n’eurent jamais à se plaindre, qu’il finit par m’être plus indispensable
que le café, le thé, ou le tabac. Il est d’usage à Kouka d’offrir à tout
visiteur une noix ou au moins la moitié d’une noix de Gouro, comme dans
les pays arabes on sert à ses hôtes une tasse de café. Relativement
toutefois, et malgré l’immense quantité qu’en produisent certaines
contrées ouest de l’Afrique, ces fruits constituent au Bornou une denrée
encore assez chère, attendu les difficultés du transport, qui ne demande
pas moins de plusieurs mois. Il n’est pas donné au premier venu de
l’aller chercher au pays d’origine ; c’est là une entreprise qui exige
beaucoup de soin et d’expérience. Ladite noix est fort délicate ; il lui
faut un certain degré de fraîcheur et d’humidité.
Le marchand l’empaquette dans de grandes corbeilles en paille d’hyphène,
préalablement capitonnées d’une couche de feuillage humecté, et ficelle
soigneusement le colis avec des cordes bien entrecroisées. Plus il y a
de noix ensemble, moins elles courent le risque de s’avarier. S’il y en
a des milliers dans la même corbeille, il suffit, à la saison des
pluies, d’ouvrir tous les quinze jours le paquet, d’étaler les noix à
l’air et d’humecter de nouveau leur enveloppe ; s’il n’y en a, au
contraire, que quelques centaines et qu’on soit à l’époque de la
sécheresse, il faut répéter cette opération plusieurs fois par semaine,
et bien regarder, en ouvrant la corbeille, s’il n’y a point quelque noix
gâtée, susceptible par conséquent d’infecter les autres. Il suffit au
reste de mettre le fruit fané quelque temps dans l’eau pour qu’il
reprenne toute sa consistance. Bref, la manipulation en est si
difficile, que c’est une croyance générale au Bornou que les gens qui
ont le mauvais œil, et qui sont dissolus ou menteurs, sont incapables de
la réussir, et c’est une denrée tellement indispensable aux habitants du
pays, aussi bien qu’à ceux des États d’Haoussa, que si, par suite d’une
mauvaise récolte ou d’une guerre, l’importation sur les marchés s’en
trouve entravée, ce genre de disette constitue une sorte de calamité
publique. Il n’y a point de sacrifices qu’on ne fasse afin de se
procurer le fruit tant prisé, pour peu qu’on en ait été sevré quelque
temps ; le Kanouri vendrait au besoin son cheval ou son esclave
favorite, les deux biens les plus chers qu’il ait au monde. Aussi un
cadeau de noix de Gouro est-il invariablement un témoignage tout spécial
d’amitié, et il n’en faut pas bien des douzaines pour gagner les faveurs
d’une demoiselle aux mœurs légères.
II
Pour me faire une idée sommaire des ressources agricoles et
industrielles du pays, je ne manquais pas, dans les premiers temps de
mon séjour à Kouka, de visiter le plus souvent possible le grand marché
du lundi, lequel se tenait devant la porte ouest, et m’offrait un des
spectacles les plus curieux que puisse présenter cette cité nègre. Dès
avant le lever du soleil affluaient avec leurs produits sur la place
tous les habitants des villages situés à l’est de la ville, au bord du
lac Tsâd. Depuis le menu trafiquant dénué de tout capital et l’esclave
demi-libre, qui se bornaient à venir vendre au marché du fourrage, du
bois, ou des pièces de clayonnage et de bâtisse, jusqu’aux fabricants de
nattes, aux marchands de chevaux[71], d’ânes, de bœufs, de volailles,
tout le négoce local était représenté. Les détaillantes de fruits et de
légumes avaient là leur étal à part, comme aussi les marchandes de
coupes et de vases de toute forme. Les vanniers, les ouvriers en cuir
venaient à la suite, par catégories. Un peu plus loin étaient les
cordiers ; puis, ensemble, s’étalaient les cotonnades manufacturées dans
le pays, les articles d’Haoussa, ceux d’Europe, et mille produits
d’industries variées : flacons d’essence, verroterie, tasses, étriers,
anneaux de parure, couteaux, ciseaux, miroirs, aiguilles, etc.
[Illustration : Ouvrages de vannerie bornouans.]
[Illustration : Écuelle bornouane.]
