Il me dit plusieurs fois, en bégayant, car il n’avait presque plus de

dents : « Bienvenu (_Marhabâ_), Dieu soit loué (_Hamd hillâh_) ! » Puis,

après m’avoir quelque peu questionné sur mon voyage, les affaires du

Fezzan, de Tripoli, de Constantinople, ainsi que sur mon pays et le roi

Guillaume, il se mit à me parler des visites que Barth et Rohlfs avaient

faites au Bornou, et de l’amitié qu’il avait pour eux. Je saisis cette

occasion pour lui dire avec quelle joie j’avais accepté la mission dont

mon maître et souverain m’avait chargé auprès du prince le plus puissant

du Soudan, et combien, malheureusement, j’avais été désillusionné par la

façon dont on m’avait accueilli ; non pas, ajoutai-je, que ce défaut

d’égards m’eût affecté personnellement, mais parce que, étant donné

l’objet de mon voyage, j’avais dû y voir un manque d’attention envers

mon souverain, le grand potentat de l’Allemagne du Nord.

Le vieux prince me répondit d’un air embarrassé que, par suite d’un

malentendu, ma lettre de Nguigmi venait seulement de lui être remise,

que par conséquent il n’avait pas été informé du caractère et du but de

mon voyage, que néanmoins il me demandait pardon pour ce qui était

arrivé, que rien n’était plus loin de sa pensée que de vouloir offenser

hôtes et messagers venant d’un pays dont il avait appris, depuis des

années, à connaître et à estimer les fils et les représentants. Bref, il

me pria de ne plus penser au malentendu, et, pour mettre fin à cette

explication désagréable, il fit un signe à l’eunuque Abd el-Kêrim,

lequel apporta et me mit sur les épaules un burnous de fin drap noir

doublé de soie. Titiwi, qui venait d’entrer sur l’entrefaite, me dit,

pour achever de m’apaiser, qu’au lieu de me formaliser, j’avais au

contraire tout lieu d’être fier, qu’un puissant prince comme le cheik

Omar eût daigné m’adresser des excuses. Non seulement je voulus bien me

contenter de cette explication, mais j’éprouvai un vrai plaisir de voir

le bon accord rétabli. Après un nouvel échange de paroles courtoises, je

me retirai, ravi de l’amabilité, de la tenue digne et simple, des

manières intelligentes de l’homme dont dépendait surtout le succès de

mes expéditions ultérieures.

Le lendemain eut lieu la présentation solennelle des présents du roi

Guillaume. Le tout agréa fort au roi nègre qui, par parenthèse, me fit

répéter et déclamer une demi-douzaine de fois en allemand la lettre

royale que je lui avais remise dans une jolie boîte, avec sa traduction

en arabe. Comme j’ajoutais que, parmi les cadeaux, manquait un objet, —

c’était une voiture, — que Moustafa Bey, c’est-à-dire Gerhard Rohlfs,

avait promise autrefois de faire envoyer au Cheik, mais qu’à la première

occasion favorable on s’empresserait de combler la lacune, la joie du

prince ne connut plus de bornes, et il m’assura qu’il savait

parfaitement, comme le monde entier, avec quelle fidélité scrupuleuse

les Chrétiens observaient la parole donnée.

[Illustration : Remise des présents au Cheik Omar.]

J’étais à peine sorti du palais, que toute la ville était informée de la

splendeur des présents du Chrétien. Si cette nouvelle me valut un

surcroît de considération, elle éveilla d’un autre côté, chez messieurs

les dignitaires bornouans, des espérances que je n’étais pas en état de

satisfaire. De ces dignitaires, le premier auquel je rendis visite fut

un certain Fellati Ibrahim, que Gerhard Rohlfs m’avait spécialement

recommandé, comme jouissant de beaucoup d’influence et de crédit. Par

malheur, entre temps, son étoile avait bien pâli, et, s’il conservait

encore, du moins dans la bouche du peuple, son titre de _Digma_, il

n’avait plus sa faveur d’autrefois. Il me fit toutefois l’effet d’un

brave homme. De chez lui, j’allai chez le fameux Lamino (El-Amin), dont

j’ai déjà eu occasion de parler. Dès la porte de sa maison, située sur

une vaste place dans la ville orientale, je pus juger, au grand nombre

de chevaux somptueusement harnachés qui attendaient la sortie de leurs

maîtres, et à la foule d’esclaves, de petits fonctionnaires, de clients,

sans parler des mendiants, qui assiégeaient l’huis, de quelle importance

jouissait le personnage. La place n’était point précisément tenue avec

propreté ; il y bâillait des trous à immondices, que fouillaient des

pourceaux. J’entrai. Dans un vestibule, j’aperçus un gros ichneumon,

attaché à la manière d’un chien, qui flaira nos pieds en reniflant ;

