Peu à peu, cependant, les dattes du Ngourr achevèrent de mûrir, et,

bêtes et gens, nous n’eûmes bientôt plus d’autre nourriture, vu la

décroissance correspondante de la provision de grain apportée du Kânem,

et les difficultés de plus en plus grandes qu’on avait à se procurer de

la viande. Une vache que j’avais un jour rapporté de Jin, après l’avoir

payée un prix fou, me fut volée, à peine abattue, par des Arabes du

voisinage. Les indigènes, plus que tous les autres, souffraient

horriblement de la famine. Mon quatrième et dernier chameau avait crevé,

sur le pâtis même, pour avoir mangé trop de fourrage frais, ce qui lui

avait donné le « gros ventre », et, comme une seconde razzia des

nomades, dirigée cette fois contre le Tibesti, n’avait pas eu plus de

succès que la première, le bétail était monté à des prix toujours plus

exorbitants, au point qu’en échange d’un poulain, superbe il est vrai,

je dus donner une tobe surfine, quatre vêtements ordinaires du Bornou,

plus trois thalers Marie-Thérèse. Il est vrai qu’Abd el-Dchlîl me

restait redevable d’un chameau, en échange de trois costumes d’Haoussa

que je lui avais cédés pour qu’il en fît présent à ses amis, les chefs

dâza du Borkou ; mais je ne voyais pas d’où je pourrais tirer les deux

autres bêtes qui m’étaient absolument indispensables. Une mortalité qui

se mit sur l’espèce vint encore rehausser les prix, sans même nous

valoir en compensation, vu l’éloignement des pâtis frappés, un surcroît

de viande. Vainement, pour avoir les animaux sommiers dont j’avais

besoin, j’essayai de troquer mon cheval et ma tente, toutes mes

tentatives n’aboutirent à rien.

Le 17 août, la cueillette étant terminée dans le Ngourr, on l’alla faire

dans l’Elleboé, oasis située à douze ou quinze kilomètres plus au sud-

est. De là, j’eusse volontiers poussé une pointe jusqu’à cette spacieuse

vallée de Woun, la seule du Borkou qui se soit maintenue franche de la

domination arabe ; mais, outre que je n’avais rien à porter en cadeau

aux chefs du pays, mes nomades étaient trop occupés de leur récolte et

en trop mauvais termes avec les Nakazza, habitants de la susdite vallée,

pour que je pusse tenter l’excursion. On apprit d’ailleurs qu’Assouad,

revenant de l’Ouadaï, se trouvait précisément dans le Woun avec le

missionnaire snousi qui m’en voulait tant, et il va de soi que je ne

tenais pas à faire isolément la connaissance de ce dernier personnage.

J’avais du moins espéré pouvoir enfin, à Elleboé, me procurer de la

viande fraîche ; mais cet espoir fut aussi déçu, par le manque absolu de

chèvres. J’avais une telle envie de manger gras que, le soir de notre

retour au Ngourr (21 août), au risque de me faire mourir, je me jetai

sur un restant presque putréfié de chair séchée qui provenait de la

dernière vache abattue.

On commença enfin à parler de revenir du côté de Galakka, l’usage étant

que les hommes seuls procédassent à la récolte des dattes dans les

vallées septentrionales du Borkou ; on attendait seulement, pour partir,

l’arrivée d’Assouad et du cheik snousi. La rentrée en scène de ce

dernier, qui ne tarda pas en effet d’apparaître au douar d’Assouad, à

Ngourr Mâ, tandis que nous étions à Ngourr Tigrê, fut pour moi une

source nouvelle de tracas. Ce saint homme ne se mit-il pas à exciter

publiquement les Arabes à me tuer, en leur remontrant les périls que

devait attirer sur eux l’intrusion d’un premier Chrétien dans le pays,

et en leur affirmant que ce meurtre leur donnerait un droit assuré aux

félicités du paradis ? Le résultat de ces prédications fanatiques fut de

me sevrer de la dernière jouissance qui me restât, à savoir mes

promenades solitaires dans le bois de palmiers ; du moins, si je m’y

hasardais, n’était-ce plus qu’avec une escorte bien armée.

