En dépit d’une pluie torrentielle, accompagnée d’une bourrasque, qui

avait signalé la journée du 29 et trempé à fond notre bagage, nous ne

voulûmes pas différer davantage de nous remettre en route pour Kouka. Le

30 donc, escortés du Kazelma et de ses hommes, lesquels s’en

retournaient à Baroua, nous nous mîmes à longer la rive ouest du lac. Le

chemin que nous suivions serrait d’abord de tout près l’ourlet de

roseaux et de laîches dont la nappe d’eau était encadrée ; de place en

place, des marécages ou de grandes flaques d’eau, peuplées

d’innombrables canards, de hérons, et autres grands oiseaux aquatiques,

nous contraignaient à faire un détour par la forêt ; puis, peu à peu, la

bande de terrain entre le lac et le bois s’élargit jusqu’à former une

prairie superbe. Çà et là, nous rencontrions des huttes abandonnées où

logent, dans la saison, les esclaves chargés de préparer le sel grossier

qu’on tire de la cendre du bois de siwâk. A moitié route, nous passâmes

près d’un petit groupe de palmiers qui marque l’emplacement où se

trouvait jadis la ville de Woudi (ou Oudi), une des résidences

temporaires des rois du Bornou. Ensuite le fourré devint plus épais, le

chemin s’écarta du lac, et à mainte reprise ce ne fut pas sans peine que

nos chameaux et nous nous pûmes louvoyer à travers cette dense

frondaison d’acacias dont les aiguillons nous agrafaient au passage.

L’escorte du Kazelma ne nous était pas inutile, car toute cette route,

le long du lac, de Nguigmi à Kouka, est exposée aux incursions des

Bouddouma ; c’est le nom qu’on donne aux habitants des îles situées au

milieu du Tsâd. Ces pillards ne se gênent nullement pour attaquer les

voyageurs isolés et parfois même de petites caravanes. Embusqués

derrière les roseaux du rivage, ils exécutent prestement leurs coups de

main, et, se rembarquant aussitôt, se retirent en sûreté au large.

Aussi, à part les gens de quelques villages kânembou qui entretiennent

avec eux de pacifiques rapports de négoce, tous les autres habitants du

Bornou ont-ils en haine ces insulaires, et, un de leurs canots s’étant

montré, dans la matinée, hors de la portée du fusil, nos soldats ne

purent quand même résister au plaisir de faire feu de ce côté.

Baroua, où nous arrivâmes le 1er juillet, après avoir couché à

Kindjâlia[64], est une localité entourée de murs de terre qui est à peu

près de la grandeur de Nguigmi. La résidence du Kazelma s’y trouve au

pied de la ligne basse de dunes, qu’on voit apparaître encore çà et là.

La population, qui me fit l’effet d’être bienveillante, se compose en

majeure partie de Kânembou, qui ont, comme ceux de Nguigmi, une peur

effroyable des Touareg, contre les attaques desquels ils s’assurent tant

bien que mal, en payant une sorte de tribut consistant surtout en

poisson. J’avoue que la haute idée que je m’étais faite de la puissance

des rois du Bornou subit en moi un certain déchet, quand je reconnus

qu’elle ne suffisait même pas à protéger contre les pilleries des gens

du désert ceux de leurs sujets qui habitent au nord du Yoô, affluent

occidental du lac Tsâd.

Nous atteignîmes ce fleuve le lendemain 2 juillet, après une marche de

dix heures, partie au travers d’une plaine boisée où les antilopes

grouillaient à foison, partie par des champs de céréales et de

plantations de coton, où l’on préludait aux prochaines semailles en

brûlant des broussailles et des herbes sèches. Au fur et à mesure que

nous avancions, les hyphènes, d’abord rabougris, croissaient de taille

et d’ampleur, et leurs panaches flabelliformes finirent par régner en

maîtres dans le fourré. Pintades, lièvres, gazelles, sangliers même se

montraient à nous. Arrivés au bord du Yoô, nous vîmes pour la première

fois le tamarinier dans toute la majesté de son feuillage ; c’était

cette essence qui, avec l’hyphène, formait la bordure principale du

fleuve.

