Il y avait à peine quelques jours que je vivais dans le férik, quand

toute la peuplade fut mise en émoi par l’apparition d’un envoyé du roi

de l’Ouadaï. Ce prince mandait aux principaux de la tribu, entre autres

à Bou Alak et Assouad, de le venir trouver près du lac Fitri, et l’homme

chargé de transmettre l’invitation était lui-même un Oulâd Sliman, fait

jadis prisonnier par les Ouadaïens, et qui avait fini par devenir le

conseiller intime du souverain à la cour d’Abeché. On a vu plus haut les

projets militaires du sultan Ali. Or, forcé de compter coûte que coûte

avec les Nomades turbulents du Kânem, qu’il lui était impossible de

réduire, ce prince voulait, en cette occurrence, s’assurer tout au moins

leur neutralité. Après d’interminables délibérations, où non seulement

les chefs des groupes et des nobles familles, mais encore les plus

humbles de la tribu, ceux-ci il est vrai pour la forme, furent admis à

donner leur avis, le sentiment qui se dégagea fut celui de

l’attachement, qu’en dépit de toutes les apparences contraires on

conservait pour le Cheik Omar. La grande majorité des Oulâd Sliman

soupçonna derrière les démonstrations amicales d’Ali des desseins

hostiles au Bornou. On récapitula les bons offices que, depuis son

arrivée au Kânem, la tribu avait reçus des princes de Kouka ; on rappela

l’importance qu’avaient pour elle les grands marchés bornouans, la

longanimité que les sultans de là-bas avaient opposée à tant

d’incursions faites au mépris du droit sur des terres de leur ressort,

et l’on déclara que ce serait une grave faute de conduite, si Bou Alak,

qui avait un frère fonctionnaire à Kouka, s’en allait, par une visite

personnelle, donner une marque publique d’amitié à l’ennemi héréditaire

du Bornou.

Toutefois, après des journées entières de dits et redits pour ou contre,

l’espoir d’obtenir de riches présents du roi de l’Ouadaï, qu’on savait

pourvu d’un énorme butin, finit par primer toutes les raisons de

politique et de convenance, et lorsque les personnages expressément

invités eurent achevé un beau jour de trancher la question en déclarant

qu’ils voulaient voyager, chacun d’eux vit une douzaine de clients

s’attacher à lui en spéculateurs.

Sur cette même entrefaite, je me préparais à reprendre ma marche en

avant, lorsque Bou Alak vint tout d’un coup me prier, de la part de ses

congénères, de vouloir bien retourner au Bornou. Ce revirement était dû

à deux missionnaires de la secte fanatique des Snousis, qui s’étaient

arrêtés récemment au _férik_. Cette association religieuse, toute-

puissante dans le nord-est de l’Afrique, s’occupait alors d’établir des

instituts de propagande (_Zawias_) au Borkou et dans l’Ennedi, et ses

délégués avaient, au passage, prêché de si belle sorte les Oulâd Sliman,

qu’ils les avaient laissés férus d’une contrition à peu près parfaite.

Or, lesdits missionnaires, qui se trouvaient maintenant à Mâo, y ayant

été informés de ma venue, s’étaient hâtés d’écrire une lettre à cheval à

Abd-el-Dchlîl, pour lui déclarer qu’ils allaient de ce pas quitter un

pays dont les habitants, non contents de tous leurs autres méfaits,

s’apprêtaient par surcroît à favoriser l’intrusion d’un Chrétien dans

des contrées qui, jusqu’alors, n’avaient jamais été souillées par le

pied d’aucun infidèle d’Europe. Après lecture publique de cette lettre,

les Arabes, fort perplexes, n’avaient donc rien imaginé de mieux, pour

le soulagement de leur conscience, que de m’insinuer l’idée de battre en

retraite. A cette suggestion je me bornai à répondre, que je n’étais

venu en définitive que dans la pensée que les Oulâd Sliman, en souvenir

des rapports d’amitié qui avaient autrefois uni leurs ancêtres avec les

Chrétiens de Tripoli, me garantiraient un bon accueil parmi eux ; que si

je m’étais trompé sur ce point, et que, de leur propre et formel aveu,

la présence d’un Chrétien leur fût une souillure, j’étais prêt à

rebrousser chemin vers Kouka ; mais que, sinon, je n’avais nul souci de

ce que pouvaient dire et penser de moi messieurs les Snousis ; que leur

opinion visait, non pas ma personne, qui leur était parfaitement

inconnue, mais tout simplement ma religion ; que, celle-ci, je l’avais

héritée de mes pères, et que Dieu seul savait si c’était la vraie.

