La tribu se composait de quatre familles ; les Djebaïr, fixés à Semnou,

les Hewât, habitant Temenhint, les Miaïssa et les Scheredât, établis

dans les bois de dattiers de l’oasis de Sebha. Leurs forces militaires

réunies se montaient tout au plus à 1,000 cavaliers ; mais, grâce à leur

opiniâtre énergie, à la supériorité de leurs chefs, et à un certain

renom de fidélité chevaleresque à l’égard des peuplades leurs alliées,

ils étaient arrivés à un haut degré de considération et de puissance.

Des discordes intestines brisèrent ensuite ce faisceau primitif. C’est

ainsi que, sous le prédécesseur de Yousef Pacha, les fils des Djebaïr et

ceux des Hewât en vinrent aux mains à Semnou ; les Hewât appelèrent les

Scheredât de Djedid, et, avec leur aide, vainquirent les Djebaïr, qui

dès lors quittèrent l’oasis, et sous la conduite de leur capitaine, Seïf

en-Nasr, émigrèrent au nord jusqu’aux monts Tarhouna. Là, un chef local,

Abd el-Hâdi, sous lequel s’étaient groupées les tribus d’alentour,

accorda l’hospitalité de ses domaines au groupe fugitif, qui comptait

dans son sein les plus nobles familles Oulad Sliman. Mais bientôt

s’élevèrent des inimitiés, et les nouveaux venus, inférieurs en nombre,

durent, après deux combats malheureux, se replier en toute hâte du côté

du Fezzan.

Chemin faisant, à Bou N’dscheim, ils rencontrèrent leurs frères du sud

qui gagnaient leurs pâturages de la côte. Le malheur des Djebaïr fit

oublier l’ancienne querelle. Tous s’en revinrent ensemble au Fezzan,

pour préparer une attaque commune contre les Arabes Tarhouniens, et

l’année n’était pas révolue, qu’ils donnaient suite à leur projet et

battaient à El-Hasba, au revers des montagnes, les tribus ennemies, dont

le chef Abd el-Hâdi était tué.

Dès ce moment, la suprématie des Oulad Sliman fut incontestée. Les

petites peuplades circonvoisines se rangèrent successivement sous la

conduite de Seïf en-Nasr, qui bientôt affecta de ne plus reconnaître la

suzeraineté de Yousef Pacha. Celui-ci, dit-on, le fit assassiner ; puis,

fomentant des divisions au sein de la tribu, il parvint ensuite par la

force à la refouler jusqu’en Égypte, où régnait Mehemet Ali. Mais ce

dernier, qui connaissait l’humeur remuante de ces Arabes, ne leur permit

pas de se fixer chez lui, de sorte qu’ils revinrent, altérés de

vengeance, du côté de Mourzouk. Un combat indécis eut lieu entre eux et

les troupes fezzanaises ; puis Mohammed Tscherkès, un mamelouk de Yousef

Pacha, les ayant attirés dans un guet-apens, sous prétexte de débattre

les conditions de la paix, fit massacrer la fleur des guerriers des

Djebaïr et des Miaïssa, qui, de la sorte, se trouvèrent pour longtemps

mis hors d’état de nuire. Les Scheredât et les Hewât, refoulés par ruse

vers leurs districts originaires de la Grande Syrte, y subirent, à leur

tour, un sort semblable, si bien que la tribu tout entière disparut pour

près de vingt ans de la scène. Son renom néanmoins demeura vivace, et la

génération nouvelle attacha des regards pleins d’espoir sur son futur

chef Abd-el-Dchlîl, qui, avec ses frères et son neveu, grandissait à la

cour de Tripoli. Le jeune Oulad Sliman conquit la faveur de Yousef

Pacha, et se distingua à la tête des siens dans les diverses expéditions

militaires dirigées alors du Fezzan contre les Toubou, vers Kânem, et

même jusqu’au Baguirmi.

