d’_Enneri Touguê_, désignation qui veut dire Val rocheux (_Touguê_,
rocher), mais qui, entendue dans une plus large acception, peut
signifier aussi « pays des solides constructions » : à preuve,
l’appellation de _Toubougâ_ (habitants des villes) que les Tibestiens
appliquent parfois aux gens du Bornou, contrée absolument dépourvue de
rochers. Bien que l’élément bornou à Kawâr se soit mêlé au fonds tedâ de
manière à n’en pouvoir plus guère être séparé, on retrouve néanmoins la
diversité d’origine dans le mode de groupement des habitations. Les
Toubou Reschâde, conformément à leurs usages natifs et aux nécessités
que ceux-ci leur créent, ont pris soin d’adosser leurs demeures aux
redans de rocher que le site leur offrait, et se sont conséquemment
établis de préférence au pied de la chaîne orientale ou de ses
contreforts. Les Bornouans au contraire, qui n’ont pas l’habitude des
rochers, se sont installés dans le fond de la vallée, et, au lieu de se
contenter de huttes éparses et de petits villages, ils ont, à la façon
de leur pays, créé de véritables villes, avec des maisons de terre et
des rues, le tout entouré de murs défensifs.
L’oasis entière renferme onze localités habitées, y compris un village
que je n’ai pas vu, mais que Gerhard Rohlfs avait visité. Le chiffre de
la population, que je crois pouvoir évaluer en bloc à 6,000 âmes, varie
avec les circonstances politiques. Au lendemain d’une razzia de nomades,
le pays se dépeuple ; mais, peu à peu, les fuyards reviennent ; la
cueillette des dattes surtout a la vertu de revivifier la région.
L’autorité nominale y est, on l’a vu, comme dans le Tou, aux mains d’un
Dardaï (ou Mai) ; ce dernier appartient également à la tribu des
Tomâghera, lesquels constituent à Kawâr le plus gros appoint de
l’élément tedâ. A part le sel et les dattes (celles-ci de qualité
secondaire), le sol n’y fournit point de produits à citer. Bien que
favorisée par l’abondance d’eau, la culture des céréales y est nulle,
entravée qu’elle est par les Touareg ; la présence de salines et la
situation favorable de l’oasis entre le Bornou, le Fezzan, Ahîr et Ghât,
ont porté d’ailleurs les Kawâriens à se faire de préférence négociants.
Sans cesse ils sont par les chemins, à véhiculer les denrées du Soudan.
Kâwar est la plus importante oasis toubou du côté de l’ouest. Un peu
plus loin, dans la même direction, s’en trouvent, on le sait, deux
autres encore, Djebâdo et Agram : d’où il suit que la ligne de
séparation entre les Tedâ et les Touareg peut être placée au 12e degré
de longitude occidentale. Entre Ahir et les deux dernières oasis
précitées s’étend une hamada nue et aride, de trois à quatre cents
kilomètres de largeur. Agram et Djebâdo même ne sont pas des districts
purement toubou : la première est plutôt une colonie bornouane mélangée
d’éléments tedâ, et, quant à la seconde, encore que le fonds toubou y
domine, elle renferme un fort contingent de gens de Sigguedim, localité
colonisée à la même époque que Dirki, le chef-lieu de Kawâr, par des
émigrés venus du Bornou. Ajoutons que, de Dirki à Agadés et à Ahir, la
distance est de neuf journées de marche, et que, du même point à Ghât,
elle est de onze jours.
VOYAGE AU BORNOU
(SUITE)
* * * * *
CHAPITRE II
De Kawar à Agadem. — Nouveaux aspects de la faune et de la flore. —
Arrivée à Nguigmi. — Première vue sur le lac Tsad. — Un chef bornouan. —
Le fleuve Yoô. — Envoyés du cheik Omar. — Dernière étape vers Kouka.
Ce fut le 10 juin que nous reprîmes le cours de notre voyage. A une
demi-heure au sud de Garou, la végétation disparut, et nous entrâmes
dans une région de dunes qui est la section la plus pénible de la route,
et où, plusieurs jours durant, hommes et bêtes eurent fort à peiner.