Là-dessus s’entamèrent des pourparlers qui ne prirent fin, au bout de

quelques jours, que parce que la tribu, sur le point de gagner le

Borkou, dut transférer ses quartiers plus à l’est. Force fut alors de

trancher la question qui me concernait, ce dont Abd-el-Chlîl se chargea

en personne, en venant me dire, non sans quelque embarras, qu’on m’avait

fait un compte rendu fort exagéré de ce qui s’était passé au conseil au

sujet de la protestation des Snousis, et que les choses étaient

arrangées à mon gré.

Je ne laissais pas toutefois, vu l’insuffisance de mon personnel

d’escorte, la faiblesse de mes chameaux, et celle de mes

approvisionnements, de me mettre en route avec quelque inquiétude. De

mes trois domestiques, l’un Soliman, qui était un effréné coureur du

beau sexe, et qui s’en était donné à cœur-joie auprès des esclaves

femelles du _ferik_, ne négligeait que trop sa besogne ; le second,

Hammou, ne cessait d’être souffrant et on le trouvait toujours parmi les

retardataires ; seul, Hâdch Housein se montrait aussi vaillant

qu’entendu. Mais la tâche était fort compliquée ; il fallait aller

chercher de l’eau, couper du fourrage pour les chevaux, faire paître et

abreuver les chameaux, transformer le grain en farine : occupations

foncièrement serviles, que je ne pouvais, au milieu d’une peuplade qui

regardait le travail comme un déshonneur, imposer à mes compagnons au

teint clair, parmi lesquels il y avait même un chérif. Mes chameaux

enfin, je le répète, me rendaient très soucieux. Mon _milâhi_ n’avait

que la peau et les os ; le second, un chameau blanc du Kânem, m’avait

paru peu solide dès le début, le troisième, une gigantesque bête du

Koyâm, n’inspirait pas non plus grande confiance. J’en avais, il est

vrai, acheté en route un quatrième qui appartenait à l’excellente race

des Bidêjat ; malheureusement, il était trop jeune pour pouvoir porter

de lourdes charges. Ajoutez que ma pénurie de ressources ne me

permettait ni de louer des hommes de renfort, qui eussent été autant de

bouches de plus à nourrir, ni de me procurer un surcroît d’animaux,

avant que les razzias des Arabes, dont chacun se promettait merveilles,

n’eussent fait baisser les prix du bétail.

DU KANEM AU BORKOU

* * * * *

CHAPITRE VII

A travers le district de Schitati. — Comment je fais société avec un

lettré errant. — Entrée sur le territoire de Manga. — La vallée de

l’Egueï. — Les nomades et leurs chameaux. — Traversée du Bodelê. — Une

semaine à Jajo es-Srhir. — Étape périlleuse. — Arrivée au Borkou. — La

source de Galakka. — Où les Oulâd Sliman se distribuent les oasis de

dattiers. — État actuel de la région borkouane.

I

La mise en marche d’une tribu nomade avec ses femmes, ses enfants, et

tout ce qu’elle possède, donne toujours lieu à quelque embarras. Si

simple que soit l’attirail ménager, il ne se compose pas moins d’une

multitude d’objets, matériaux de huttes et de tentes, ustensiles de

cuisine, pierres meulières, outres, cordes, munitions de guerre et de

bouche, qu’il s’agit d’arrimer bien en équilibre sur les bêtes de somme.