C’était en cet endroit que la foule était le plus pressée, car c’était
là que venaient se munir tous les gens prêts à partir en voyage ;
c’était là aussi le promenoir de prédilection des barbiers à la flûte
criarde, et le lieu où se trouvait la légère baraque de l’inspecteur
chargé de la police du marché. Plus loin encore s’alignaient les
travailleurs du bois et du fer, menuisiers, forgerons, ces derniers
ayant installé, à côté de fourneaux improvisés, des petites enclumes sur
lesquelles ils besognaient, tandis que leurs apprentis agitaient à deux
mains un soufflet primitif, de peau de chèvre ou de mouton.
[Illustration : Bœuf Kouri.]
A la suite venaient les bouchers qui, non contents de tuer sur place
moutons, vaches, chèvres et chameaux, entretenaient des feux de
rôtisserie pour l’alimentation des étrangers obligés de rester au marché
depuis la première aube du matin jusqu’à la nuit tombante. Il y avait
aussi la foire au bétail : chameaux du nord, chameaux du sud, grands
bœufs Kouri aux cornes gigantesques, brebis bornouanes. Enfin, à la
partie sud-est de l’immense aire de trafic, étaient installés les
maquignons de chair humaine, dont on voyait la marchandise entassée dans
de grandes boutiques, à l’abri du soleil et de la pluie. Il y avait là
des esclaves des deux sexes (_Kindji_), de tout âge, de tout prix et de
toute provenance. La variété la plus recherchée en est l’individu mâle
(_Sedâsi_) mesurant, de la cheville du pied à la pointe de l’oreille six
empans de hauteur (1m,26 cent.), et ayant de 12 à 15 années d’âge, et
dont le prix fixe le cours de toute la marchandise. Quand un trafiquant
étranger veut s’enquérir du coût des esclaves dans un pays, il se
contente de demander : « Combien se vend le _Sedâsi_ ? » et de la
réponse qui lui est faite il déduit l’échelle complète des tarifs. Une
autre catégorie qui est également d’un bon débit, c’est la classe
suivante, celle des _Chomâsi_, comprenant les mâles ou femelles de cinq
empans de taille et âgés de 10 à 13 ans, lesquels offrent déjà une
certaine capacité de résistance contre les changements de climat et de
genre de vie, tout en conservant une extrême plasticité physique et
morale. Les _Sebaï_ (sujets de 15 à 20 ans, mesurant sept empans) se
vendent aussi assez bien ; mais déjà ils sont moins éducables, et plus
enclins à s’enfuir, si leur servitude ne date pas de longues années.
Aussi ne court-on pas beaucoup après les mâles adultes (_Gourzem_), à
moins qu’ils n’aient fait leurs preuves, ni, à plus forte raison, après
les sujets déjà vieux. Parmi le sexe femelle, les individus qui coûtent
le plus cher sont les jeunes filles en âge de puberté propres à servir
de concubines (_Sourrija_, pluriel _Serrâri_).
[Illustration : Vase de cuir bornouan.]
[Illustration : Coussin d’Haoussa.]
De toute la gent esclave, ce sont ces dernières qui ordinairement ont le
meilleur lot ; pour peu qu’elles sachent s’y prendre, elles acquièrent
le rang de maîtresses de maison, l’autorité et l’influence d’épouses
légitimes, principalement si elles ont des enfants[72]. Quant aux
eunuques (_Adim_), ils ont une valeur exceptionnelle ; mais il est rare
qu’on en voie sur le marché ; c’est une marchandise tellement recherchée
des marchands étrangers qui les raccolent pour les gros bonnets du monde
mahométan d’Europe, d’Asie et d’Afrique, que l’offre est toujours au-
dessous de la demande, et que ce qu’il y a de sujets disponibles
s’enlève en un tour de main. La plupart des eunuques qu’on vend au
Bornou proviennent du Baguirmi ; mais on ne se gêne nullement pour en
accroître le nombre sur place, soit en vue d’un profit immédiat, soit
afin de pouvoir faire, de ce chef, un cadeau précieux au souverain.
Lamino lui-même m’avait tout l’air d’être de ces fabricateurs de
castrats. Ce sont les barbiers qui se chargent de l’opération, dont ils
se tirent le plus prestement du monde, sous prétexte de circoncire les
enfants. Ajoutons que les sourdes-muettes, bien que cotées moins haut
que les eunuques, sont néanmoins très recherchées aussi par les grands
seigneurs des régions civilisées de l’Islam, à titre de servantes de
leurs femmes. Il en est de même des nains (_Wâda_), qu’on élève autant
que possible pour tenir l’emploi de bouffons de cour.
