les parents de la fiancée apportent sur des chameaux et des ânes une
énorme provision de farine ; l’époux, de son côté, tue plusieurs bœufs,
et fournit le beurre, le miel, le sel et le bois nécessaires à la
préparation du repas. Les compagnes de la jeune fille, auxquelles
incombe cette besogne culinaire, prient le fiancé de fixer le nombre des
plats ; toute la journée, les fourneaux marchent, et l’on fait bonne
chère, sans oublier les voisins, les connaissances et les pauvres. Si
l’épouseur est un homme aisé, il est tenu de donner ce jour-là aux
demoiselles d’honneur une bonne provision de noix de gouro, sans
préjudice d’autres cadeaux en vêtements de prix à la jeune épouse. La
nuit qui suit cette grande journée se passe encore pour cette dernière
en compagnie de ses demoiselles d’honneur : ce n’est que le quatrième
jour que le mari se débarrasse peu à peu à force de présents de toutes
les intruses du sexe, aussi bien que des artistes en cuisine, des
friseuses, habilleuses et duègnes surveillantes, qui lui encombrent
inutilement sa maison : il ne reste que deux matrones chargées de parer
leur pupille pour la nuit nuptiale. Elles lui passent un beau vêtement
blanc, et abandonnent ensuite le couple à lui-même, mais sans cesser de
monter la garde à la porte de l’appartement : car ce sont elles encore
qui, pendant la nuit, dépouillent l’épouse de son blanc costume, pour
aller dès l’aube le porter triomphalement au beau-père. Le cinquième
jour a lieu l’emménagement des meubles de l’épousée ; le transport s’en
fait en cérémonie, par un défilé de femmes et de jeunes filles dûment
attifées, que précède une troupe de musiciens. Les deux journées qui
suivent sont encore marquées par des réjouissances, et ce n’est que,
cette série de fêtes une fois terminée, que le couple tenace de matrones
évacue enfin la demeure conjugale, laissant le mari et la femme tête à
tête.
La mortalité générale diminua en novembre ; mais la fièvre ne disparut
pas. Mon vieux Mohammed lui-même, qui était toujours resté à l’abri de
cette sorte de mal, fut obligé de s’aliter. Quant aux Marocains, dont je
n’ai pas parlé depuis quelque temps, ils avaient éprouvé de vilains
déboires et subi des pertes cruelles. Cinq ou six d’entre eux avaient
succombé. De plus les espérances qu’ils avaient fondées sur la
générosité du Cheik, lequel n’aimait pas beaucoup les acrobates,
s’étaient trouvées complètement déçues. Leur troupe d’ailleurs était
allée se disloquant de plus en plus ; tantôt l’un, tantôt l’autre avait
faussé compagnie au vieux chef. Un jour enfin, quand le sol inondé par
les pluies fut redevenu suffisamment sec, Hâdch Salih se présenta chez
moi, l’air tout affligé, pour me dire adieu. Il me fit, sur le pas de la
porte, une peinture mouvementée des maux qu’il avait soufferts au
Bornou, et chercha à m’entraîner avec lui. Finalement il s’éloigna, en
proférant toutes sortes de malédictions contre le pays, contre moi-même,
et contre ceux de sa bande qui l’avaient quitté pour suivre « un
chrétien ». Il n’était pourtant pas au bout de ses peines, car je sus
plus tard, au Darfor, que le reste de sa bande avait si bien fondu par
les chemins, qu’il n’avait plus, arrivé à la Mecque, qu’une escorte de
deux ou trois acolytes.
