout à fait à l’est et semble avoir un long
développement, vers l’ouest d’abord, puis vers le sud-ouest. Les monts
qui l’enserrent à son origine lui forment, paraît-il, un encadrement
continu, qui va s’abaissant peu à peu jusqu’à son extrémité occidentale,
où une plaine déserte le sépare, d’un côté, de l’enneri Borô, et, de
l’autre, des vals Nêhi et Arschê. De l’hattija Bosso, on l’atteint, dit-
on, en trois journées de marche vers l’est-sud-est, tandis que, de
l’enneri Erdêbé, il faut pour y arriver quatre bons jours de trajet au
sud-sud-est.
Les roches noires de son point initial continuent d’essaimer au sud-est
vers un district dont on n’a pas pu me dire le nom, mais qui est
vraisemblablement la région pétrée des Zoghâwa du Darfour. Ajoutons,
pour finir cette notice topographique, qu’à quatre jours au sud-est du
val Bosso s’étend, de l’est à l’ouest, un dernier enneri très encaissé,
qu’on appelle Schekkelê.
On voit que, comme l’indique du reste la désignation d’_Eï Annanga_
(monts rocheux des Baelé), appliquée par les Dâza au pays, nous avons
affaire ici à une région essentiellement accidentée, dont le plus haut
relief est à l’est, ainsi que le prouverait d’ailleurs l’inclinaison
générale des vallées dans le sens opposé. On est tenté de voir en ce
_Hochland_ un prolongement de la puissante chaîne qui montre au Tibesti
ses sommets principaux, et dont on peut suivre de là le développement
ininterrompu jusqu’à Dimi, point qui n’est qu’à quatre jours de marche
des districts septentrionaux de l’Ennedi. Il est vrai que, d’un autre
côté, les monts des Baelé semblent se continuer presque tout d’une
pièce, quoique diminuant de hauteur et de masse, dans la direction sud-
est, pour rejoindre peu à peu, à travers le pays des Zoghâwa, le relief
central du Darfour, c’est-à-dire les monts Marra.
Ces intumescences ennediennes, d’une altitude médiocre au demeurant,
sauf aux points de naissance des enneris, où elles forment, paraît-il,
de véritables montagnes, sont faites de roches nues et sombres, comme
celles qui donnent au Tibesti une physionomie si revêche. On y trouve
cependant aussi des formations de couleur rougeâtre, telles qu’il s’en
présente çà et là au Borkou. Le sol, pauvre en humus, est, dit-on,
ferrugineux par endroits ; mais le principal produit régional est le
sel.
Si les habitants de l’Ennedi ont été jusqu’alors regardés comme une
branche de la famille Toubou, cela tient à deux causes : d’abord à ce
que les Arabes, d’où nous sont venues nos informations, désignent
volontiers sous le nom générique de _Korân_ tous les gens du Sahara
oriental qui ne sont ni Égyptiens ni Arabes ; en second lieu, à ce que
les vallées nord et nord-ouest du pays (enneris Nikaoulé, Tebi,
Dougguero, Mourdo, Erdêbé) sont effectivement peuplées de Têda et de
Dâza. Mais les enneris Kourdi et Nou ont, pour leur part, une population
mixte, et tous les autres districts sont au pouvoir exclusif des Baelé.
La région entière peut renfermer une vingtaine de mille âmes, dont
quatorze mille Baelé.
On prétend qu’autrefois l’Ennedi était assez bien cultivé ; il paraît,
en tout cas, n’en être plus de même aujourd’hui. Ses habitants, tant
indigènes qu’émigrés, sont tous des nomades, qui se meuvent, il est
vrai, dans un cercle de peu d’étendue ; les Baelé en particulier ne
sortent guère de leurs vallées, où ils vont errant d’un pâtis à l’autre.
L’abondance de fourrage qu’ils doivent à la fréquence des pluies
engendrées chez eux par le voisinage de contrées où il pleut
régulièrement dans l’été, leur permet d’élever de grands troupeaux de
chèvres, de brebis et de chameaux. Leur race ovine, à longs poils, est
excellente ; leurs chameaux, je l’ai déjà dit, ont une réputation toute
spéciale, et sont, partant, un objet de razzias, non seulement pour les
tribus d’alentour, mais même pour les Touareg du sud-est, qui n’hésitent
pas à faire mille kilomètres, afin de capturer ces bêtes d’élite,
extraordinairement lestes et robustes, habituées au terrain rocailleux,
et pouvant supporter le climat du nord aussi bien que celui du Soudan.