Après avoir suivi le cours d’eau en amont, l’espace de quelques

kilomètres, nous aperçûmes, sur la rive opposée, la ville de Yoô ;

huttes et habitations, tout nichait sous le couvert d’arbres

magnifiques ; des femmes, la cruche sur l’épaule ou sur la tête,

allaient et venaient le long de la rivière : tableau délicieux, où le

charme de la nature se renforçait d’une paisible idylle.

[Illustration : Chef kânembou.]

A la fin de la saison des pluies, le fleuve, transformé en torrent,

oppose des obstacles considérables au passage des caravanes. Tel n’était

pas encore le cas : nous pûmes le franchir par un gué à sec, et camper à

un petit quart d’heure de la ville[65]. Bientôt, comme à Nguigmi,

parurent les femmes de l’endroit avec leurs denrées. Cette abondance,

soit dit en passant, fut fatale au coursier de Bou Aïscha, dont j’avais

tant de fois admiré l’allure ; on le trouva mort le lendemain matin,

sans autre cause apparente de trépas que l’excès de grain dévoré la

veille. Comme nous devisions encore de ce triste accident, nous vîmes

paraître une troupe de cavaliers arabes, qui nous venaient saluer, tant

de la part du Cheik Omar qu’en leur nom personnel. L’envoyé officiel du

sultan était un certain Mohammed et-Titiwi, le frère du trésorier de

Mourzouk, lequel, depuis de longues années, habitait le Bornou. En

grande faveur auprès du Cheik, il était le représentant reconnu de tous

les étrangers venant du nord, et l’intermédiaire par lequel ceux-ci se

mettaient en rapport avec le souverain. Barth et Gerhard Rohlfs avaient

déjà eu affaire à ce personnage, dont on m’avait dit beaucoup de mal au

Fezzan. Quoique, par la suite, je n’aie pas eu lieu de le juger très

favorablement en tant que fonctionnaire public, je ne puis néanmoins me

souvenir, sans un sentiment de reconnaissance, et de ses prévenances de

toute sorte, et des gros services qu’il m’a rendus, et de l’accueil

amical et hospitalier que j’ai toujours trouvé dans sa maison. C’était

un homme de teint jaunâtre, au corps trapu, épais et lourd, de cinquante

et quelques années d’âge, qui était un peu brouillé avec ce que nous

nommons propreté, et qui, prévenu comme je l’étais contre lui, ne me fit

pas tout d’abord une bonne impression.

[Illustration : Tamarinier.]

Avec lui se trouvaient, entre autres notables, le chérif el-Haschâschi,

un Tripolitain qui habitait de préférence le Bornou ; le chérif Hasan,

un Fezzanais établi depuis plus de vingt ans à la cour de Kouka, et un

marchand aisé, nommé Moustafa Toufaïri, qui se disposait à regagner

Tripoli. Ces messieurs, on le pense bien, n’eurent guère d’attention que

pour mon compagnon Bou Aïscha, que Titiwi ne manqua pas de présenter au

Cheik comme un ambassadeur du Sultan de Constantinople, bien qu’il ne

fût que l’envoyé pur et simple du gouverneur général de la Tripolitaine.

En surfaisant ainsi la qualité du personnage, on se promettait davantage

pour lui de la générosité innée du prince bornouan, générosité dont,

bien entendu, l’intermédiaire officiel comptait profiter. Naturellement

aussi, comme je l’avais craint, ma propre mission et ma personne se

trouvèrent tout de suite reléguées au second plan.