[Illustration : Dessus de coussin.]
III
Durant mon premier mois de séjour à Kouka, j’eus plus d’une fois
l’occasion d’assister au Conseil (_Nôkena_), qui se tient chaque jour
avant midi dans le Palais, et se compose des membres de la famille
royale et des conseillers (_Kôkenâwa_, au singulier _Kôkena_), ceux-ci
de deux catégories : les représentants nés libres (_Kambê_) des divers
éléments de la population[73], et les capitaines, d’origine esclave
(_Kachellawa_, au sing. _Kachella_). Chacun a, dans la salle que j’ai
ci-dessus décrite, sa place déterminée, plus ou moins près du maître,
selon sa dignité. A côté du divan royal, s’asseoient, par rang d’âge,
les fils et les frères du Cheik. En face sont accroupis les Kokenâwa.
Cette assemblée, toutefois, épave de l’ancienne constitution
aristocratique du pays, n’est plus aujourd’hui qu’une ombre, et n’a
aucune puissance effective. Tout se décide par la volonté du souverain
et par l’influence de ses favoris ; un simple esclave, s’il est fort en
crédit, est un personnage devant lequel un conseiller ne peut que
s’incliner. La plupart des charges de cour, comme sous tous les régimes
autocratiques, sont d’ordinaire le lot d’esclaves, en qui le maître a
plus de confiance qu’en ses propres parents ou ses quasi-pairs, et sur
le dévouement desquels il se croit fondé à compter davantage. Pour les
mêmes raisons, le soin de la défense du pays et les postes militaires
sont le plus souvent aux mains de fonctionnaires d’origine servile.
Quant à leurs frères, les princes bornouans les tiennent toujours un peu
en suspicion, et, partant, ne leur réservent pas leurs premières
faveurs ; cette méfiance s’étend généralement à quelques-uns des fils,
dont on a soin de restreindre l’autorité.
Parmi les fonctionnaires, le plus puissant était autrefois le _Kegamma_
ou chef militaire, dont le ressort principal d’activité se trouvait
naturellement à la partie sud de l’empire[74] (du côté du nord le pays
confine au Sahara), vers les régions qu’habitent les peuples païens ;
actuellement, ce titre de Kegamma tend à tomber de plus en plus en
oubli ; mais la fonction existe toujours ; elle était exercée, au temps
de mon séjour, par le Kachella Bilâl. En seconde ligne venait le
_Jerima_, qui avait pour mission essentielle de surveiller les Touareg
et de garantir le pays contre leurs attaques : encore une charge à peu
près disparue, bien que le titre en subsiste toujours. Le soin de
protéger la frontière appartient maintenant au Digma. Le troisième dans
la hiérarchie était l’héritier présomptif du trône (fils ou frère du
souverain), lequel portait le titre de _Tchiroma_, commandait les tribus
des Djatko et des Mobber, sur la rive septentrionale du Yoô, à quelques
journées au nord-ouest de Kouka, et administrait, au sud-est de
l’empire, les anciens districts sô (ou sou) de Ngâla, Ndiffou, Kâla,
Kebira, Sangaia, Logomâné, Kâza, et la tribu schôa des Beni Schekk.
Cette dernière charge, plutôt accrue que diminuée, était lors de mon
voyage aux mains du prince-héritier Aba Bou Bekr. Un autre fonctionnaire
d’importance était jadis l’esclave royal qu’on désignait sous le titre
de _Djerma_ ; il avait la surveillance du haras, et demeurait toujours
aux côtés du maître, dont la sûreté personnelle lui était confiée.
C’était le chef de la tribu kanouri des Toura, et son cercle
administratif était situé sur le Yoô, près de l’ancienne capitale, Kasr
Eggomo.
Un dignitaire qu’on retrouve dans tous les États du Soudan ouest, et
qui, au Bornou, occupe une place exceptionnelle dans la hiérarchie,
c’est le _Ghaladima_, qui, de tous temps, a été moins un fonctionnaire
qu’une sorte de feudataire, commandant les districts occidentaux du
pays, au-dessous de Zinder, et ayant, comme aujourd’hui encore, sa
résidence à _Ngourou_ (territoire de Boundi). Celui-là ne paraît que
rarement à la cour du suzerain ; de temps à autre seulement, il y vient
présenter ses hommages, et passe alors quelques mois à Kouka. Après lui
se classait autrefois le _Schitima Beloumma_, ou collecteur général des
impôts, qui gouvernait le territoire de Margui et avait pour centre
Moullegui. Cette importante attribution est complètement supprimée
aujourd’hui.
