De Karô, nous gagnâmes, en montant un peu au nord-est, par delà des

chaînes de dunes fixes, la fontaine de la hattija Ouadanga, puis le val

Ankarâo, où nos yeux furent récréés par la vue de nombreux hyphènes ; le

22, nous étions dans l’oued Meibis, et, le lendemain, nous touchions à

la station extrême du Bodelê, Jajo el-Srhîr (pour les Dazâ, Kifikifi).

Là, avant de poursuivre plus outre vers la fameuse source de Galakka, la

première aiguade du Borkou, nos Arabes résolurent, selon leur coutume

quand ils doivent fournir l’étape terminale, de s’octroyer un repos de

quelques jours. Ils utilisèrent le répit pour tenir conseil entre eux au

sujet des razzias projetées, et à ces délibérations vinrent tout de

suite s’adjoindre un certain nombre d’habitants des oasis borkouanes,

qui, sûrs de perdre quand même leur récolte de dattes, n’avaient plus

d’autre espoir que de participer aux coups de main fructueux de leurs

incommodes amis, et forgeaient des plans hostiles contre l’Ennedi, le

Wanjanga, les Mahamid et le Tibesti. La plupart d’entre eux

appartenaient, par la couleur de leur peau, à la catégorie dite

_Achdar_ ; d’autres étaient de la nuance _Asmar_.

C’était au son du tambour qu’avaient lieu les convocations d’assemblées

générales ; quelques coups isolés, à intervalles réguliers, dénotaient

des nouvelles de peu d’importance ; trois coups successifs, séparés par

des pauses, plus longues, signifiaient toujours qu’il s’agissait

d’incidents de guerre, d’une attaque imminente ou de quelque autre

affaire de ce genre. Il n’y avait que deux tambours pour toute la

tribu : l’un appartenait aux Djebair et était sous la garde spéciale du

chef ; le second était la propriété des Scheredât, par un privilège,

sans doute, de leur nombre et de leur état d’indépendance.

Nous passâmes une semaine entière à Jajo es-Srhir, et j’eus pendant ce

temps-là le chagrin de voir abattre mon troisième chameau, qui n’avait

pu qu’à grand’peine se traîner jusque-là. Ce fut le seul des trois dont

nous eûmes du moins la chair en profit. Comme moyen de transport, il ne

me restait plus que l’animal que j’avais acheté au Kânem, et Dieu sait

de quelle tendre sollicitude je l’entourais.

Au point de vue de la température, cette halte ne nous fut guère

favorable. Quotidiennement, dans l’après-midi, le mercure du thermomètre

montait à l’ombre au-dessus de 45 degrés centigrades, et le pis, c’était

l’humidité de l’air. Le 25 mai au soir, après une journée où le vent

avait constamment soufflé de l’ouest, d’épais nuages d’orage arrivèrent

du nord-est, et, bien qu’il tombât seulement quelques gouttes de pluie,

nous eûmes une tourmente effroyable, accompagnée de tonnerre et

d’éclairs, qui nous obligea de replier la tente et de nous laisser

ensevelir dans le sable. Déjà, plus au sud, entre l’Egueï et le Borkou,

nous avions eu assez fréquemment, quoique sans phénomènes électriques,

de ces soudaines trombes de sable, au point que, pour donner à notre

tente la solidité suffisante, nous en enfoncions les montants (_drêk_) à

plusieurs pieds de profondeur dans l’arène, en l’assujétissant de plus

au sol, par sa partie périphérique, au moyen d’un bourrelet de

cailloutis. Cette formation de nuages presque quotidienne était

attribuée par mes Arabes à des chutes de pluie dans l’Ennedi et dans les

vallées situées au nord de l’Ouadaï.

III

Entre Jajo es-Srhir et la source de Galakka, il y a un trajet de trente

et quelques heures, sans eau, et à marche forcée, que les nomades ont

coutume de fournir en une journée et deux nuits sans plus, vu

l’impossibilité d’emporter une provision de liquide suffisante pour

alimenter plus longtemps un personnel de chevaux, d’enfants et de

femmes. Aussi ces étapes me furent-elles pénibles au suprême degré :

depuis mon néfaste voyage au Tibesti, dont j’avais encore des souvenirs

tout vivaces, jamais je n’avais souffert à ce point. Notre dernière

marche de nuit eut lieu au travers d’un district où il n’existe aucun

signe de repère, et où plus d’une fois des Arabes, quelque sens

d’orientation qu’ils possèdent, ont péri misérablement. A chaque

instant, je m’endormais sur mon cheval, ce qui était d’autant plus

grave, que la pauvre bête était incapable de se conduire seule, et

qu’elle ne montrait que trop de tendance à se séparer du reste de la

troupe. Dès que je sommeillais, elle ralentissait le pas. Une fois,

entre autres, passé minuit, je m’étais assoupi de la sorte, lorsque je

m’aperçus en me réveillant que ma monture s’était complètement arrêtée.

