Je m’habituai si bien à ce stimulant, dont ni mes nerfs, ni mon estomac

n’eurent jamais à se plaindre, qu’il finit par m’être plus indispensable

que le café, le thé, ou le tabac. Il est d’usage à Kouka d’offrir à tout

visiteur une noix ou au moins la moitié d’une noix de Gouro, comme dans

les pays arabes on sert à ses hôtes une tasse de café. Relativement

toutefois, et malgré l’immense quantité qu’en produisent certaines

contrées ouest de l’Afrique, ces fruits constituent au Bornou une denrée

encore assez chère, attendu les difficultés du transport, qui ne demande

pas moins de plusieurs mois. Il n’est pas donné au premier venu de

l’aller chercher au pays d’origine ; c’est là une entreprise qui exige

beaucoup de soin et d’expérience. Ladite noix est fort délicate ; il lui

faut un certain degré de fraîcheur et d’humidité.

Le marchand l’empaquette dans de grandes corbeilles en paille d’hyphène,

préalablement capitonnées d’une couche de feuillage humecté, et ficelle

soigneusement le colis avec des cordes bien entrecroisées. Plus il y a

de noix ensemble, moins elles courent le risque de s’avarier. S’il y en

a des milliers dans la même corbeille, il suffit, à la saison des

pluies, d’ouvrir tous les quinze jours le paquet, d’étaler les noix à

l’air et d’humecter de nouveau leur enveloppe ; s’il n’y en a, au

contraire, que quelques centaines et qu’on soit à l’époque de la

sécheresse, il faut répéter cette opération plusieurs fois par semaine,

et bien regarder, en ouvrant la corbeille, s’il n’y a point quelque noix

gâtée, susceptible par conséquent d’infecter les autres. Il suffit au

reste de mettre le fruit fané quelque temps dans l’eau pour qu’il

reprenne toute sa consistance. Bref, la manipulation en est si

difficile, que c’est une croyance générale au Bornou que les gens qui

ont le mauvais œil, et qui sont dissolus ou menteurs, sont incapables de

la réussir, et c’est une denrée tellement indispensable aux habitants du

pays, aussi bien qu’à ceux des États d’Haoussa, que si, par suite d’une

mauvaise récolte ou d’une guerre, l’importation sur les marchés s’en

trouve entravée, ce genre de disette constitue une sorte de calamité

publique. Il n’y a point de sacrifices qu’on ne fasse afin de se

procurer le fruit tant prisé, pour peu qu’on en ait été sevré quelque

temps ; le Kanouri vendrait au besoin son cheval ou son esclave

favorite, les deux biens les plus chers qu’il ait au monde. Aussi un

cadeau de noix de Gouro est-il invariablement un témoignage tout spécial

d’amitié, et il n’en faut pas bien des douzaines pour gagner les faveurs

d’une demoiselle aux mœurs légères.

II

Pour me faire une idée sommaire des ressources agricoles et

industrielles du pays, je ne manquais pas, dans les premiers temps de

mon séjour à Kouka, de visiter le plus souvent possible le grand marché

du lundi, lequel se tenait devant la porte ouest, et m’offrait un des

spectacles les plus curieux que puisse présenter cette cité nègre. Dès

avant le lever du soleil affluaient avec leurs produits sur la place

tous les habitants des villages situés à l’est de la ville, au bord du

lac Tsâd. Depuis le menu trafiquant dénué de tout capital et l’esclave

demi-libre, qui se bornaient à venir vendre au marché du fourrage, du

bois, ou des pièces de clayonnage et de bâtisse, jusqu’aux fabricants de

nattes, aux marchands de chevaux[71], d’ânes, de bœufs, de volailles,

tout le négoce local était représenté. Les détaillantes de fruits et de

légumes avaient là leur étal à part, comme aussi les marchandes de

coupes et de vases de toute forme. Les vanniers, les ouvriers en cuir

venaient à la suite, par catégories. Un peu plus loin étaient les

cordiers ; puis, ensemble, s’étalaient les cotonnades manufacturées dans

le pays, les articles d’Haoussa, ceux d’Europe, et mille produits

d’industries variées : flacons d’essence, verroterie, tasses, étriers,

anneaux de parure, couteaux, ciseaux, miroirs, aiguilles, etc.

[Illustration : Ouvrages de vannerie bornouans.]

[Illustration : Écuelle bornouane.]

