l’union, commencèrent malheureusement, dès Gatroun, à donner le
spectacle de zizanies qui devaient aller s’aggravant par la suite du
trajet et me causer à moi-même plus d’un ennui. Deux des jeunes de la
troupe vinrent me dire que, résolus à quitter leurs camarades pour
retourner à Tripoli, et de là gagner la Mecque par le nord, ils me
priaient de leur faire rendre par leur chef un étendard qui leur
appartenait. Comme j’écoutais leurs explications, le cheik Hâdch Salih
parut en personne au milieu de nous. A son aspect, les jeunes gens se
levèrent, lui baisèrent la main, et lui, à son tour, les embrassa sur le
front. Les deux parties me déclarèrent qu’il n’y avait pas entre eux
l’ombre d’un mécontentement réciproque ; les jeunes gens assuraient
n’avoir jamais entendu une mauvaise parole de la bouche de leur chef, et
celui-ci jurait qu’il les aimait comme ses fils. Les dissidents, avec la
ténacité des Berbères, n’en persistaient pas moins dans leur dessein de
s’en aller. Hâdch Salih eut beau leur adresser des objurgations
pressantes, moitié en berbère, moitié en arabe, les prier, les supplier,
les embrasser de nouveau sur la tête, et s’attacher les mains derrière
le dos : les jeunes gens dénouèrent respectueusement les liens, sans
proférer aucune plainte contre le cheik ; mais il fut aussi impossible
de leur faire expliquer leurs raisons que de les faire changer de
résolution. Vainement mon vieux Mohammed lui-même, avec une faconde qui
ne lui était pas habituelle, essaya-t-il de s’entremettre pour
l’accommodement, en leur remontrant, par des exemples touchants, comme
quoi, dans une caravane, les éléments les plus hétérogènes se fondent
dans l’idée d’un but commun et grâce aux concessions de chacun ;
vainement les invita-t-il à prendre pour modèles les chameaux, qui
cheminaient ensemble dans la plus parfaite union, sans qu’aucun d’eux
parlât jamais de faire bande à part : il n’y eut pas moyen de rien
gagner.
Cette brouille n’empêcha pas les Marocains de nous régaler, le soir du
même jour, d’une représentation des plus pittoresques. Quinze d’entre
eux, rangés par ordre d’âge et de taille, tout de blanc vêtus, avec des
ceintures rouges, et des gaînes de poignard en métal qui reluisaient
fantastiquement sous les reflets d’une grande flambée de bois,
exécutèrent une danse originale, au son de deux tambourins et d’une
flûte, qu’ils accompagnaient d’airs mélancoliques et de claquements de
mains cadencés. Celui qui menait le branle indiquait les mouvements,
qui, d’abord lents et solennels, devenaient de minute en minute plus
rapides et plus passionnés.
Deux jeunes garçons de treize à quinze ans, portant le même costume,
avec toutes sortes de talismans et d’amulettes, et la tête ceinte de
mouchoirs de soie blancs et rouges, se séparaient ensuite du groupe des
danseurs, dans un état de vive surexcitation. C’était d’abord un léger
frisson qui agitait leurs corps demi-féminins ; puis le tressaillement
s’accentuait, secouant tous leurs membres, et ils se mettaient à se
balancer de droite et de gauche d’un mouvement de pieds presque
imperceptible, jusqu’à ce qu’ils s’évanouissent, ainsi que des spectres,
au milieu des ténèbres, sans qu’on les revît. Rien de plus saisissant
que le contraste de ces êtres délicats, costumés de clair, au visage
blanc veiné de rose, avec les sévères et rudes figures des autres
danseurs.