Ce fut à quoi s’employèrent mes compagnons durant toute la nuit du 24

avril ; puis, à l’aurore, la colonne s’ébranla, les jeunes gens, le menu

peuple et les esclaves des deux sexes cheminant à pied, les vieillards

montés à chameau et les hommes de marque à cheval, ceux du moins qui

avaient des chevaux. Quant aux femmes des familles aisées, elles ont

coutume de s’installer sur des selles de bois en forme de corbeilles,

qu’on assujettit par-dessus la charge de l’animal, arrangée tout exprès

pour cela, et qui ont assez de hauteur pour qu’on puisse s’y asseoir les

jambes croisées, avec une largeur suffisante pour qu’on s’y étende les

genoux repliés. Cette sorte de cage, dont la baie d’entrée se trouve à

l’avant[82], est confectionnée parfois avec beaucoup de soin ; on la

peint en noir, et on l’orne de tentures de laine et de soie plus ou

moins variées. Si celle qui l’occupe est une princesse, c’est-à-dire une

personne de la lignée d’un chef de tribu, elle a le droit de surmonter

chaque côté de l’esselle d’une hampe de bois d’un mètre de hauteur qu’on

décore également d’étoffes versicolores et dont l’aspect excite l’envie

des autres femmes. Il va sans dire que le chameau porteur de cet édifice

est toujours pris dans les bêtes d’élite.

Les divers _fériks_ (groupes de familles) dont se composait notre

caravane s’avançaient en laissant entre elles une certaine distance.

Pour moi, je fis quelque temps société avec un de ces lettrés errants,

comme il s’en rencontre si souvent dans les régions nègres de l’Islam.

C’était un certain Abd-el-Ati, surnommé Mohallim-el-Hâdch, qui

s’attribuait le titre de chérif ; mais on doutait fort de son droit à le

porter, comme aussi de sa qualité de pèlerin. Chaque printemps, depuis

des années, cet homme venait voir les Oulâd Sliman au Kânem : il leur

instruisait leurs enfants, leur libellait des talismans et des formules

thérapeutiques, rédigeait leur modeste correspondance, puis les

accompagnait au Borkou pour la récolte des dattes, et, enfin, aux abords

de l’hiver, s’en retournait, avec un ou deux chameaux à Kouka, où,

jusqu’au prochain renouveau, il vivait chichement, avec une esclave, de

ce qu’il avait rapporté de son voyage. Cheminant seul et sans vivres, il

s’adjoignait tantôt à l’un, tantôt à l’autre, et, comme les femmes des

Arabes se lassaient assez vite de nourrir des hôtes, il avait tout de

suite mis le grappin sur moi. J’accueillis ce brave homme avec d’autant

plus d’indulgence que, sans parler de sa pauvreté, il était à moitié

sourd et aveugle. Tous les soirs, après le repas, quand chacun était

allé se livrer au repos, et que nul bruit ne troublait plus le silence

religieux du Désert, notre docteur s’acquittait de ses devoirs en

improvisant d’une voix de stentor des prières à n’en plus finir et en

psalmodiant sur le mode chantant habituel aux maîtres d’école orientaux.

Le second jour de marche, nous sortîmes du district de Schitati pour

entrer dans celui de Manga, et le 30, — j’omets les _bîrs_

intermédiaires, — nous atteignîmes la fontaine de Kedela Woati. Là, mon

inoffensive personne faillit donner lieu à de nouvelles disputes entre

les Arabes. Un homme de l’oasis de Djâlo, fervent adepte des Snousis,

qui était venu se joindre à la caravane, essaya de ranimer contre moi le

fanatisme assoupi des Arabes ; heureusement que mon lettré vagabond

Mohallim-el-Hâdch, au moyen de textes choisis du Coran, sut calmer les

susceptibilités renaissantes de ces consciences de nomades, et remettre

les choses en leurs joints ; mais l’homme de Djâlo demeura mon ennemi

irréconciliable.

[Illustration : Selle de voyage des princesses chez les Oulâd Sliman.]

Vers Birfo, la station suivante, où l’on quitte le territoire du Kânem,

les arbres devinrent plus rares et plus rabougris ; le sol sablonneux

n’enfantait plus que des gramens et des herbes fourragères, parmi

lesquels apparaissait pour la première fois la plante du Désert que l’on

nomme el-Hâd (_Cornulaca monocantha_). Aux vallées succéda une sorte de

steppe ondulé, analogue à celui de Tintoumma, entre l’oasis de Kawâr et

le Bornou, et aux vents, jusque là variables, un régime atmosphérique

fixe, à savoir l’alizé du nord-est, se levant et se couchant avec le

soleil. Nous sortions de la zone des pluies estivales pour rentrer dans

la région du Désert.

