Parmi les coquettes et les oisifs va et vient le menu peuple des

travailleurs. Les fontaines, entourées d’une clôture d’épines, sont

assiégées par des groupes babillards de femmes et de jeunes filles qui,

tout en échangeant des nouvelles, remplissent leurs grandes cruches

d’argile, pour les remporter ensuite sur leurs têtes. Et il faut voir

avec quelle vigueur et quelle adresse des fillettes de dix à douze ans

vous balancent parfois une charge de vingt litres ! Regardez aussi ces

esclaves, vêtus tout bonnement d’un tablier de cuir, travailler, sous

l’œil d’un architecte ou d’un surveillant, à la réparation ou à la

construction d’une maison. Mais, qu’aperçois-je ici sous le vestibule

d’une habitation ? C’est un instituteur primaire (_Magarendi_) qui a

installé céans son école, et s’égosille à inculquer à ses élèves les

versets du Saint-Livre. Ailleurs, c’est un lettré qui, lisant à demi-

voix des feuillets jaunis, tout en tournant machinalement les grains

d’un rosaire entre ses doigts, travaille du même coup à son instruction

et à son salut, ou bien s’en va arpentant les rues, sans interrompre ses

exercices, avec l’ostentation d’un Pharisien. Ici c’est un atelier de

teinturerie, tout retentissant de bruits de foulage et de martelage ;

là, c’est une officine de forgeron ; plus loin, devant cette porte,

voici une fileuse étirant à la main le coton blanchi que le tisserand

retravaillera à sa mode, et dont le tailleur ou « homme de l’aiguille »

(_Librâma_) confectionnera ensuite des _Tobes_ ; plus loin encore, voici

un nattier qui besogne, sous son vestibule, au milieu des faisceaux de

branchage et d’écorce, teints en rouge, en jaune ou en noir, que son art

utilise.

En un endroit bien sec de la rue, une marchande a improvisé au moyen

d’une natte sur quatre bâtons une échoppe où elle vend des pois, des

dattes, des gâteaux, du miel ; autant en a fait le peaussier, pour

débiter les produits de son travail. Enfin, par la porte ouverte d’une

cour, nous pouvons en passant jeter un coup d’œil sur le train d’un

atelier de menuiserie, ou, au bord d’une glaisière, près de laquelle il

a installé sa demeure, voir un potier façonner ses pots.

Tous ces artisans travaillent sur place et à domicile. Ce barbier, lui

(_Wanzamma_), parcourt la ville, en jouant de la flûte, pour prévenir

les chalands. Qui a besoin de lui le convie d’entrer ; au besoin, il

exerce son métier en plein air. Accroupi au milieu de la rue, il vous

rase hommes et femmes agenouillés devant lui, taillade, selon les règles

de l’art, les nécessiteux, et, par surcroît, applique des ventouses.

Ajoutez les laitières, qui cheminent, leur vase sur la tête, criant leur

denrée d’une voix inintelligible, comme font en tous pays les

laitières : _Kiâm ! Kiâm ! Kiâm Kili_ (lait frais) ! _Foula_ (Beurre

frais) ! Et les maquignons, qui s’en vont caracolant par les rues, de

manière à bien faire valoir leurs bêtes ! Et les petites caravanes de

chevaux de bât, d’ânes et de bœufs, qui défilent portant des poissons

secs du lac Tsâd, des noix de Gouro, des vêtements et cuirs de Kano, des

tobes teintes, du sel, du natron, ou des objets manufacturés de la

capitale à destination des provinces bornouanes ! Et les troupes de

chameaux, appartenant aux gros bonnets de la ville, qui s’en reviennent

de la campagne, chargés des céréales de leurs maîtres ! Et les

députations des tribus et des diverses localités du Bornou, qui affluent

vers le palais du Cheik, pour verser leurs prestations en nature ! Et,

enfin, au coucher du soleil, les audiences données en plein vent par les

grands, lesquels, entourés de leurs clients, de leurs hommes de service,

de leurs esclaves, disent en commun, avec tout ce monde, et _coram

populo_, la prière du soir (_Maghreb_) !

[Illustration : Prière du soir.]

Ce n’est qu’à l’heure du souper (_Aschâ_ en arabe, _Lêsâ_ en kanouri),

que chacun rentre dans sa maison : puis, un peu plus tard, la jeunesse

se rassemble par les rues et les places pour danser, chanter, et il est

rare que ce concert monotone, accompagné de battements de mains rythmés,

cesse avant minuit.