Tantôt le groupe fabuleux semblait vouloir s’abîmer dans la nuit, tantôt
il se détachait en un relief éclatant à la lueur projetée par les sèches
ramilles de palmier. L’originalité de ces chants modulés en une langue
étrangère, et sur un rythme singulier qui n’appartient qu’à la musique
arabe, les ombres bizarres des bouquets d’arbres d’alentour, les
accoutrements versicolores des danseurs, les silhouettes sombres des
Gatrounois, que ce spectacle plongeait dans un étonnement stupide, tout
contribuait à donner un caractère magique à cette scène, pour laquelle
nous oubliâmes longtemps le sommeil.
Je ne dois pas omettre de dire que la veille de notre départ de Gatroun,
Bou Aïscha, ayant trouvé femme à sa guise, se maria le soir même, avec
la désinvolture qui est dans les mœurs locales, moyennant l’assistance
de deux marabouts servant de témoins et la prière sacramentelle qu’on
nomme _Fatiha_.
Le 30, nous étions à Bachi, et le 2 mai, nous atteignions Tedcherri, où
nous fîmes une entrée solennelle, à la quelle les habitants répondirent
de leur mieux, à grand bruit de tambours et de détonations de poudre.
Là, nous achevâmes de nous procurer les provisions indispensables à
notre voyage, et, le 7, nous nous remîmes en route pour les monts Tummo,
que nous franchîmes plus à l’ouest que je ne l’avais fait dans ma
précédente excursion. De ce relief, nous gagnâmes la plaine rouge
(_Mâdema_), serir bornée à l’ouest par une ligne de hauteurs que les
Tedâs appellent « tombeau des saints tués ». Le 15 mai, nous campions
dans l’enneri Lakakenno (ou Lakadoundo), en vue d’une chaîne de
montagnes qui se prolonge au sud-ouest jusque dans le voisinage de
l’oasis Djebâdo ; le 18, nous touchions à la station de Mafaras, et le
21, nous atteignions la grande oasis de Jat. Comme il se pouvait que
dans cette oasis, qui appartient aux Tedâs, il se trouvât quelques gens
du Tou, Bou Aïscha se donna le plaisir d’y faire une entrée militaire,
au son du tambour et avec accompagnement de coups de fusil. De Tedâs, il
n’y en avait point.
[Illustration : Hyphènes.]
L’oasis de Jat ou de Yat, en arabe _Sahija_, c’est-à-dire « la
gaie[61] », étendue de l’ouest à l’est sur une longueur d’une vingtaine
de kilomètres, avec une largeur moyenne de trois kilomètres, offre une
abondante végétation d’hyphènes, d’acacias sajal, de dattiers, et
d’herbes fourragères. L’hyphène (_hyphæne thebaïca_), dont j’avais déjà
vu quelques exemplaires isolés au Tibesti, a ici son extrême station
nord, sur la route du Bornou. Cet arbre, qui n’atteint pas une très
grande hauteur, est remarquable par la façon dont se bifurquent le tronc
et les branches. Son fruit, d’une couleur brun terne, a, je le rappelle,
la grosseur d’une pomme ordinaire, et présente, avec un gros noyau
intérieur, une substance corticale que l’on peut manger, et qui, en
mûrissant, acquiert une telle dureté, qu’il faut, pour la rendre
comestible, la broyer péniblement à coups de pierre[62]. Le noyau,
blanchâtre, avec une petite ouverture médiane, est également si dur, que
les riverains du Nil, qui en font grand usage, le désignent sous le nom
d’ivoire végétal. Giuseppe, qui était fort habile aux travaux
mécaniques, m’en avait sculpté, au Tibesti, de très jolis petits
fourneaux de pipes et porte-cigarres.
Jeggeba, l’oasis suivante, est à deux journées de marche de Jat. Nous y
arrivâmes le 24. Elle a cinq kilomètres à peu près de longueur sur deux
de largeur. Entre elle et celle de Kawâr s’étend une hamada de forme
convexe, d’où l’on descend sur une plaine déserte, que bornent à l’est
des reliefs irréguliers de montagnes. Nous aurions pu, le lendemain, 25
mai, fournir cette dernière étape tout entière ; mais, comme Bou Aïscha,
selon sa coutume, tenait à se présenter solennellement aux gens de
l’oasis, et que l’heure de notre arrivée eût été, pour cela, trop
tardive, nous remîmes la fin du trajet au matin suivant, et campâmes à
quelque distance de Kawâr.