Vainement, je cherchai la trace de mes compagnons : l’incessante

tourmente de sable effaçait presque tout de suite les empreintes de pas

sur le sol. Sans me casser davantage la tête à ce travail d’exploration,

je mis pied à terre, et je m’assis, résigné à attendre le jour pour

continuer mon chemin au nord-est, direction suivie par la caravane.

Seulement, pour le cas où je succomberais au sommeil, je m’attachai au

bras la bride de mon cheval.

Le souci heureusement me tint éveillé. Au bout de quelque temps, je

discernai un point sombre qui se mouvait dans les ténèbres, à une

distance assez rapprochée pour que je pusse supposer que c’était un

détachement de ma colonne. Je marchai à cette ombre flottante, et

parvins ainsi à me retrouver. Mais beaucoup des nôtres manquaient à

l’appel : ce ne fut que l’un après l’autre, dans le courant de la

journée, quelques-uns même le soir seulement, que je vis apparaître les

divers feriks des Arabes.

Enfin, le 31 mai dans l’après-midi, nous campions en terre borkouane,

près de la susdite source de Galakka. Ce jet d’eau douce sort au pied

d’une colline de sable, et, sur un espace d’un kilomètre environ, court

dans un lit de quelques pieds de large, pour disparaître peu à peu dans

les pâturages luxuriants de la plaine. A l’endroit où elle prend

naissance s’est formé un bassin où croissent d’une manière exubérante

herbes et roseaux. Il suffit d’élargir l’orifice d’écoulement de la

fontaine pour que l’eau jaillisse en grande abondance, et ce fut pour

moi un vrai crève-cœur que de voir cette belle masse liquide se perdre

au milieu des gramens de toute sorte que sa propre vertu fécondante a

créés. On aperçoit cependant des traces de canaux de dérivation, en

partie artificiels, qui prouvent que des générations antérieures ont su

un peu mieux apprécier ce merveilleux présent de la nature. Tout près de

la source, je découvris les restes d’une vieille et solide construction

de briques, à quatre pans, dont les côtés, tournés au sud-est et au

nord-ouest, mesuraient 235 pas de longueur sur 160 de profondeur, et

dont les angles semblaient avoir été munis de tours. Les briques sont

bien taillées et bien cuites, et le mortier est très résistant.

Tout l’édifice dénote une science architecturale dont il n’existe

d’échantillon, ni au Bornou, ni dans aucune des régions sahariennes par

moi visitées. Aux alentours se trouvent d’autres restes de maçonnerie

d’une importance moindre, dont je n’ai pu déterminer d’une manière

certaine l’ordonnance. Quelques indigènes font remonter cette

construction relativement considérable à l’époque où eut lieu

l’immigration de la classe actuellement dominante au Bornou ; d’autres,

tout en l’attribuant aux rois bornouans, lui assignent une origine

postérieure ; ils prétendent, et je crois que c’est l’opinion la plus

plausible, qu’elle date du temps où ces princes étendirent leur

puissance vers le nord jusqu’au-delà du Fezzan : le bâtiment alors était

une mosquée à laquelle le _Kasr_ se trouvait adjoint. D’autres, enfin,

en font honneur aux nomades d’Égypte, qui, obligés de s’expatrier sous

le règne de Mehemet Ali, s’établirent quelque temps dans cette

forteresse. Toujours est-il que depuis longtemps il n’y a plus

d’habitants sédentaires près de la source. On disait pourtant que les

Snousis avaient choisi ce coin fertile pour y établir une mission.