Ce qui fait ombre à ce tableau joyeux de la vie quotidienne à Kouka,

c’est le nombre incroyable d’aveugles, demi-nus, presque mourants de

faim, qui encombrent la voie, en sollicitant d’une voix criarde la pitié

des passants, ou qui, par file de dix et plus, sous la conduite du plus

expert, s’en vont tâtonnant à la queue-leu-leu au travers des rues les

plus fréquentées, en hurlant leurs malheurs sur un mode plaintif. Une

autre plaie de la chaussée, ce sont les écoliers mendiants, qui, venus

de tous les pays voisins pour étudier dans la capitale du Bornou,

cherchent à se procurer leur pain quotidien. Leurs visées, en fait de

science, ne sont pas de haut vol. Dès qu’ils sont capables de lire le

Coran d’un bout à l’autre, ils retournent chez eux, en qualité de

Moallemins ou de Foukahas, réclamer le respect des leurs, pour le

privilège qu’ils ont désormais de savoir déchiffrer tant bien que mal

une lettre, et la provision de formules médicatrices et de talismans

protecteurs qu’ils rapportent avec eux.

Tous ces étudiants ont le même costume et les mêmes attributs : une peau

d’hyène, de léopard ou de chèvre, qui, nouée sur une épaule ou une

hanche, ne couvre que tout juste leur nudité ; dans une main, un long

bâton avec une calebasse où ils mettent les dons gracieux auxquels ils

ont droit : dans l’autre main, ou pendues au flanc gauche par un cordon,

des tablettes de bois (_Hoah_ en arabe), avec un encrier de terre ou un

petit flacon dans lequel est fichée une plume grossière. Quelques-uns

sont logés dans les vestibules des notables, nourris et instruits avec

les fils de la maison ; d’autres sont réduits à mendier ou à gagner leur

subsistance en s’acquittant, le jour, de menus services. Dans ce cas, la

nuit seule leur reste pour étudier. Il va sans dire qu’avec un tel genre

de vie beaucoup atteignent un âge respectable avant d’avoir terminé

leurs « cours » ; quelques-uns même, après avoir mendié tout petits,

continuent de mendier en cheveux blancs : ceux-là forment, parmi les

étudiants de Kouka, ce que nous appellerions le clan des « vieux de la

vieille ».

III

La population totale de Kouka peut être de cinquante à soixante mille

âmes, chiffre assez faible encore, eu égard à l’immense étendue de la

ville. Les deux tiers des habitants sont concentrés dans la partie

ouest ; dans l’autre, la famille royale à elle seule figure pour un

appoint considérable, car non seulement le vieux prince, lors de mon

séjour, avait encore des enfants en bas âge, mais son héritier était

père de plus de 70 rejetons, et un de ses frères cadets avait déjà

dépassé ce nombre.

J’ai dit que mon logis était situé sur le grand Dendal de la ville

ouest, non loin de la résidence du Cheik. La description que j’ai donnée

des habitations bornouanes en général me dispense de m’étendre avec

détails sur la mienne. Mon domestique Sa’ad m’ayant quitté pour

retourner à Tripoli, avec la première caravane qui s’était présentée,

j’avais engagé à sa place, pour être agréable à Lamino, le Dounkas dont

j’ai ci-dessus parlé[68]. Pour la cuisine, ne voulant pas acheter des

esclaves, j’avais loué une femme, dont malheureusement j’eus tout de

suite lieu de suspecter la gérance. Je ne tardai pas non plus à savoir

qu’Ali, qui était d’intelligence avec elle, allait vendre mon grain au

marché, tandis que mes chevaux dépérissaient ; bien plus, toute la

famille de la cuisinière était quotidiennement repue, avant même que mes

gens eussent leur part. Mon vieux Mohammed, lui, était toujours honnête

et fidèle ; par malheur, comme, en dépit de ses façons dignes et de son

âge avancé, il n’éprouvait aucun éloignement pour les joies de l’amour,

il avait pris une « bonne amie », à la famille duquel il se croyait tenu

de penser, de sorte qu’il fermait l’œil sur les malversations d’Ali.