Pour moi, après les grandes fêtes du Ramadân, qui marquèrent à Kouka la
fin de l’année 1870, je commençai à m’ennuyer fortement, et à ressentir
le besoin d’entamer de nouvelles pérégrinations. Pour surcroît,
l’expédition militaire projetée par le Cheik n’eut pas lieu, le prince
de Zinder ayant fait sa soumission entre temps, et ce, à la grande joie
des Bornouans et nommément des Kokenawâ qui n’avaient guère l’humeur aux
combats. Je revins donc à mon projet de visiter les îles du Tsâd,
puisque le Cheik, jusqu’à nouvel ordre, ne voulait pas entendre parler
d’un voyage dans l’Ouadaï et ne cessait de me représenter le triste
destin qu’y avaient rencontré, pour n’avoir pas suivi ses conseils, mes
compatriotes Vogel et Beurmann. Déjà d’ailleurs, grâce à une Kânembou
intelligente, qui avait habité longtemps avec son mari l’archipel du
lac, j’avais réuni sur la région et ses habitants plus de renseignements
que je n’avais espéré. En conséquence, Lamino envoya prier le Kachella
Kimmé, un des quelques capitaines insulaires qui s’étaient montrés
dévoués au gouvernement bornouan, de se rendre le plus tôt possible à
Kouka. C’était en compagnie de ce personnage que je devais faire mon
tour de lac. Par suite de quels événements ce plan d’excursion vint à
échouer, et comment je me retrouvai encore une fois, et pour un long
temps, ramené aux solitudes du Désert, c’est ce que je dirai ci-après.
LE COMMENCEMENT
DE L’ANNÉE 1871 A KOUKA
* * * * *
CHAPITRE V
Préparatifs militaires du sultan de l’Ouadaï. — Inquiétude à Kouka. —
Premières hostilités entre l’Ouadaï et le Baguirmi. — Mort de Lâmino. —
Arrivée d’une caravane d’Arabes Mghârba et Oulad Sliman. — Mes apprêts
de départ pour le Borkou. — Notice historique sur la tribu des Oulad
Sliman ; sa situation au Kânem.
I
Au commencement de 1871, comme déjà je me disposais activement à
réaliser mon plan d’excursion aux îles du Tsâd, il survint à Kouka une
nouvelle qui ruina complètement mon dessein, en excitant le plus vif
émoi par tout le Bornou.
C’était le 6 janvier. Je me trouvais chez Lâmino, à causer avec lui de
mes préparatifs, quand parurent deux Arabes choas de la tribu des
Salamat, établie dans le district de Kotoko. Ces gens racontaient
d’inquiétantes choses de l’Ouadaï, où ils étaient allés acheter des
chameaux. A Abeché, capitale de ce pays, ils avaient remarqué dans les
sphères officielles un mouvement inaccoutumé, indice certain de projets
belliqueux. Chaque jour, les rues étaient sillonnés de troupes à pied et
à cheval, qui ne tardaient pas à quitter la ville par petits
détachements. Comme c’est l’usage là-bas en pareil cas, ces apprêts
étaient conduits avec le plus grand mystère, et l’unique information que
nos Arabes avaient recueilli de la bouche de leur hôte et d’autres
personnes de leur connaissance, c’était qu’il s’agissait probablement
d’une de ces expéditions si fréquentes contre les Dâza du Bahar el
Ghazâl ; toutefois, eu égard à la quantité de soldats qui successivement
s’étaient mis en campagne, nos deux hommes ne pouvaient se payer de
cette explication ; aussi, pris d’appréhension, résolurent-ils de
rentrer chez eux au plus vite. Et ce qui augmenta encore leur
inquiétude, c’est qu’ils se virent refuser la permission de s’en aller :
on leur fit dire par l’Ouadaïen chez lequel ils logeaient, qu’ayant
assisté au branle-bas de guerre, ils devaient en attendre le plein
achèvement, afin que rien ne transpirât au loin des plans du souverain.
Ce ne fut que lorsque le prince Ali en personne se fut éloigné de sa
capitale avec ses officiers et sa garde, qu’on les autorisa à partir.
Quelques jours durant, ils avaient cheminé à la suite de l’armée ; puis,
celle-ci ayant infléchi à l’ouest le long du Batha, ils avaient pris un
chemin plus au nord, pour regagner à marches forcées leur pays. Dans
leur hâte d’apporter ces graves nouvelles au Bornou, ils n’avaient mis
que dix-neuf jours à fournir un trajet qui demande d’ordinaire un mois
aux caravanes : c’est qu’ils étaient persuadés qu’on n’avait répandu le
bruit d’une marche contre les Dâza que pour voiler des desseins plus
sérieux, et ils inclinaient à penser que l’entreprise du monarque
ouadaïen visait le Baguirmi. Tel fut aussi l’avis de Lâmino, qui était
parfaitement instruit de toutes les questions concernant l’Ouadaï.