Nous étions donc parvenus sans encombre à mi-chemin de Mourzouk à Kouka,
le chef-lieu du Bornou, et nous avions la perspective de pouvoir nous
reposer un instant à l’aise dans la localité près de laquelle nous
étions. La route que nous suivions est la plus commode de toutes celles
qui existent entre le littoral méditerranéen et le Soudan. La voie plus
à l’est qui va au Darfor, comme celle qui, par Djâlo, Koufara et
Wanjanga, relie Benghâzi à l’Ouadaï, ne présente pas à beaucoup près les
mêmes avantages d’eau et de végétation fourragère ; il en est de même
des chemins qui conduisent de Ghadamès et du Maroc à Timbouctou, et de
celui qui mène par Ghât aux États d’Haoussa.
III
Il ne nous fallut que deux heures, le 26 mai, pour atteindre la large
vallée de Kawâr, qui se déployait devant nous sous la forme d’une forêt
de palmiers allant se perdre vers le sud. Bou Aïscha, pour faire son
entrée, avait revêtu un accoutrement militaire si somptueux, qu’auprès
de lui j’avais l’air d’un porte-guenilles. Ce chef d’ambassade avait du
reste le droit de s’attendre à une réception cérémonieuse de la part des
habitants de l’oasis, auxquels le rattachaient tout à la fois des liens
de reconnaissance et de trafic. C’était lui que, quelques années
auparavant, le gouvernement de Tripoli, soucieux d’assurer la sécurité
de cette voie marchande de la Méditerranée au Bornou, avait chargé de
faire rendre aux gens de Kawâr différents captifs que les nomades
pillards de la Grande-Syrte avaient enlevés au cours d’une razzia.
Dès Anaï, le hameau le plus septentrional du pays, les indigènes
s’empressèrent de répondre de leur mieux à la musique de nos timbaliers
et de nos fusils. A la tête d’un groupe de villageois, deux cavaliers,
montés sur des chameaux, se portèrent au galop à notre rencontre, tandis
que leurs compagnons nous saluaient du cliquetis de leurs lances et de
leurs javelots. La plupart de ces hommes avaient le teint très foncé,
avec la physionomie accentuée qui est habituelle aux Toubou. La partie
féminine de la population ne manquait pas d’une certaine grâce, sa
nervosité originelle se trouvant ici atténuée par un mélange de sang
nègre. Des femmes et des jeunes filles, bellement drapées, agitant des
éventails en plumes d’autruche ou en feuilles de palmier, allaient d’un
groupe de notre caravane à l’autre, en faisant entendre ce claquement de
langue particulier, dont j’ai déjà eu occasion de parler[63], et en nous
gratifiant de mille génuflexions respectueuses.
Il nous fallut accepter le repas de bienvenue que nous offrirent les
gens d’Anaï, village de cent feux environ, situé au pied d’une petite
rangée de roches de grès, dont la plus considérable, un bloc à pic de
trente mètres d’élévation, au haut duquel on se hisse à l’aide de bonnes
échelles de palmier, sert, en cas d’attaque, de lieu de refuge. Sur le
sommet ont été établis, pour loger les fugitifs et leurs provisions, des
locaux en pierre munis de portes fermant avec soin, et protégés par un
avant-mur de terre de près d’un mètre de hauteur. Toute la masse
rocheuse est d’ailleurs percée d’excavations et de galeries intérieures,
dans lesquelles, aux moments de péril, on retire à l’abri le menu
bétail. Immédiatement au pied de la paroi qui regarde le village, se
trouve une fontaine où l’on peut, de la plate-forme du rocher, faire
descendre un seau. Par malheur, il est rare que cette citerne ait de
l’eau en suffisance, d’où il résulte que, le cas échéant, la citadelle,
difficile à prendre, n’est guère tenable plus de quelques jours.