Quant à Dounkas, qui eût pu m’être utile par sa connaissance du pays, je

vis tout de suite qu’il n’était absolument propre à rien. Il s’était

déshabitué du travail chez son riche patron Lamino. J’avais eu

l’intention de l’attacher expressément à ma personne ; mais il se mit

sur le pied d’aller coucher chaque nuit dans une maison qu’il possédait

_extra-muros_, n’arrivant le matin qu’à une heure tardive, ou, quand il

pleuvait, attendant pour venir que le ciel se fût complètement nettoyé.

Il finit même, dans son effronterie naïve, par louer, pour le suppléer,

un sous-valet, du nom de Soliman, et vécut dès lors en seigneur.

Giuseppe n’avait pas été non plus sans me donner du tracas. Depuis notre

départ du Fezzan, il s’était montré d’une humeur massacrante ; il

s’était promis monts et merveilles de sa collaboration avec moi, et son

âpreté au gain, jointe au mécontentement qu’il ressentait de sa

condition servile, avait eu pour effet de lui tourner la tête. Chemin

faisant déjà, il s’était forgé un plan qu’il se hâta de mettre à

exécution à Kouka. Un jour, à mon insu, il alla trouver le Cheik, pour

lui expliquer que, sans m’en rien dire, il s’était fait mahométan, et

qu’en conséquence, ne pouvant plus vivre désormais dans la dépendance

d’un chrétien, il sollicitait en grâce qu’on lui fournît un gîte et des

moyens d’existence, attendu qu’il était décidé à rester au Bornou. Le

roi l’adressa à Lamino, qui, de son côté, m’envoya demander si je

consentais à lui céder mon domestique. Je ne pus que répondre une

chose : c’était que Giuseppe était libre, et pouvait agir selon sa

conscience et ses intérêts. Le jour même, ledit Giuseppe, sur le

dévouement duquel mes amis de Tunis et moi-même avions tant compté,

décampait de chez moi sans un mot d’adieu, remplissant la ville du bruit

de sa conversion mirifique, sans préjudice d’odieuses calomnies qu’il se

mit à débiter contre moi. Dans un pays de fanatisme, tel que par exemple

l’Ouadaï, cette apostasie de mon domestique eût pu avoir de fâcheuses

conséquences ; mais au Bornou, où l’on est tolérant, personne ne prit le

change sur les vrais motifs de la soi-disant évolution religieuse de

Giuseppe, le Cheik moins encore que tout autre, et, bien des années

après, il était de notoriété que ce sévère croyant n’avait jamais touché

aux mets que Giuseppe, ou plutôt _Mahommed-el-Mouselmâni_, — tel était

son nom nouveau par devant le Prophète, — lui accommodait de temps à

autre, de sa main d’artiste.

Comme je passais pour un grand ami de bêtes de toutes sortes, chacun

s’était fait un plaisir de m’envoyer un échantillon quelconque de la

faune locale, si bien que ma maison ressemblait à une vraie ménagerie :

autruches, canards du lac Tsâd, oies au plumage de tout genre, pintades,

calaro (_Buceros abyssinicus_), brebis naines, hyène tachetée, jeune

chacal, faucon, mangouste (_Herpestes fasciatus_), civette, tortue de

terre, guenons, rien ne me manquait. A grand’peine avais-je pu empêcher

le Cheik de joindre à ce choix varié d’animaux un contingent de lions,

de léopards, de lynx et autres carnassiers de taille respectable, dont

la ration quotidienne en viande eût de beaucoup dépassé mes faibles

ressources. Il possédait pour son compte tout une collection de ces

fauves, qui occupaient, près de la porte de l’Ouest, des huttes de

chaume, à la garde d’Ahmed Ben Brahim et de quelques esclaves. Ces bêtes

y étaient tout bonnement enchaînées à des pieux et il fallait voir avec

quelle insouciance les gens logeaient à côté de ces cages que rien ne

barricadait.