« Mohammedou, le roi de Baguirmi, me dit-il à cette occasion, ne
supporte que fort à contre-cœur l’état de dépendance où son pays se
trouve à l’égard de l’Ouadaï, et depuis longtemps il ne laisse échapper
aucune occasion de provoquer et d’insulter son suzerain. Ce dernier, le
roi Ali, est un homme très intelligent, préoccupé par-dessus tout du
bien-être matériel de son peuple, mais avec cela, d’humeur guerrière, et
il se peut que, lassé à la fin de l’attitude rebelle et des forfanteries
de son vassal et voisin, il ait conçu le dessein de le châtier. »
Bien que Lâmino m’eût recommandé de tenir provisoirement secrètes ces
nouvelles, elles ne s’en répandirent pas moins comme une traînée de
poudre à travers la ville, où, de ce moment, les projets d’Ali furent
l’unique préoccupation et l’unique sujet d’entretien de chacun. Les gens
raisonnables ne craignaient nullement que ce prince menaçât le Bornou ;
on prisait trop sa sagesse pour s’imaginer que sans nécessité il voulût
interrompre ses travaux de réforme intérieure pour se lancer au dehors
dans une guerre dont l’issue, après tout, demeurait douteuse ;
néanmoins, on ne pouvait se défendre d’une certaine inquiétude.
Cinquante années auparavant, le père et prédécesseur d’Ali, Mohammed
Chérif, sans autre raison que les menées d’une certaine faction de la
cour à Kouka, qui rêvait de rétablir avec l’aide des armes étrangères la
dynastie détrônée, n’avait-il pas attaqué et vaincu complètement le
Bornou ? Depuis lors, la froideur traditionnelle de relations, qui
datait des anciennes compétitions au sujet des Kânem, noyau primitif du
royaume bornouan, avait pris entre les deux États un caractère presque
hostile. Les Bornouans, islamisés cinq cents ans plus tôt que leurs
voisins, professaient pour ceux-ci le dédain d’un peuple civilisé à
l’égard de barbares, et les Ouadaïens, de leur côté, à qui un pouvoir
énergique avait insufflé la conscience de leur force toute juvénile et
qui se sentaient pleins d’ardeur guerrière, méprisaient l’état
d’énervement et le gouvernement de camarilla de la nation limitrophe.
Des vassaux mécontents et hautains du Cheik Ali avaient mis tout leur
zèle à élargir l’abîme entre les deux peuples, travaillant à nouer d’un
côté et de l’autre des intrigues, inventant ou colportant des propos
hostiles des princes et des grands. De là, l’espèce d’anxiété secrète
que les informations venues de là-bas avaient causée aux habitants de
Kouka. Le Cheik, un jour, ayant commandé d’abattre tous les chiens de la
ville, sous prétexte qu’ils allaient dans les cimetières de la banlieue
déterrer et dévorer les cadavres, les initiés firent tout de suite
accroire que la véritable raison de la mesure n’était pas celle qu’on
mettait officiellement en avant ; c’était, disait-on, parce que le
superstitieux et inquiet Omar avait cru remarquer chez ces animaux un
redoublement étrange de hurlements nocturnes et que cette particularité
lui avait semblé un présage sinistre, se rattachant d’une façon
mystérieuse aux plans de guerre de l’Ouadaï. Comme aux plus mauvais
temps de l’épidémie ci-dessus mentionnée les Foukahas se réunissaient
pour conjurer l’ennemi en relisant mille et mille fois le Coran ; et
chaque jour l’appréhension publique inventait les rumeurs les plus
menaçantes. Vainement s’efforçait-on de les démentir, afin de rendre au
peuple sa tranquillité ; vainement aussi les courtisans faisaient-ils
leur possible pour que ces bruits alarmants ne parvinssent pas ou ne
parvinssent qu’atténués aux oreilles du Cheik, dont on ne voulait pas
troubler l’humeur foncièrement insouciante, il était bien difficile,
cela va sans dire, de cacher au prince des choses dont tout le monde
s’occupait.