De Birfo, en deux jours de marche, dans la direction est-nord-est, nous

atteignîmes la vallée d’Egueï, vaste dépression en forme d’auge, qui

s’incline du nord-ouest au sud-est, sans toutefois rejoindre le Bahar

el-Ghazâl. Là, je constatai avec déplaisir l’état d’épuisement de mon

chameau touareg ; plusieurs heures encore, avec l’énergie naturelle à sa

race, il essaya de réagir contre la fatigue ; mais son allure devint de

plus en plus faible ; la distance qui le séparait de ses camarades

s’accrut à chaque pas, et, finalement, le pauvre animal, avec la

résignation de ses pareils, se coucha pour ne plus se relever. Sur

l’entrefaite, du haut d’une éminence de terrain, nous aperçûmes à

l’horizon une ligne sombre de végétation qui tranchait vivement sur

l’immense aire de sable luisant, et qui était la station de Solâdo[83].

Nous ne tardâmes pas à y arriver. Comme presque partout dans l’Egueï,

l’eau des puits y est riche en sels purgatifs et, à ce titre, fort

prisée des nomades ; ils la considèrent comme ayant des vertus curatives

qui excitent à un haut degré l’appétit des chameaux et qui font des

pâtis de la région une très fortifiante nourriture pour ces bêtes. Le

sable de l’Egueï, fin et meuble, jouit également d’un renom spécial. Les

Dazâ, pour y camper, se débarrassent de leur pantalon, persuadés que le

contact immédiat de leur peau avec cette arène les rend insensibles à la

faim et à la soif ; on attribue en outre à ce sable la propriété de

nettoyer à merveille, si bien, dit on, que, dans l’Egueï, personne n’a

jamais eu à laver ses habits.

Les pâturages locaux appartiennent à la tribu borkouane des Djagadâ ou

Mousou, appelée encore Nâs Oda (gens d’Oda), du nom d’un de ses chefs

les plus fameux. Leur droit de possession traditionnel n’empêche pas

toutefois les Arabes et leurs alliés, les Dazâ du Kânem, de mener chaque

année, pour quelques semaines, leurs chameaux faire une cure en ces

lieux. D’autres tribus encore, et celles-là amies des Mousou, y font des

apparitions temporaires, de sorte que cette station de pacage a été de

bonne heure un but de razzias ; les Oulâd Sliman, au commencement de

leur exode vers le sud, y venaient ravir les chameaux des Dâza, et eux-

mêmes y recevaient fréquemment la visite des pillards touareg et

ouadaïens.

Le 6 mai, en six heures, nous gagnâmes la fontaine de Schkâb, près de

laquelle nous trouvâmes incrustés dans le sol des vertèbres de poisson,

reliefs d’animaux de taille considérable : ce qui démontre que jadis, et

à une époque relativement rapprochée, s’il en faut croire les traditions

locales, la vallée a été couverte par les eaux. L’observation prouve en

outre que l’Egueï est, comme niveau, au-dessous du lac Tsâd, et qu’il

s’incline, je l’ai déjà dit, dans la direction du Bahar el-Ghazâl ; mais

je reviendrai plus loin sur ce point spécial et intéressant.

C’est dans cette vallée que nous vîmes pour la première fois des dunes

de sable isolées ayant une forme bien définie. Toutes avaient à peu près

la même hauteur, quinze mètres au maximum, et présentaient du côté du

nord une croupe convexe, du côté du sud un plan concave, et à pic, avec

une arête vive de séparation au sommet. Les plaines au loin étaient

couvertes d’un nombre infini de ces formations mobiles, diversement

espacées entre elles, et qui sont évidemment l’œuvre des souffles

réguliers de l’alizé. La rapidité avec laquelle elles se déplacent varie

naturellement, selon qu’elles cheminent sur une _serir_ complètement

unie, ou sur un terrain dont les inégalités entravent leur mouvement ;

elle varie aussi suivant que leur noyau ou leur cause d’origine a été un

arbre, un buisson ou un autre objet de moindre importance. Un vieux Dâza

intelligent du Borkou prétendait avoir vu dans son enfance, tout près de

l’oasis de Jin, une dune de ce genre qui en est à présent à seize

kilomètres, et mes compagnons arabes, comme je revenais du Borkou, m’en

firent voir une, près de la fontaine de Toungour, qui avait englouti un

arbre qui, sept années auparavant, en était encore à vingt pas. Ces

dunes mouvantes ont reçu des Arabes le nom de _Ghard_ (pluriel

_Ghouroud_), par opposition aux dunes fixes, formant des chaînes et des

groupements, que l’on appelle _Erk_ (pluriel _Orouk_) et sur lesquelles

le vent n’agit guère que pour en modifier les contours.