Déjà cependant l’oasis de la Grande Zau (_Zau kourra_), où nous fîmes
halte le 12, anniversaire de la naissance du Prophète (_Milâd_), offre
une richesse de flore et de faune, telle qu’on n’en rencontre pas dans
le Sahara au nord de Kawâr ; on sent qu’on approche d’une zone plus
fertile. Malheureusement, au sortir de cet éden solitaire, on se
retrouve aux prises avec les fastidieuses et décevantes lignes de
dunes ; et c’est là surtout, pour le dire en passant, qu’on apprécie
l’utilité du chameau. C’est là aussi que cet animal, tantôt émergeant au
sommet d’une vague de sable, tantôt plongeant comme au fond d’un abîme,
justifie son surnom de « vaisseau du désert ». Le voyageur, lui, tout à
l’effort physique qu’il déploie, chemine machinalement sans mot dire.
Nul sentier n’existe, bien entendu, à travers cette région sablonneuse,
où même l’œil perçant de l’homme du désert chercherait vainement un
point de repère accentué ; les seuls jalons du parcours sont les
quelques rochers qui, de loin en loin, dressent leurs têtes rigides en
faisant quelque peu tache au-dessus de l’éternelle houle de l’arène,
pareils à des phares sauveurs sur une mer de sable. De zig-zags en zig-
zags, on finit par dévier sensiblement de la route, et il faut ensuite
corriger le premier mouvement d’inflexion par un autre opéré dans le
sens inverse.
Les soirées, heureusement, dédommagent des fatigues du jour : le vent
alors se tait ; le firmament, qu’aucun nuage ne voile, apparaît dans
tout son azur foncé, avec son semis de constellations dont l’éclat n’a
d’égal chez nous que celui qu’offre la voûte céleste, en certaines nuits
d’hiver. Un calme profond plane sur l’aire immense où, toute la journée,
on a peiné en proie aux rafales de vent et aux tourbillons de sables
mouvants ; dans l’atmosphère diaphane, les contours des dunes se
dessinent avec une netteté prodigieuse ; çà et là, sur les pâles
croulières, pointe fantastiquement un rocher ; une strie lumineuse à
l’horizon annonce le lever de la lune dont le globe argenté flotte
bientôt dans l’éther, avec une allure si allègre et si gaie, qu’on
s’imagine à tout instant qu’il va se mettre à sautiller par l’espace.
Lumières et ombres, tout enfin revêt des formes tranchées qui prêtent
aux reliefs multiformes des dunes je ne sais quelle variété mystérieuse,
jointe à des intensités de clarté comme le soleil n’en pourrait
produire. Ce sont là les meilleurs moments du voyage, et si dans le nord
la nuit n’est point d’ordinaire l’amie de l’homme, au désert, par le
clair de lune, sous la belle coupole d’un ciel étoilé, parmi les
fraîcheurs de l’air assoupi, elle a pour lui un charme indicible.
Nous étant remis en marche quelques heures après minuit, le 15 juin,
nous atteignîmes au matin les monts de Dibbela, que nous franchîmes par
un col qui les sépare en deux parties. Au delà se trouve l’oasis du même
nom, longue de trois quarts de lieue environ, et qu’une chaîne de dunes
divise par moitié. Le lendemain nous passâmes deux reliefs rocheux
connus sous le nom de Tchigrin. A ce point, nous étions enfin sortis de
la région des collines de sable, dont l’étendue de Kawâr à Bibbela n’est
pas de moins de 120 kilomètres. Aux dunes succédait maintenant une vaste
plaine ondulée où la végétation commençait de reparaître. Vers l’oasis
d’Agadem, située à 80 kilomètres au sud de Bibbela, le changement des
aspects s’accentua de plus en plus. Les mouvements du sol figuraient
presque des montagnes et des vallées ; les herbes fourragères
abondaient, en même temps que se développait la vie animale. De quelque
côté que l’on regardât, on n’apercevait qu’antilopes paissant
tranquillement, en bêtes qui, n’étant point habituées à se voir
pourchasser par l’homme, ne se dérangent pas même à son approche. Aussi
détela-t-on les chiens, et bientôt trois de ces inoffensifs animaux du
désert, un mâle, une femelle et un petit, mordirent la poussière. Ils
appartenaient à l’espèce _addax_, et avaient des cornes en tire-bouchon
de près d’un mètre de long, et fort élégamment contournées. On assure
que le principe humide contenu dans les herbes fraîches dont ils se
nourrissent leur suffit au point qu’ils n’éprouvent presque jamais le
besoin de boire, et c’est même la passion qu’ils ont pour cette
excellente provende qui les rend d’ordinaire si faciles à chasser. Le
nombre de ces bêtes était, je le répète, incroyable ; il s’en montrait
de toutes parts, par individus isolés, par petits groupes, et par
troupeaux de centaines de têtes. Dans le dialecte Dâza de la langue
toubou, on les appelle _tourouë tchongi_, et les innombrables levriers à
l’aide desquels on les chasse leur a fait donner chez le reste des Tedâ
le surnom de _kididâ_ (Gens des chiens, de _kidi_, chien).