Je passais d’ailleurs le plus agréablement du monde mes journées,

m’occupant à étudier la langue kanouri et à faire des observations de

toutes sortes. Ce ne furent pas non plus les nouvelles connaissances qui

me manquèrent. Kouka est toujours pleine d’étrangers, tant marchands que

pèlerins et aventuriers. Le renom de piété et de générosité dont le

Cheik Omar jouit à la ronde attire de nombreux visiteurs, soit de la

Mecque, de Médine, du Maroc, soit de Tunis, de l’Égypte, de Timbouctou

ou du Sénégal, qui, presque tous, arrivent misérables et prétendent s’en

retourner les mains pleines. Entres autres personnes avec lesquelles je

me liai, je mentionnerai particulièrement : 1o mon proche voisin

Mo’allim Adem, un Ouadaïen assez instruit, qui, à ce point de vue, me

fut très précieux, mais dont le fanatisme religieux outré ne laissa pas

de se traduire envers moi par mainte tentative pour me convertir ; 2o un

chérif de Médine, appelé Ahmed, qui connaissait toutes les contrées du

littoral nord de l’Afrique, avait visité la Syrie et la Palestine,

s’était familiarisé à Malte avec les chrétiens, et aimait à parler des

bons traitements dont il avait été l’objet, en sa qualité de Chérif de

la ville sainte de Médine, de la part des autorités françaises en

Algérie. Il vivait depuis de longues années à Kouka, où l’avait d’abord

retenu la magnificence du Cheik, et où il avait fini par se fixer et par

se créer une famille. Cet homme, qui avait été un ami intime de Rohlfs,

reporta sur moi l’affection qu’il avait vouée à ce dernier, et, tout le

temps que j’habitai la ville, il resta mon conseiller le plus sûr et le

plus expert.

J’étais également entré en relations d’amitié avec un membre du Conseil

qui demeurait vis-à-vis de moi et qui s’appelait Ali Malija. Sa famille

était originaire du Tibesti, mais, pour son compte, il n’était jamais

allé dans son pays. Il était, dans le Conseil, un des représentants

officiels des Toubou (Tedâ et Dâza), en assez bonne odeur auprès du

Cheik, quoique sans grande influence effective, vu son manque absolu

d’astuce et de talent pour l’intrigue. Lui, sa femme et ses enfants

formaient un intérieur plein d’union et de tendresse, qui me rappela

plus d’une fois la vie de foyer dans ma patrie.

VOYAGE AU BORNOU

(SUITE)

* * * * *

CHAPITRE IV

Vie et mœurs du Bornou. — Le marché de Kouka. — Le magasin aux esclaves.

— Constitution politique du pays. — Forces militaires. — La fin de

l’année 1870. — Comment les Bornouanes se marient. — Nouveaux projets de

voyage.

Dans mes relations avec le monde extérieur, je tâchais de m’accommoder

de mon mieux aux us et coutumes du pays. Mon premier soin fut de

renoncer à mes habits européens, qui commençaient d’ailleurs à faire

assez triste figure, pour adopter le costume local, où je me trouvais

beaucoup plus à l’aise. Au gilet et à la chemise de flanelle qui me

causaient des chaleurs et des démangeaisons à la peau, je substituai dès

l’abord, pour rester chez moi, une chemise Shirting, ample et blanche,

avec un pantalon de même sorte. Pour sortir, je mettais par là-dessus

une ou deux des pièces d’habillement dont le Cheik m’avait gratifié. Si

je ne pus me résoudre, par méfiance des rasoirs bornouans, à me faire

tondre entièrement le chef à la façon des gens du pays, je me coupai du

moins avec des ciseaux les cheveux aussi court que possible, et me mis à

aller chez moi tête nue, et dans les rues coiffé d’un tarbousch, afin de

me garantir du soleil. De plus, comme j’étais assez mal monté en bas, je

pris l’habitude de n’en mettre que pour rendre visite au roi ou à

quelque personnage tout à fait de qualité, me contentant, en dehors de

cela, des commodes chaussures de peau de chèvre, teintes en jaune, qu’on

importe au Bornou de Kano (états d’Haoussa). Je me fis sans peine à cet

accoutrement ; j’appris bien vite à rejeter prestement par dessus mon

épaule les longues manches de mon large vêtement, et me trouvai on ne

peut mieux de la ventilation à laquelle se prête ce genre de vêtement,

qu’il faut, il est vrai, soigneusement retrousser quand on se livre à

quelque travail corporel.

[Illustration : Sandales de Kano.]

J’ai dit que le costume bornouan par excellence était la _tobe_. Ce

vêtement, quand il se fabrique dans le pays, au lieu de venir tout fait

des États d’Haoussa ou de la Nigritie, consiste en un assemblage de

larges bandes de coton blanches ou teintes à l’indigo, avec une grande

poche sur la poitrine, et diverses broderies de soie ou de coton fin.