De là datent et la haine des habitants du Soudan contre ces Arabes

pillards, et aussi la convoitise de ceux-ci à l’égard des luxuriantes

contrées dont ces razzias leur avaient révélé l’existence. Nommé chef de

district à Sebha (Fezzan) Abd el-Dchlîl y attendit quelque temps en paix

que sa tribu eût repris toutes ses forces, puis, sous prétexte de porter

secours à d’anciens alliés, les Ourfilla, il entama l’œuvre de revanche

que de longue main il préméditait, s’empara de toute la région jusqu’à

l’oued Beni Oulid, et, douze années durant, disputa aux Turcs la

domination du Fezzan. Mortellement blessé au combat d’el-Baghla, il

réunit, avant d’expirer, les anciens de la tribu, et les conjura d’aller

chercher une nouvelle patrie dans ces beaux districts du sud, où lui-

même avait fait ses premières armes et qui touchent aux riches pâtis à

chameaux du Bodelê et du Bahar-el-Ghazal.

Les siens suivirent son conseil, et, sous la conduite de Scheich

Mohammed, son fils, ils émigrèrent d’abord au Borkou, puis, de là, ils

gagnèrent le Kânem, plus rapproché des marchés bornouans et des opulents

pacages précités. Leur établissement n’alla pas sans luttes ; toutefois,

à force d’opiniâtreté, ils réussirent à vaincre l’une après l’autre

toutes les tribus domiciliées tant entre le Tsâd et la frontière

méridionale du Tibesti qu’entre la route du Bornou et celle de l’Ouadaï

à Benghasi (Grande Syrte). Une force de 500 cavaliers et d’autant de

guerriers à pied leur avait suffi pour cette besogne. Dès lors ils

furent redoutés à la ronde, et, sur le bruit de leurs exploits, grossis

fabuleusement à distance, tous les autres Arabes du désert nord-est de

l’Afrique quittaient volontiers leur pays pour s’en venir, à titre

d’alliés de passage, coopérer aux fructueux coups de main de leurs

hardis congénères du sud.

Bientôt, la lisière sud du Tibesti, comme les districts du Bahar-el-

Ghazâl et ceux de l’Ouadaï septentrional, se trouvant en partie

dépeuplés de chameaux, les Oulad Sliman, enhardis par leurs succès,

dirigèrent leurs razzias contre les troupeaux des Touareg, et, en

quelques années, enlevèrent, dit-on, près de 50,000 têtes de bétail à

l’oasis de Kawâr et aux environs. Mais les Touareg, tribu autrement

puissante que celles dont les Oulad Sliman avaient eu jusqu’alors raison

rassemblèrent 7,000 guerriers montés, marchèrent à leurs ennemis du

Kânem, et, les surprenant non loin de Medeli, en firent un effroyable

carnage. Vingt cavaliers seulement réchappèrent, à ce que me dit le père

de Hazâz, un des survivants de cette sanglante journée.

Pour la seconde fois, en l’espace d’un demi-siècle, la tribu se trouvait

donc aux trois quarts détruite ; aussi n’est-il pas étonnant que Barth,

dont le voyage au Kânem eut lieu à très peu de temps de là, ait cru

devoir pronostiquer la disparition prochaine d’une peuplade qu’il voyait

à ce point mutilée. Telle est néanmoins l’énergie vitale et, en quelque

sorte, l’élasticité de cette horde arabe, qu’elle parvint à se relever

de nouveau. Le gouvernement de Kouka prit sous sa protection expresse

les restes de la tribu décimée ; elle la pourvut d’armes et de chevaux,

et entreprit de lui commettre la surveillance des frontières bornouanes

du côté de l’Ouadaï. Dès qu’ils furent quelque peu refaits, les Oulad

Sliman n’en reprirent pas moins leurs anciennes visées : à dix ans de

là, on les trouve engagés, à titre de soutiens d’un compétiteur, dans

les querelles intestines de l’Ouadaï, et, dix années plus tard encore,

c’est-à-dire lors de mon voyage au Borkou, ils étaient redevenus les

maîtres absolus de tout le vaste territoire qui avait été le théâtre de

leurs exploits avant que les Touareg ne leur eussent infligé la défaite

précitée. Aussi redoutés et aussi haïs qu’au temps le plus florissant de

leur fortune, ces routiers poussaient leurs déprédations jusqu’au nord

du Darfor ; partout où il se trouvait des chameaux, partout où il

verdissait un pâtis, l’Oulad Sliman passait et pillait. Du nord au sud,

de l’est à l’ouest, il était le grand écumeur du Désert, et, à moins de

l’avoir lui-même pour escorte, pas un voyageur ne pouvait se hasarder à

travers les espaces qu’il tenait sous sa loi.