C’était en cet endroit que la foule était le plus pressée, car c’était

là que venaient se munir tous les gens prêts à partir en voyage ;

c’était là aussi le promenoir de prédilection des barbiers à la flûte

criarde, et le lieu où se trouvait la légère baraque de l’inspecteur

chargé de la police du marché. Plus loin encore s’alignaient les

travailleurs du bois et du fer, menuisiers, forgerons, ces derniers

ayant installé, à côté de fourneaux improvisés, des petites enclumes sur

lesquelles ils besognaient, tandis que leurs apprentis agitaient à deux

mains un soufflet primitif, de peau de chèvre ou de mouton.

[Illustration : Bœuf Kouri.]

A la suite venaient les bouchers qui, non contents de tuer sur place

moutons, vaches, chèvres et chameaux, entretenaient des feux de

rôtisserie pour l’alimentation des étrangers obligés de rester au marché

depuis la première aube du matin jusqu’à la nuit tombante. Il y avait

aussi la foire au bétail : chameaux du nord, chameaux du sud, grands

bœufs Kouri aux cornes gigantesques, brebis bornouanes. Enfin, à la

partie sud-est de l’immense aire de trafic, étaient installés les

maquignons de chair humaine, dont on voyait la marchandise entassée dans

de grandes boutiques, à l’abri du soleil et de la pluie. Il y avait là

des esclaves des deux sexes (_Kindji_), de tout âge, de tout prix et de

toute provenance. La variété la plus recherchée en est l’individu mâle

(_Sedâsi_) mesurant, de la cheville du pied à la pointe de l’oreille six

empans de hauteur (1m,26 cent.), et ayant de 12 à 15 années d’âge, et

dont le prix fixe le cours de toute la marchandise. Quand un trafiquant

étranger veut s’enquérir du coût des esclaves dans un pays, il se

contente de demander : « Combien se vend le _Sedâsi_ ? » et de la

réponse qui lui est faite il déduit l’échelle complète des tarifs. Une

autre catégorie qui est également d’un bon débit, c’est la classe

suivante, celle des _Chomâsi_, comprenant les mâles ou femelles de cinq

empans de taille et âgés de 10 à 13 ans, lesquels offrent déjà une

certaine capacité de résistance contre les changements de climat et de

genre de vie, tout en conservant une extrême plasticité physique et

morale. Les _Sebaï_ (sujets de 15 à 20 ans, mesurant sept empans) se

vendent aussi assez bien ; mais déjà ils sont moins éducables, et plus

enclins à s’enfuir, si leur servitude ne date pas de longues années.

Aussi ne court-on pas beaucoup après les mâles adultes (_Gourzem_), à

moins qu’ils n’aient fait leurs preuves, ni, à plus forte raison, après

les sujets déjà vieux. Parmi le sexe femelle, les individus qui coûtent

le plus cher sont les jeunes filles en âge de puberté propres à servir

de concubines (_Sourrija_, pluriel _Serrâri_).

[Illustration : Vase de cuir bornouan.]

[Illustration : Coussin d’Haoussa.]

De toute la gent esclave, ce sont ces dernières qui ordinairement ont le

meilleur lot ; pour peu qu’elles sachent s’y prendre, elles acquièrent

le rang de maîtresses de maison, l’autorité et l’influence d’épouses

légitimes, principalement si elles ont des enfants[72]. Quant aux

eunuques (_Adim_), ils ont une valeur exceptionnelle ; mais il est rare

qu’on en voie sur le marché ; c’est une marchandise tellement recherchée

des marchands étrangers qui les raccolent pour les gros bonnets du monde

mahométan d’Europe, d’Asie et d’Afrique, que l’offre est toujours au-

dessous de la demande, et que ce qu’il y a de sujets disponibles

s’enlève en un tour de main. La plupart des eunuques qu’on vend au

Bornou proviennent du Baguirmi ; mais on ne se gêne nullement pour en

accroître le nombre sur place, soit en vue d’un profit immédiat, soit

afin de pouvoir faire, de ce chef, un cadeau précieux au souverain.

Lamino lui-même m’avait tout l’air d’être de ces fabricateurs de

castrats. Ce sont les barbiers qui se chargent de l’opération, dont ils

se tirent le plus prestement du monde, sous prétexte de circoncire les

enfants. Ajoutons que les sourdes-muettes, bien que cotées moins haut

que les eunuques, sont néanmoins très recherchées aussi par les grands

seigneurs des régions civilisées de l’Islam, à titre de servantes de

leurs femmes. Il en est de même des nains (_Wâda_), qu’on élève autant

que possible pour tenir l’emploi de bouffons de cour.