Dans une lettre que j’avais adressée de Nguigmi au cheik Omar, j’avais

exprimé le désir de loger, à Kouka, dans la maison dite « des

Chrétiens », que déjà Barth, Overweg et Rohlfs avaient habitée, à seule

fin de me soustraire aux influences et obligations auxquelles on est

nécessairement soumis quand on est l’hôte d’un dignitaire. Quelle ne fut

donc pas ma déconvenue, lorsque Titiwi m’informa que cette maison était

en trop mauvais état pour que je pusse y descendre. Ce qui me fâcha

encore plus, c’est que je vis nettement, au langage évasif dudit Titiwi,

que, dans l’émoi général causé par l’arrivée d’un représentant du

Commandeur des Croyants, on n’avait nullement songé au domicile qui

devait m’être assigné.

En même temps que les saluts du maître, l’envoyé nous avait apporté un

présent de bienvenue consistant en une petite corbeille de noix de Gouro

fraîches, le don gracieux par excellence, et en un sac de cuir contenant

diverses friandises du pays, telles que gâteaux de riz et de froment

accommodés au beurre, au miel, aux épices. Quant au pain qui nous fut

remis, il paraissait d’un âge tout à fait respectable, car il était

moisi, et rongé de petits insectes vermiformes.

Comme le sultan semblait très impatient de nous voir, nous quittâmes Yoô

le plus tôt que nous pûmes. Nous eûmes occasion, chemin faisant,

d’admirer les magnifiques chevaux que montaient nos hôtes, et qui,

caparaçonnés d’ornements fantastiques, de housses brodées de soie et de

coton, la tête et le cou surchargés de plaques de laiton, de

pendeloques, d’amulettes, allaient, suivant leur coutume, un amble

rapide, dont j’avais peine à suivre l’allure. Au bout de sept heures de

marche, nous fîmes halte dans le district de Kaliloua, à 50 kilomètres

environ de Kouka. Là, nos hôtes nous quittèrent pour filer en avant.

Continuant d’avancer avec plus de lenteur, nous arrivâmes le lendemain 6

à Ngalâro, où nous couchâmes, puis, le 5 juillet, à Daouergo, petit

village sis à une lieue au nord de Kouka, où nous trouvâmes déjà, nous

attendant, quelques habitants de la capitale.

Titiwi avait eu l’attention de m’envoyer, à titre de prêt, une bonne

tente, la mienne, petite et usée, n’étant guère en état de me faire

honneur. A l’exemple de mes compagnons, je revêtis mon plus beau costume

de citadin fezzanais, de sorte que moi, chrétien, j’apparaissais en

tenue musulmane, tandis que Bou Aïscha, avec son uniforme européen de

fonctionnaire civil ottoman, avait bien plutôt l’air d’un chrétien. Les

nombreux visiteurs, Arabes, Tedâ, Gatrounois, Fezzanais, allaient

naturellement tout d’abord à lui, pour ne venir à moi qu’en seconde

ligne. Une seule visite fut exclusivement pour moi : ce fut celle d’un

quidam on ne peut plus drôle, une vraie figure de casse-noisettes, qui

descendit de cheval devant ma tente, en compagnie d’un esclave encore

plus grotesque, lequel était affublé d’une tunique de drap écarlate et

d’un large pantalon bleu soudanien, sans le moindre soupçon de chemise.

Ce personnage, appelé Dounkas, se présenta à moi, avec un flux

prodigieux de paroles, comme un « esclave chrétien », ayant appartenu

jadis au fameux Abd-el-Wâhid, _vulgo_ Edouard Vogel : il avait, me dit-

il, tout enfant, accompagné ce dernier jusqu’à Yakoba et Adamaoua, puis,

plus tard, mon compatriote, en parlant pour l’Ouadaï, l’avait laissé à

Kouka, chez ce Lamino dont Barth parle dans sa relation. Malgré

l’emphase de son langage, ce Dounkas me fit l’effet d’un très brave

jeune homme, ayant gardé le plus chaud souvenir de l’infortuné chrétien

qu’il avait servi. Avec les salutations dudit Lamino, il me pria

d’agréer une provision considérable de volailles et d’œufs que celui-ci

m’envoyait.