[Illustration : Troupeau d’antilopes près d’Agadem.]
L’oasis d’Agadem, où nous arrivâmes le 18, est située au pied ouest de
la chaîne du même nom. Pas plus que Bibbela, et que Belgajifari, qui est
plus au sud, elle n’est une station bien sûre pour les voyageurs ;
aussi, avant d’y pénétrer, a-t-on soin de détacher des éclaireurs
chargés de s’assurer s’il ne s’y trouve point en embuscade quelques
bandes de Touareg ou de Toubou, et, à moins qu’on ne soit bien armé, on
n’y séjourne que le temps nécessaire. Ce fut là que je saluai pour la
première fois au passage une espèce d’arbre que j’avais déjà vue au
Tibesti : c’est le _koussomo_ (_Capparis Sodada_), en arabe _toundoub_,
et, par corruption, en bornouan _toumtoum_.
[Illustration : Capparis Sodada.]
Le 22, nous croisâmes dans le Grand Steppe (_Tintoumma_), une petite
caravane dont l’apparition à l’extrême horizon n’avait pas laissé de
nous mettre en émoi. Du plus loin qu’on en avait vu poindre le cavalier
de tête, on avait pris toutes les dispositions pour l’éventualité d’une
attaque ; on s’était déployé militairement, et l’on n’avait plus cheminé
qu’avec la plus grande circonspection. Il se trouva que l’on avait
affaire à un Bornouan, fort inoffensif, qui filait avec dix chameaux sur
Kawâr pour y acheter différentes denrées, et avait lui-même une peur
atroce de rencontrer des Oulâd Sliman.
A Belgajifari, s’achève la transition d’une zone à l’autre. Cette
station aquifère ne présente plus le caractère d’une hattija dont
l’aspect tranche sur les environs. Les formations pierreuses
disparaissent, et les fontaines, au nombre de trois, acquièrent une
profondeur de près de 6 mètres. C’est un changement radical, et qui se
fait en quelque sorte à vue d’œil, dès qu’on entre dans la région des
pluies estivales. Aux rares bouquets d’arbres du steppe succède une
forêt claire, où dominent encore les acacias a épines et le genêt du
désert que les riverains du Nil appellent _march_ (_Leptadenia
pyrotechnica_), mais où apparaissent des essences nouvelles, au port
plus fier, plus riches en ombre et en feuillage. L’arbre à fruit oursiné
que l’on nomme kourna refoule ici à l’arrière-plan son proche parent le
nabak (_Zizyphus Spina Christi_) ; le serrah (_Mærua rigida_) déploie
son branchage feuillu d’une manière bien autrement luxuriante que dans
les maigres enneris tibestiens ; l’acacia gommifère appelé omm el-barka
se multiplie ainsi que le harâza (_Acacia albida_), et tout cela éclipse
les modestes arborescences du Sahara septentrional. Ajoutez qu’à tous
ces fûts, principalement aux acacias, s’enroulent des plantes parasites
et grimpantes (_Loranthus globifer_, _Momordica Balsamina_), dont les
racines aériennes retombent sur le sol.