[Illustration : Dessus de coussin.]

III

Durant mon premier mois de séjour à Kouka, j’eus plus d’une fois

l’occasion d’assister au Conseil (_Nôkena_), qui se tient chaque jour

avant midi dans le Palais, et se compose des membres de la famille

royale et des conseillers (_Kôkenâwa_, au singulier _Kôkena_), ceux-ci

de deux catégories : les représentants nés libres (_Kambê_) des divers

éléments de la population[73], et les capitaines, d’origine esclave

(_Kachellawa_, au sing. _Kachella_). Chacun a, dans la salle que j’ai

ci-dessus décrite, sa place déterminée, plus ou moins près du maître,

selon sa dignité. A côté du divan royal, s’asseoient, par rang d’âge,

les fils et les frères du Cheik. En face sont accroupis les Kokenâwa.

Cette assemblée, toutefois, épave de l’ancienne constitution

aristocratique du pays, n’est plus aujourd’hui qu’une ombre, et n’a

aucune puissance effective. Tout se décide par la volonté du souverain

et par l’influence de ses favoris ; un simple esclave, s’il est fort en

crédit, est un personnage devant lequel un conseiller ne peut que

s’incliner. La plupart des charges de cour, comme sous tous les régimes

autocratiques, sont d’ordinaire le lot d’esclaves, en qui le maître a

plus de confiance qu’en ses propres parents ou ses quasi-pairs, et sur

le dévouement desquels il se croit fondé à compter davantage. Pour les

mêmes raisons, le soin de la défense du pays et les postes militaires

sont le plus souvent aux mains de fonctionnaires d’origine servile.

Quant à leurs frères, les princes bornouans les tiennent toujours un peu

en suspicion, et, partant, ne leur réservent pas leurs premières

faveurs ; cette méfiance s’étend généralement à quelques-uns des fils,

dont on a soin de restreindre l’autorité.

Parmi les fonctionnaires, le plus puissant était autrefois le _Kegamma_

ou chef militaire, dont le ressort principal d’activité se trouvait

naturellement à la partie sud de l’empire[74] (du côté du nord le pays

confine au Sahara), vers les régions qu’habitent les peuples païens ;

actuellement, ce titre de Kegamma tend à tomber de plus en plus en

oubli ; mais la fonction existe toujours ; elle était exercée, au temps

de mon séjour, par le Kachella Bilâl. En seconde ligne venait le

_Jerima_, qui avait pour mission essentielle de surveiller les Touareg

et de garantir le pays contre leurs attaques : encore une charge à peu

près disparue, bien que le titre en subsiste toujours. Le soin de

protéger la frontière appartient maintenant au Digma. Le troisième dans

la hiérarchie était l’héritier présomptif du trône (fils ou frère du

souverain), lequel portait le titre de _Tchiroma_, commandait les tribus

des Djatko et des Mobber, sur la rive septentrionale du Yoô, à quelques

journées au nord-ouest de Kouka, et administrait, au sud-est de

l’empire, les anciens districts sô (ou sou) de Ngâla, Ndiffou, Kâla,

Kebira, Sangaia, Logomâné, Kâza, et la tribu schôa des Beni Schekk.

Cette dernière charge, plutôt accrue que diminuée, était lors de mon

voyage aux mains du prince-héritier Aba Bou Bekr. Un autre fonctionnaire

d’importance était jadis l’esclave royal qu’on désignait sous le titre

de _Djerma_ ; il avait la surveillance du haras, et demeurait toujours

aux côtés du maître, dont la sûreté personnelle lui était confiée.

C’était le chef de la tribu kanouri des Toura, et son cercle

administratif était situé sur le Yoô, près de l’ancienne capitale, Kasr

Eggomo.

Un dignitaire qu’on retrouve dans tous les États du Soudan ouest, et

qui, au Bornou, occupe une place exceptionnelle dans la hiérarchie,

c’est le _Ghaladima_, qui, de tous temps, a été moins un fonctionnaire

qu’une sorte de feudataire, commandant les districts occidentaux du

pays, au-dessous de Zinder, et ayant, comme aujourd’hui encore, sa

résidence à _Ngourou_ (territoire de Boundi). Celui-là ne paraît que

rarement à la cour du suzerain ; de temps à autre seulement, il y vient

présenter ses hommages, et passe alors quelques mois à Kouka. Après lui

se classait autrefois le _Schitima Beloumma_, ou collecteur général des

impôts, qui gouvernait le territoire de Margui et avait pour centre

Moullegui. Cette importante attribution est complètement supprimée

aujourd’hui.