Les nouvelles étaient d’abord si rares, que tout ce qu’on put savoir de
certain, au bout de quinze jours, c’était que le roi de Baguirmi s’était
retiré avec ses forces et de gros approvisionnements dans les murs de sa
capitale Masségna, où il se préparait à soutenir un siège, tandis qu’un
oncle d’Ali, le Djerma Abou Djebrin, commandant en chef des troupes
ouadaïennes, occupait la partie nord du pays. Dès lors on cessa de
croire à l’éventualité d’une attaque contre le Bahar el Ghazâl ou le
Kânem ; puis, vers le milieu de février, on apprit que Mohammedou tenait
ferme derrière ses remparts, que déjà même les assiégés avaient exécuté
un certain nombre de sorties heureuses, et qu’en présence de cette
résistance énergique, le souverain de l’Ouadaï s’était décidé à paraître
en personne devant Masségna. Mais cette cité, d’un pourtour trop vaste
pour qu’on pût efficacement l’investir, était, je le répète, bien
ravitaillée ; et devant sa haute enceinte de terre, les Ouadaïens, qui
ne possèdent point chez eux de villes murées, se trouvaient, disait-on,
assez empêchés, si bien que Mohammedou et les siens étaient pleins de
confiance dans l’issue prochaine de la lutte.
II
Tels furent les événements qui mirent en question ma tournée lacustre,
le Cheik Omar refusant de s’y prêter, comme à une entreprise trop
dangereuse, tant que la paix ne serait pas rétablie. Je comptais
cependant encore sur l’énergique intervention de Lâmino, quand un
déplorable malheur vint enlever au roi son serviteur le plus honnête, au
pays son administrateur le plus sérieux, et à moi mon conseiller le plus
sûr.
Les pluies de décembre et de janvier avaient amené une telle crue du
lac, que même les habitants de Kouka, bien que cette ville soit à
quelques heures du Tsâd, avaient été pris d’une sérieuse inquiétude en
voyant les eaux s’avancer de leur côté. Le 26 janvier, à la suite d’un
violent vent d’est qui avait produit un reflux énorme sur la rive plate
sise à l’opposite, le Cheik sortit à cheval pour se rendre compte de ce
progrès de l’onde lacustre. Ce jour-là, par exception, Lâmino se joignit
au cortège officiel. Il rentra chez lui indisposé ; le 29, il fut saisi
de frissons, et, le 1er février, quand je lui fis visite, je le trouvai
avec une grosse fièvre, atteint d’une bronchite caractérisée et pouvant
à peine respirer. Vainement j’employai les remèdes les plus énergiques ;
cette nature vaillante alla déclinant et s’affaiblissant avec une
rapidité alarmante. Au bout de quelques jours, je désespérai de son
rétablissement, et je prévins le Cheik de la catastrophe qui allait
arriver.
[Illustration : Le Cheik Omar et son escorte.]
Cet homme si plein d’énergie et de courage montra une crainte de la mort
peu en harmonie avec sa religion fataliste ; il se cramponnait à moi et
à mon art avec une faiblesse qui faisait vraiment peine ; dès le 4
février, toutefois, il franchit le pas. Je l’avais vu dans la matinée,
et j’avais essayé de le réconforter au moyen de quelques paroles
rassurantes ; quand je revins un peu plus tard, je trouvai la porte de
sa chambre close ; un silence sinistre régnait par toute la maison, où
l’on ne rencontrait que figures affligées. Personne ne me renseignait,
et je craignais déjà que mon mode de traitement n’eût donné lieu à des
critiques malveillantes, quand tout à coup, du fond de la pièce
qu’occupait le malade, s’éleva un concert de lamentations qui se
répandit par tout le logis en y éveillant des échos sonores. J’étais
arrivé juste au moment où Lâmino agonisait.
La mort de cet homme si utile à tous fut ressentie comme une sorte de
calamité publique ; dans la ville, les affaires s’arrêtèrent ; la
population, d’humeur si joyeuse, parut un instant comme anéantie ; il
n’était plus question d’autre chose que de la perte de celui qui avait
été l’effroi des méchants et des malfaiteurs aussi bien que la
consolation des malheureux et des opprimés, le soutien journalier des
meurt-de-faim qu’on voyait maintenant, par centaines, rassemblés,
stupides de douleur, devant sa maison. Quant aux Kokenâwa que le défunt
surveillait sévèrement et dont il contre-carrait les intrigues, la
plupart ne firent étalage de chagrin que pour cacher leur contentement
secret. Pour presque tous, la disparition de Lâmino était une sorte de
soulagement, et ils s’efforçaient à l’envi de réconforter, avec force
flatteries, l’excellent Cheik que sa faiblesse leur livrait en proie. Ce
prince lui-même, tout bon homme qu’il était, trouvait, j’en ai peur, une
consolation secrète dans la perspective du riche héritage dont l’usage
du pays voulait que la plus grosse part lui échût, et aussi dans l’idée
qu’il ne serait plus comme devant tenu en tutelle.