Le second village de Kawâr, Anikoumma, comme on l’appelle (par
corruption d’Eï Tchouïma ou Kiouïma, qui veut dire _Roches blanches_),
est situé à une petite demi-heure du premier, à la lisière orientale de
l’oasis, et, semblablement, au pied d’une forteresse naturelle de
rocher. Il renferme de soixante à soixante-dix cases. Là encore, il nous
fut fait un accueil solennel, malencontreusement troublé néanmoins par
un effroyable vent d’est qui vint emplir toute la vallée d’une trombe
suffocante de poussière, obligeant les indigènes eux-mêmes, quoique
habitués à ce phénomène, à chercher un refuge dans leurs maisons.
A Anikoumma, j’eus le plaisir de revoir, et cette fois en pleine
sécurité, plusieurs de mes anciennes connaissances du Tibesti. Tels
furent entre autres, le fils de Temidomi, et Arami mon libérateur, qui
parurent le soir même, tant pour me saluer que pour solliciter de Bou
Aïscha des lettres avec lesquelles ils se proposaient de se rendre à
Mourzouk afin d’y négocier la paix entre leurs compatriotes et le
Fezzan. Cette affaire réglée, Arami profita de la nuit tombante pour me
rappeler confidentiellement les services qu’il m’avait rendus au Bardaï,
et réclamer de moi, sous une forme moins impérieuse pourtant
qu’autrefois, l’octroi de quelques cadeaux. Je dois dire que mes gens,
dont la haine contre les Toubou n’avait pas encore eu le temps de
s’assoupir, ne furent pas d’une politesse exquise avec le Maina ; mais,
quoique j’eusse fait tous mes efforts pour les ramener à la raison et
obtenir d’eux un langage conciliant à l’égard de mon hôte,
l’impossibilité où je me trouvais de gratifier le noble Arami fut cause
qu’il me quitta d’un air courroucé, en me déclarant avec menace qu’on me
réglerait sommairement mon compte, si jamais il me reprenait fantaisie
d’aller au Tibesti. J’avoue que, pour le moment, je ne me sentais pas
une extrême envie de récidiver.
[Illustration : Anaï (Oasis de Kawar).]
Après que Bou Aïscha eût fait de nouvelles emplettes en chameaux et en
céréales, nous transférâmes, le 28 mai, nos quartiers à Aschenoumma,
autre localité plus méridionale, toujours à la lisière Est de l’oasis.
Ce village, qui offre le même site caractéristique que les précédents,
compte une centaine d’habitations, dont un grand nombre étaient alors
vides, leurs propriétaires étant en voyage pour affaires ou ayant émigré
à la suite des dernières attaques des Oulâd Sliman. Eldchi, que nous
gagnâmes le lendemain, était à peu près dans les mêmes conditions.
De cette dernière bourgade, on en aperçoit une autre à dix minutes plus
au sud, qui porte le nom de Digomani, et à l’ouest, dans la même
direction, apparaît un lac entouré d’une luxuriante végétation, avec un
grand bois de palmiers à l’arrière-plan. J’ajouterai que, près de mon
campement d’Eldchi, se tenait un marché assez animé qui me permit de
faire de nouvelles observations sur le type et le costume du beau sexe
toubou. Des chèvres, du trèfle, des dattes, des céréales et du sel, tels
étaient les objets débités sur la place.
Dirki, la résidence du souverain de Kawâr, est sis à la partie ouest de
l’oasis. Nous nous y rendîmes le 30 mai, en passant par la rive sud-est
du lac en question, lac salé qui a deux kilomètres environ de longueur
et dont les bords présentent un épais ourlet de roseaux. Au bout de deux
heures, comme nous approchions de la capitale, nous en rencontrâmes les
habitants, qui, leur Dardaï et ses dignitaires chevauchant en tête,
venaient nous offrir leurs salutations.