Le soir, parut une longue file d’esclaves de la domesticité du Cheik,

qui nous apportaient le repas d’usage, savoir une soixantaine de plats

constituant un menu des plus variés. C’est à peine si nous pûmes dévorer

le tiers de ce festin opulent ; en revanche, les porteurs, qui avaient

guetté comme des animaux affamés le moment où notre faim serait

assouvie, ne manquèrent pas de tomber sur les restes, lesquels

d’ailleurs, suivant l’usage, leur revenaient de droit, et remplaçaient,

pour cette première fois, le pourboire de rigueur.

VOYAGE AU BORNOU

(SUITE)

* * * * *

CHAPITRE III

Arrivée et réception à Kouka. — Chez le Cheik Omar. — Visites diverses.

— La maison de Lamino. — Petites intrigues. — Coup d’œil sur la capitale

du Bornou. — Scènes de la rue. — Mon logis et mon mode d’existence. —

Mes relations.

I

Ce fut le 6 juillet que nous fîmes notre entrée solennelle dans la

capitale du Bornou. Les premières personnes que nous rencontrâmes furent

les principaux Arabes et étrangers de la ville, parmi lesquels le vieux

Bou Alak, ce chef des Arabes du Nord, qui m’était déjà connu

avantageusement par ce que m’en avait dit Barth. C’était un Oulad Sliman

de vieille roche, qui avait depuis longtemps échangé la vie de sauvages

et de pillards que menaient ceux de sa tribu pour une existence paisible

à Kouka, où il était devenu membre du grand conseil. Tous ces gens

avaient arboré leurs plus beaux habits, leur plus riche équipement de

cavaliers, et je ne pouvais me lasser d’admirer la quantité de montures

superbes, toutes remplies de feu et de souplesse, qui caracolaient dans

la plaine. Bientôt, nous apprîmes de Titiwi que le Cheik avait ordonné à

son fils aîné, Aba Bou Bekr, l’héritier présomptif du trône, d’aller

nous recevoir solennellement à la tête d’un fastueux cortège. Nous nous

arrêtâmes donc pour attendre son arrivée, puis, quand un cavalier nous

eut annoncé son approche, nous recommençâmes de nous ébranler

majestueusement à travers la plaine presque dénuée d’arbres qui s’étend

de Daouergo à Kouka.

Sur un monticule de sable, devant le prince, se tenait une troupe

d’infanterie armée de fusils, qui offrait un aspect réellement

grotesque. Ces militaires, engoncés dans d’étroites vestes et des

pantalons de coupe européenne, aux couleurs les plus bariolées, — l’un

avait un habit rouge et des culottes jaunes, un autre un habit jaune et

des culottes vertes, un troisième était mi-parti bleu et rouge, — ces

militaires, dis-je, avaient littéralement l’air de singes habillés.

Autour du prince étaient rangés les dignitaires (membres du Grand

Conseil, Capitaines) somptueusement vêtus de burnous de drap de diverses

nuances et de larges pantalons brochés d’or, la tête coiffée du rouge

tarbousch, avec ou sans le turban, les uns le visage voilé, les autres

la face découverte. Tous montaient des chevaux de prix, pourvus

d’étriers et de selles arabes, au flanc gauche de chacun desquels

pendait un long glaive, et, de l’autre côté, une carabine au large

canon. Derrière ces dignitaires se tenaient des cuirassiers, les uns

revêtus d’une armure de métal avec un casque au cimier saillant, parfois

aussi des brassards ; les autres, et ceux-là avaient l’aspect moins

guerrier, d’une ample et lourde tunique de ouate piquée, qui les

enveloppait entièrement et paralysait leurs mouvements. Leurs chevaux

étaient, pour la plupart, accoutrés de la même manière, le corps, y

compris le cou, disparaissant dans l’enveloppe ouatée, et la face

protégée par une plaque de laiton rembourrée, laquelle formait un angle

obtus, afin de ne pas écorcher la peau de la bête. Pour porter un tel

équipement et un cavalier aussi lourd, on est obligé de choisir les

chevaux les plus forts, car, dans les moments critiques, c’est de la

vigueur et de la vélocité de la monture que dépend le salut du guerrier.