plus loin, une jeune hyène en liberté me regarda fixement de ses yeux

sournois ; tout autour du vestibule, il y avait des esclaves et des

malfaiteurs enchaînés. Plus loin encore, dans la première cour, se

trouvait, également à la chaîne, un de ces superbes lynx d’Afrique (_F.

Caracal_), au corps isabelle, au ventre blanc, auquel ses longues

oreilles redressées (_Soumo_) ont fait donner par les Bornouans le nom

de _Soumoli_. Des esclaves étaient en train de décharger une trentaine

de chameaux qui arrivaient des domaines ruraux du maître avec une

provision de céréales. Par terre gisaient d’énormes têtes de buffles,

trophées de chasse cueillis sur les bords du Tsâd.

Un portique de passage, fourmillant de solliciteurs et d’esclaves, me

donna accès dans une autre cour sur laquelle s’ouvrait la salle

d’audience. Là se tenaient accroupis en groupe des chefs arabes et des

esclaves d’une condition plus relevée, qu’on me désigna comme les

« capitaines » du maître de la maison ; car Lamino entretenait une

troupe de cavalerie régulière d’environ 1,000 hommes, dont 300

cuirassiers, et une garde du corps de 40 à 50 soldats, également montés,

qui ne s’éloignaient jamais de lui et qui formaient son escorte

habituelle.

Ce fut le chef des eunuques, — encore un luxe inusité au Bornou que ce

personnage se payait, — qui m’annonça au seigneur de céans. Il nous

fallut fendre la presse pour pénétrer dans la vaste salle où, du matin

au soir, il recevait subordonnés, amis et solliciteurs. Je trouvai,

assis sur une peau d’antilope, entouré de ses familiers, un homme

chauve, replet, quelque peu crasseux, qui m’accueillit avec un sourire

amical, et me fit aussitôt étendre une toison. Il avait un teint roux-

grisâtre, une tête puissante attachée à une vraie encolure de buffle,

et, contrairement à l’usage du Bornou, il portait toute sa barbe

blanche. Par sa membrure, il me rappela les pachydermes de son pays.

Près de lui était une grande corbeille remplie de chaînes, car Lamino

était une espèce de ministre de la police, et Barth raconte avec quelle

rigueur cruelle il s’acquittait de ces fonctions. Chacun savait

d’ailleurs qu’il avait occupé sa jeunesse à brigander par les routes, et

ce fut dans l’exercice de ce métier qu’un haut fonctionnaire d’Omar,

ayant reconnu ses capacités, l’avait pêché pour le service du Cheik.

Pour le moment sa richesse autant que sa puissance, sa libéralité autant

que ses façons bienveillantes, en faisaient un objet d’admiration pour

les gens de la capitale, et il était à coup sûr le personnage le plus

populaire du Bornou. S’il était souvent d’une dureté implacable pour les

criminels, il convient de dire que la justice s’alliait chez lui à la

sévérité, et qu’il était vraiment urgent de pourvoir au rétablissement

de l’ordre et de la sécurité dans un État où la faiblesse du prince

comme la vénalité inique des dignitaires avaient eu pour effet

d’accroître d’une manière dangereuse le nombre des malfaiteurs. S’il

était craint de ces derniers et odieux aux intrigants de cour, il était,

en revanche, estimé des particuliers, apprécié par le prince, adoré de

ses esclaves, et béni des pauvres.

La passion favorite de ce haut justicier, c’était le soin de sa cuisine.

Sans cesse il essayait de nouveaux mets, et cette activité culinaire lui

prenait une bonne part de son temps. Il goûtait à tout ce qu’on lui

apportait du dehors, et il avait toujours sous la main toutes sortes

d’ingrédients variés à l’aide desquels il donnait lui-même le dernier

assaisonnement aux plats de régal. Il expliquait volontiers ses

recettes, se répandant en conseils d’expert, et se glorifiant de

posséder à ce point de vue les cuisinières les plus entendues qu’il y

eût du Nil au Niger. Je me souviens qu’il me prépara de sa propre main

une boisson aromatique à la farine de riz, au miel et au lait, qui

faisait le plus grand honneur à son goût. Ajoutons que si cet épicurien

ne touchait jamais à un breuvage alcoolique, il ne partageait cependant

point la prédilection d’Hippocrate pour l’eau claire.