Plus diversifiés de qualité et de façon sont les tobes, fort en vogue,

qui viennent des pays à l’ouest du Bornou. Les noms du costume varient

du reste à l’infini, d’après l’étoffe, la coupe, la couleur et les

enjolivements. Il y a, par exemple, « la chemise des pauvres »

(_gomâdchi talagabê_), vêtement grossier avec des manches courtes et

étroites ; la « chemise de la classe moyenne » (_g. tâschilâfia_) ; puis

la « chemise d’éléphant », ainsi nommée de son ampleur et du

développement de ses manches énormes : celle-ci est le costume des

dandys et des gros personnages. On ne la confectionne pas dans le pays,

et elle coûte parfois jusqu’à 20 et 40 thalers Marie-Thérèse. Quant aux

cotonnades écrues et à trame lâche qui arrivent d’Europe ou d’Amérique,

elles ne servent qu’à l’habillement du menu peuple et sont bien moins

estimées que les articles fabriqués dans le pays. Souvent, en revanche,

les gens aisés portent une chemise et un pantalon de fine cotonnade

importés des régions civilisées.

[Illustration : Tobe bornouane.]

Bien que les Bornouans aillent la plupart du temps nu-tête, il n’en

existe pas moins une coiffure nationale, dans le genre de la _takija_

arabe, et qu’on nomme _Djôka_. Les chaussures, je l’ai dit, sont faites

de peau de chèvre, et teintes en rouge ou en jaune ; la semelle en est

de préférence en peau de buffle. Les pauvres toutefois marchent pieds

nus ou chaussés seulement de larges sandales, dont les plus élégantes,

principalement à l’usage des femmes, proviennent des États d’Haoussa, et

sont ornées d’une rosette en plumes d’autruche noires, avec de larges

bandes de cuir au-dessus du coup-de-pied. On se sert aussi, pour monter

à cheval, d’une espèce de chaussure légère et sans semelle, qui est,

soit en forme de soulier, soit en forme de demi-botte.

Pour les femmes, on sait déjà qu’elles se revêtent du châle _tourkedi_

en mettant parfois en dessous une courte chemisette brodée, de diverses

couleurs. Chez les Kanouri, la chevelure est tressée aux tempes et sur

l’occiput en petites nattes courtes et pressées. Le front et les tempes

sont toujours rasés assez haut. Moins du reste que les Arabes et les

Fezzanaises, elles abusent des parfums et du beurre. Les Kânembou,

elles, se rasent non seulement la région du front, mais encore les

parties latérales et postérieures de la tête, et arrangent le reste de

leur chevelure en deux ou trois groupes de tresses, les unes par devant,

les autres par derrière, qui ne vont pas se débouclant à l’extrémité

comme celles des Kanouris. Tels sont, à quelques différences près, les

genres de coiffure en usage chez toutes les femmes du Bornou. N’oublions

pas de mentionner en passant le luxe obligatoire de bracelets à l’avant-

bras, à l’articulation huméro-cubitale, à la cheville du pied, non plus

que les appendices de corail à l’aile droite du nez, les colliers de

perle, de verroterie, d’ivoire et d’agate.

[Illustration : Chemisette bornouane.]

Comme je m’étais fait au costume bornouan, je me fis au régime

alimentaire du pays : bouillie de farine de sorgho, riz sauvage,

volailles, poissons du Tsâd, haricots, tomates, sauces à décoctions

végétales avec mélange de viande fraîche ou sèche. Les bœufs, au

Bornou[69], étant surtout utilisés comme bêtes de somme, c’est la vache

qui fournit la principale chair de boucherie, celle que consomment de

préférence, à raison de son prix modique, les classes inférieures. On

mange aussi du mouton, de la chèvre, du chameau, et beaucoup de pigeon

rôti. En fait de venaison, j’ai goûté non seulement du buffle, mais

encore de la girafe, et je dois convenir que ce dernier gibier, jeune

bien entendu, est singulièrement exquis ; puis du lion rôti, du léopard,

de la chair de hyène, du surmulot, de l’hippopotame, du crocodile, du

lézard waran. Les sauterelles se prêtent également à toutes sortes

d’accommodements culinaires ; on leur enlève les ailes et les pattes et

on les fait rôtir dans le beurre ou à des sauces spéciales. Il en est de

même des grenouilles, qui sont de trois espèces, l’une de grande taille

et jaunâtre (_bertetegué_), l’autre plus petite et de couleur verte

(_ardjadcha_), une troisième, grise, à front tacheté, que l’on nomme

_koko_.