A celui-ci, du reste, on adjoint autant que possible, dans le combat, un

fantassin qui, au cas où la bête vient à être tuée, débarrasse en hâte

le cuirassier du fourreau gênant qui l’enserre, et le rendrait incapable

de se défendre. L’arme de ces cuirassiers est la lance ou une large et

courte épée.

[Illustration : Cuirassier bornouan.]

Autour de ce noyau brillant de l’escorte princière caracolait sans gêne

une troupe de cavaliers légers, vêtus de la simple _tobe_ nationale,

tête nue pour la plupart, et la lance au poing ; puis venaient des

esclaves à pied, armés de lances et de javelots, et des archers païens

des régions frontières du sud-ouest, qui souvent, pour tout costume,

n’avaient qu’une ceinture.

Quand nous ne fûmes plus qu’à une vingtaine de pas du prince héritier,

on nous invita à mettre pied à terre pour saluer le représentant du

souverain. Pendant que nous allions à lui, un orchestre composé de

tambourins, de tambours, de flûtes, de cornes d’antilopes, de trompes de

bois ou de métal, et de cornemuses aux accents criards, entama un

concert affolant, où les notes les plus glapissantes se mariaient, en

dépit de toute règle, aux grondements de basse les plus sourds, et aux

ronflements les plus nasillards. Aba Bou Bekr cependant demeurait, grave

et digne, sur son magnifique coursier, au sommet de l’éminence de sable.

C’était un homme presque noir, avec quelques poils de barbe au menton et

aux joues, de belle stature, quoique de peu de noblesse dans les traits,

et qui semblait avoir trente-cinq ans passés. Il nous dit en arabe

quelques mots bienveillants, nous serra la main en nous souhaitant la

bienvenue dans les États de son père, nous demanda brièvement des

nouvelles de notre voyage et de notre santé : après quoi, nous

remontâmes à cheval, et le cortège se mit en mouvement, au bruit de la

musique, aux cris de la foule, aux détonations incessantes de la poudre,

sans préjudice des fantasias exécutées par les cavaliers de l’escorte.

Aussi loin que la vue portait, la plaine fourmillait de curieux ; je ne

crois pas qu’une seule personne fût restée dans la ville. Pour moi, je

cherchais des yeux la capitale, sans l’apercevoir. Rien qu’une aire de

sable argileux où pointaient des acacias rabougris. Enfin émergea à

l’horizon une ligne allongée de végétation qui prit peu à peu

l’apparence d’un bois ; puis les arbres se desserrèrent, et j’aperçus un

mur de terre uni, qui, avec sa couleur terne et poussiéreuse, tranchait

à peine sur le terrain environnant. Dans cette ligne uniforme, étendue

d’est en ouest, s’ouvrit, à la longue, une brèche qui alla peu à peu

s’élargissant, et vers laquelle nous nous dirigeâmes.

Kouka, je le dirai plus loin, se divise en deux villes. Nous traversâmes

le vaste espace en partie vague qui les sépare, pour pénétrer dans la

ville de l’est ou cité royale, tandis que nos chameaux et les gens de

service gagnaient les quartiers de l’ouest qui nous étaient assignés

pour demeure. Une porte toute simple, à deux battants, assez large pour

laisser passer de front deux ou trois cavaliers, nous donna accès dans

une large voie qui conduisait au palais du Cheik. La foule était si

pressée que nous n’avancions que très lentement ; la poussière telle,

qu’à peine discernions-nous les maisons. A droite seulement, des

ficoïdées projetaient un ombrage épais. Devant la demeure du prince, se

dressait un petit minaret surmontant un modeste pâté de constructions,

qui était, conséquemment, une mosquée.