Au pied de ces troncs feuillus se développe dans la saison des pluies —
déjà, lors de notre passage, les premières gouttes d’eau venaient de
tomber — un riche tapis de verdure où les gramens du midi l’emportent
également sur ceux du désert qui ont pu se faufiler jusque-là. Plus
d’akoul ni d’hâd, ces plantes fourragères spéciales aux chameaux ; il y
a bien encore du sebat et des herbes particulières au steppe ; mais ce
sont d’autres espèces qui dominent. Sans doute, si l’œil y trouve son
compte, il se mêle à cela des inconvénients : le sol est tout jonché de
capsules traîtresses, d’ardillons aigus, agressifs, que l’on s’enfonce
dans le pied au passage, tandis que mille fruits à piquants vous
accrochent par les vêtements et la peau. Mais aussi quelle diversité
pittoresque de formes et quelle inépuisable richesse de couleurs ! Avec
quel ravissement intérieur on contemple ces créations d’une nature qui
fait un contraste si saisissant avec le monde morne et désolé qu’on
laisse derrière soi ! Il est vrai que, pour l’homme qui a vécu sous un
climat plus méridional, ce n’est pas encore l’abondance tropicale ; aux
yeux mêmes de l’homme du nord, sitôt que vient la saison sèche, qui dure
neuf mois de l’année, le site reprend son aspect aduste. D’ailleurs, en
fait de forêt, il n’y a guère ici qu’une forêt d’acacias ; ce n’est que
dans les vallées complètement arrosées, où il existe des cours d’eau
permanents, que la végétation devient luxuriante et garde toute l’année
sa fraîcheur.
[Illustration : Un bois au nord du Tsâd.]
Nous avions, je l’ai dit, abordé cette zone dans les circonstances les
plus favorables. La saison des pluies commencée et le voisinage du lac
Tsâd revêtaient le pays de ses plus beaux attraits. Non loin de
Belgajifari, nous aperçûmes les premières traces du lion, animal qui a
besoin d’eau et d’ombre, et qui, déjà ici, trouve mille occasions de se
livrer à la chasse de l’antilope. Nous vîmes aussi la puissante
empreinte du pied de la svelte girafe, à qui cette région inhabitée et
cependant fertile offre une lice d’ébats à souhait. Au revers des jolis
monticules pâturait sans crainte la gracieuse antilope Mohor (en kanouri
_kirdchigué_), que les Arabes appellent également Ariel (_Antilope
dama_) ; près d’elles parfois se trouvait l’autruche son amie, qui, de
là, s’élance aux solitudes du steppe. Puis, de toutes parts, dans la
forêt, résonnaient à nos oreilles, depuis longtemps sevrées de ce
concert, des gazouillements d’oiseaux que le renouveau rendait tout
joyeux et dont les nids encombraient les arbres. Partout, débordaient la
vie, la fécondité et la grâce.
Ranimés nous-mêmes au contact de cette nature enchanteresse, nous
cheminions sept et huit heures durant sans le moindre sentiment de
lassitude. Le 26, nous atteignîmes la fontaine de Koufê, où le sol,
couvert d’une infinité d’énormes vers polypodes (_dengueli_, en langue
kanouri) témoignait d’une pluie toute récente. Malgré le charme du
paysage et la proximité du but, la concorde ne renaissait pas parmi nos
saltimbanques marocains. Plusieurs d’entre eux, chemin faisant,
s’étaient déjà séparés de la troupe. A Koufê, un autre vint me trouver
dans ma tente, et me déclara en son mauvais arabe qu’il était résolu à
quitter son chef, qui l’avait battu, lui, un homme, et qu’il espérait
que je ne le repousserais pas de ma société. Vainement, essayâmes-nous
de lui faire changer d’avis : il jura que, si personne ne voulait
l’accueillir, il s’en irait plutôt rejoindre les lions au désert. Force
me fut donc, avec l’autorisation plus ou moins gracieuse d’Hâdch Sâlih,
de garder à mon service le déserteur, qui s’appelait Hammou.