Tout en manipulant et en épiçant fervemment ses plats, Lamino n’oubliait

point les affaires ; il les menait de front avec la cuisine, donnant

concurremment des audiences, expédiant les solliciteurs, écoutant les

accusés, recevant les nouvelles, distribuant ses ordres et ses

instructions, et trouvant encore le temps de me parler de Barth et de

Rohlfs, dont il avait gardé le meilleur souvenir. Il me promit son

entière protection, et, comme je l’entretenais de mon intention de

visiter les îles du lac Tsâd, il entra également dans mon dessein, qu’il

trouvait parfaitement praticable avec l’aide d’un capitaine Bouddouma du

nom de Kachella Kimmé. Il regrettait seulement que je fusse arrivé en un

moment où une épizootie générale avait porté un grand préjudice au bien-

être public. Rien que pour sa part, il avait perdu 32,000 têtes de

bétail. La gent chevaline, elle aussi, avait été, paraît-il, très

gravement éprouvée.

Je sortis donc avec d’excellentes impressions de chez cet homme, que

tout le monde s’accordait à me représenter comme disposant de plus de

pouvoir que le Cheik lui-même, en ce sens qu’il était le seul dignitaire

qui fût capable de brider la débonnaireté dangereuse d’un souverain

dénué de volonté, et le seul sans le conseil et l’avis duquel celui-ci

jamais ne se permît d’agir. Manquait-il quelque chose à Omar, Lamino

était là pour le lui procurer ; y avait-il quelque difficulté politique

avec un vassal ou un roi voisin, Lamino se chargeait de la solution, et

il savait toujours débrouiller les choses avec autant de fermeté que de

prudence. Il était en outre précieux en affaires, payant toujours rubis

sur l’ongle, tandis que les autres officiers de la cour ne se faisaient

nul scrupule de manquer à leur parole et de traîner les règlements de

compte en longueur. Joignez qu’il se tenait ostensiblement en dehors de

toutes les basses intrigues de cour, et que si l’on pouvait parfois lui

reprocher sa rigueur, sa réputation demeurait hors d’atteinte.

J’allai voir ensuite le secrétaire d’État et privé du prince, Moallim

Mohammed, lequel exerçait avec beaucoup de conscience, disait-on, les

fonctions de juge supérieur, et celles d’interprète de la loi

religieuse. C’était un homme maigre, ridé, grave, de manières pédantes,

qui jouissait à la ronde d’un grand renom de savant, et qui possédait

une bibliothèque n’ayant point sa pareille depuis Kartoum jusqu’à

Timbouctou. Son ambition prétentieuse lui avait aliéné ses collègues de

l’administration et de la cour. Je visitai aussi cet Ahmed Ben Brahim,

que j’ai déjà présenté au lecteur, un intrigant qui ne devait sa faveur

qu’au souvenir des grands services de son père et à l’entremise de la

première femme du souverain ; et enfin le sieur Titiwi, le « consul des

Arabes », comme l’appelaient ses flatteurs.

Chacun des personnages auxquels j’avais présenté mes hommages m’ayant

répondu, selon l’usage, par l’envoi d’un bélier vivant, j’eus bientôt

une cour pleine de ces animaux. Je n’avais point du reste à me

préoccuper de ma cuisine, car, les premiers jours de mon arrivée, il y

fut pourvu du palais du roi, et j’emmagasinai ainsi tant de provisions

que toute ma maisonnée eut le couvert assuré pour un bout de temps. Il

m’en coûta, il est vrai, d’onéreuses bonnes-mains aux esclaves

pourvoyeurs. Le Bornou est le pays par excellence du pourboire, qui y

est si bien obligatoire, que messieurs les eunuques et autres esclaves

ont des tarifs fixes dont il n’y a pas à appeler. Au premier eunuque, je

donnais 4 thalers, au second 3, au quatrième 2, et cette gratification

était exclusivement personnelle aux hommes qui dirigeaient le transport

des objets ; les porteurs proprement dits n’y avaient aucune part.