Pour le moment (1871), la tribu, qui avait pour chef le jeune Abd-el-

Dchlîl, était veuve de presque tous ses anciens héros ; le plus grand

nombre reposaient dans la tombe ; d’autres s’étaient établis au Bornou,

dans les temps néfastes dont j’ai parlé, pour s’y adonner paisiblement

au trafic ; un d’eux, le vieux Bou Alak, était même conseiller à la cour

de Kouka ; mais la jeune génération restait fidèle aux anciennes

traditions, avait en horreur et en mépris toute occupation civile, et ne

vivait que pour brigander aux dépens de ses voisins au teint bis.

Tels étaient les gens avec lesquels je me disposais à faire société pour

un bon bout de temps, muni que j’étais de lettres de recommandation

adressées par un Tripolitain, M. Gagliuffi, aux anciens de cette tribu

redoutée.

Mes préparatifs furent vite achevés. En fait de présents officiels, je

me bornais à emporter le manteau d’honneur dont le roi Omar m’avait fait

cadeau lors de mon arrivée au Bornou, et que je destinais moi-même au

Cheik Abd-el-Dchlîl, plus un châle de laine fine pour un cousin dudit

cheik, appelé Mohammed, et un autre pour mon compagnon de voyage Hazâz.

Comme monnaie d’échange, je m’étais procuré un certain nombre de ces

pièces d’étoffe (_cham_) et de ces vêtements teints à l’indigo, qui

jouent chez les Oulad Sliman le rôle des thalers Marie-Thérèse au

Bornou. A cela, le sultan Omar ajouta une tente et trois chameaux qui,

je dois le dire, ne payaient pas trop de mine ; néanmoins Hazâz, qui

était un homme expérimenté, nourrissait l’espoir, qu’une fois refaits

dans les savoureux herbages du Kânem, ces bêtes pourraient gagner le

Bornou. Quant à mon vieux Gatrounois, il faisait particulièrement fond

sur un chameau touareg, à la robe pie, qui était à la vérité le plus

maigre des trois, mais qui appartenait à une sorte de variété albinos

qu’on nomme _Milâhi_, c’est-à-dire « salée », et qui passe pour posséder

une grande force d’énergie et de résistance.

A TRAVERS LE KANEM

* * * * *

CHAPITRE VI

Départ de Kouka. — Arrivée à Nguigmi. — Caractère de la rive nord du lac

Tsâd. — Halte au campement des Miaïssa, près de la fontaine de Barka. —

Types et mœurs de mon entourage. — Un message de l’Ouadaï. —

Intervention malencontreuse d’un missionnaire de la secte Snousi. — État

de mon train personnel en hommes et en bêtes.

I

Je me mis en route le 20 mars, emmenant avec moi trois domestiques,

Soliman, Hadch Housein et Hammou, et laissant à Kouka tout un train de

maison, composé de mon vieux Mohammed de Gatroun, qui se proposait de

retourner au Fezzan avec la plus prochaine caravane, plus deux autres

serviteurs, et un cheval superbe.

Sortis de la ville par la porte nord, nous allâmes camper le premier

jour à cinq heures de Kouka, tout près du village de Damguerim, au

milieu d’une région mamelonnée où croissaient des acacias rabougris et

quelques hedjilidjs pauvres en feuillage. Le lendemain, nous gagnâmes la

bourgade de Mara ; le 22, nous étions à Arêgué, localité jadis

importante, aujourd’hui déchue, qu’habitent des kanembou Sougourti, et

le 23, nous atteignions la rivière de Yoô, qui, malgré la saison

avancée, roulait encore un courant d’une quinzaine de pas de largeur.