Dounnoma, — c’était le nom du prince, — était un jeune homme de vingt et
quelques années, très foncé de teint, petit, trapu, avec une physionomie
régulière et presque avenante. Sa façon de saluer était simple, avec une
pointe de galanterie. Sa suite se composait de cinquante ou soixante
personnes des deux sexes, dont l’habillement décelait une certaine
aisance, et qui, toutes, trahissaient dans leurs manières une urbanité
due aux relations fréquentes que ces gens ont avec les étrangers. Les
femmes surtout mettaient dans leurs démonstrations un enthousiasme des
plus passionnés, et je crus que leurs hommages envers Bou Aïscha ne
finiraient jamais ; c’étaient des contorsions de corps, des balancements
pleins de grâce, des génuflexions, avec accompagnement de récitatifs
rythmés, que l’une d’elles improvisait et que les autres répétaient en
chœur. Tantôt toute la compagnie tombait à genoux, se couvrant
humblement de sable la tête et les épaules ; tantôt, comme d’un commun
accord, sans que la grâce de leurs mouvements en souffrît, toutes ces
femmes se précipitaient sur les jeunes hommes de notre caravane, et les
éventant avec des roseaux, des branches de palmiers ou des plumes
d’autruche, elles les incitaient à renouveler leurs salves de coups de
fusil.
Avec elles étaient deux exécutants, dont l’un s’escrimait sur un gros
tambour, tandis que l’autre, sans se préoccuper d’aller en mesure avec
le premier, tirait comme un enragé d’une corne d’antilope des accents
qui n’étaient pas précisément des plus mélodieux. Toute la troupe suait
à grosses gouttes, tant à force de se démener que par l’effet de la
température qui, à l’ombre de l’arbre le plus touffu, excédait 45
degrés.
Guidés par cette avant-garde, nous passâmes le long d’un second petit
lac, presque à sec, qui se trouve à la frange sud de la ville, et nous
dressâmes nos tentes de ce côté, au milieu d’un bois clair de palmiers.
Le Dardaï nous envoya bientôt, à titre de présent d’hospitalité, un
jeune bœuf que les Marocains, pour qui manier le couteau est une fête
sans pareille, ne voulurent laisser à personne le plaisir d’abattre. Là,
outre Arami, qui vint me faire encore une fois sa visite, non sans avoir
à essuyer de nouvelles rebuffades de mes gens, je vis paraître Kolokomi,
mon ex-guide si sujet à caution. L’après-midi, quand la chaleur fut un
peu tombée, j’entrepris une excursion dans la ville, la plus ancienne et
la plus considérable de l’oasis de Kawâr.
Dirki, ou encore, en tedâ, Dirko, est d’origine bornouane. Elle semble
avoir été fondée, au commencement du onzième siècle de notre ère, par le
roi Arki, qui y établit une colonie d’esclaves et de Bornouans. Les
maisons y sont toutes en terre salifère et disposées comme au Bornou. Il
subsiste encore autour de la ville des restes d’anciens murs de terre.
En étendue, elle surpasse Gatroun, quoique fort dépeuplée, elle aussi,
dans ces derniers temps.
Outre le lac qui la borne au midi, il y en a un autre un peu plus à
l’ouest. Comme Mourzouk, Dirki doit aux marais salins qui l’environnent
des effluves de malaria qui n’épargnent même pas toujours les habitants.
Aussi, en ma qualité d’Européen et de médecin, ne chômai-je point de
visiteurs. Mon activité, il est vrai, s’exerça surtout sur les dents
cariées. Une jeune fille d’Aschenoumma avait été témoin de la façon dont
j’avais débarrassé d’une molaire malade un de mes domestiques : dès ce
moment, mon repos fut perdu. Mon renom d’habileté en cette branche
modeste de chirurgie me suivit à Eldchi et à Dirki, si bien qu’en une
seule journée une trentaine d’extractions étaient mes moindres trophées.