[Illustration : Sacs à dépêche bornouans.]
Venons maintenant au _Digma_ (ou _Dougma_), dont j’ai déjà mentionné la
fonction. Jadis il était chargé du soin de la correspondance du
souverain ; toutes les lettres émanant de celui-ci ou à lui adressées
lui passaient par les mains. Il était en outre l’introducteur des
étrangers près du Cheik ; c’était à lui de traiter les hôtes royaux, de
recevoir de tous les points du pays les béliers destinés aux sacrifices
solennels et de les distribuer aux familles princières, aux
fonctionnaires de la cour et aux étrangers. Ce dignitaire, dont le
district administratif s’étendait jadis tout autour de l’ancienne
Résidence, ou Kasr Eggomo, a perdu de nos jours une grande partie de ses
attributions, et n’a plus guère qu’un titre nominal.
Parmi les autres titulaires d’offices, je citerai le _Ziguibada_,
messager royal ou commissaire urbain à Kouka, lequel administre en outre
un important district provincial ; l’_Ardjinôma_, fonctionnaire
militaire à la suite du Kegamma, qui a le privilège de porter l’étendard
devant le Cheik quand celui-ci sort ; le _Fougoma_, gouverneur de
Ngornou, la seconde ville bornouane ; le _Zentama_ (employé militaire) ;
le _Kazelma_, déjà mentionné ; le _Kagoustêma_, autre chef à la fois
provincial et guerrier, etc., etc. N’omettons pas messieurs les
Eunuques, dont le premier a le titre de _Jourôma_, avec maint revenant-
bon, et la haute surveillance de certains districts. De tous les
fonctionnaires de vieille date, ce sont les seuls dont les attributions
se soient maintenues sans la moindre éclipse. Quant aux femmes de la
famille royale, elles jouent au Bornou, comme dans tous les États nègres
de l’Islam, un rôle qui ne laisse pas que d’être considérable : c’est
ainsi que la reine mère ou _Maguira_ dispose, par investiture, de nombre
de districts et de localités, et que la première femme du Cheik,
laquelle porte le titre de _Goumso_, a aussi une grande situation
officielle.
Mais les gros personnages entre tous, ce sont ces esclaves auxquels est
confiée, avec le titre de _Kachellawa_ (capitaines), la puissance
militaire du Bornou. Les principaux d’entre eux siègent, je l’ai dit, à
la Nôkena. Bien qu’en cas de branle-bas général de guerre, l’ensemble
des tribus du pays forme l’élément de défense nationale, ces chefs ont
néanmoins en permanence sous leurs ordres une force toujours disponible
qui constitue un noyau d’armée et suffit d’ordinaire à tenir en respect
les peuplades païennes du voisinage.
Le premier de ces capitaines, le Kachella Bilâl déjà mentionné, était,
lors de mon séjour à Kouka, un vieillard chargé d’ans, qui passait pour
le guerrier le plus résolu et le plus brave de l’Empire, et jouissait
depuis un demi-siècle de la plus haute considération. Il était chef de
la tribu kânembou des Sougourti, et gouverneur d’un vaste territoire
dans la partie sud-est du Bornou. Après lui venait le capitaine
Abdoullâhi Marghimi, chef des Koubouri. Le Cheik ne s’inquiétait
nullement de l’entretien de ses soldats ; c’étaient les Kachellawa qui
recrutaient leurs hommes comme ils l’entendaient, et l’abondance de
leurs levées dépendait de leur sens militaire comme de leur libéralité.
Le Kachella Bilâl avait ainsi à ses ordres 200 lanciers et 25
cuirassiers ; tous ensemble, ils pouvaient disposer de 1,200 cavaliers à
peu près et de 240 cuirassiers. Avec les 40 cuirassiers qui formaient la
garde d’élite du Cheik, on a un total d’environ 1,500 hommes à cheval,
auxquels il convient d’ajouter : 1o un millier de fusiliers, partie à
pied, et partie montés ; 2o 200 archers ; 3o une cinquantaine d’écuyers
armés de lances ; plus les troupes à la solde de Lamino, celles que
possédaient Aba Bou Bekr, le prince héritier, et divers autres que je
m’abstiens de nommer : savoir, en tout, 7,000 hommes environ.