Là, la fraîcheur de la nuit, jointe à l’abondance de rosée, me causa un

violent accès de fièvre, contre lequel, malheureusement, je ne pouvais

user de quinine, ayant laissé derrière moi à Kouka l’unique once qui me

restât encore de ce précieux médicament.

Le 25 mars, après avoir franchi la rivière, où nous eûmes de l’eau

jusqu’aux genoux, nous traversâmes les beaux champs de coton de Gangaram

pour aller coucher à quatre heures environ au delà du village de Billa

Ganna, en un lieu hanté par toute une légion de hyènes tellement

effrontées, qu’elles s’en venaient la nuit pousser leurs visites

jusqu’aux abords de notre campement. Un de mes nouveaux compagnons

profita même de la circonstance pour me dérober un magnifique sac en

poil de chameau, et, cette fois encore, comme, vingt années auparavant,

il en avait été de l’outre soustraite au même lieu et par les mêmes

Arabes à mon compatriote Henri Barth, on mit la chose sur le compte des

hyènes, explication dont je dus me contenter, bien que j’eusse dormi à

deux pas de là en plein air, avec la chienne Saïda à mes pieds.

A mesure que le pays devenait plus boisé, les antilopes de toute espèce

se multipliaient, et à la gazelle commune (_Ant. Dorcas_) s’en joignait

une autre, de plus forte taille, que les Arabes du Bornou nomment

_Hamerâja_ et les Kanouris, _Komosseno_. On voyait là l’antilope bubale,

ou vache de Barbarie[75], animal assez massif, à peu près de la grosseur

du cerf, au poil brun clair, au garrot relevé, à la queue couleur

foncée, avec de longues cornes divergentes et irrégulièrement arquées en

arrière ; puis la superbe antilope Mohor[76], plus svelte et plus

élégante de formes, dont le corps, tout blanc d’autre part, se colore en

roux sur le cou et le dos, comme par l’adjonction d’un mantelet

brillant, et dont les cornes gracieusement contournées ressemblent à

deux points d’interrogation.

Le 26, nous longeâmes le district de Kâzel, situé à l’ouest du chemin

entre Baroua et Nguigmi, et comme ce district est en grande partie

peuplé de Toubou du Kânem, qui sont venus là chercher un refuge contre

les incursions des Oulâd Sliman, force fut à ces derniers de prendre au

passage quelques précautions. Bientôt après, nous nous mîmes à côtoyer

le lac Tsâd, et, toute la nuit, de notre campement, nous entendîmes les

grognements des hippopotames venus à terre en quête de pâture. Le

lendemain, au travers du district saunier qui avoisine cette partie du

lac, nous atteignîmes le bourg de Nguigmi, où je laissai en pension,

chez un préposé local de ma connaissance, ma chienne-levrette Saïda, qui

avait les pattes trop endolories pour pouvoir continuer à nous suivre.

Le 28, après une marche de quelques heures, durant laquelle je ne cessai

de souffrir de la fièvre, notre caravane dut s’arrêter court, ne sachant

plus de quel côté se diriger. Cette incertitude tenait à ce que les

contours du lac, principalement sur le côté nord, subissent d’un bout de

l’année à l’autre des métamorphoses si sensibles, que les Arabes du

Kânem eux-mêmes, à qui ce trajet est pourtant familier, ne savent plus

parfois comment s’orienter. A tout instant, il s’y forme des

gauchissements de la rive[77], des arrière-cours d’eau, qui allongent

chaque année d’autant le circuit à décrire par les voyageurs sur ce

front du bassin ; mais c’est là un sujet auquel je reviendrai plus loin.

[Illustration : Rive du Tsad.]