Arrivés au palais, qui ne se distinguait des autres habitations qu’en ce

qu’il avait un étage et des exhaussements en forme de tours, nous fîmes

halte, et le tapage des coups de feu et de la musique atteignit alors

son point d’apogée. Le cheik Omar, qui a l’habitude de regarder des

baies ébrasées de l’étage supérieur les étrangers nouveau-venus aussi

bien que les cortèges de fête, demeurait pour nous invisible. Le point

le plus brillant de la scène était à ce moment le groupe des Marocains,

dont les uns s’escrimaient sur leurs flûtes, leurs tambourins et leurs

tambours, tandis que les autres exécutaient prestement le maniement de

leurs jolis fusils. Au bout de quelques instants, Aba Bou Bekr entra

dans le palais ; bientôt Titiwi l’y suivit, et enfin Bou Aïscha y fut

mandé à son tour, et ne tarda pas à en ressortir, drapé dans un burnous

de drap écarlate brodé d’or. Bien que je me fusse attendu à me voir

effacé par mon compagnon de voyage, j’avoue que je me sentis blessé au

nom de l’Europe du retard qu’on mettait à m’accorder une audience de

salutation. Cette négligence m’affecta d’autant plus, que j’étais

disposé à l’attribuer, non pas à l’excellent Cheik, mais à Bou Aïscha et

à Titiwi. Je ne pus m’empêcher d’en témoigner d’un ton acerbe mon

mécontentement à ce dernier, et ses excuses embarrassées aussi bien que

ses explications contraintes me donnèrent la conviction qu’on avait

négligé de transmettre au brave Cheik la lettre que je lui avais écrite

de Nguigmi. Bou Alak, Moustafa Toufaïri et d’autres eurent beau faire

tout leur possible pour m’apaiser ; je me retirai en maugréant dans la

ville de l’ouest, où je devais résider, accompagné de Titiwi, lequel se

confondait en humbles excuses, sans que je daignasse seulement lui

répondre.

Mon logis se trouvait dans la grande maison d’Ahmed Ben Brahim, un des

premiers dignitaires du pays, et peut-être aussi le courtisan le plus en

crédit. Il se composait provisoirement de plusieurs cours et d’une

unique maisonnette de terre, que je jugeai tout au plus suffisante à

remiser mon bagage. Quant à l’installation de ma personne et de mes

domestiques, on n’y avait pas songé. Qu’on juge de mon désappointement !

Aussi, sans plus d’explications, donnai-je l’ordre qu’on me ramenât mon

cheval, résolu que j’étais, dis-je à Titiwi, d’aller me plaindre

directement à son maître de cet inqualifiable sans-gêne. Bien m’en

prit : mon cheval n’était pas encore sellé, qu’à coups de hache, ce fut

l’affaire de quelques minutes, on avait pratiqué au travers d’un mur une

issue qui me procurait un logement relativement convenable. Cette porte

improvisée donnait accès sur une belle cour carrée où s’élevait un grand

bâtiment renfermant une chambre spacieuse, avec un magasin contigu,

parfaitement propre à me servir de résidence personnelle. Dans la même

cour se trouvaient deux autres locaux couverts où mes gens pouvaient

loger et faire la cuisine.

Fort aise de n’avoir plus à courir, par la grande chaleur de midi, après

un logement, je me tins pour satisfait, et me payai immédiatement les

douceurs de la sieste. Quant à Titiwi, il s’empressa de retourner près

du Cheik, pour l’informer de mes dispositions, et à peine avais-je eu le

temps de me reposer et de faire un bout de toilette, qu’un messager

arriva du palais pour m’inviter à une audience.

Ahmed Ben Brahim, le maître du logis et mon hôte, vint me prendre pour

cette circonstance, et me fit du même coup sa visite de salutation.