Dès le premier jour de notre arrivée en ce lieu, les Arabes Mghârba, qui

venaient de faire une expédition contre les gens de l’oasis de Gouro,

rapportèrent comme premier butin un chameau de belle taille et bien

dressé, de l’excellente race des Bidejât, qu’ils m’offrirent d’acheter,

mais que je ne pus payer le prix demandé. Le 1er juin, les deux tribus

nomades (Oulâd Sliman et Mgharba) se distribuèrent entre elles les

vallées de dattiers du Borkou ; celles de Ngourr et d’Elleboë échurent

aux premiers, celles de Jin et de Kirdi aux derniers ; quant aux oasis

septentrionales de Boudou, de Tiggi et de Jarda, qui produisent une

espèce de dattes de qualité supérieure et ne mûrissent que plus tard, on

les réserva pour être exploitées en commun. De Woun, oasis placée sous

la domination du roi de l’Ouadaï et appartenant à une peuplade plus ou

moins ennemie, celle des Nakazza, il n’en fut aucunement question pour

l’instant. En compagnie de mon voisin Housein, je me rendis pour ma part

à Jin, curieux de voir cette localité, qu’on surnomme, je ne sais

pourquoi, le « pays des aveugles » (_Beled el-Amian_).

Cette oasis, située à six kilomètres au nord de Galakka, s’allonge

ovalement de l’est à l’ouest, et consiste en un bois de palmiers

entrecoupé de collines de sable et partagé en deux moitiés par une ligne

de dunes. De nombreux jardins, pour lors abandonnés, où l’on avait

cultivé du blé, du sorgho et une espèce de tabac microphylle comme on en

produit au Fezzan, témoignaient de l’activité relative des habitants.

Une cinquantaine de huttes, toutes pareilles à celles de mes Arabes et

des nomades du Tibesti, s’éparpillaient sur les monticules de sable.

J’avoue que je fus désillusionné. C’était donc là cette oasis si fameuse

à la ronde ! Il est vrai que, peu de temps avant notre arrivée, Jin, de

même que Kirdi, Ngourr et Elleboë, avait eu à subir une incursion des

Mahamid, qui avaient, dit-on, fait main basse sur tout, et emmené en

captivité près de 1,500 personnes. Ce chiffre était sans doute fort

exagéré ; mais le fait était que, dans toute l’oasis, il restait à peine

une tête de menu bétail, et que des femmes et des enfants étaient les

seuls êtres humains qu’on y rencontrât.

L’apparition des Arabes dans ces latitudes a fait du Borkou un pays

malheureux. Certes, auparavant, il ne laissait pas que d’avoir souvent

guerre avec les peuplades qui l’avoisinaient ; toutefois, parmi ces

tribus limitrophes, il pouvait aussi compter des alliés, et jamais il ne

les voyait se liguer toutes à la fois contre lui ; mais, depuis que les

Oulâd Sliman ont transporté là le quartier général d’où ils exécutent en

tous sens leurs coups de main, les Borkouans sont devenus les boucs

émissaires de chacune des populations d’alentour. Les nomades une fois

rentrés au Kânem, c’est sur eux que tombent les vengeances de tous ceux

qui ont été dépouillés. Aussi ces pauvres gens en sont-ils réduits à se

réjouir du retour périodique de la horde pillarde, comme d’une occasion

de se dédommager par son entremise des pertes et molestes subies.

Bien que les habitants de Jin portent le nom collectif de Jinoa, ils

sortent néanmoins de souches très diverses. Les maîtres primitifs de

l’oasis ont été, paraît-il, les Aterêta, peuplade errante entraînée vers

le sud dans le mouvement d’émigration générale des populations du nord

de l’Afrique, et que Denham et Clapperton ont encore retrouvée, formant

une tribu assez importante, dans les districts méridionaux de la route

du Bornou. Actuellement, ses restes habitent la province bornouane de

Kazel. Ce qui en est demeuré dans le Jin s’y rencontre allié aux Jawâna,

venus du Kânem, aux Bescha, originaires d’Ouri, aux Jâwarda, aux Tourdo,

et autres familles, dont chacune a son chef à part.

L’oasis est si riche en eau, qu’il suffit d’y gratter le sol pour en

faire jaillir un filet liquide, et presque partout on trouve des

sources.

Le 4 juin, nous nous remîmes en marche pour gagner l’oasis de Ngourr. La

maturation des dattes étant encore fort peu avancée, nous n’avions pas

besoin de nous presser. Outre l’Oschar, fort beau ici, il y avait une

essence très commune dans toute la région, la _Salvadora persica_, dont

les baies servent de comestible. Le siwak abondait également, à tel

point que les gens de Kirdi et de Ngourr sont désignés par le sobriquet

générique de « mangeurs de Koukourda », nom que porte le fruit du siwak.

[Illustration : Oschar (_Calotropis procera_).]