Ce chiffre était dépassé autrefois ; le Cheik Mohammed el Amin, le père
du prince aujourd’hui régnant et le fondateur de la dynastie actuelle,
avait su, paraît-il, il y a cinquante ans, insuffler une nouvelle
énergie vitale aux Bornouans déjà démoralisés ; par malheur, la
faiblesse de son fils, tout à la merci de conseillers avides, est venue
arrêter ce mouvement de réveil. Le Bornou qui, par ses richesses
naturelles et l’activité de ses principaux éléments de population, les
Kanouri et les Kanembou, eût pu aisément se placer à la tête des États
soudaniens, a laissé se perdre tout trafic régulier avec les pays
méditerranéens. Le favoritisme y règne sans partage, et paralyse, en
dépit du sens juste du souverain, tout essor national. Les païens
tributaires et demi-soumis des frontières, comme les chefs des États
vassaux d’alentour, ne manquent pas de mettre à profit cet
affaiblissement du Bornou. De temps à autre, le Cheik a bien des
velléités d’énergie. On projetait, comme je me trouvais à Kouka, une
expédition militaire contre Tanemôn, prince vassal de Zinder, qui
s’était mis en révolte ouverte, et l’on avait avisé les tribus d’envoyer
dans cette vue leurs contingents de guerre ; mais les gens expérimentés
ne croyaient guère à l’exécution de ce dessein.
IV
Je me proposais, pour mon compte, d’accompagner le Cheik dans cette
campagne, s’il se décidait à l’entreprendre, ou, sinon, de visiter les
îles du lac Tsâd. Déjà la saison des pluies (_Ningueli_) touchait à sa
fin ; la dernière chute d’eau eut lieu le 24 septembre. Le malheur est
qu’il s’en suivit, sur tout le territoire inondé de Kouka, une épidémie
de fièvres intermittentes des plus meurtrières ; les nègres même, qu’on
prétend réfractaires, furent atteints en grand nombre par la malaria.
Rien que dans la maison de mon hôte, six personnes moururent en quelques
semaines, et nuit et jour, dans le voisinage, on entendait des
gémissements de femmes. Aussi les docteurs de la loi avaient-ils fort à
faire. Du matin au soir ils n’étaient occupés qu’à libeller des versets
du Coran, des formules de salut, et l’attirail de sachets protecteurs,
dont les Bornouans abusent déjà, en temps ordinaire, avait pris des
proportions monstrueuses. Mais, ni pieuses pratiques ni incantations ne
servaient de rien. La mortalité allait son train dans les provinces
aussi bien que dans la ville. Pour surcroît, la péripneumonie se mit à
décimer le bétail, tandis qu’une autre maladie s’abattait sur la gent
chevaline.
Au milieu de tout cela, le temps pour moi passait assez vite. Quand je
ne souffrais pas de la fièvre, qui, malheureusement, ne m’empoignait que
trop souvent, j’occupais mes matinées à enregistrer mes observations
météorologiques, à étudier la langue kanouri, à recueillir des notions
sur le pays et ses habitants, et à me préparer à mon prochain voyage
dans l’Ouadaï ; puis, l’après-midi, j’ouvrais mes portes toutes grandes
aux malades. Par malheur, ma maigre provision de quinine ne me
permettait pas de me montrer prodigue de ce médicament envers les
fiévreux. Puis mes clients ne laissaient pas que de se méfier de moi.
Même des indigènes intelligents à tout autre égard ne pouvaient s’ôter
de l’esprit ce soupçon, qu’en ma qualité de sectateur du Christ, je
devais, en haine de l’Islam, éprouver l’envie de les empoisonner. Aux
yeux de tous ces peuples, un Chrétien passe pour exercer sur la nature
une sorte de pouvoir magique : « Qui nous répond, me disait-on, que le
poison que tu nous administres n’est pas un toxique à long terme,
n’agissant qu’au bout de plusieurs années, et dont l’action latente ne
se déclarera que lorsque tu auras depuis longtemps regagné ton pays ? »
Un jour même qu’à une séance publique du Conseil je venais de remettre
au Cheik Omar, avec une note lui indiquant la façon de s’en servir, une
petite provision de médicaments des plus simples et des plus usuels, il
s’éleva dans toute l’assemblée un murmure qui éclata bientôt en
vociférations de toute sorte. Le prince héritier, qui était présent,
protesta, il est vrai, avec énergie : « Croyez-vous donc, dit-il aux
Kôkenawa, que les Chrétiens sont comme les Juifs, et qu’ils emploient la
trahison pour satisfaire leur haine de l’Islam ? » Mais je doute fort
que ses paroles aient produit le moindre effet de conviction, et je suis
même au fond persuadé qu’en dépit de la bonne opinion que,
personnellement, il avait des Chrétiens, le Cheik n’a jamais touché aux
médicaments qui lui venaient de moi.