Heureusement que ces derniers étaient beaucoup moins exigeants pour leur

compte, et se contentaient de menus cadeaux, tels que miroirs de poche,

foulards de coton et rasoirs. Je ne dois pas omettre de dire, qu’en

outre des comestibles précités, le Cheik me gratifia, toujours par

l’entremise d’un eunuque, de divers échantillons de costumes soudaniens.

Encore son amabilité ne se borna-t-elle pas à ces dons : il m’envoya un

matin un jeune bœuf vivant, puis, le lendemain, ou plutôt la nuit, entre

une et deux heures, on me réveilla pour que je prisse livraison d’un

beau cheval pie. Comme je m’étonnais du moment choisi pour me faire

agréer le cadeau, on m’expliqua que le transfert des chevaux avait lieu

de préférence la nuit, pour les garantir du « mauvais œil » de la part

des hommes. Il va sans dire que le pourboire dut se modeler sur la

circonstance.

[Illustration : Cour de mon logis à Kouka.]

Quant aux présents que je fis aux dignitaires susnommés, ils restèrent

nécessairement au-dessous et de l’importance des personnages et de mon

caractère d’envoyé d’un puissant prince de l’Europe. Ce fut mon vieux

Mohammed qui eut mission de les remettre en mon nom ; seuls Lamino, et

le prince héritier reçurent les leurs de ma main propre. Bien que les

gens par moi gratifiés se fussent sans doute attendus à mieux, ils ne

laissèrent pas cependant de chercher à resserrer leurs rapports avec

moi, les uns par l’espoir d’obtenir plus tard davantage, les autres dans

le désir de me soustraire à des influences rivales.

Chacun aussitôt, à qui le mieux, de me mettre en garde,

confidentiellement, contre ses collègues, et de se rehausser à mes yeux.

Lamino lui-même m’envoya l’avis d’avoir à me méfier de mon hôte, et

surtout de ne goûter, si possible, à aucun des mets provenant de sa

cuisine. L’ex-Digma me fit aussi exprimer l’espoir qu’à l’exemple de

Rohlfs mon devancier, je ne manquerais pas en toute occasion de recourir

à lui, d’autant que Mo’allim Mohammed n’était qu’un intrigant déguisé,

Titiwi un coquin, Ahmed Ben Brahim une canaille, et que je ne pouvais

prendre assez de précautions contre ces trois hommes. Mo’allim Mohammed,

de son côté, m’offrit expressément son assistance en toutes choses, mais

se borna, en sa qualité de savant et d’homme politique, à me faire

observer d’une manière générale, qu’à Kouka on ne pouvait être trop

circonspect dans le choix de ses conseillers et qu’il fallait avant tout

se méfier des gens de cour. Ahmed Ben Brahim enfin m’avisa que le Cheik

m’avait tout spécialement remis entre ses mains, en l’autorisant à se

charger de toutes mes affaires, et il profita de l’occasion pour me

traiter l’ex-Digma de « fils de chien », et pour m’arranger les autres

de façon analogue. Il n’y eut que Titiwi qui garda un silence prudent :

il était, il est vrai, notoire qu’il s’était entendu avec mon hôte pour

lui livrer ma personne à exploiter, tandis que lui-même s’était adjugé,

comme revenant-bon, celle de Bou Aïscha.

II

L’ancienne Kouka ayant été détruite, il y a une trentaine d’années, par

Mohammed Cherif, roi de l’Ouadaï, le cheik Omar l’a fait reconstruire en

deux moitiés séparées, l’une, la ville de l’Est, habitée par lui et ses

fonctionnaires ; l’autre, la ville de l’Ouest, affectée surtout au menu

peuple et aux étrangers. Ce n’est que du côté nord que la banlieue a

l’aspect désert que j’ai eu occasion de décrire ; encore, près de la

porte qui s’ouvre dans cette direction, le chemin présente-t-il une

bordure de hameaux et de maisons champêtres qu’enveloppent des bosquets

tout grouillants d’oiseaux. Vers les autres points cardinaux, la nature

offre les attraits les plus riants. Le sol, sous une couche

superficielle de sable, recèle de l’argile, puis une terre sablonneuse

mêlée de calcaire, au delà de laquelle on rencontre l’eau à 12 ou 16

mètres de profondeur.