Bien que les Baelé aient plus d’un trait de ressemblance avec les
Toubou, ils se rapprochent cependant davantage des Zoghâwa, leurs
voisins du sud-est. Au lieu de vivre tout à fait disséminés, comme les
Tibestiens, ils se groupent par douars, et à leurs huttes, de forme
ronde, attiennent toujours des parcs à bétail. Ils sont d’ailleurs plus
hauts de taille, plus riches en muscles, plus corpulents que les hommes
du Tou ; en revanche, ils sont moins bien proportionnés de corps, plus
lourds d’allures, plus épais de visage. Pour leur teint, il est de la
nuance _achdar_, comme celui des Dâza.
Au point de vue de la civilisation, ils sont restés en arrière de leurs
voisins du Désert et du Soudan. L’Islam paraît bien avoir rallié presque
en entier leur tribu ; mais le paganisme y a conservé quelques
adhérents, et la masse convertie à la religion du Prophète n’est guère
mahométane que de nom ; aussi les Snousis, lors de mon voyage,
songeaient-ils à installer dans le pays un établissement de
missionnaires.
N’entreprenant point de voyages commerciaux, les Baelé trafiquent, avec
l’Ouadaï, surtout par l’intermédiaire des Mahâmid de l’Arâda, et, avec
le Darfour, par le canal des Zoghâwa, leurs cousins. On m’a pourtant
affirmé qu’à une époque antérieure, l’Ennedi était relié à la région du
Nil par un chemin de caravanes. Les membres de l’expédition de Rohlfs
dans le Désert de Libye ont cru effectivement retrouver quelques
stations de cette route, et il est resté de tradition dans l’oasis de
Dachel, à près de mille kilomètres de distance, que des nomades appelés
Bidêjât y sont venus jadis faire des incursions.
Quant aux pays situés à l’est de l’Ennedi, tout ce que mes Dâza ont pu
m’en apprendre, c’est qu’à sept jours de marche au delà de Billia, dans
cette direction, on atteint le territoire des Arabes Hinjai, qui sont,
dit-on, ennemis des Baelé. Mais sans doute que le mot _Arabes_ ne doit
pas être pris ici dans son sens littéral et usuel ; il suffit que la
peuplade en question se compose de nomades, différant à quelques égards
des Dâza, des Baelé et des nègres du Soudan, pour qu’on lui applique
cette désignation, et il est de notoriété que sur la route de caravanes
qui va du Darfour à Soujout en Égypte, la plupart des stations aquifères
sont aux mains des Zoghâwa, lesquels souvent infestent la section sud du
chemin. Il y a donc lieu de croire que les soi-disant Hinjai sont tout
simplement un détachement de cette tribu ; leur nom, en tout cas, ne
semble pas connu sur la route de l’Ennedi au Darfour, laquelle traverse
le territoire des Zoghâwa ; il n’est question de ce côté que de la
puissante et guerrière tribu des Billanga, qui parle, dit-on, un idiome
rapproché de la langue des Baelé.
Politiquement, l’Ennedi relève de la suprématie du roi de l’Ouadaï.
L’organisation, à l’intérieur, y est des plus rudimentaires ; chaque
vallée, je le répète, se gouverne à part, et, pour peu que les habitants
de deux enneris voisins l’un de l’autre n’appartiennent pas au même
groupe de tribu, non seulement il n’y a entre eux aucune cohésion, mais
souvent ils vivent sur un pied d’hostilité ouverte. La dignité de chef
est héréditaire, ou du moins demeure dans la même famille. Quant à la
justice, elle se rend d’une façon toute patriarcale, comme chez les Tedâ
et les Dâza.
IV
En résumé, comme on l’a pu voir, ce serait une chose malaisée que
d’établir le groupement rigoureux de peuplades plus ou moins parentes
l’un de l’autre, et qui, en se pénétrant mutuellement, ont modifié d’une
manière sensible leurs types et leurs caractères respectifs. Qu’on
ajoute à cela l’action exercée à travers les siècles par les divers pays
et par les climats, l’altération ou la disparition successive des
idiomes, et l’on comprendra quelle étude complexe exigerait la
classification dont je parle.