[Illustration : Sacs à dépêche bornouans.]

Venons maintenant au _Digma_ (ou _Dougma_), dont j’ai déjà mentionné la

fonction. Jadis il était chargé du soin de la correspondance du

souverain ; toutes les lettres émanant de celui-ci ou à lui adressées

lui passaient par les mains. Il était en outre l’introducteur des

étrangers près du Cheik ; c’était à lui de traiter les hôtes royaux, de

recevoir de tous les points du pays les béliers destinés aux sacrifices

solennels et de les distribuer aux familles princières, aux

fonctionnaires de la cour et aux étrangers. Ce dignitaire, dont le

district administratif s’étendait jadis tout autour de l’ancienne

Résidence, ou Kasr Eggomo, a perdu de nos jours une grande partie de ses

attributions, et n’a plus guère qu’un titre nominal.

Parmi les autres titulaires d’offices, je citerai le _Ziguibada_,

messager royal ou commissaire urbain à Kouka, lequel administre en outre

un important district provincial ; l’_Ardjinôma_, fonctionnaire

militaire à la suite du Kegamma, qui a le privilège de porter l’étendard

devant le Cheik quand celui-ci sort ; le _Fougoma_, gouverneur de

Ngornou, la seconde ville bornouane ; le _Zentama_ (employé militaire) ;

le _Kazelma_, déjà mentionné ; le _Kagoustêma_, autre chef à la fois

provincial et guerrier, etc., etc. N’omettons pas messieurs les

Eunuques, dont le premier a le titre de _Jourôma_, avec maint revenant-

bon, et la haute surveillance de certains districts. De tous les

fonctionnaires de vieille date, ce sont les seuls dont les attributions

se soient maintenues sans la moindre éclipse. Quant aux femmes de la

famille royale, elles jouent au Bornou, comme dans tous les États nègres

de l’Islam, un rôle qui ne laisse pas que d’être considérable : c’est

ainsi que la reine mère ou _Maguira_ dispose, par investiture, de nombre

de districts et de localités, et que la première femme du Cheik,

laquelle porte le titre de _Goumso_, a aussi une grande situation

officielle.

Mais les gros personnages entre tous, ce sont ces esclaves auxquels est

confiée, avec le titre de _Kachellawa_ (capitaines), la puissance

militaire du Bornou. Les principaux d’entre eux siègent, je l’ai dit, à

la Nôkena. Bien qu’en cas de branle-bas général de guerre, l’ensemble

des tribus du pays forme l’élément de défense nationale, ces chefs ont

néanmoins en permanence sous leurs ordres une force toujours disponible

qui constitue un noyau d’armée et suffit d’ordinaire à tenir en respect

les peuplades païennes du voisinage.

Le premier de ces capitaines, le Kachella Bilâl déjà mentionné, était,

lors de mon séjour à Kouka, un vieillard chargé d’ans, qui passait pour

le guerrier le plus résolu et le plus brave de l’Empire, et jouissait

depuis un demi-siècle de la plus haute considération. Il était chef de

la tribu kânembou des Sougourti, et gouverneur d’un vaste territoire

dans la partie sud-est du Bornou. Après lui venait le capitaine

Abdoullâhi Marghimi, chef des Koubouri. Le Cheik ne s’inquiétait

nullement de l’entretien de ses soldats ; c’étaient les Kachellawa qui

recrutaient leurs hommes comme ils l’entendaient, et l’abondance de

leurs levées dépendait de leur sens militaire comme de leur libéralité.

Le Kachella Bilâl avait ainsi à ses ordres 200 lanciers et 25

cuirassiers ; tous ensemble, ils pouvaient disposer de 1,200 cavaliers à

peu près et de 240 cuirassiers. Avec les 40 cuirassiers qui formaient la

garde d’élite du Cheik, on a un total d’environ 1,500 hommes à cheval,

auxquels il convient d’ajouter : 1o un millier de fusiliers, partie à

pied, et partie montés ; 2o 200 archers ; 3o une cinquantaine d’écuyers

armés de lances ; plus les troupes à la solde de Lamino, celles que

possédaient Aba Bou Bekr, le prince héritier, et divers autres que je

m’abstiens de nommer : savoir, en tout, 7,000 hommes environ.