Heureusement que toute vertu hospitalière, j’en eus la preuve en cette

occasion, n’était pas éteinte dans le cœur de mes Arabes. Comme le

missionnaire refusait, à cause de moi, de venir à Tigrê, Mohammed Ibn

Omar et Hazaz, son beau-frère, allèrent, revêtus de leurs plus beaux

habits, visiter le farouche Snousi à Ngourr Mâ. Ils le trouvèrent au

milieu des nomades, et en train de les morigéner ainsi que des marmots

désobéissants.

Hazâz, qui ne l’avait jamais vu, commença par lui dire _ex abrupto_

qu’il regrettait que, pour leur première rencontre, il y eût entre eux

un petit désaccord, et, devant la multitude rassemblée il lui demanda de

répéter formellement tous ses propos à mon égard. Le pieux docteur ne se

contenta pas de les répéter, il les amplifia en outre de toutes ses

forces. Sans se laisser intimider, Hazâz, tout en s’excusant de n’être

pas assez versé dans les textes sacrés pour pouvoir disputer avec un

savant et saint homme tel que le missionnaire, se mit à démontrer au

Snousi et à toute l’assistance que les Djebaïr, si durement condamnés

par le premier, se trouvaient en somme à mon égard sur le même pied que

le Commandeur des Croyants en personne, que la plupart des habitants de

la capitale de l’Islam, que le Khédive et les autres princes du monde

musulman, y compris aussi les Oulémas du Caire, de Tunis, de Fez et de

Bagdad, attendu que partout les Chrétiens se trouvaient en paix avec les

Croyants. Que si le cheik, s’adressant à des Dâza ignorants, leur

prêchait l’assassinat d’un chrétien comme devant leur valoir les délices

du ciel, lui Hazâz, un simple fils du Désert, entendait autrement les

préceptes de sa religion : ce n’était qu’en cas de guerre sainte, quand

infidèles et fils du Prophète étaient en présence, qu’un tel acte avait

la susdite sanction ; mais jamais, au grand jamais, la loi de l’Islam

n’avait été que l’on tuât, par trahison et perfidie, l’hôte qu’on avait

pris sous sa protection.

Le Snousi essaya bien, à grand renfort de citations et de dialectique,

de défendre sa manière de voir ; mais la simple logique d’Hazâz l’accula

si bien, qu’il se vit forcé de céder pas à pas et que, finalement, il

promit de rendre visite au chef djebaïr. Les Arabes présents à la scène

se réjouirent au fond de ce dénouement, non pas par bienveillance envers

moi, mais parce qu’ils se sentaient tout fiers du courage et de la

science qu’un des leurs venait de déployer, et aussi parce que ce succès

allégeait en eux le poids du remords que la conscience de leurs péchés

avait éveillé dans leurs cœurs à la vue du saint homme.

Sur l’entrefaite, j’eus enfin occasion de connaître Assouad, appelé que

je fus à soigner son enfant, un pauvret de cinq mois, perdu sans

ressource. Le chef des Scheredât était un vigoureux homme de trente-cinq

ans environ, aux manières rudes et franches, et d’une foi si profonde,

que féru de compassion pour l’égarement dans lequel j’avais si longtemps

vécu, il essaya, avec une ferveur réellement touchante chez ce

malandrin, de me convertir à la vraie religion.