Comme Jin, Ngourr est divisé en deux parties (_Digré_ et _Ma_) par une

intumescence rocheuse qui court du nord-ouest au sud-est. L’une fut

assignée en lot aux Miaïssa et aux Djebaïr, tandis que l’autre fut

réservée pour les Scheredât. Mon ferik, à moi, s’installa juste au pied

du cordon de dunes qui entoure le bois de palmiers, et j’eus cette fois,

pour voisin de campement, un Dazâ, du nom de Haran, avec sa famille.

SÉJOUR AU BORKOU

* * * * *

CHAPITRE VII _bis_

Dans l’oasis de Ngourr. — Mon voisin Haran. — A propos de lakbi. —

Histoire d’une razzia manquée. — Ce qui résulte pour moi de la

déconfiture des Arabes. — Mon institutrice ennedienne. — Au régime du

maigre. — Encore le missionnaire snousi ; comment Hazâz discute

victorieusement avec lui. — Excursion vers la partie nord du Borkou. —

Retour à Galakka.

I

Triste temps que celui que nous eûmes pour notre installation à Ngourr.

A une chaleur presque constante de 40 degrés centigrades, s’ajoutaient

ces ouragans de sable dont je n’avais déjà que trop fait l’expérience.

Sous la direction de Haran, nous entourâmes, il est vrai, notre tente

d’une clôture en feuillage de palmier, qui nous garantissait de la

tourmente ; mais, en revanche, l’agglomération de sable que le vent

amena contre ladite haie eut pour effet de transformer notre gîte en une

espèce de fournaise brûlante. Heureusement que Haran mon voisin était un

homme intelligent, fort au courant de la topographie et des races de

toute la contrée toubou, et en état de me faciliter mes études du

dialecte dazâ. Il chercha de plus à me procurer une jouissance

matérielle en saignant, pour en tirer du _lakbi_, un certain nombre de

palmiers non fruités qui se trouvaient dans le voisinage ; mais, en

dépit de tous ses efforts pour m’assurer régulièrement le produit

alcoolique en question, il ne put arriver à ses fins : ce qui peut-être

fut heureux pour moi, car qui sait si, pour me distraire de la monotonie

de mon existence, je ne me fusse pas adonné outre mesure à ce genre de

boisson ?

Deux ou trois fois seulement, mes gens réussirent à se mettre en

possession du jus végétal que le tronc avait distillé dans la nuit ; car

sitôt que des amateurs venaient à découvrir l’arbre mis en perce, adieu

le contenu de notre récipient. A quelque heure matinale qu’on s’y prît,

impossible d’attraper les coupables. Que dis-je ? j’avais beau faire

coucher un domestique au pied du palmier, presque toujours les larrons

trouvaient moyen de perpétrer leur vol. Un jour enfin que, bien avant

l’aube. Hâdch Housein s’était embusqué aux environs de l’arbre, il

surprit en flagrant délit une dame arabe de distinction : sur quoi tout

le monde s’accorda pour dire que, du moment que des femmes même ne se

faisaient nul scrupule, non seulement de boire la liqueur prohibée, mais

encore de se la procurer par fraude, il fallait renoncer à toute

tentative pour avoir du _lakbi_.

Afin de tuer le temps jusqu’à la récolte, on résolut de faire une razzia

du côté de l’Ennedi. Mon désir eût été de me joindre à l’expédition, qui

m’eût permis de voir une partie du désert oriental non encore connue de

moi. Comme le district en question était situé à sept jours de marche,

et qu’on voulait que les participants au coup de main fussent aussi

nombreux que possible, il fut décidé qu’on l’exécuterait avec des

chameaux. Encore, en défalquant du contingent de guerriers montés que la

tribu pouvait fournir les Arabes partis pour l’Ouadaï et ceux qui, pour

une cause ou une autre, étaient hors d’état de prendre part à la

chevauchée, ne restait-il qu’une force militaire assez faible contre les

vallées bien peuplées de l’Ennedi. Je fis néanmoins, à tout hasard,

revenir du pâtis où il était au vert le jeune chameau dont j’étais

possesseur ; malheureusement on me le ramena avec un pied malade, de

sorte que je dus renoncer à donner suite à mon projet.