Ce chiffre était dépassé autrefois ; le Cheik Mohammed el Amin, le père

du prince aujourd’hui régnant et le fondateur de la dynastie actuelle,

avait su, paraît-il, il y a cinquante ans, insuffler une nouvelle

énergie vitale aux Bornouans déjà démoralisés ; par malheur, la

faiblesse de son fils, tout à la merci de conseillers avides, est venue

arrêter ce mouvement de réveil. Le Bornou qui, par ses richesses

naturelles et l’activité de ses principaux éléments de population, les

Kanouri et les Kanembou, eût pu aisément se placer à la tête des États

soudaniens, a laissé se perdre tout trafic régulier avec les pays

méditerranéens. Le favoritisme y règne sans partage, et paralyse, en

dépit du sens juste du souverain, tout essor national. Les païens

tributaires et demi-soumis des frontières, comme les chefs des États

vassaux d’alentour, ne manquent pas de mettre à profit cet

affaiblissement du Bornou. De temps à autre, le Cheik a bien des

velléités d’énergie. On projetait, comme je me trouvais à Kouka, une

expédition militaire contre Tanemôn, prince vassal de Zinder, qui

s’était mis en révolte ouverte, et l’on avait avisé les tribus d’envoyer

dans cette vue leurs contingents de guerre ; mais les gens expérimentés

ne croyaient guère à l’exécution de ce dessein.

IV

Je me proposais, pour mon compte, d’accompagner le Cheik dans cette

campagne, s’il se décidait à l’entreprendre, ou, sinon, de visiter les

îles du lac Tsâd. Déjà la saison des pluies (_Ningueli_) touchait à sa

fin ; la dernière chute d’eau eut lieu le 24 septembre. Le malheur est

qu’il s’en suivit, sur tout le territoire inondé de Kouka, une épidémie

de fièvres intermittentes des plus meurtrières ; les nègres même, qu’on

prétend réfractaires, furent atteints en grand nombre par la malaria.

Rien que dans la maison de mon hôte, six personnes moururent en quelques

semaines, et nuit et jour, dans le voisinage, on entendait des

gémissements de femmes. Aussi les docteurs de la loi avaient-ils fort à

faire. Du matin au soir ils n’étaient occupés qu’à libeller des versets

du Coran, des formules de salut, et l’attirail de sachets protecteurs,

dont les Bornouans abusent déjà, en temps ordinaire, avait pris des

proportions monstrueuses. Mais, ni pieuses pratiques ni incantations ne

servaient de rien. La mortalité allait son train dans les provinces

aussi bien que dans la ville. Pour surcroît, la péripneumonie se mit à

décimer le bétail, tandis qu’une autre maladie s’abattait sur la gent

chevaline.

Au milieu de tout cela, le temps pour moi passait assez vite. Quand je

ne souffrais pas de la fièvre, qui, malheureusement, ne m’empoignait que

trop souvent, j’occupais mes matinées à enregistrer mes observations

météorologiques, à étudier la langue kanouri, à recueillir des notions

sur le pays et ses habitants, et à me préparer à mon prochain voyage

dans l’Ouadaï ; puis, l’après-midi, j’ouvrais mes portes toutes grandes

aux malades. Par malheur, ma maigre provision de quinine ne me

permettait pas de me montrer prodigue de ce médicament envers les

fiévreux. Puis mes clients ne laissaient pas que de se méfier de moi.

Même des indigènes intelligents à tout autre égard ne pouvaient s’ôter

de l’esprit ce soupçon, qu’en ma qualité de sectateur du Christ, je

devais, en haine de l’Islam, éprouver l’envie de les empoisonner. Aux

yeux de tous ces peuples, un Chrétien passe pour exercer sur la nature

une sorte de pouvoir magique : « Qui nous répond, me disait-on, que le

poison que tu nous administres n’est pas un toxique à long terme,

n’agissant qu’au bout de plusieurs années, et dont l’action latente ne

se déclarera que lorsque tu auras depuis longtemps regagné ton pays ? »

Un jour même qu’à une séance publique du Conseil je venais de remettre

au Cheik Omar, avec une note lui indiquant la façon de s’en servir, une

petite provision de médicaments des plus simples et des plus usuels, il

s’éleva dans toute l’assemblée un murmure qui éclata bientôt en

vociférations de toute sorte. Le prince héritier, qui était présent,

protesta, il est vrai, avec énergie : « Croyez-vous donc, dit-il aux

Kôkenawa, que les Chrétiens sont comme les Juifs, et qu’ils emploient la

trahison pour satisfaire leur haine de l’Islam ? » Mais je doute fort

que ses paroles aient produit le moindre effet de conviction, et je suis

même au fond persuadé qu’en dépit de la bonne opinion que,

personnellement, il avait des Chrétiens, le Cheik n’a jamais touché aux

médicaments qui lui venaient de moi.