Le 1er septembre, les chevaux arrivèrent du pâtis, et nous nous mîmes à

rebrousser chemin vers la fontaine de Galakka, mais en décrivant un

crochet par les vallées septentrionales du Borkou, Tiggi, Boudou, Jarda,

Aouï. D’une intumescence tabulaire, de cent mètres environ d’altitude

relative, qui se dresse au nord de ce dernier val, on aperçoit dans le

lointain une longue chaîne de montagnes qui, partant du Tibesti, se

continue à l’est jusqu’au Wanjanga. Droit au septentrion, s’en détache

un relief considérable, qui n’est autre que l’Emi Koussi, la plus haute

des montagnes tibestiennes avec le Tarso. Nous en étions, à ce que me

dit Haran, mon Dâza, à quatre jours de marche.

En redescendant dans la direction sud-est, je donnai contre une

agglomération de quatre-vingt ou cent huttes, groupées autour d’une

roche isolée, aux parois presque à pic, qui pouvait avoir vingt-cinq

mètres de haut. C’était le village boudou de Taraka. On voyait aux

gigantesques échelles de troncs de palmier qui servaient à faire

l’escalade de l’étroit plateau culminant, que celui-ci servait de lieu

de refuge. Les habitations étaient toutes proprettes et offraient le

vrai type des demeures tibestiennes. A l’aspect insolite de mon

personnage, tous les gens de l’endroit se rassemblèrent, et moi, pour

gagner un peu leurs bonnes grâces, je leur fis une distribution

abondante d’aiguilles, objets très prisés dans ce coin de l’Afrique.

L’assistance se composait principalement de femmes et de jeunes filles,

aux formes élégantes et bien prises, vêtues et coiffées comme au

Tibesti, mais plus aimables et plus réservées que leurs congénères d’au

delà du Koussi. Plus loin, en gravissant les hauteurs frontières du côté

de l’est, je découvris encore plusieurs petits centres de population

enfouis dans un chaos de roches sombres : c’était le reste des villages

boudou.

[Illustration : Village de Taraka.]

Le 16 septembre, enfin, nous étions à la source de Galakka, et là, pour

le prix de 41 thaler Marie-Thérèse, je pus me procurer, à crédit, un

chameau. Mais, avant de raconter les incidents du retour au Kânem, il

convient de jeter un coup d’œil général sur le Borkou et les oasis

situées entre l’Ouadaï et le Tibesti méridional.

LE BORKOU

ET LES VALLÉES DU SAHARA SUD-ORIENTAL.

* * * * *

CHAPITRE VIII

Résultats scientifiques de mon voyage au Borkou. — Le Bahar el-Ghâzal. —

Variations d’altitude de la région entre Kouka et le Borkou. — Faune et

flore. — État de submersion antérieur du territoire. — Les oasis. —

Géographie et ethnique du pays ; les Ama Borkou. — Les contrées

limitrophes du Borkou à l’est et au sud. — L’Ennedi ou pays des Baelé. —

Discussion historique sur les Bardoa et les Toubou. — Statistique.

I

Si mon excursion au Borkou avait été féconde en privations et avait mis

à de rudes épreuves ma constance, j’en avais rapporté en revanche des

résultats propres à me dédommager de mes peines. Barth et Overweg, les

seuls voyageurs qui m’eussent précédé dans cette voie, avaient donné,

sur cette contrée limitrophe du désert sud-oriental et sur l’énigmatique

Bahar el-Ghâzal, des indications faites pour rehausser l’intérêt

géographique de cette région encore peu connue. D’après ce que Barth

avait appris des habitants du Kânem, il semblait hors de doute que le

susdit Bahar el-Ghâzal était en communication avec les riches plaines à

pâtis de l’Egueï et du Bodelê ; un point restait à déterminer, c’était

si cette même vallée fluviale, appartenant, on le savait aussi d’une

manière certaine, au bassin du Tsâd, était un affluent ou un émissaire

de ce lac.

En Europe on inclinait à prendre ce cours d’eau pour un tributaire de la

coupe lacustre ; on ne pouvait se figurer que le Borkou, si rapproché du

Tibesti et des chaînes rocheuses que ce pays projette au sud-est, fût

plus bas de niveau que le Tsâd. Barth croyait devoir lui assigner une

altitude de plusieurs centaines de pieds au-dessus du grand récipient de

l’Afrique centrale.