Au pied des murs d’enceinte se trouvent un grand nombre d’excavations

d’où l’on extrait le lehm qui sert à bâtir. Çà et là aussi, les environs

de la ville présentent de vastes emplacements à sépultures qui prouvent

le peu de souci que les Bornouans ont des morts. Les trous sont si peu

profonds qu’on voit poindre hors du sol un coin des nattes dont le

peuple a coutume d’envelopper les cadavres. Les tumulus, très peu

élevés, presque à fleur de terre fort souvent, ont tout au plus pour

ornements un bâton avec des lambeaux de drap ou de calicot, ou quelques

tessons. Le tout est laissé, sans clôture protectrice, à la merci des

ravages nocturnes des hyènes.

Des deux villes dont Kouka se compose, la plus grande est celle de

l’ouest (_Billa foutêbê_), qui forme une sorte de quadrilatère de deux

kilomètres environ de côté, avec une porte au milieu de chaque face.

Elle est séparée en deux moitiés, nord et sud, par la principale artère

commerçante (_Dendal_), à l’extrémité ouest de laquelle est la place du

marché (_Dourriâ_). Les maisons en bordure, basses et de peu

d’apparence, occupent souvent en revanche une énorme surface. Au tiers

du Dendal, en se dirigeant vers l’est, se trouve un élargissement de la

voie, où s’élèvent, d’un côté, confinant à une mosquée, la résidence du

Cheik dans ce quartier de la ville, et, de l’autre, l’habitation de mon

hôte Ahmed Ben Brahim. En dehors de cette chaussée centrale, il n’existe

que peu de voies régulières. Les nombreuses artères de négoce sont

plutôt des sentiers tortueux, un fouillis de maisons campées au hasard,

qui ne laissent pas toutefois que d’avoir leur charme aux yeux de

l’étranger.

La ville de l’est (_Billa gedibê_), séparée de l’autre par un espace de

terrain d’un kilomètre environ d’étendue, que sillonnent plusieurs

larges chemins le long desquels essaiment des groupes désordonnés de

maisons, offre à peu près le même caractère ; elle est seulement un peu

plus étirée en longueur, et a six portes, deux à l’ouest, deux à l’est,

et deux au midi. Le _Dendal_, beaucoup plus large, au lieu de traverser

toute la ville, se termine, aux deux tiers à peu près de son

développement, par le Palais du roi proprement dit et la mosquée qui lui

fait face. Les habitations, la plupart en terre, avec des murs nus et

gris manquant de fenêtres, ont une monotonie que corrige cependant çà et

là quelque gauchissement de la rue, qui va s’évidant tout à coup pour

laisser place soit à une ample ficoïde à la verdure sombre, soit à un

kourna élancé, soit à un gigantesque calebassier ou à un hedjilidj

branchu.

[Illustration : Vue de Kouka et de ses environs.]

L’argile dont sont bâties les maisons n’offre d’ailleurs guère plus de

résistance à la pluie que celle dont sont faites les demeures

fezzanaises ; après chaque averse un peu abondante, il en faut réparer

le toit et les murs. Le type d’habitation le plus commun est un enclos

divisé en plusieurs cours dans lesquelles s’élèvent des huttes en chaume

et quelques bâtisses de terre cuboïdes, renfermant une chambre unique

avec un réduit contigu tout au plus, de sorte que les deux tiers du

logis se composent d’espaces non couverts.

Dans les constructions en terre (_Sôro_), on place sur les murs

pariétaux, qui en général ont une grande épaisseur, des solives

longitudinales grossièrement équarries, qui servent de soutènement à une

infinité de traverses plus courtes et plus faibles, jointées elles-mêmes

au moyen de pièces d’un bois léger et de coupe cylindrique. Au-dessus de

cette charpente on étale une forte couche d’argile délayée avec de l’eau

et mélangée de gravier, de paille hachée et de fumier. Quand la pièce

est un peu grande, on étaie au besoin la toiture à l’aide d’un gros

pilier médian, de forme carrée. On comprend que, dans certains cas, la

pluie arrive à percer un toit de ce genre ; aussi, dans les habitations

confortables, les boiseries de raccord sont-elles remplacées par des

nattes de branchage d’hyphène ; néanmoins, et quoique, à la fin de la

saison sèche, on ait soin de réparer à fond la couverture de terre qu’a

fendillée l’action du soleil, il arrive fréquemment que l’intérieur du

logis est inondé, et qu’il faut prendre la précaution, lorsqu’il pleut

très fort, d’empaqueter son avoir dans des caisses ou des sacs de cuir.