Entre temps, je voyais mes connaissances de la ville, et, le soir, je me
rendais chez Titiwi, lequel tenait chaque jour table ouverte, ou bien
j’allais fumer une pipe devant la porte du chérif de Médine. Il advint
aussi que mon voisin Ali Malija maria une de ses filles au sixième fils
du Cheik Omar, ce qui me fournit l’occasion d’être témoin d’une grande
partie des cérémonies qui accompagnent au Bornou une noce de bon ton.
La fête nuptiale (_Nika_) dure environ une huitaine de jours. Lorsque
quelqu’un, dans la haute société, demande la main d’une jeune fille à
son père, celui-ci, avant de donner son consentement, fait d’abord
vérifier, par une vieille femme de la famille ou de l’entourage,
l’intégrité virginale de ladite fille : si l’on découvre quelque chose
de fâcheux, le père refuse de dire oui, et se met en quête d’un épouseur
pauvre, dans une situation dépendante, qui ne puisse que s’estimer trop
heureux de prendre femme dans une bonne famille et de palper une riche
dot. Le cas se présente assez souvent à Kouka, où les jeunes filles
jouissent d’une liberté sans limites, s’en vont le soir n’importe où à
la danse, restent absentes aussi longtemps qu’il leur plaît, et peuvent
même, à l’insu de leur père, découcher toute la nuit. Vu la fréquence
des accidents qu’entraînent de toute nécessité ces mœurs indépendantes
des jeunes gens, on ne fait pas d’ordinaire grand bruit de la chose, et
plus d’un époux désillusionné garde un silence qui se comprend de reste.
Il n’en est pas moins vrai que le sentiment de la délicatesse exige
entre gens bien élevés la susdite constatation préalable.
Si le père se croit en mesure de pouvoir donner son assentiment, les
choses s’emmanchent, comme dans presque tous les pays de l’Islam, sans
que la jeune fille soit nullement consultée. Le mariage une fois arrêté,
le fiancé verse au futur beau-père le « prix de la jeune fille », en
arabe _Hakk el Bneïja_, lequel varie naturellement suivant les
ressources des contractants, et consiste en argent, esclaves, chevaux et
objets semblables ; puis, dès que le jour de la noce est fixé,
l’épouseur envoie en outre aux parents de la fiancée la quantité de riz,
de miel et de beurre requise pour la confection du gâteau nuptial ; le
beau-père, de son côté, évalue l’importance de ces fournitures, et y
ajoute de sa poche, soit un certain nombre de thalers, 10, 20, 50, soit
des vêtements du pays. Les femmes de sa maison confectionnent le gâteau
pour le jour fixé, et le remettent au fiancé pour qu’il le distribue
entre les parents et les amis de l’une et de l’autre partie, sectionné
en autant de plats qu’il le faut (de 20 à 100).
Le lendemain, second jour de la fête, le beau-père gratifie son gendre
d’un cheval, d’un esclave, de quelques pièces d’habillement, et en outre
d’une somme d’argent pour les premiers besoins du ménage. A la nuit, les
envoyés du fiancé arrivent, avec un cheval et un burnous, pour chercher
la jeune fille. Celle-ci, assise en atours d’hyménée sur une natte, se
lève et se rassied par sept fois, au milieu du cercle de ses parents et
amis ; on lui touche la tête avec le Coran, et un _Fatiha_ solennel lui
donne la consécration nuptiale. Alors seulement, tandis qu’elle fait
mine de résister, on l’enveloppe dans le burnous, on la hisse sur le
cheval, et, au chant des femmes et des jeunes filles, on l’emmène à la
maison conjugale. Là, elle passe la nuit au milieu de la musique et de
la danse, en compagnie de son escorte de femmes, qui se régalent de leur
mieux.