Pour moi, divers renseignements que j’avais recueillis à Kouka, de la

bouche de gens connaissant bien le pourtour oriental du lac, m’avaient

donné à penser de plus en plus que le Bahar el-Ghâzal devait être, au

contraire, un écouloir desséché de la lagune bornouane. Aussi avais-je

eu soin d’emporter avec moi, lors de ma tournée au Kânem, outre un

excellent anaéroïde, d’autres instruments d’hypsométrie, de nature à me

permettre d’éclaircir la question. Il est vrai, et je le regrette fort,

que je n’ai pas eu occasion, dans ce voyage, d’explorer le sillon même

du Bahar el-Ghâzal ; mais les relevés de niveaux faits par moi entre le

lac Tsâd et le Borkou, notamment pour l’Egueï et le Bodelê, n’en

militent pas moins d’une manière probante contre l’opinion jusqu’alors

reçue.

D’après ma série d’observations quotidiennes, de la fin de juillet 1870

au milieu de mars de l’année suivante, l’altitude de Kouka peut être

évaluée, en bloc, à 275 mètres. De là au Bîr el-Barka, à l’est du lac,

on monte d’environ 40 mètres ; puis, jusqu’au district de Manga, ou

s’élève encore, pour atteindre le point culminant de cette partie du

pays (70 mètres au-dessus du lac) à Fidfiddi, station située vers le 15e

degré de latitude nord. De cette aiguade à celle de Birfo, qui se trouve

à 100 kilomètres plus au nord, le terrain s’abaisse insensiblement, pour

revenir à peu près au niveau du Tsâd, et, à partir du seuil de l’Egueï,

aux vagues sablonneuses d’amont succède une vaste plaine, entrecoupée de

dépressions peu profondes, dont le sol, d’argile ou de calcaire nu,

s’incruste, on l’a vu, d’ichthyospondyles. On descend par des espèces de

terrasses, jusqu’à la première station du pays, celle de Solado[85],

dont le niveau, d’après mes observations, n’est pas beaucoup au-dessous

du Tsâd. L’Egueï est, non pas un oued dans l’acception ordinaire du mot,

mais une vallée plate, de forme irrégulière, ayant une longueur de plus

de 200 kilomètres, et une largeur moyenne de deux journées de marche du

nord-ouest au sud-est, sans atteindre pourtant le Bahar el-Ghâzal.

Soultoung, l’aiguade extrême du côté du nord-ouest, paraît être un peu

au sud du 17e degré de latitude nord, légèrement en deçà du 15e degré de

longitude (Greenwich), et séparée d’Agadem (route du Bornou) par quatre

ou cinq longs jours de marche au travers d’un espace dépourvu d’eau.

Entre Erreding ou Mourrad, la dernière fontaine au sud-est, et Birkiât,

la première station du Bahar el-Ghâzal, se trouve une plaine plus haut

située et semée d’éminences dont la traversée demande deux jours et demi

de marche. Tous les gens que j’ai interrogés, Arabes ou Dâza,

s’accordent pour dire qu’on ne peut passer directement de l’Egueï dans

le Bahar el-Ghâzal ; ce qui n’empêche point qu’entre Erreding et

Birkiât, il existe encore deux fontaines, Gôringa et Farenga.

L’emplacement des stations aquifères est partout indiqué par des

bouquets de siwaks et de suêdas dont les lignes buissonnantes courent

dans le sens du sillon de la vallée.

Le sol, du reste, est des plus variés : ici, c’est un sable meuble, sans

le moindre brin d’herbe ; là, dans les bas-fonds, apparaît à nu une

argile grise ; ailleurs se montrent des plaines du genre _serîr_ avec

des dunes voyageuses ; ce qui domine néanmoins, ce sont des mamelons

sableux où croissent en abondance le bou roukba (_panicum turgidum_),

l’hâd, l’askanit (_cenchrus echinatus_) et l’akrech (_Vilfa spicata ?_).