L’eunuque trésorier du palais vint immédiatement au logis mortuaire
apposer les cadenas sur toutes les pièces aux provisions et les
magasins, ne laissant ouvert que l’appartement que les femmes habitaient
et où les principaux esclaves du défunt recevaient les visites de
condoléance. Lâmino possédait, disait-on, des milliers d’esclaves, un
millier d’étalons, de nombreuses juments poulinières, plusieurs milliers
de têtes de bétail, vingt-sept chambres remplies d’étoffes et de denrées
marchandes, mille glaives, cinq cents boucliers, des fusils et des
carabines par centaines, deux cents cottes ouatées, et une valeur de
vingt mille thalers Marie-Thérèse en espèces. Quant à la dignité restée
vacante par sa mort, ce fut son fils aîné Abâdji, jeune viveur, d’un
esprit médiocre, qui en fut revêtu.
Cet événement ayant achevé de mettre à néant mon projet d’excursion sur
le Tsâd, et une tournée dans l’Ouadaï étant chose également impossible
jusqu’à nouvel ordre, je songeais déjà à gagner par l’Adamâoua la côte
ouest du continent africain quand l’arrivée d’une caravane d’Arabes
Mgharba et Oulâd Sliman, parmi lesquels se trouvait un neveu d’un
conseiller de Kouka, Hazâz, fils de Bou Alâk, vint m’ouvrir une
perspective différente. En dépit de leur mauvais renom, ces gens me
plurent fort à première vue, et comme, au bout de quelques mois, ils se
proposaient de se rendre au Borkou, pour y faire la récolte des dattes,
je résolus aussitôt de me joindre à eux. Cette excursion m’offrait
l’avantage, non seulement de voir la partie du Kânem qu’avaient visitée
Barth et Overweg, mais encore d’explorer des régions tout à fait
inconnues ; j’espérais, à cette occasion, pouvoir établir la position
exacte du Bahâr el Ghazâl par rapport au lac Tsâd, et gagner peut-être
le point extrême sud de mon précédent voyage au Tibesti, de manière à
recueillir les éléments d’une cartographie plus exacte de cette contrée
du Sahara oriental.
J’avais hâte d’ailleurs de quitter Kouka. J’y étais déjà depuis sept
mois, et, bien que je n’y eusse point perdu mon temps, j’aspirais, en ma
qualité de voyageur, à pousser toujours en avant et à voir des pays
nouveaux. Joignez que mes visites hebdomadaires au Cheik Omar
commençaient à me causer un grave embarras ; l’usage veut qu’un
étranger, toutes les fois qu’il va voir le sultan, lui ménage la petite
surprise d’un cadeau quelconque ; or, à ce jeu, j’avais fini par épuiser
mon stock d’objets susceptibles d’être offerts en présent, si bien qu’il
devenait désirable que je fisse une absence jusqu’à l’arrivée d’une
menue cargaison que j’attendais d’Europe.
Un sérieux entretien que j’eus avec Bou Aïscha, l’Arabe Hazâz et un
Oulâd Sliman du nom d’Abou Teïr, établi à Kouka depuis plusieurs années,
acheva de me confirmer dans ma résolution. Hazâz s’engageait à me
conduire, à travers les districts sud-est du Kanem et le Bahar el-Ghazâl
inférieur, jusqu’au Borkou, et à me ramener de là au Bornou dans un
délai de quatre mois au plus. Aussi me rendis-je, le jour même, auprès
du Cheik Omar, que je trouvai dans son enclos de la ville de l’est, où
Giuseppe, mon ci-devant domestique, promu là aux fonctions de jardinier
en second, lui avait installé un gentil kiosque, agrémenté selon les
fantaisies de son goût personnel. Le prince n’ayant rien à objecter
contre mon projet de voyage en compagnie des susdits Arabes, quelque
fâcheuse expérience qu’il eût faite pour son compte de ces nomades,
notre départ fut fixé au lendemain du grand Bairam (fêtes de Pâques),
époque à laquelle mes gens pensaient avoir terminé leurs affaires.