Le 27, nous arrivâmes à la station aquifère d’Azi, qui déjà est toute
voisine du lac Tsâd. La végétation arborescente devenait de plus en plus
dense, et la faune aussi se multipliait. Nous vîmes entre autres une
sorte de huppe, à la tête surmontée d’un superbe panache rouge-jaunâtre,
que les Bornouans appellent _oudioudi zannama_ ; puis un autre petit
oiseau, du nom de _zogoum_, qui, comme le premier, gîte aux creux des
arbres, et qui, capturé par nous, n’en poussa que de plus belle son cri
de _tchoutchou, tchoutchou !_ Des excréments d’éléphant, joints aux
traces des pieds de cet animal et aux ravages multiples dont le
branchage de la forêt l’accusait nous prouvaient aussi que le gros
pachyderme aimait à hanter les environs de la fontaine.
C’était le 28 juin que nous devions atteindre Nguigmi, la bourgade la
plus septentrionale du Bornou.
Tout en cheminant avec une certaine solennité, nous nous écarquillions
les yeux pour tâcher de distinguer au travers du fourré le fameux lac
après lequel nous aspirions et la première localité nègre. Du moins la
présence de superbes bœufs en train de pâturer, qui, à notre approche,
faisaient entendre de doux beuglements, nous annonçait-elle la proximité
des habitations. En dépit de leurs cornes géantes, l’aspect de ces
ruminants, dont les grands yeux fixes nous regardaient curieusement, me
remuait comme une vision du pays, et mon imagination en débauche ne
rêvait plus que beafteaks. Bientôt nous nous engageâmes sur la ligne de
hauteurs sableuses qui bornent de ce côté le lac Tsâd ; entre celui-ci
et nous, il n’y avait plus qu’une petite plaine herbue, d’une demi-lieue
d’étendue à peine, et au bord de la nappe d’eau apparaissaient en
longues files les huttes de paille coniques de Nguigmi. Le lac lui-même
étalait devant nous sa coupe nue, qu’enfermaient des rivages uniformes,
ourlés de roseaux. Que de fois, jadis, aux heures fastidieuses de la
classe, j’avais regardé d’un œil songeur les contours de ce lac, qui
seul alors, avec les monts fabuleux de _la lune_, mouchetait, sur les
cartes géographiques, l’immense blanc de l’Afrique centrale. Et voilà
qu’à présent mes rêves d’écolier se réalisaient, non toutefois sans une
pointe de désillusion.
Si le lac n’offrait point l’aspect que dans ma pensée je lui avais
prêté, du moins l’étrange tableau de vie qui se déroulait sur ses bords
était-il pour moi une compensation. La grande plaine herbue qui
entourait le village était toute couverte de bœufs, d’ânes, de moutons
et de chèvres ; les habitants se démenaient partout d’un air affairé ;
d’innombrables oiseaux aquatiques, cigognes, hérons, canards, pélicans,
oies de toute couleur, suivaient sans souci bêtes et gens afin d’en
obtenir la pâtée, et près du village, au bord de l’eau, un paisible
éléphant étanchait sa soif, en aspergeant de sa trompe son corps
gigantesque.
Nous nous arrêtâmes un instant sur le monticule, abîmés dans la
contemplation de cette scène, sans que, au grand déplaisir de mon
ambitieux compagnon Bou Aïscha, personne du village ne se dérangeât pour
nous venir saluer et chercher. Après quelques moments d’attente vaine,
nous dûmes prendre le parti de descendre dans la plaine pour y installer
notre campement. Ce ne fut que lorsque les tentes furent dressées, que
parut le Kazelma, ou chef du district septentrional du Bornou (lequel
porte le nom de Kazel). Ce Kazelma, qui s’appelait Hassen, était un
vieillard borgne, qui, par ordre supérieur, était venu tout exprès de
Baroua, son lieu de résidence, au village de Nguigmi, pour nous faire
accueil au nom de son maître. Après nous avoir demandé des nouvelles du
Fezzan et de Tripoli, et nous avoir dit quelques mots sur les événements
politiques au Soudan, les espérances de la moisson et le prix des
céréales, ce fonctionnaire nous quitta pour aviser aux préparatifs du
repas d’usage.