La faune régionale n’est point en rapport avec cette richesse d’eau et

de végétation herbacée. Le chien hyénoïde, si fréquent au Kânem, ne

paraît pas s’aventurer jusqu’ici ; en revanche, on aperçoit assez

souvent des guépards, ainsi que des terriers de fenek (renard du

désert). Pour les antilopes, j’ai dit plus haut ce qu’il en était.

L’autruche seule, en définitive, paraît avoir une prédilection tout à

fait marquée pour cette région si bien arrosée.

De l’Egueï aux aiguades du Torô, dans le Bodelê, on descend d’une

manière continue jusqu’à Korô, le point le plus bas de toute la vallée,

situé, ce semble, à une centaine de mètres au-dessous du lac Tsâd. Plus

on va dans cette direction, plus se multiplient les vertèbres de

poissons et les débris de coquillages ; il y a telle place où le tuf

calcaire en est tout incrusté, et j’ai rapporté en Europe un superbe

échantillon de ces reliefs. L’examen des débris de coquilles a démontré,

soit dit en passant, l’identité des espèces qu’elles contenaient avec

celles qui habitent encore actuellement la région du Nil et les autres

parages de l’Afrique orientale. A mesure que le terrain s’abaisse, le

nombre des dunes mouvantes diminue ; en revanche celui des dunes fixes

(chaînes ou groupes) va en augmentant, jusqu’à former, aux endroits les

plus bas, près des fontaines, de véritables montagnes de sable.

A partir de la station de Korô, le sol se relève quelque peu, ce qui

n’empêche pas que Jajo es-Srhîr, la dernière aiguade du Bodelê, dans le

sens de notre itinéraire, ne soit toujours sensiblement au-dessous du

lac Tsâd, de même que le district sud du Borkou, bien qu’entre celui-ci

et le Bodelê se dresse comme séparation une plus haute vague de terrain

désert.

Du sud-ouest au nord-est, cette région du Bodelê mesure un diamètre

maximum de 170 kilomètres environ. C’est la route habituelle des

voyageurs qui se rendent au Borkou, à cause du grand nombre de fontaines

qu’elle présente, et aussi parce qu’elle traverse la partie le plus au

nord-ouest du grand sillon régional. Ses oasis forment, je l’ai déjà

dit, plusieurs groupes ; le plus septentrional est celui qui porte le

nom de Tiggi ; il est séparé, par des serîrs, de la région avoisinante.

Au delà se trouve encore la vallée de Kirri, dont les lignes de siwâks

s’allongent au sud du désert pierreux formant ceinture au Borkou et qui

a un développement de deux journées de marche. Citons aussi le Djourâb,

qui s’étend, riche en fontaines et en herbes fourragères, jusque près de

l’hattija Mousou, à deux jours de marche environ au sud-est de Woun, la

première oasis borkouane de ce même côté.

[Illustration : Dunes mouvantes.]

II

L’ensemble du territoire déprimé dont je viens d’indiquer les variations

de dessin et d’aspect semble constituer, par le fait, un immense fossé

de 100,000 kilomètres environ de superficie, que, par l’intermédiaire du

Bahar el-Ghâzal, le Tsâd jadis remplissait plus ou moins. Toute la

région depuis l’Egueï, et y compris une portion du Borkou, formait

alors, à l’image du Tsâd, une vaste lagune, entrecoupée de quelques

districts habités ; mais dès que le Bahar el-Ghâzal se fut desséché et

que l’afflux des eaux fut venu à manquer, le climat saharien de la

contrée eut vite fait son œuvre de drainage, et les habitants plus ou

moins fixes de la région insulaire émigrèrent vers le Borkou et le

Kânem. Quant aux causes qui ont pu amener cette cessation d’écoulement

de l’onde lacustre, c’est une question que je traiterai à propos du lac.