Une chose essentielle me manquait par malheur, c’était l’argent. Les
quelques centaines de thalers qui me restaient à mon arrivée au Bornou
avaient été entièrement dépensés, et je voulais, autant que possible,
éviter de recourir, comme l’avaient souvent fait mes prédécesseurs, à la
libéralité du sultan. Peut-être m’eût-il été facile de trouver à faire
un emprunt à de bonnes conditions, si j’avais été en mesure d’indiquer
la date précise du remboursement ; mais, outre que les envois d’argent à
travers le Grand-Désert sont toujours soumis aux chances du hasard, la
rareté des caravanes sur le chemin de Tripoli ou de Mourzouk à Kouka ne
permettait pas de se livrer de ce chef à aucun calcul. De plus, des
voyageurs isolés, venus de Kawar ou de Gatroun, parlaient d’une guerre
effroyable allumée entre les États chrétiens ; les rumeurs ne
spécifiaient point les noms des parties belligérantes ; mais il semblait
hors de doute que l’une des deux était la France, et l’on était porté à
croire que l’autre était _Nimsé_, nom sous lequel en ces pays on désigne
d’ordinaire l’Autriche. Dans tous les cas et bien que je ne doutasse
point encore que la seconde combattante était justement la Prusse, ma
patrie, une grande guerre européenne ne pouvait que tomber mal à propos
au milieu de mes embarras d’argent.
Je m’adressai à Bou Aïscha, qui, étant lui-même dépourvu d’espèces, me
renvoya à Titiwi, lequel me demanda tout d’abord un intérêt de 150 pour
100, et, quoi que je fisse, n’en rabattit rien. Toute autre voie m’étant
fermée, force me fut de souscrire un reçu de 500 thalers, en échange
duquel on m’en remit 200. Seulement, comme la loi de l’Islam interdit
formellement le prêt d’argent à intérêt, on tourna la difficulté, selon
la sophistique habituelle : mes amis me vendirent à crédit un stock de
coquillages cauris jusqu’à concurrence de la somme voulue, puis me les
échangèrent au cours du jour contre des thalers.
800 marks (1,080 fr.), c’était à coup sûr un bien petit denier pour le
long voyage que j’allais entreprendre, sans compter qu’il me fallait
laisser derrière moi en vue de mon retour à Kouka ce qu’on appelle une
poire pour la soif. Il est vrai que le Cheik Omar, informé de ces
petites opérations usuraires, m’envoya, dans sa générosité, cent thalers
autrichiens, en me faisant dire par surcroît qu’il se chargeait de me
fournir les chameaux.
Le mois de février s’écoula, puis le 2 mars, vinrent les fêtes de
Pâques, dont la célébration eut lieu avec la pompe habituelle. Elles
étaient à peine terminées qu’arrivèrent les premières nouvelles, encore
vagues, de la chute de Masségna et de la fuite de Mohammedou ; sur quoi
je me mis à hâter les préparatifs de mon excursion au Borkou.
III
Les Oulad Sliman, dont j’ai déjà eu occasion de parler à plusieurs
reprises, constituent une petite tribu d’une originalité tout à fait
étrange. Bien que Henri Barth, il y a plus de vingt ans, ait cru en
devoir prédire la dissolution imminente, elle n’en continue pas moins,
toute faible qu’elle est numériquement, à régner sur d’immenses contrées
de l’Afrique. Ce rameau de la famille arabe habitait originairement le
Fezzan et les parages de la Grande Syrte. Durant l’hiver et au printemps
ils menaient paître leurs troupeaux de chameaux dans les steppes voisins
de la côte, campant çà et là dans les vallées fluviales qui aboutissent
de l’ouest à la vaste baie ; l’été, ils allaient dans les oasis
fezzanaises, où ils possédaient des plantations de dattiers, pour y
faire la récolte annuelle.