Je profitai de cet intervalle de loisir pour courir à la rive la plus
proche du lac. Le pacifique éléphant n’était plus là ; mais à sa place
une trentaine d’autres pachydermes, des hippopotames (en kanouri
_ngouroutou_), caracolaient gaiement dans les flots. En bêtes curieuses,
et qui n’ont nulle idée de la rage de meurtre et de destruction qui
distingue des hommes civilisés, ces hippopotames s’avancèrent sans
méfiance tout contre le bord, et je me gardai bien, pour mon compte, de
troubler leurs ébats. Des résonnances métalliques semblaient leur plaire
particulièrement, et, quand ils avaient l’air d’avoir tous décampé, on
n’avait qu’à tambouriner sur un chaudron de cuivre, pour les voir
accourir de rechef, en vrais dilettantes, de tous les côtés. Giuseppe,
par malheur, ne se payait point de ces jeux innocents ; il envoya une
balle en plein dans l’énorme gueule béante d’un de ces monstres. Le
pauvre amphibie, blessé à mort, revira au loin dans les roseaux, et la
troupe folâtre disparut.
Les habitants de Nguigmi, qui appartiennent à la tribu kânem-bou des
Tomâghera, ne se génèrent nullement, de leur côté, pour venir se
repaître curieusement de notre aspect. Les femmes surtout y mirent de
l’entrain, et bientôt elles eurent improvisé près de nos tentes un
marché plein d’animation, où elles nous débitèrent des poules, des
oignons, des poissons secs, du lait, des pastèques, du tabac, du poivre,
de l’indigo, et autres objets, le tout à des prix relativement modérés.
Les indigènes, dont le teint foncé variait de nuances, en tirant le plus
souvent au rougeâtre, étaient grands et sveltes, avec des traits dont la
régularité me rappelait les figures des Toubou. La plupart étaient nu-
tête ou coiffés d’un haut toquet de laine bleu que l’on nomme _djhôka_ ;
ils portaient comme vêtement la _tobe_ bleue, à teinture d’indigo. Le
beau sexe offrait des formes plus rondelettes et une physionomie moins
en lame de couteau que les Tibestiennes. Drapées dans le châle dont j’ai
eu souvent occasion de parler, ces femmes avaient les cheveux relevés au
sommet de la tête en petites tresses minces, et les tempes rasées ainsi
que l’occiput. La suite du Kazelma se composait de six serviteurs à
cheval et de dix-huit soldats armés de fusils, mais sans uniforme, qui
me demandèrent tout d’abord un peu de poudre et des pierres à feu.
Le lendemain, de grand matin, les préposés de l’endroit vinrent nous
présenter leurs civilités ; puis le Kazelma s’acquitta de ses devoirs
d’hôte, et me gratifia pour ma part d’une vache de boucherie, d’un peu
de sorgho et d’une quantité de fourrage vert suffisante pour plusieurs
jours de voyage ; il va sans dire que je ne demeurai pas en reste de
gracieusetés. J’allai ensuite visiter le village, dont les habitants
étaient justement en train de démonter leurs huttes, pour les
transporter à quelque distance plus au nord des rives plates du Tsâd,
avant que les grosses pluies ne vinssent entraver ce déménagement. Les
crues considérables que le lac subit à cette époque et les débordements
qui en résultent les obligent souvent de se retirer ainsi jusque sur la
ligne de dunes mentionnée. La bourgade comprend environ 300 cabanes, où
peuvent loger 2,000 âmes à peu près ; mais, pour l’instant, beaucoup de
ces cases étaient vides. Elles sont faites d’un lacis grossier de
pailles, reposant sur un échafaudage d’échalas également de forme
conique, avec une petite ouverture d’un mètre à un mètre et demi de
hauteur. A côté d’elles, selon l’importance du ménage, s’en trouvent une
ou plusieurs autres, plus petites, destinées aux femmes, aux enfants,
aux esclaves, avec des locaux particuliers pour le bétail, le tout
enclos de haies en clayonnage (_sigguedi_), de deux à deux mètres et
demi de haut.
[Illustration : Le lac Tsâd, près Nguigmi.]