[Illustration : Bœuf zébu du Bornou.]

Parmi les principaux fruits d’alimentation, je citerai celui de

l’_hedjilidj_, un peu plus gros qu’une datte ordinaire, avec une coque

gris-jaunâtre peu résistante, qui se relie par une matière mucilagineuse

et filandreuse, à un fort noyau dont le contenu, dégagé à l’eau de son

principe amer, et séché au soleil, se mange indifféremment cuit ou cru ;

le fruit de l’arbre kourna, à peu près de la grosseur d’une cerise, dont

le noyau est entouré d’une pulpe visqueuse et aigre-douce, dont on fait

une pâte, très courue du peuple, ayant un peu le goût de pain

d’épice[70]. Pour les dattes, peu abondantes, on les tire du Kânem ou de

Kawâr, et leur prix élevé les range dans la catégorie des friandises.

Enfin les produits jardiniers les plus en usage sont les fèves, les

noisettes de terre (arachides), la sésame, la courge, le concombre, le

melon, la pastèque, la patate et la dioscorée.

[Illustration : Mouton bornouan.]

Les femmes et les enfants mangent à part ; ce n’est que lorsque ces

derniers sont grands et qu’il n’y a point d’hôtes au logis, en dehors

des personnes tout à fait intimes, que le père parfois daigne leur

accorder la faveur insigne de dîner avec lui. Quant aux femmes, elles

évitent soigneusement de paraître devant leurs maris pendant que ceux-ci

sont en train de manger, et aussi de se faire voir à eux quand elles

mangent elles-mêmes. Si, à l’heure du dîner, il se trouve céans des

visiteurs, ils peuvent, sans qu’on les invite, prendre leur part du

menu. Même chez les gens du commun, une certaine étiquette préside aux

repas. Chacun, préalablement, se passe de l’eau sur les mains, puis

s’accroupit à une certaine distance des plats en disant le _Bism Illâhi_

(au nom de Dieu). On tiendrait pour essentiellement incivil quiconque

aurait l’air, en mangeant trop vite, de vouloir devancer les autres

convives. Du bout des doigts de la main droite (la gauche est mal vue),

on appréhende une certaine quantité de bouillie, on plonge dans la

sauce, puis on pétrit le tout dans le creux de la main en un bol

alimentaire qu’il s’agit ensuite d’avaler prestement, de manière à ne

pas perdre une seule goutte de sauce. Comme il m’arrivait souvent, avec

mes doigts insuffisamment aguerris, de ne pouvoir pêcher dans la masse

de bouillie demeurée trop chaude, mes voisins de plat ne manquaient

jamais de pousser l’obligeance jusqu’à me pétrir ma bouchée et la

déposer devant moi. L’écuelle une fois vide, on se lèche les doigts ;

puis, pour témoigner qu’on en a tout son soûl, on lâche un renvoi aussi

accentué que possible ; après quoi, on se lave derechef les mains.

L’eau est à peu près l’unique boisson au moyen de laquelle on se

désaltère ; une addition de grains de sorgho concassés en fait un

breuvage très rafraîchissant et très agréable. Dans les bonnes maisons,

on use en outre volontiers, comme je l’ai dit à propos de Lamino, d’une

boisson extra, composée d’eau de riz, de lait, de miel, de poivre et

autres substances aromatiques. Quant au café et au thé, c’est à peine si

l’on en fait usage au Bornou, où ils sont supplantés presque

complètement par la noix de Gouro. On appelle ainsi le noyau d’une

_Sterculia_, à peu près de la grosseur et de l’aspect d’une forte

châtaigne. Ce fruit, dépourvu d’écorce séparable, présente une masse

homogène et dure, dont la couleur, brune à l’extérieur, varie au dedans

du jaune-blanc au rose. On le trouve dans l’Afrique occidentale, du

Sénégal au Niger, et par toute la région équatoriale. La seule espèce

prisée au Bornou vient de la Nigritie. Le noyau, dans les bonnes

variétés, se divise en deux moitiés, si intimement agrégées ensemble,

qu’il est souvent difficile de les séparer sans avoir recours à un

instrument. A l’intérieur se trouve un principe excitant, qui a fait

donner par les Arabes à la noix de Gouro le nom de _café du Soudan_

(_Kahoua_), et que Liebig, en effet, assimile chimiquement à la caféine

et à la théine.

Sahara et Soudan, tome premier · 第 26 / 46 段