Après le départ de la colonne guerrière, composée d’une centaine d’Oulâd

Sliman et d’autant de Borkouans, auxquels s’adjoignirent en chemin un

certain nombre de Mghârba et de Dâza, la vie au campement devint encore

plus monotone que devant. Mon voisin Haran, qui, faute d’un chameau

assorti à la circonstance, ne pouvait non plus être de la campagne,

demeura ma seule et unique ressource. Heureusement que, de temps à

autre, la pratique de mon art médical me conduisait à Ngourr Mâ, chez

les Scheredât. El Assouad, le chef effectif du groupe, se trouvant

encore auprès du roi de l’Ouadaï, je ne pus, à mon grand regret, faire

sa connaissance ; mais du moins fis-je celle de son frère El-Hischi, qui

avait pour femme une sœur d’Abd-el-Dschlîl. Cette dernière était bien la

personne la plus intelligente, la plus aimable, et la plus aimée de

toute la tribu ; elle frayait librement avec les hommes sans que sa

considération en souffrît le moins du monde, et exerçait sur son mari

l’autorité la plus absolue. Cette subordination de l’homme à la femme ne

parut du reste être de règle chez les Oulâd Sliman, et c’était vraiment

chose curieuse que de voir l’effacement domestique de ces fiers et

redoutés coupe-jarrets dont l’existence, au dehors, n’était qu’une suite

de luttes et de périls.

Une quinzaine de jours s’était écoulée, sans que nous eussions eu de

nouvelles du corps d’expédition, quand, l’après-midi du 1er juillet,

éclata dans notre voisinage un concert de lamentations qui nous remplit

de sombres pressentiments ; bientôt apparurent, se tordant les mains et

hurlant, des femmes du village d’à côté. Les nôtres de se précipiter

aussitôt à leur rencontre, si bien qu’en un clin d’œil tout le campement

se remplit de douloureuses clameurs, dont l’expression semblait se

modeler sur une sorte de cadence voulue par l’usage. Les pleureuses,

s’abordant tour à tour l’une l’autre, s’étreignaient tantôt avec les

hauts cris, tantôt avec de petits gémissements ou une espèce de

récitatif musical ; puis elles se mettaient à danser ou à battre la

mesure avec les pieds, sans jamais cesser, même en tournoyant

fiévreusement et en s’arrachant les cheveux, de se conformer à un

certain rythme.

On fut assez longtemps avant de pouvoir leur arracher une parole

précise, et encore ce qu’elles dirent ne signifiait-il pas grand’chose.

Un bruit vague s’était répandu que nos guerriers s’étaient fait battre

dans l’Ennedi ; d’où venait ce bruit, quel en était l’auteur, personne

ne le savait. Nos hommes montèrent à cheval pour aller aux informations

chez les Scheredât, et bientôt ils revinrent nous dire la chose telle

qu’elle semblait être. Les Oulâd Sliman et leurs alliés dâza s’étaient

dirigés en droite ligne à l’est, vers la vallée ennedienne la plus

proche, l’enneri Nikaoulé (ou Kaoulé), tandis que les Mgharba, avec leur

appoint respectif de Dâza, avaient marché vers l’enneri Mourdo, oasis

située au nord-est de l’autre. Les premiers, ayant de prime-abord

capturé un troupeau considérable de chameaux, l’avaient laissé à une

station d’eau sous la garde de ceux de leurs compagnons qui étaient les

moins valides et les moins solidement montés ; puis ils étaient repartis

à la recherche d’un nouveau butin. Qu’avaient fait alors nos gens de

l’arrière-garde ? Au lieu de demeurer à leur poste, ils s’étaient

immédiatement mis en devoir de rentrer au Borkou ; mais, en route, ils

avaient été surpris par l’ennemi, qui avait tué la moitié d’entre eux,

et emmené les autres en captivité. Quant au gros des Oulâd Sliman, il

n’avait fait que des prises insignifiantes, et on les disait en train de

revenir. Les Mgharba, de leur côté, ne semblaient pas avoir été plus

heureux.

Quelques jours après, en effet, eut lieu le retour des membres

survivants de l’expédition, lesquels confirmèrent l’affligeante

nouvelle, et incontinent l’on dépêcha vers l’Ennedi un messager chargé

de s’enquérir du sort des hommes disparus et de traiter spécialement du

rachat des prisonniers de guerre, négociation à laquelle les Bidejât,

soit dit en passant, se prêtèrent avec une facilité que n’eussent pas, à

coup sûr, montrée à leur place les Oulâd Sliman.