Jeunes et vieux se prêtaient de bon cœur, sans donner la plus petite
marque de douleur, à ce genre d’opération peu aimable, et il y avait
même des individus qui se faisaient arracher trois et quatre dents de
suite dans une même séance, sans paraître complètement rassasiés. Une
jeune fille, à laquelle, sur ses pressantes instances, je venais
d’extirper déjà cinq chicots, me pria et me supplia de bien regarder
s’il ne restait pas encore quelque part un petit relief à déraciner.
Obligé naturellement de faire quelques cadeaux au Dardaï, je lui envoyai
par Bouï Mohammed un burnous de drap, un tarbousch, douze aunes de
mousseline pour turban, un chapelet de bois de sandal et trois flacons
d’essence. Mais Dounnoma répudia ces dons comme insuffisants, sous
prétexte que Gerhard Rohlfs avait gratifié son prédécesseur de 70
thalers Marie-Thérèse, et que moi-même j’avais traité d’une façon
beaucoup plus généreuse son cousin et collègue du Tou, bien que Kawâr,
qui commande la route de caravanes du Bornou, soit un passage de plus
d’importance que le Tibesti. Comme Bou Aïscha et nos compagnons
trouvaient nonobstant mes présents tout à fait convenables, et qu’avec
la confiance que me donnait la force de notre caravane, je refusais
absolument de me laisser extorquer rien de plus, le jeune chef se
résigna, non sans me déclarer d’une façon aussi amicale que naïve, que,
si j’avais été seul, il m’aurait bien autrement mis à contribution, et
qu’il espérait du reste se rattraper à mon retour. Je ne pus que lui
répondre que j’étais absolument convaincu de la vérité de ses paroles,
mais qu’avec l’aide de Dieu, je comptais ne le revoir jamais. Néanmoins,
j’ajoutai encore quelques jolis présents pour son oncle, Hâdch Billâh,
eu égard à ce que c’était lui qui, vu la jeunesse et l’inexpérience de
son neveu, avait en main les rênes de l’État.
Si le souverain temporel de Kawâr résidait à Dirki, le chef spirituel
habitait Schimmedrou, où se trouvait un Institut de Snousis. Cette
localité, que nous atteignîmes le 1er juin, est située à une bonne heure
de l’autre, dans le sud-sud-est. Les hommages d’accueil nous y furent
rendus presque exclusivement, toujours suivant les us habituels, par la
partie féminine de la population. Arrivés non loin de la _Zaouia_, nous
fîmes halte pour témoigner de notre respect envers le gardien de la
foi ; nous n’en dûmes pas moins attendre assez longtemps qu’il plût au
maître du lieu de sortir.
Il parut enfin, à la tête des habitants mâles de Schimmedrou, à qui ce
peu d’empressement du religieux à venir au-devant d’un personnage tel
que Bou Aïscha imposait certainement au plus haut degré. Ce sous-chef
des Croyants daigna pousser la condescendance jusqu’à s’avancer vers
nous à une centaine de pas de sa demeure. De notre côté, nous mîmes
respectueusement pied à terre, et abordâmes le saint homme avec le
maintien le plus digne qu’il se put. Chacun de nous, l’un après l’autre,
lui baisa humblement la poitrine, tandis que lui, comme abîmé en de
pieuses méditations, tournait négligemment son rosaire d’une main, et,
de l’autre, faisait le geste d’embrasser celui qui le saluait, non sans
avoir soin, malgré son indifférence apparente, de proportionner et de
nuancer ledit geste d’après l’état social et la qualité de chacun.