Le point le plus bas de la dépression tout entière serait, au dire des

Dâza le mieux au courant de la topographie, l’hattija Tongour, située à

quelques heures au nord-ouest de Kourri Torrâo, point frontière du Bahar

el-Ghâzal.

Que si maintenant, ce dont doutent la plupart des savants, le _Gir_ de

Ptolémée n’était autre que ce fleuve Schari, dont je parlerai amplement

ci-après, le Bahar el-Ghâzal ne serait que le bras oriental du grand

cours d’eau de l’Afrique centrale, dont la rivière de Yoô serait le

rameau ouest, et il nous faudrait, en ce cas, reconnaître dans les ci-

devant lagunes du Bodelê et de l’Egueï ces marais Chelonides des savants

Alexandrins, que l’on a placés tantôt près du Nil, à la partie sud-

orientale du Désert, et tantôt près du littoral nord.

Les oasis à pâtis de la contrée appartiennent aux nomades du Borkou, que

l’on comprend pour la plupart sous la désignation de Boulgedâ, et qui

presque tous ont dû se soumettre à l’influence des Arabes du Kânem. Les

fontaines et les vallées de ces derniers s’étendent au nord sur la route

du Bornou jusqu’à Agadem (17e degré de latitude), et à l’est jusqu’à

Birfo. Quant à l’Egueï et à la région de Torô, avant l’établissement des

Oulâd Sliman au Kânem, ils étaient la propriété exclusive des Djagada ou

Mousou, lesquels ont leur siège au Kirdi et forment une des plus

importantes tribus nomades du Borkou. Comme, au temps de l’invasion

arabe, cette peuplade avait pour chef un certain Oda, fameux à la ronde,

elle est restée depuis lors connue sous le nom de _Nâs Oda_ (gens

d’Oda). Pour une raison semblable, les Sangada, maîtres de Korô, et qui,

au Borkou, habitent Ngourr Tigré, ont reçu des Oulad Sliman la

dénomination de _Dabous Hallâl_, et les Daba, possesseurs des oasis de

Tiggi, celle de _Nâs Maramma_. Les autres propriétaires des pâtis

régionaux sont les Boultou ou Boultoa, qui occupent Kirri ; les Jiri,

que les Arabes surnomment les _coupe-vent_ (_Chejât er-Riah_), et dont

les pacages sont au sud-est des aiguades du Bodelê ; les Nakazza, de

Woun, propriétaires du Djourâb, et les Nôreâ ou Nawarmâ, qui détiennent

les vallées limitrophes du Bahar el-Ghâzal, de Birkiât à Kourri Torrâo,

ainsi que Tongour et ses environs.

Ajoutons qu’entre le Borkou et le Bodelê se trouve une serîr, de 60

kilomètres environ d’étendue, située entre deux plateaux plus ou moins

rocheux, l’Amanga et le Teimanga, et qui, vu son altitude, n’a pas dû

jadis être submergée avec les vallées ses voisines. L’Amanga court au

nord-ouest jusque près de l’oasis de Gouri (à trois jours de Jin), et,

dans la direction opposée, jusqu’à quatre kilomètres au sud-est du point

où nous passâmes, à l’aller. Nous le franchîmes, au retour, on le verra

plus loin, en un endroit où il tombe à pic sur la plaine entourant le

groupe de Tiggi. Le Teimanga, lui, s’étend également du nord-ouest au

sud-est, en s’infléchissant, au-dessous de Jin, dans la direction de

Woun, pour former plus loin, sous le nom de Jougguema, l’amorce du

Djourâb.