Généralement, l’ensemble des ustensiles de ménage se trouve empilé dans

les huttes des femmes ; l’unique meuble qui se retrouve à peu près

constamment dans la pièce d’habitation, c’est un large banc de bois,

garni de nattes et de tapis, qui sert de reposoir. Les murs sont nus du

reste, et par terre, quelquefois, s’étalent des nattes plus ou moins

fines. On a vu déjà que le siège du maître de la maison est une natte,

une peau d’antilope, ou bien un tapis du Nord. Parfois, en outre, il y a

une sorte de console en bois, pour poser tel mets qu’on tient à mettre à

l’abri des rats, sinon des fourmis qui abondent surtout à l’époque des

pluies. Chez les grands du pays, dont le logis renferme souvent un

jardin fleuri et légumier (_Fâto_), les cours extérieures sont affectées

aux esclaves mâles, tandis que les femmes et les esclaves femelles

habitent les huttes de l’intérieur. Dans une des cours tout à fait à

part, et soigneusement close, toujours pour éviter le mauvais œil, se

trouve l’écurie (_Mouli_) tenue avec un soin merveilleux, et confiée à

l’esclave qu’on nomme _Moulima_[66].

La hutte, de paille ou de jonc (_Nguim_), est en forme de cloche ou de

cube, avec une flèche culminante, ornée souvent de quelques œufs

d’autruche, appendice destiné, paraît-il, à assurer la fécondité des

femmes qui l’habitent. Un banc circulaire, plus ou moins ouvragé, fait à

la fois pour s’asseoir et poser les ustensiles de ménage (vaisselle,

corbeilles, etc.), en constitue l’ameublement principal. Au dehors,

devant la porte, à l’ombre et au courant d’air, sont placées les larges

cruches à eau en terre cuite ; à côté est le foyer ; dans un coin de la

cour, souvent, est un pigeonnier à plusieurs étages ; puis, presque

toujours, un arbre plus ou moins ombreux où perchent des cigognes, des

hérons, des oiseaux chanteurs ; ce qui fait que la ville, vue de loin,

offre l’aspect gracieux d’un bois clair.

La vie publique se concentre principalement sur le _Dendal_ ; la place

du Marché, qui est à l’un des bouts de cette artère, est le rendez-vous

de la partie affairée de la population, tandis que l’extrémité opposée,

où est le Palais, attire surtout les oisifs, les ambitieux, les

spéculateurs. C’était pour moi une distraction toujours nouvelle que de

me promener à cheval par cette voie, tant la foule y était variée et

intéressante, sans parler des scènes curieuses d’intérieur que, du haut

de ma selle, je découvrais à droite et à gauche. Là défilent, devant

l’étranger, tous les types de la population bornouane, depuis le Kanouri

ou le Kânemma aisé à pied ou à cheval, qui plie sous le poids d’un

accoutrement que ne justifie guère la température locale, et dont

l’ampleur prodigieuse lui donne l’air d’une machine colossale, jusqu’au

vieux noble, représentant de l’ancienne aristocratie, qui chemine, tout

de blanc vêtu, la tête rasée, portant à la main le lourd bâton à pomme

en forme d’olive, qui est son attribut historique et traditionnel. A

côté, voici le marchand tripolitain, qui chevauche fièrement, en costume

arabe, et le rouge tarbousch sur le chef ; voici également l’habitant du

désert, reconnaissable au _litham_ qui lui enveloppe le nez et la

bouche. Puis, ce sont des femmes et des jeunes filles désœuvrées qui

flânent par la rue, pour montrer leurs charmes, drapées dans le châle

bornouan, dont une longue traîne balaie le sol entre leurs deux pieds,

tantôt portant une chemisette blanche ou bleue, à broderies de soie, qui

s’arrête à la naissance de la cuisse, ou bien, quand ce vêtement manque,

montrant volontiers, sous leur châle négligemment enroulé, une épaule ou

un sein à nu. Un appendice d’argent en forme de demi-lune couronne les

innombrables et courtes nattes de leur chevelure, et un petit morceau

d’isis leur agrémente l’aile droite du nez. Ainsi se prélassent ces

belles du terroir, dandinant les hanches, tortillant les épaules,

décochant à droite et à gauche des œillades provocantes, riant et

jacassant de manière à montrer leurs dents noircies au _gorgo_[67].

[Illustration : Le Dendal à Kouka.]

Sahara et Soudan, tome premier · 第 25 / 46 段