La hauteur et l’arrogance de ces cheiks snousis surpassent tout ce qu’on
peut imaginer ; mais, ce qui est encore au-dessus, c’est l’esprit de
ruse et d’astuce qu’ils déploient pour accroître et étendre leur
influence. Quelle haute idée ne doivent pas avoir de leur chef spirituel
les modestes habitants de Kawâr, en voyant un homme tel que Bou Aïscha,
un membre du gouvernement de Tripoli, un envoyé direct du Commandeur des
Croyants, descendre de cheval à cinquante pas de lui, pour aller baiser
la frange de sa robe ? Il va sans dire qu’en ce qui me concerne je n’eus
pas les premiers honneurs de la scène ; car lorsque, mon tour de salut
étant arrivé, j’allai au pieux homme pour lui tendre la main, il retira
la sienne en arrière, et se contenta de marmotter quelques mots de
bienvenue, tels qu’on peut en accorder à un infidèle. Heureusement que
peu de gens remarquèrent le déni de politesse.
Schimmedrou, situé au revers de la chaîne orientale, compte de 120 à 130
habitations, disséminées sur les pentes et au pied nord-ouest d’une de
ces citadelles rocheuses, à plateau culminant, que j’ai déjà eu occasion
de décrire. Celle-ci, haute de 80 mètres, n’est accessible que du côté
sud-est, au moyen d’une échelle. Outre plusieurs fontaines dans la
vallée, il s’en trouve une autre plus haut, dans la _Zaouia_, qui n’a
pas moins de onze mètres de profondeur.
Tandis que Bou Aïscha et ses compagnons faisaient ripaille près du
missionnaire en affichant des dehors de piété, j’occupais comme
d’habitude mes loisirs en donnant des consultations médicales. Nos
chameaux, de leur côté, s’en allaient chaque matin au vert dans un
pacage d’_akoul_, où ils se régalaient à leur façon. La chaleur,
toujours excessive, se trouva un peu tempérée le 2 juin par un vent
violent du sud-est qui amoncela au ciel de gros nuages ; par deux fois,
il tomba même quelques gouttes de pluie.
Le 4, nous allâmes à Emi Madema, petite localité de 80 feux ; le
lendemain, nous couchâmes à Aguerr, et le 7 nous entrâmes dans le
district de Bilmâ, dont les inépuisables salines alimentent la plus
grande partie du Sahara, presque tout le Bornou et les États d’Haoussa.
Garou, qui en est le chef-lieu, et où la langue kanouri l’emporte déjà
sur l’idiome tedâ, est l’unique ville de l’oasis. La population peut en
être évaluée à 2,000 âmes. Malheureusement, en dépit des ressources
qu’offre l’exploitation des salines, les pilleries incessantes des Oulâd
Sliman ont ruiné en partie le pays. La bourgade voisine, celle de
Kalala, est cependant assez prospère, grâce au mouvement des caravanes
qui y viennent toute l’année faire provision de sel.
Somme toute, le plateau saharien que nous venions de parcourir va peu à
peu décroissant d’altitude, depuis la haute vallée d’érosion (655m) d’où
s’élève le Tummo jusqu’à la plaine de Bilmâ (350m). A cet abaissement
correspond une modification dans l’aspect du sol, lequel devient de plus
en plus fertile. Partout, dans l’oasis de Kawâr, l’eau se rencontre à
moins d’un mètre sous terre. Géologiquement toutefois, la constitution
du terrain est la même que dans le nord du désert. La plaine est semée
d’intumescences tabulaires, aux parois retombant pyramidalement, dont
l’élévation varie de 50 à 60 mètres, et d’où rayonnent à l’est ou au
sud-est, dans le sens de l’inclinaison générale du pays, des dépressions
à fond plat ayant à peine le caractère de vallées fluviales. Légèrement
torse du nord au sud, l’oasis de Kawâr peut avoir 80 kilomètres de
longueur sur 8 ou 10 de largeur. J’ai dit qu’elle était bornée à l’est
par une chaîne de montagnes à pic. Du côté de l’ouest, au contraire, la
ligne d’arête entre la vallée et le désert est à peine sensible.