Entre temps, je voyais mes connaissances de la ville, et, le soir, je me

rendais chez Titiwi, lequel tenait chaque jour table ouverte, ou bien

j’allais fumer une pipe devant la porte du chérif de Médine. Il advint

aussi que mon voisin Ali Malija maria une de ses filles au sixième fils

du Cheik Omar, ce qui me fournit l’occasion d’être témoin d’une grande

partie des cérémonies qui accompagnent au Bornou une noce de bon ton.

La fête nuptiale (_Nika_) dure environ une huitaine de jours. Lorsque

quelqu’un, dans la haute société, demande la main d’une jeune fille à

son père, celui-ci, avant de donner son consentement, fait d’abord

vérifier, par une vieille femme de la famille ou de l’entourage,

l’intégrité virginale de ladite fille : si l’on découvre quelque chose

de fâcheux, le père refuse de dire oui, et se met en quête d’un épouseur

pauvre, dans une situation dépendante, qui ne puisse que s’estimer trop

heureux de prendre femme dans une bonne famille et de palper une riche

dot. Le cas se présente assez souvent à Kouka, où les jeunes filles

jouissent d’une liberté sans limites, s’en vont le soir n’importe où à

la danse, restent absentes aussi longtemps qu’il leur plaît, et peuvent

même, à l’insu de leur père, découcher toute la nuit. Vu la fréquence

des accidents qu’entraînent de toute nécessité ces mœurs indépendantes

des jeunes gens, on ne fait pas d’ordinaire grand bruit de la chose, et

plus d’un époux désillusionné garde un silence qui se comprend de reste.

Il n’en est pas moins vrai que le sentiment de la délicatesse exige

entre gens bien élevés la susdite constatation préalable.

Si le père se croit en mesure de pouvoir donner son assentiment, les

choses s’emmanchent, comme dans presque tous les pays de l’Islam, sans

que la jeune fille soit nullement consultée. Le mariage une fois arrêté,

le fiancé verse au futur beau-père le « prix de la jeune fille », en

arabe _Hakk el Bneïja_, lequel varie naturellement suivant les

ressources des contractants, et consiste en argent, esclaves, chevaux et

objets semblables ; puis, dès que le jour de la noce est fixé,

l’épouseur envoie en outre aux parents de la fiancée la quantité de riz,

de miel et de beurre requise pour la confection du gâteau nuptial ; le

beau-père, de son côté, évalue l’importance de ces fournitures, et y

ajoute de sa poche, soit un certain nombre de thalers, 10, 20, 50, soit

des vêtements du pays. Les femmes de sa maison confectionnent le gâteau

pour le jour fixé, et le remettent au fiancé pour qu’il le distribue

entre les parents et les amis de l’une et de l’autre partie, sectionné

en autant de plats qu’il le faut (de 20 à 100).

Le lendemain, second jour de la fête, le beau-père gratifie son gendre

d’un cheval, d’un esclave, de quelques pièces d’habillement, et en outre

d’une somme d’argent pour les premiers besoins du ménage. A la nuit, les

envoyés du fiancé arrivent, avec un cheval et un burnous, pour chercher

la jeune fille. Celle-ci, assise en atours d’hyménée sur une natte, se

lève et se rassied par sept fois, au milieu du cercle de ses parents et

amis ; on lui touche la tête avec le Coran, et un _Fatiha_ solennel lui

donne la consécration nuptiale. Alors seulement, tandis qu’elle fait

mine de résister, on l’enveloppe dans le burnous, on la hisse sur le

cheval, et, au chant des femmes et des jeunes filles, on l’emmène à la

maison conjugale. Là, elle passe la nuit au milieu de la musique et de

la danse, en compagnie de son escorte de femmes, qui se régalent de leur

mieux.

Sahara et Soudan, tome premier · 第 27 / 46 段