Nous réussîmes le lendemain, en louvoyant le long des anses et des

lagunes, à sortir de ce labyrinthe lacustre, et bientôt nous entrâmes

dans une région plus accidentée, où se creusaient de longues vallées,

courant du nord-est au sud-ouest, et formant parfois des dépressions de

plus de 60 mètres. Le 30 mars, dans l’après-midi, nous atteignions la

fontaine de Sel (_Mâten el-Milah_), station ainsi désignée par les

Arabes, tant à cause de l’eau saumâtre de ses puits que de l’activité du

saunage en ce lieu[78]. Là un des chameaux de notre caravane tomba si

gravement malade qu’il fallut se résoudre à l’abattre, et on s’en

partagea, selon l’usage, les morceaux. A Didi, où nous arrivâmes

ensuite, nous trouvâmes un hameau de Worda, petite tribu, originairement

de souche Dogorda, qui rôde au nord du lac Tsâd, et possède d’assez

beaux troupeaux de bœufs et de moutons. En échange d’une _tobe_ dont je

le gratifiai, le chef de la peuplade m’envoya comme présent

d’hospitalité une brebis avec un peu de lait ; par malheur, je ne pus

jouir du régal ; c’était mon jour de fièvre, et j’étais même tombé dans

un tel état de prostration, que, pendant la nuit, une hyène s’en vint

cyniquement, sous mes yeux tout grands ouverts, enlever à deux pas de

moi la brebis, sans que j’eusse la force de donner l’alarme.

A partir de Didi, les vallées allèrent se multipliant, et devinrent

aussi plus peuplées ; nous avions atteint le district occupé par la

grande tribu des Wandala, et le 1er avril, dans l’après-midi, nous

faisions halte au val Odéro, dans un de leurs principaux _douars_

(villages de huttes). Il y régnait une vive animation, et, gens et

bêtes, tout y avait un air de bien-être et de satisfaction. Je fis

cadeau au _Kedela_, — c’est le titre que, chez les Dâza, porte

ordinairement le chef de tribu, — d’un châle-turban égyptien (en arabe

_Soubetta_), et, plein de confiance à l’idée que nous étions désormais

dans une région habitée par de bienveillantes peuplades, je me livrai à

un repos complet de corps et d’esprit.

Pour la première fois, j’avais devant les yeux un groupe important de

Dâza purs. Je trouvai en eux des hommes généralement foncés de teint,

aussi réguliers de traits, et aussi bien conformés de corps, que leurs

frères les Têda du Tibesti.

De là nous continuâmes tout doucement notre route vers Wâguim, la

première station du district de Schitati. Là se trouvent des pâtis

partagés entre les Oulâd Sliman et les Kâdiwa ou Kâdawa, que Barth,

trompé par les Arabes, dont l’habitude est d’estropier tous les noms de

tribus, a appelés à tort Fougabou. Une petite caravane de ces derniers

campait près de la fontaine, et, comme nous sûmes qu’ils machinaient un

mauvais coup contre moi, nous nous détournâmes un peu de notre chemin

pour aller planter plus loin notre tente. Le 6 avril, nous rencontrâmes

quelques cavaliers Miaïssa[79], qui établirent leur campement tout près

de nous, et le soir, nous étions à leurs cantonnements, assemblage de

huttes volantes, où nous reçûmes un accueil d’une cordialité vraiment

émouvante. L’excellent repas qui nous fut servi était, par malheur, trop

substantiel, pour que, dans mon état d’épuisement, je pusse y faire

honneur à mon gré ; je me dédommageai du moins en me régalant de lait de

chameau, alimentation dont j’avais souvent entendu vanter la vertu en

cas de fièvre.