J’ai dit, à propos du Tibesti, comment Hérodote, parlant des Garamantes,
habitants du Fezzan actuel, leur oppose une peuplade d’Éthiopiens
troglodytes, dont les traits semblent tout à fait convenir aux Têda, et
j’ai montré en même temps comment, par suite de son existence retirée et
de la pauvreté de son pays, cette peuplade a dû conserver depuis
l’antiquité son indépendance et son type d’origine. Ni chez Hérodote, ni
bien après lui, alors que la région primitive des Garamantes eût été
réduite en province romaine sous le nom de _Phasania_, le Tou et ses
habitants ne sont désignés par un nom spécial. Plus tard encore, après
la chute du second empire des Garamantes, c’est-à-dire au milieu du
douzième siècle, nous voyons l’écrivain arabe Idrisi faire la
description d’un grand royaume des Zoghâwa, qu’on retrouve de nouveau
mentionné par Ibn Saïd à la fin du treizième siècle, par Ibn Batouta, au
milieu du quatorzième, et par Makrisi, au début du quinzième. De même,
les historiens de cette période nous parlent de l’expansion d’un royaume
de Kânem, devenu ensuite le Bornou, qui finit par soumettre les Zoghâwa,
et ensuite se disloqua à son tour ; mais du Tou, non plus que du Borkou,
on ne rencontre pas de mention expresse, et il n’est point probable que
ces deux pays aient fait partie d’aucun des grands États qui ont
successivement dominé dans le Sahara oriental. Ils ont pu par moments
payer le tribut ou subir des incursions périodiques, ils n’ont pas dû
être incorporés d’une façon régulière et permanente. Je mets
naturellement à part le Kawâr, qui, commandant en quelque sorte la route
du Bornou, se trouvait constamment sur le passage des conquérants venant
du nord ou du sud. Et cependant ses habitants sont toujours désignés
sous le simple nom de « gens de Kawâr », sans que nulle part il soit
fait allusion aux autres tribus de la famille toubou. Il est possible
aussi que les historiens, qui attribuent par mégarde aux peuplades
dominant dans ces contrées une véritable existence en corps d’État,
aient implicitement englobé avec eux d’autres tribus plus éloignées,
moins connues ou de peu d’importance. Il est certain, dans tous les cas,
que Makrisi s’exagérait fort l’extension territoriale des Zaghaï
(Zoghâwa), et que Léon l’Africain, d’autre part, commettait une erreur
semblable à propos des Koran.
Toujours est-il que dans les documents historiques en question, il n’est
fait aucune distinction ethnologique entre les peuplades mentionnées,
sauf cependant pour les Zoghâwa qu’Ibn Chaldoun range parmi les berbères
_voilés_ du désert (_Moulat-temoun_)[92], et que toutes sont simplement
mises en opposition, au point de vue du caractère national, avec les
habitants du Soudan. Ce n’est qu’au commencement de notre siècle, chez
l’écrivain Mohammed et-Tunisi, qu’on trouve pour la première fois une
peinture de ces Koran, que l’on ne connaissait encore que vaguement, par
ce qu’en avait dit Léon l’Africain, à savoir que c’était un peuple
foncièrement barbare, nomade de mœurs, parlant une langue
incompréhensible, et habitant la partie sud-est du Sahara[93].
Le même Léon l’Africain, dénombrant la population du désert de Libye,
étendu, selon lui, de l’Océan atlantique au Nil, citait comme la tribu
la plus orientale celle des Bardoa (Berdoa, Berdeoa, Birdeva, Berdeva),
qu’il rangeait avec les Targa (Touareg) parmi les peuples numides. Il
disait que leur territoire touche à l’ouest le pays des Lemta, voisins
des Touareg, au nord le Fezzan et Barka, à l’est le désert d’Oudjila, et
au sud celui du Bornou : d’où il résulte qu’il identifiait entièrement
leur pays avec celui des Toubou actuels. Leur siège principal était,
selon lui, à 500 milles environ de l’Égypte, en un district où les
découvrirent des voyageurs qui, partis de ce dernier pays, se croyaient
fourvoyés du côté d’Oudjila[94]. Dans les mêmes parages, Makrisi avait
déjà signalé une tribu berbère du même nom, et c’est d’après ces
témoignages que le monde savant prit l’habitude de considérer les
Toubou, sur le territoire desquels devait nécessairement se trouver
située la région des Bardoa, comme des parents des Touareg, comme des
Berbères plus ou moins mélangés. Et ce qui confirma cette idée, c’est
que les anciens colonisateurs du Kânem, le berceau du futur royaume
bornouan, passaient pour avoir émigré du nord à travers ce désert libyen
où étaient les cantonnements des Bardoa, et que les hommes instruits du
Soudan, ceux qui étaient au courant de l’histoire, assignaient à la
dynastie bornouane une origine berbère. Léon l’Africain dit expressément
que le roi du Bornou était de la souche libyenne des Bardoa.
Plus tard, lorsque Barth, à la suite de ses études linguistiques, eut
cru devoir affirmer la très proche parenté des Kanouris et des Tedâ, on
s’empressa de rattacher ces derniers à la race nègre, dont on ne doutait
pas que les habitants du Bornou ne fissent partie, et Barth lui-même,
pour concilier son assertion avec celles de Léon l’Africain et de
Makrisi, supposa qu’au temps de ces écrivains une tribu de Bardoa
conquérants avait émigré du désert libyque au pays des Toubou et s’y
était fixée à demeure. Mais c’est là une hypothèse qu’il ne paraît guère
possible d’admettre.