Là où il n’y a point de ces intumescences sablonneuses, l’Egueï est

riche en fourrages et en eau terrestre. Celle-ci se rencontre tout près

de la surface du sol, et, à Schkâb par exemple, la station ci-dessus

mentionnée, pas une fontaine n’est à plus d’un mètre. La vallée entière

compte un grand nombre de points aquifères, dont les plus au sud-est

sont encore toutefois à deux journées et demie de marche de la première

aiguade du Bahar el-Ghazâl. Dans l’espace intermédiaire s’étend, paraît-

il, une plaine plus haut située que l’Egueï, mais qui pourtant n’a pas

tout à fait le caractère de désert.

[Illustration : Algazelle (_Oryx leucoryx_).]

II

C’était à la fontaine de Schkâb que tous les détachements des Oulâd

Sliman devaient se réunir pour achever ensemble de gagner le Borkou,

l’abondance d’eaux dans l’Egueï et dans le val suivant, le Bodelê,

permettant désormais la concentration sur un seul et même point de

troupes considérables de chameaux. Ce n’était pas, je l’ai déjà dit, que

l’avoir de la tribu en chameaux fût aussi grand qu’on l’eût attendu de

gens dont cette cavalerie était l’unique richesse ; les personnages les

plus considérables, tels que Hâzaz, ne disposaient guère de plus de

trente têtes de ce bétail ; le chef lui-même, Abd el-Dschlîl, en avait

environ cinquante ou soixante, et el-Hidchi, le frère d’Assouad, qui

était à cet égard le mieux pourvu de tous, en possédait tout au plus une

centaine. En mettant à 20 ou 30 thalers Marie-Thérèse (100 ou 150

francs) le prix moyen de chaque bête, on voit que le capital de la horde

était fort modeste. Encore, depuis que mes compagnons vivaient en paix

avec les Touareg, les excellents chameaux de ces derniers, leurs

chameaux de course principalement (_mehari_), étaient-ils devenus fort

rares au Kânem ; les meilleurs animaux que possédassent, lors de mon

voyage, les Oulâd Sliman, étaient ceux qu’ils tiraient de l’Ennedi, et

qu’on désigne sous le nom de _Mahamid_.

On sait quelle importance les Nomades attachent à ce « vaisseau du

désert », dont leur existence dépend le plus souvent ; aussi déploient-

ils, à cet égard, une finesse d’observation étonnante. La plupart

connaissent à fond chaque individu de leur troupeau : ils s’entendent

parfois à distinguer la trace des pieds de l’un de celle des pieds de

l’autre, et, lorsqu’une bête vient à s’égarer, ils réussissent à la

retrouver au milieu d’un troupeau étranger. Ils devinent aussi, rien

qu’à l’empreinte laissée sur le sol, s’il s’agit d’un animal cheminant à

vide ou chargé, si sa charge était lourde ou légère, et ils poussent

même la sagacité jusqu’à déduire de ce simple vestige les menues

particularités physiques de la bête. Notons, au sujet du chameau, un

détail curieux : cet animal, qui ne semble pas avoir le sens assez fin

pour subodorer les herbes nuisibles, flaire, paraît-il, quand il est sur

la lisière du Désert, la pluie tombée à plusieurs lieues de distance,

et, pour peu que, la nuit, il se laisse aller à quitter le pâturage pour

vaguer dans cette direction, c’est le diable souvent pour le rattraper.

J’ai vu des Arabes, en cette occurrence, suivre parfois des jours

entiers, sur une piste à peine perceptible, l’animal déserteur, et je

dois ajouter que, presque toujours, leur peine était couronnée de

succès. Il n’y a que les femelles qui, une fois qu’elles se sont

échappées, défient ordinairement les recherches, parce que, filant

devant elles d’une seule traite, elles dévorent tout de suite des

espaces énormes[84].