II

C’était le lendemain que nous devions arriver chez le cheik Abd-el-

Dchlîl et les Djebaïr. Ce second rameau de la tribu des Oulâd Sliman,

subdivisé lui-même en plusieurs groupes ou _Fériks_, celui du cheik,

celui de Bou Alak, celui de Scherfeddin, demeurait en rapports étroits

avec la branche sœur des Miaïssa, et, bien qu’occupant des pâtis

séparés, les uns et les autres avaient l’habitude de voyager et de

piller en commun. Par contre, le troisième rameau, celui des Scheredât,

qui était le plus nombreux de beaucoup, et qui avait pour chef nominal

Ahmed-el-Dchezia, mais pour chef effectif le fameux el Assouad (Le

Noir), fils de ce dernier, habitait d’ordinaire à part des deux autres

et montrait même à leur égard une sorte d’antagonisme. Quant aux Hewât,

ils avaient fini, avec le temps, par s’émietter et par se dissoudre ; il

n’en restait plus que quelques individus isolés, établis dans la

Tripolitaine ou fondus dans le groupe des Scheredât. Ajoutons qu’avec

ces Oulâd Sliman, et répartis parmi eux au hasard, vivaient des

représentants de toutes les tribus du nord de l’Afrique, Ourfilla,

Kedadifa, Riah, y compris même quelques Mekaris, leurs traditionnels

ennemis au Fezzan.

Le campement d’Abd-el-Dchlîl, situé près de la fontaine centrale de

Barka, offrait une certaine animation ; des troupes de chameaux allaient

aux pâtis ou en revenaient ; des mères chamelles, avec leurs petits, les

uns nouveau-nés, les autres déjà plus gaillards, étaient parqués

derrière les clôtures ; ici se voyaient des huttes de nattes comme

celles des Toubou, ailleurs des tentes de cotonnade blanche, telles

qu’en ont en voyage les marchands du nord et les gros négociants du

Bornou ; puis d’autres en poil de chameau, à la mode des nomades de la

Tripolitaine. L’ensemble formait un charmant tableau.

Le chef de la tribu, informé de ma visite, sortit, en compagnie de son

beau-frère Brahim Bou Chandchar, et nous reçut à l’ombre d’un hedjilidj.

Je lui remis, avec mon modeste cadeau, les lettres de recommandation de

M. Gagliuffi, et, tandis qu’il les déchiffrait, j’eus tout le loisir de

le bien contempler. Son extérieur, je dois l’avouer, ne répondait guère

à l’idée que je m’étais faite du rejeton de tant de hardis guerriers.

C’était un robuste jeune homme de vingt et quelques années, d’une belle

taille moyenne, au teint brun foncé (_asmar_), avec une physionomie fort

peu arabe, qui ne respirait particulièrement ni la bonté ni

l’intelligence. Ce qui dominait en lui, c’était le sang de sa mère, une

métis d’Oulâd Hamed et de Krêda[80]. Il était d’une taciturnité qui

m’embarrassa. Après m’avoir murmuré un mot de bienvenue, il se contenta

de m’assurer que, dans tout le ressort de sa tribu, il ne m’arriverait

rien de fâcheux. Son beau-frère, qui paraissait plus dégourdi que lui,

mit la conversation sur _Abd-el-Kerim_ (c’est-à-dire Barth) et sur le

_Tâbib_ (médecin), comme dans ces pays on appelait Overweg. Beaucoup de

gens, dans la tribu, avaient gardé d’eux un très bon souvenir. Quant à

mon autre compatriote _Ibrahim Bei_ (Maurice de Beurmann), mes hôtes

déploraient que, par son obstination à décliner l’hospitalité des Oulâd

Sliman, il eût été de lui-même au-devant de son sort tragique. Ils

ajoutèrent que, malgré la différence de religion, ils estimaient

qu’entre eux et les Chrétiens, comme le prouve d’ailleurs l’identité de

teint, il existe plus d’affinités qu’avec ces « maudits Kerâda », nom

collectif par lequel les Arabes du Kânem désignent toutes les tribus

foncées de peau avec lesquelles ils sont en contact, que ce soient des

Toubou, des Bidêjat, des Kanouris ou autres, et qu’elles soient

mahométanes ou païennes. Le beau-frère m’assura en outre qu’on

conservait la tradition des bons offices rendus autrefois au Sultan Abd-

el-Dchlîl par les consuls chrétiens à Tripoli ; lui-même avait été dans

cette ville, et, de plus, savait beaucoup de choses sur l’Égypte et

Tunis, de sorte que notre entretien ne chôma pas.