Vers le nord, le Borkou a pour frontières naturelles les monts

tibestiens et leurs contreforts. L’ensemble de ses oasis est compris

entre les 19e et 20e degrés de longitude est, et entre 17° et 18° 20′ de

latitude nord. Sa superficie totale est donc d’environ 16.000

kilomètres. La contrée fait l’effet d’une grande vallée d’érosion

nettement encadrée, et que fractionnent de petits reliefs de sable et de

rocher. Les vallées sont généralement dirigées de l’est à l’ouest, sauf

la principale, celle de Boudou, qui court plutôt du nord au sud, mais en

projetant toujours dans le sens ci-dessus ses divers embranchements. Les

districts les mieux arrosés sont ceux du sud, où se trouvent,

principalement dans le voisinage de Jin et de Ngourr, les plus

nombreuses sources d’eau douce ou saumâtre.

Des oasis que je n’ai point visitées, mais sur lesquelles j’ai pu

recueillir d’amples renseignements, l’une, Tiggi, est située à une demi-

journée de marche de Boudou, dont la sépare l’émi (mont) Koroka ; une

autre, Jarda, est à une journée au sud-est de Tiggi, et communique avec

celle-ci par un chemin excessivement malaisé ; une troisième, Woun, la

plus grande du Borkou, est à une cinquantaine de kilomètres au sud-est

de Ngourr, et bornée elle-même au midi par des contreforts du Teimanga

qui enserrent également l’oasis d’Oro, sise un peu plus bas. Au delà

encore dans la même direction, se place le Djourab.

Bien qu’il pleuve moins au Borkou qu’au Tibesti, le sol pourtant y est

plus productif. Les dattiers, je l’ai déjà dit, y forment d’épais

bouquets, et y donnent plusieurs variétés de dattes (dattes _martjenno_,

dattes _Bou Mija_, en dâza _Koido_) qui, sans valoir celles du Fezzan,

n’en sont pas moins de belle grosseur et de qualité remarquable. Le

siwâk, l’hyphène, l’hedjilidj (_Balanites ægyptiaca_), l’acacia sajal,

le karad, l’haskâb (_acacia verek_) et l’harâza (_acacia albida_), y

prospèrent également. Les herbes fourragères sont les mêmes que dans la

région limitrophe du nord. Dans les jardins, on cultive le blé, la

_penicillaria_, et une espèce de tabac à petites feuilles qui est très

renommé et dont le prix varie de 2 fr. 50 à 5 francs le kilogramme (un

demi-thaler ou un thaler Marie-Thérèse). La faune locale enfin est à peu

près celle du Tibesti. Un fait à mentionner spécialement, c’est la

grande quantité de pigeons de toutes les espèces, qui supplée au manque

absolu de poules.

Parmi les habitants du pays (_Amâ Borkou_ ou gens du Borkou), il y a

d’abord les nomades, Boulgedâ, Nakazza, Noreâ, appoint temporaire de

population qui se retire après la cueillette des dattes, et auquel il

faut ajouter, dans les districts extrême nord qui s’appuient aux monts

tibestiens, les Bidêjat ou gens de l’Ennedi, et les exploitants du val

Gouring, lesquels sont Tedâ. Il y a ensuite le groupe sédentaire,

compris sous la désignation collective de Dongosâ ou de Dôzâ, et

cantonné surtout dans les vallées de Jin, de Boudou, de Tiggi, de Jarda

et de Forom. Mélangé de toutes sortes d’éléments, il a fini par former,

en s’alliant même parfois aux nomades, une nouvelle peuplade, tenue il

est vrai plus ou moins en mépris par les nomades de pure race.

L’ensemble de la population du Borkou, avec tous les districts à pâtis,

peut être évaluée à douze ou quinze mille âmes ; mais elle va sans cesse

déclinant, par suite des incursions périodiques des Oulad Sliman et des

Touareg, qui, de plus en plus, découragent la culture et accélèrent la

dévastation du pays.

Sahara et Soudan, tome premier · 第 32 / 46 段