Entre l’Egueï et le Bodelê s’étend une plaine en partie nue et à peu

près dépourvue d’aiguades, qui va s’abaissant peu à peu au nord-est.

Nous y fîmes halte, le 10 mai, au milieu des dunes mouvantes de la

hattija d’Oudounga, une des stations du Torô, comme on appelle

l’ensemble de dépressions qui se continuent de là jusqu’à Tangour, point

où finit le Bahar el-Ghazâl et où s’amorce, au sud du Borkou, la fertile

et riante vallée de Djourab. La faune, en cet endroit, commençait à être

plus abondante ; un renard du désert (_Fenek_) et un guépard (_Fahad_)

furent tués par nos gens ; des algazelles (_Oryx leucoryx_) et des

lièvres se montrèrent aussi. Les antilopes particulièrement y étaient si

grosses, qu’au moment le plus chaud de la journée, elles avaient à peine

la force de se mouvoir et que souvent même il suffisait d’un petit galop

de chasse pour les attraper. Quant à l’algazelle, les Arabes de là-bas

la nomment _Bakar el-Wahschi_, ou encore _Bou Rakaba_, c’est-à-dire Père

au cou, tant à cause de la teinte rouille de son cou, qui tranche

nettement sur un corps blanc-jaunâtre, que des mille appropriations

auxquelles se prête son cuir cervical, lequel est si dur et si

résistant, qu’on en confectionne des sandales ou des semelles sans

pareilles, et qu’on la cloue même en manière de ferrure (j’en ai fait

personnellement l’expérience) au sabot des chevaux.

[Illustration : Fenek.]

A la station d’Oudounga, mon chameau blanc, qui n’en pouvait plus à son

tour, dut être débarrassé de sa charge ; comme, malgré cela, il refusa

de boire, ce qui est toujours un symptôme fâcheux, je vis bien qu’il

avait peu de chance d’en revenir. Il ne put, en effet, se remettre en

marche quand nous abandonnâmes le campement, et force me fut de le

laisser sur la place, faute de temps pour l’abattre et le dépecer.

Le 15, nous atteignîmes la seconde station du Torô, en arabe Bîr ed-

Doûm, pour les Dâza, Bodounga. Plus nous descendions, plus l’eau

affleurait de près la surface du sol, si bien qu’en certains endroits il

suffisait pour l’obtenir de gratter le sable avec la main. Le lendemain,

nous étions à l’aiguade de Kâro, le point le plus bas de notre trajet à

travers le Bodelê, et la fontaine la plus salée que nous eussions encore

rencontrée. Hazâz prétendait que l’eau en était si débilitante, qu’un

chameau qui en buvait trois ou quatre jours de suite devenait incapable

de porter le faix. Comme néanmoins elle passait pour être très

bienfaisante aux organes digestifs, nous prîmes le parti de rester la

journée du 17 à l’aiguade. La halte était d’autant plus urgente que

vingt-cinq chameaux des Miaïssa s’étaient enfuis du pâtis, et qu’on eut

grande peine à les retrouver, par un vent violent et chargé de sable qui

effaçait vite tout vestige de pas. Ce vent, qui, depuis quelques jours,

s’était mis à se lever très régulièrement vers huit heures du matin,

augmenta, durant les étapes suivantes, jusqu’à prendre des proportions

tempêtueuses, soulevant des masses de sable et de gravier qui nous

fouettaient la peau et les yeux, et voilaient si bien l’atmosphère,

qu’il y avait réellement péril à marcher. Au Désert, en effet, quand le

soleil se cache, c’est la boussole du nomade qui se dérobe. Ce n’était

qu’entre trois ou quatre heures de l’après-midi, que l’intensité du vent

diminuait. Aussi choisissions-nous ce moment pour manger, nous reposant

au milieu de la journée, et cheminant de préférence la nuit.

J’avais profité de la dernière halte pour faire appliquer des sandales

de cuir aux pieds de mon dernier chameau bornouan, que le sable brûlant

et le gravier avaient endoloris outre mesure ; mais cette opération ne

remédia pas à la faiblesse croissante de la bête, et je dus, à l’heure

du départ, la laisser continuer à vide.

Sahara et Soudan, tome premier · 第 30 / 46 段