Au sortir de cette entrevue, qui ne m’avait que médiocrement édifié sur

le compte du chef dont dépendait en grande partie le succès de mon

voyage, j’allai rendre visite au Cheik Mohammed, cousin d’Abd-el-Dchlîl,

et, par le rang, le second personnage de la tribu. C’était également un

jeune homme, de pure race Oulâd Sliman, avec des yeux pétillants et des

joues rosées, qui lui donnaient un air particulièrement aimable, quoique

bien peu en harmonie avec la rude existence d’un fils de la zone torride

du Désert : ce qui n’empêche pas que, lorsque le vieux père de Mohammed

avait voulu retourner dans le nord pour s’y faire enterrer à côté de ses

aïeux, ce jouvenceau au teint délicat avait refusé de l’accompagner,

tant sont puissants et l’attrait de la libre existence de nomade et la

force de l’habitude et des mœurs !

En rentrant à notre campement, nous rencontrâmes le père de Hazaz, Bou

Alak, dont la personne me gagna tout d’abord. C’était un superbe

vieillard, d’extérieur simple autant que digne, et qui me parut

parfaitement mériter la haute réputation d’honorabilité que je lui avais

si souvent entendu faire à Kouka. Aussi, dès le soir même, m’empressai-

je de transférer ma tente tout près de lui.

Grâce au repos, à l’air pur du Désert et au régime de lait de chameau

frais, je ne tardai pas à aller beaucoup mieux ; les accès de fièvre

devinrent de plus en plus rares et plus faibles, et finalement ils

disparurent. Je pus dès lors m’intéresser d’une manière plus suivie au

milieu dans lequel j’étais destiné à passer plusieurs mois. La société,

dans notre _férik_, était peu nombreuse. En dehors du chef, il y avait

son épouse Schwêcha, une bonne grosse Arabe très entendue, qui était

d’âge à ce que je pusse, en tout bien tout honneur, frayer avec elle, et

qui se mit complètement à ma disposition. Il y avait aussi un frère

cadet de Hazâz, appelé Nidjem (l’Étoile), adolescent de dix-huit ans,

qui n’avait pas grandes qualités de cœur ou d’esprit, mais qui,

nonobstant, m’amusait fort par sa naïveté et son ignorance absolue du

monde. N’oublions pas la femme de Hazâz, Nidjema, à qui sa jeunesse

imposait une certaine réserve envers moi, et qui était d’ailleurs un

laideron, aux manières impérieuses et hautaines, n’ayant absolument dans

l’humeur rien de cette noblesse qui est le caractère distinctif des

Arabes. Il y avait en outre un vieux frère de Schwêcha, l’oncle Salih

(_Amm Salih_), comme on l’appelait ; veuf depuis longtemps, il vivait

sous la férule d’une jeune esclave qui prenait soin de son petit ménage.

C’était un homme bon, mais avare, en qui ces deux penchants constamment

en lutte engendraient parfois les conflits les plus drôles. A ces

personnages enfin ajoutons Houseïn, dit Ngomati, un petit homme placide

d’apparence, mais dont l’esprit inventif était toujours en ébullition ;

il excellait dans l’art de fabriquer d’excellentes cordes de palmier

ainsi que des selles de chameau hors ligne, et, pour vendre et acheter

des chameaux, il en eût remontré à toute la tribu. Il passait à la ronde

pour un topographe accompli, sachant retrouver n’importe quel endroit,

n’importe quelle fontaine, pour peu qu’il y fût allé une seule fois, et

n’ayant pas son pareil pour diagnostiquer les traces d’homme ou de

bête[81]. Lui aussi, il avait abdiqué entre les mains de son épouse

Hallâba, une virago déterminée qui avait sauté à pieds joints par-dessus

l’étroit cercle où l’usage confine les femmes des Arabes. Cette Hallâba

avait auprès d’elle une fille mariée d’un premier lit, dont le mari se

trouvait justement en voyage, et qui était la plus jolie personne de

tout le voisinage.

III

Sahara et Soudan, tome premier · 第 29 / 46 段