C’était un homme de même corpulence que Titiwi, et dont la physionomie

ne prévenait pas davantage. Son teint était bronze foncé, et très noir

pour un Arabe, car il appartenait à la tribu schôa des Oulâd Hamed. Le

développement excessif de sa mâchoire inférieure et l’expression

sensuelle de sa bouche décelaient un bestial épicuréisme dont les suites

se traduisaient par une obésité monstrueuse. La duplicité et l’arrogance

éclataient du reste dans toute sa personne, en dépit du langage mielleux

dont, en cette première entrevue, il crut devoir user avec moi.

Devant la porte l’attendait un superbe cheval, ayant la vigueur voulue

pour porter un pareil cavalier. Un esclave tenait la monture ; un autre

se pendait de tout son corps à la selle, pour faire contre-poids au

personnage, que quatre autres serviteurs aidèrent à se hisser sur la

bête. L’animal partit aussitôt à l’amble, les esclaves suivant au trot.

Le principal domestique chevauchait tout à côté de son maître, la main

droite sur la croupe de l’animal que montait celui-ci ; un second

portait le glaive, un troisième la carabine, un quatrième la cravache en

peau d’hippopotame, un cinquième enfin les mentonnières, sans parler de

deux autres en serre-file, qui ne portaient rien.

Grâce au rang de mon hôte et à ma qualité d’envoyé officiel, nous eûmes

le privilège de mettre pied à terre, non pas à quelque distance du

palais, comme le veut l’usage, mais à la porte même. Nous pénétrâmes

d’abord dans un vestibule soutenu par une rangée de piliers de terre

carrés, où se tenaient les gardes de l’huis extérieur, et où étaient

posés une demi-douzaine de petits canons de bronze, dont les affûts

minables semblaient rendre la locomotion fort problématique. L’étiquette

exigeant que l’on se déchausse dans ce vestibule, je biaisai du mieux

que je pus, en retirant tout bonnement mes socques, dans lesquelles je

portais de petites sandales de cuir jaune, comme le font chez eux les

Arabes du littoral nord, pour ne pas aller pieds nus ou sur leurs bas.

Mon introducteur remit à un serviteur son burnous, son tarbousch et son

turban, trois pièces d’habillement qu’il est également interdit de

garder devant le maître ; puis, après avoir traversé une longue cour et

une salle d’attente, nous atteignîmes un espace découvert où l’on avait

établi pour les visiteurs une sorte de marquise en paille, destinée à

abriter du soleil ou de la pluie.

Ce fut là qu’on nous annonça, et bientôt après, traversant un autre

vestibule, où se tenaient quelques eunuques et des esclaves, nous

pénétrâmes dans la salle d’audience. Celle-ci, de grandeur médiocre,

semblait encore rapetissée par une double file de gros piliers

quadrangulaires, qui allaient s’amincissant un peu vers le haut, et

offraient quelques rudiments de décoration. De là nous gagnâmes un

enfoncement de la pièce, d’où l’on avait vue sur une partie de la salle,

et où se devait faire la réception. Le sol y était garni de tapis, et

les murs d’argile gris tendus d’étoffes de diverses couleurs et de tous

les modèles. Une jolie couche de fer, de fabrication européenne, et un

fauteuil de bois grossièrement sculpté constituaient, avec un banc

transformé en divan au moyen d’un matelas, de tapis et de coussins, tout

l’ameublement de ce petit réduit.

Sur le banc était assis, les jambes en croix, le cheik _Omar Ibn el-

Hâdsch Mohammed el-Amin el-Kânemi_. Il portait un simple burnous de drap

sur un vêtement blanc du Bornou, et un immense turban blanc très

artistement enroulé. Devant lui, sur le divan, était posé le glaive

royal ; à côté de lui, sur un coussin, s’allongeait une carabine

incrustée d’argent, tandis qu’à terre bâillaient deux pantoufles jaunes

brodées à la mode de Tunis. Toute la personne du Cheik respirait une

extrême propreté. C’était un homme âgé d’environ 50 ans, de taille

moyenne, assez gras, la barbe blanche, le visage plein, absolument noir

de peau, avec un air bon et intelligent.

Sahara et Soudan, tome premier · 第 24 / 46 段