Cette déconfiture de mes compagnons m’ôtait tout espoir de pousser une

pointe vers l’Ennedi, et comme la perspective de rester au Borkou

jusqu’à l’achèvement de la récolte des dattes n’était point de nature à

me sourire, je me mis à presser Hazâz pour que, suivant sa promesse

première, il me ramenât du côté du Bornou. D’abord il me pria de

patienter jusqu’à l’arrivée de son père Bou Alak, qui devait bientôt

revenir de l’Ouadaï avec les autres Arabes députés au sultan Ali ; puis,

comme un jour, à l’improviste, on apprit que ledit Bou Alak, après avoir

salué le prince ouadaïen près du lac Fitri, avait rabattu en droite

ligne vers son pays, le val Schitati, force fut bien à mon guide de

s’engager à me faire partir tout au moins avant la dernière cueillette,

celle des oasis Tiggi et Boudou. Malheureusement, ce brave Hazâz avait

compté sans les femmes de notre douar qui étaient absolument décidées,

avec ou sans sa permission, à effectuer intégralement leur récolte de

dattes et de sel. Quitter les familles dont l’absence de son père le

constituait le chef, il ne le pouvait, et quant à me renvoyer sous

l’escorte d’une autre personne, c’était chose dont il ne voulait point

entendre parler, soit qu’il eût à mon égard le sentiment sérieux de sa

responsabilité, soit aussi peut-être qu’il spéculât sur les présents que

je lui pourrais faire, une fois de retour.

II

Les jours, les semaines, les mois s’écoulaient donc pour moi dans une

mortelle uniformité. De la conversation de mes compagnons, dont le thème

unique et inépuisable était les prises de chameaux et de butin, j’avais

eu bientôt par-dessus la tête. Au commencement, je m’étais hasardé à

causer avec les plus intelligents et les plus cultivés d’entre eux du

genre de vie criminel qu’ils menaient, et j’avais essayé de leur

inspirer une première pensée de résipiscence en les engageant à se faire

sédentaires et à se livrer à quelque travail fructueux ; quelques-uns,

en qui revivait l’esprit d’Abd el-Dchlîl l’ancien, semblaient en effet

tout disposés à se fixer au Borkou et à y subsister des produits de

leurs dattiers et de leurs jardins ; ces velléités toutefois demeurèrent

sans effet : leur orgueil de nomades l’emportait toujours. « Oui,

disaient-ils, c’est la vérité, nous ne vivons que d’injustices et de

mauvais coups, mais quel autre moyen avons-nous de pourvoir à nos

besoins, sans travailler ? Le travail ! nos ancêtres ne l’ont jamais

connu, et ce serait une ignominie et une trahison, si nous dérogions à

cette coutume des êtres privilégiés de ce monde. Et pourquoi donc ces

maudits Kerâda seraient-ils sur terre, sinon afin de travailler pour les

hommes de race supérieure. »

Peu à peu ces barbares me devinrent si odieux, que leur vue seule

m’horripilait. Dès le lever du soleil je prenais mes livres et mon

écritoire et me retirais dans la solitude du bois de dattiers. Là, assis

au frais sur le sable, je passais la journée à rêver, en écoutant le

murmure du vent dans la belle frondaison, et rien alors ne m’empêchait

de prendre par la pensée pleine possession du temps et de l’espace,

d’évoquer tour à tour les heureux souvenirs de la patrie lointaine et le

tableau imaginaire des contrées inconnues que je me proposais de visiter

par la suite.

Une fois encore mon bon destin m’envoya un peu de distraction. Ne

pouvant aller dans l’Ennedi, je voulus du moins obtenir le plus de

renseignements possibles sur ce petit pays, et j’empruntai, à cette

occasion, d’un certain Abdallah Ben Salim, une esclave ennedienne que

ses essais réitérées de fuite avaient fini par faire condamner aux fers

à perpétuité. Chaque jour, — c’était la condition, — j’allais moi-même

prendre cette femme au logis de son maître, et ensuite je l’y

reconduisais. Par malheur, mes études avec elle finirent d’une façon

prématurée. Mon institutrice était une grande et solide gaillarde, d’un

teint foncé tirant au rougeâtre, et chez qui l’amour indompté de la

patrie entretenait, malgré tout, une opiniâtre pensée de désertion. Un

matin que, selon la coutume, elle venait de passer quelques heures dans

ma tente, elle prit congé de moi en me disant que, par suite d’une

querelle survenue entre elle et la femme légitime de son maître, celui-

ci l’envoyait pour quelque temps dans un autre douar. Je lui remis

quelques cadeaux, et la quittai sans le moindre soupçon. Le soir,

j’appris qu’elle s’était sauvée, après avoir brisé ses fers. Toutes les

recherches pour la retrouver furent cette fois inutiles, et, si sensible

que me fût sa perte, j’avoue que j’accompagnai de tous mes vœux

l’énergique et courageuse fugitive.

Sahara et Soudan, tome premier · 第 31 / 46 段